SUITE DE L’HISTOIKE DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX
Ce malheureux roi de Bohême, dit Trim Était-il
donc malheureux? s’écria mon oncle Toby, car il s’était tellement préoccupé de sa dissertation sur la poudre à canon et autres affaires militaires, que quoiqu’il eût invité le caporal à continuer, cependant les nombreuses interruptions qu’il avait faites n’étaient pas assez présentes à son esprit pour expliquer l’épithète. — Était-il donc malheureux, Trim? dit mon oncle Toby d’un ton pathétique.
— Le caporal, après avoir souhaité le mot et tous ses synonymes à tous les diables, se mit aussitôt à repasser dans sa tète les principaux événements de l’histoire du roi de Bohème; chacun desquels prouvant que c’avait été l’homme le plus heureux qui eût jamais existé, — le caporal se trouva fort en peine ; car il ne se souciait pas de rétracter son épithète, — encore moins de l’expliquer, — et moins que tout de torturer les faits (comme les savants) dans l’intérêt d’un système : — il regarda donc mon oncle Toby pour lui demander assistance; — mais voyant que c’était précisément ce que mon oncle Toby attendait
de lui, — après un hum et un hem, il reprit
Le roi de Bohême, sauf votre respect, repartit le caporal, était malheur eux, en tant — que prenant extrêmement goût et plaisir à la navigation et à toute espèce d’afTaires maritimes, — il arriva qu’\\ n’y avait pas un seul port de
mer dans tout son royaume de Bohême.
Comment diable y en aurait-il eu, Trim? s’écria mon oncle Toby ; la Bohême étant tout à fait dans les terres,
cela ne pouvait pas être autrement.
— Cela se pouvait, dit Trim, s’il avait plu à Dieu.
Mon oncle Toby ne parlait jamais de l’essence et des attributs naturels de Dieu qu’avec défiance et hésitation.
Je ne crois pas, répliqua mon oncle Toby après
une pause; car étant dans les terres, comme j’ai dit, et ayant la Silésie et la Moravie à l’est; la Lusace et la haute Saxe au nord; la Franconie à l’ouest ; — et la Bavière au sud, — la Bohême n’aurait pu être poussée vers la mer sans cesser d’être la Bohême; — et la mer, d’un autre côté, n’aurait pu arriver jusqu’à la Bohême sans submerger une grande partie de l’Allemagne, et détruire des millions d’infortunés habitants qui n’auraient pu se défendre contre elle. Quelle horreur ! s’écria Trim. — Ce qui dé-
noterait, ajouta mon oncle Toby avec douceur, un tel manque de compassion dans celui qui en est le père, que je pense, Trim, — que la chose n’aurait pu arriver d’aucune façon.
Le caporal fit un salut en homme sincèrement convaincu, et poursuivit.
Or donc il arriva que le roi de Bohême par un beau
HO Vt8 ET OPINIONS
soir d’été alla 9e promener avec la reine et 9es courtisans —Bien, ici le mot arriva est juste, Trim, s’écria mon oncle Toby ; car le roi de Bohême et sa femme auraient pu se promener ou ne pas le faire ; — c’était une affaire de futur contingent, qui pouvait arriver ou ne pas arriver, suivant que le hasard en ordonnait.-—
Le roi Guillaume, sauf votre respect, dit Trim, était d’avis que notre destinée ici-bas était arrêtée d’avance ; tellement qu’il disait souvent à scs soldats que « chaque balle avait son billet, » — — C’était un grand homme, dit mon oncle Toby. — Et je crois jusqu’à ce jour, continua Trim, que le coup de feu qui me mit hors de combat à la bataille de Landen, ne fut dirigé contre mon genou que pour me faire quitter le service, et me faire entrer à celui de votre Honneur, où je serais bien mieux soigné dans mes vieux jours. On n’aura jamais, Trim, d’au-
tre explication à en donner, dit mon oncle Toby.
Le cœur du maître et celui du valet étaient également sujets à des débordements subits : — il y eut un instant de silence.
Et puis, dit le caporal, reprenant la parole, — mais d’un ton plus pi, — sans ce coup de feu, je n’aurais jamais été amoureux, sauf votre respect.
