‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 55 sur 331 · HÉBREUX, XIII · texte numérisé non relu

HÉBREUX, XIII

Car nous sommes persuadés d’avoir une bonne

conscience.

« Persuadés! persuadés d’avoir une bonne conscience! Certainement, s’il est dans cette vie une chose dont l’homme puisse se croire assuré, et à la connaissance de laquelle il soit capable d’arriver sur le témoignage le plus incontestable, ce doit être de savoir — s’il a ou non une bonne conscience. »

[Je suis sûr d’avoir raison , dit le docteur Slop. ]

« Pour peu qu’un homme réfléchisse , il ne peut guère rester étranger au véritable état de ce compte : — il doit être dans la confidence de ses propres pensées et désirs : — il doit se rappeler son passé, et connaître d’une manière certaine les vrais ressorts et motifs qui, en général, ont dirigé les actions de sa vie. »

[Je l’en défie, sans aide, dit le docteur Slop.]

x. Sur d’autres sujets on peut être trompé par de fausses apparences; et, comme le sage s’en plaint, c’est avec peine que nous devinons les choses qui sont sur la terre , et avec labeur que nous .trouvons les choses qui sont de-

vaut nous. Mais ici l’esprit a toutes les preuves , tous les faits en lui-même ; — il sait la toile qu’il a ourdie; — il en connaît le tissu et la finesse, et la part exacte que chaque passion a prise à l’exécution des différents dessins dont la vertu ou le vice a mis le plan devant lui. »

[ Le style est bon ; et vraiment Trim lit fort bien , dit mon pcrc. ]

« Or, — comme la conscience n’est que la connaissance que l’esprit a intérieurement de ceci, et le jugement, soit approbation, soit censure, qu’il porte inévitablement sur les actions successives de notre vie ; il est clair, direz-vous, d’après les termes mêmes de la proposition, — que, toutes les fois que ce témoignage intérieur dépose contre un homme, et qu’il s’accuse lui-même , il doit nécessairement être coupable. — Et, au contraire, quand le rapport lui est favorable, et que son cœur ne le condamne pas, — il est clair que ce n’est point une affaire de persuasion , comme l’apôtre le donne à entendre , mais une affaire de certitude et un fait, que la conscience est bonne, et que l’homme aussi doit être bon. »

[Alors l’apôtre a tout à fait tort, je suppose, dit le docteur Slop; et le théologien protestant a raison. Monsieur, prenez patichce, repartit mon père, Car je pense que nous allons voir tout à l’heure que saint Paul et le théologien protestant sont de la mêüie opinion. — A peu près, dit le docteur Slop, comme l’est avec l’ouest; — mais ceci, continua-t-il en levant les deux mains, vient de la liberté de la presse.

Ce n’est tout au plus que la liberté de la chaire, répliqua mon oncle Toby; car il ne paraît pas que le sermon ait été imprimé, ou doive jamais l’être.

Continue, Trim , dit mon père. ]

« A première vue, ceci peut paraître le véritable état de la question ; et je ne fais pas de doute que la connaissance du bien et du mal ne soit si réellement gravée dans l’esprit humain , — que s’il n’arrivait jamais que la conscience d’un homme pût (ainsi que l’Écriture l’affirme) s’endurcir insensiblement par une longue habitude du péché ; — et, comme certaines parties tendres de son corps, à force de tension et de rude exercice , perdre par degrés

DE TKISTRAM ÇHANDY. 111

celte délicatesse de sens et de perception dont Dieu et la nature l’ont doué; — si cela n’arrivait jamais ; — ou si l’on était certain que l’amour-propre ne fit nullement pencher le jugement; — ou que les petits intérêts infimes ne pussent se lever, embarrasser les facultés de nos régions supérieures, et les envelopper de nuages et d’épaisses ténèbres ; — si rien de semblable à la faveur et à l’affection n’avait accès dans ce tribunal sacré ; — si l'Esprit dédaignait de s’y laisser suborner, — ou avait honte de se présenter comme avocat dans une cause insoutenable; ou, finalement, si l’on était assuré que l’Intérêt restât impartial pendant que l’affaire se plaide — et que jamais la Passion ne montât au banc des juges, et ne prononçât la sentence au lieu de la Raison, qu’on suppose toujours présider et dicter l’arrêt ; — s’il en était vraiment ainsi que l’objection doit le supposer, — sans aucun doute alors , l’état religieux et moral d’un homme serait exactement tel qu’il l’estimerait lui-même; — et pour apprécier la culpabilité ou l’innocence de la vie de chacun, il n’y aurait pas, en général, de mesure meilleure que les degrés de son approbation et de sa censure personnelles.

» Je conviens que, dans un cas, toutes les fois que la conscience d’un homme l’accuse (car elle se trompe rarement à cet égard ), il est coupable ; et sauf les cas de mélancolie et d’hypocondrie, on peut en toute sûreté prononcer ici que l’accusation est toujours suffisamment fondée.

