CHAPITRE CCLXXX
Je prends à témoin toutes les puissances du temps et du hasard, qui les unes et les autres nous arrêtent dans nos carrières en ce monde, que je n’avais pas encore pu en arriver aux amours de mon oncle Toby jusqu’au moment où la curiosité de ma mère, ainsi qu’elle expliqua la chose, — ou une impulsion différente, à ce que prétendait mon père, — lui fit désirer de les regarder par le trou de la serrure.
« Appelez la chose, ma chère, par son vrai nom, » dit mon père, « et regardez par le trou de la serrure aussi longtemps que vous voudrez. »
Il fallait la fermentation de cette petite humeur aigrelette qui, je l’ai déjà dit, était habituelle à mon père, pour donner lieu à une telle insinuation ; — il était pourtant franc et généreux de sa nature, et en tout temps accessible à la conviction : aussi il eut à peine prononcé le dernier
mot de cette désobligeante repartie, que sa conscience la lui reprocha.
Ma mère était en train de se balancer conjugalement, son bras gauche passé sous le bras droit de mon père, de telle sorte que l’intérieur de sa main était posé sur le dos de celle de son mari ; — elle leva les doigts et les laissa retomber; — cela ne pouvait pas s’appeler une tape ; ou si c’en était une, — un casuiste aurait été embarrassé de dire si c’était une tape de remontrance ou une tape de confession : mon père, qui était la sensibilité môme de la têto aux pieds, la classa convenablement ; — la conscience doubla le coup, — il tourna soudain le visage d'un autre côté, et ma mère, supposant qu’il allait tourner aussi le corps, pour rentrer chez lui, fit un mouvement oblique de sa jambe droite, en gardant la gauche comme centre, et se trouva face à face avec lui, si bien qu’en tournant la tête il rencontra ses yeux. — Nouvelle confusion! il voyait mille raisons d’annuler le reproche, et autant de s’en adresser un à lui-même : — un cristal mince, bleu, froid, transparent, et toutes ses humeurs dans un tel repos que la plus petite parcelle, le moindre atome de désir $e serait vu au fond, s’il y en avait eu — il n’y en avait pas : — et comment je me trouve être si sensuel moi-même, particulièrement un peu avant les équinoxes du printemps et do l’automne, — Dieu le sait ; — ma mère, madame, ne l’était à aucune époque, soit nature, soit éducation, soit exemple.
Son sang circulait d’un cours paisible et régulier dans ses veines tout le long de l’année, et également dans tous les moments critiques du jour et de la nuit ; et ses humeurs n’étaient pas échauffées le moins du monde par la lecture effervescente des traités de dévotion, qui, n’aynnt que peu ou point do sens, forcent souvent la nature à leur en trouver un— Et quant à mon père! tant s’on fallait qu’il l’excitât et l’encourageât par son exemple, que toute l’affaire de sa vie était de la détourner de toute idée de ce genre. — La Nature avait tout fait pour lui éviter cette peine, et, ce qui n’était pas une petite inconséquence, mon père le savait. — Et me voici assis, ce 12 août 1760, en jaquette violette et en pantoufles jaunes, sans perruque
ni bonnet, accomplissant de la façon la pins tragi-comique sa prédiction « que, pour cette raison même, je ne penserais ni n’agirais en rien comme aucun autre enfant. »
L’erreur de mon père était d’avoir attaqué le motif de ma mère au lieu de l’acte même; car certainement les trous de serrure ont été faits pour d’autres usages ; et à considérer l’acte comme contredisant une proposition vraie, et niant qu’un trou de serrure fût ce qu’il était, — cela devenait une violation de la nature, et comme tel, vous voyez, criminel.
C’est pour cette raison, n’en déplaise à vos Révérences, que les trous de serrure sont l’occasion de plus de mal et de péchés que tous les autres trous du monde mis ensemble :
Ce qui m’amène aux amours de mon oncle Toby.