Tu as donc été amoureux, Trim? dit mon oncle Toby en souriant.—
En plein ! repartit le caporal, — par dessus la tête! sauf votre respect. — — Et je to prie, où ? quand ? — et comment cela est-il arrivé? — c’est le premier mot que j’en
entends, dit mon oncle Toby. J’ose dire, répondit
Trim, qu’il n’y avait pas dans le régiment un tambour ou fils de sergent qui ne le sût.— Il est grandement lemp9 que je le sache aussi, — dit mon oncle Toby.
Votre Honneur se souvient avec chagrin, dit le caporal, de notre déroute complète et du désordre de notre camp et de notre armée à l’affaire de Landen ; chacun dut s’en tirer comme il put; et sans les régiments de Wyndham, de Lumley et de Galway, qui couvrirent la retraite par le pont de Neerspeeken, le roi lui-même aurait eu de la peine à le gagner; — il était, comme votre Honneur sait, vivement pressé des deux côtés.—
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Vaillant mortel! s’écria mon oncle Toby, saisi d’enthousiasme, — en ce moment, où tout est perdu, je le vois passer au galop devant moi pour soutenir la droite et arracher, s’il est encore possible, le laurier du front de Luxembourg ; — je le vois avec le nœud de son écharpe qu’une balle vient d’emporter, redonnant une nouvelle ardeur au régiment du pauvre Galway, — courant le long de la ligne; — puis faisant volte-face et chargeant Conti à la tête des siens. — > — Bravo! bravo, par le ciel! s’écria mon oncle Toby ; — il mérite une couronne — Aussi pleinement qu’un voleur la corde, acclama Trim.
Mon oncle Toby connaissait la loyauté du caporal, — autrement la comparaison n’eùt pas du tout été de son goût; — elle ne se trouva pas non plus tout à fait à l’idée du caporal, quand il l’eut faite; — mais il n’y avait pas à revenir dessus : — il n’avait donc qu’à poursuivre.
Comme le nombre des blessés était prodigieux, et que personne n’avait le temps de songer à autre chose qu’à sa
sûreté Cependant Talmash, dit mon oncle Toby,
opéra la retraite de l’infanterie avec une grande prudence. Mais on me laissa sur le champ de bataille,
dit le caporal. On t’y laissa, pauvre garçon ! répliqua
mon oncle Toby. — Si bien que ce n’est que le lendemain à midi, continua le caporal, que je fus échangé, et mis dans une charrette avec treize ou quatorze autres, pour être transporté à notre hôpital. — —
Il n’y a pas de partie dans tout le corps, sauf votre respect, où une blessure cause une torture plus intolérable qu’au genou
Excepté à l’aine, dit mon oncle Toby. - — * Sauf votre respect, repartit le caporal, le genou, à mon avis, doit certainement être plus douloureux, à cause de tous les tendons et de tous les je ne sais quoi qui s’y trouvent.-—
C’est pour cette raison, dit mon oncle Toby, que l’aine est infiniment plus sensible; — attendu qu’il s’y trouve non-seulement autant de tendons et de je ne sais quoi (car leurs noms me sont aussi peu connus qu’à toi) — mais en outre ***
Mistress Wadman, qui pendant toute cette conversatiou-
là avait été dans son bosquet , — retint aussitôt son haleine, ôta l’épingle qui attachait sa coiffe sous son menton, et se tint debout sur une jambe.
La dispute se soutint amicalement et à forces égales pour quelque temps entre mon oncle Toby et Trim; jusqu’à ce que celui-ci se rappelant à la fin qu’il avait souvent pleuré des souffrances de son maître, et jamais des siennes, — était près de s’avouer vaincu ; mais mon oncle
Toby n’y voulut pas consentir. Cela ne prouve autre
chose, Trim, dit-il, que la générosité de ton caractère. —
Si bien que c’est encore une question indécise jusqu'à ce jour de savoir si la douleur d’une blessure à l’aine ( cœ teris paribus) est plus forte que la douleur d’une blessure au genou, — ou
Si la douleur d’une blessure au genou n’est pas plus forte que la douleur d’une blessure à l’aine.