» Mais l’inverse de la proposition n’est pas vrai, — à savoir que toutes les fois qu’il y a culpabilité , la conscience doit accuser, et que si elle ne le fait pas, c’est que l’homme est innocent. Cela n’est pas. — En sorte que la con-

solation ordinaire qu’un bon chrétien ou autre s’administre à toute heure, — lorsqu’il remercie Dieu d’avoir l’esprit exempt de craintes et qu’il se croit la conscience nette parce qu’elle est tranquille — celte consolation est trompeuse , et tout admise qu’est l’induction et que la règle semble être à première vue, cependant quand on y regarde de plus près et qu’on en éprouve la vérité sur de simples faits — on voit cette règle sujette à tant d’erreurs par suite d’une fausse application , — le principe sur 1c-

quel elle s’appuie si souvent perverti ; toute sa force perdue, et par fois si indignement gaspillée, qu’il est pénible d’exposer les exemples communs tirés delà vie humaine, qui confirment la chose.

» Un homme sera vicieux et entièrement corrompu dans scs principes; — condamnable dans sa conduite envers le monde; il vivra sans honte, commettant ouvertement un péché que ne peuvent justifier ni raison, ni prétexte , — un péché par lequel, contrairement à toutes les impulsions de la nature, il ruinera pour toujours la dupe et la complice de sa faute; — il lui dérobera le meilleurde sa dot, et non seulement la couvrira de déshonneur; — mais plongera toute une famille dans l’opprobre et dans le chagrin à cause d’elle. Assurément, vous penserez que la conscience doit faire mener à cet homme une vie tourmentée ; que ses reproches ne lui laisseront de repos ni jour ni nuit.

» Ilélas ! la Conscience a autre chose à faire pendant tout ce temps-là, que de s’attaquer à lui; comme Élie le reprochait au dieu Baal, ce dieu domestique ou par-

lait à quelqu’un, ou il poursuivait quelque ennemi, ou il était en chemin -, il dormait peut-être et on ne pouvait le réveiller .

» Peut-être elle était sortie en compagnie de l’Honneur pour se battre en duel, pour payer quelque dette de jeu, — ou une honteuse pension promise par la luxure. Peut-être, pendant tout ce lemps-là, la Conscience était occupée au logis à déclamer contre de petits larcins et à tirer vengeance de ces crimes chétifs que sa fortune et son rang dans la vie la préservaient de la tentation de commettre; de sorte qu’il vit aussi joyeusement «[S’il était

de notre église, pourtant, dit le docteur Slop, il ne le pourrait pas. ] — « 11 dort aussi profondément dans son lit, et enfin voit venir la mort avec autant d’indifférence, — peut-être beaucoup plus, qu’un bien meilleur homme.

[Tout ceci est impossible avec nous, dit le docteur Slop, se tournant vers mon père; — la chose ne pourrait pas arriver dans notre église. — Tout ce que je sais, c’est

1 Le* Roi», liv. 111, chap. xvui, vert. 27.

DE TIUSTRAM SHANDY.

qu’elle n’arrive que trop souventdansla nôtre, repartit mon

père. Je conviens, dit le docteur Slop(un peu frappé

du franc aveu de mon père ) — qu’un homme peut vivre aussi mal dans l’église romaine ; — mais alors il ne peut pas

mourir tranquille ainsi. Peu importe, répliqua mon

père d’un air d’indifférence, comment meurt un coquin.

— J’entends, répondit le docteur Slop, qu’on lui refuserait le bénéfice des derniers sacrements. — Je vous prie, combien en avez-vous en tout, dit mon oncle Toby, — car

je l’oublie toujours? Sept, répondit le docteur Slop.

Hum ! — dit mon oncle Toby, — ne donnant pas à

son interjection un ton d’acquiescement, mais l’accent de cette espèce particulière de surprise d’un homme qui cherche une chose dans un tiroir et en trouve plus qu’il

ne s’y attendait. Ilum ! répliqua mon oncle Toby. Le

docteur Slop, qui n’était pas sourd, comprit mon oncle Toby aussi bien que s’il eût écrit tout un volume contre

les sept sacrements. Hum! répliqua le docteur Slop

( renvoyant à mon oncle Toby son argument ) — eh, monsieur, n’y a-t-il pas sept vertus cardinales ? — sept péchés

mortels? — sept chandeliers d’or ? — septeieux? C’est

plus que je n’en sais, repartit mon oncle Toby. N’y

a-t-il pas sept merveilles du monde? — sept jours de la

création? - sept planètes? — sept plaies ? Oui, quant

à cela, dit mon père avec une gravité affectée. Mais je t’en prie, poursuivit-il, continue le reste de tes portraits, Trim. ]

« Un autre est sordide, impitoyable, » [ici Trim gesticula de la main droite) « un misérable égoïste, au cœur rétréci, incapable d’amitié privée et d’esprit public. Ile— marquez comme il passe près de la veuve et de l’orphelin dans la détresse, et voit toutes les misères ordinaires à la vie humaine sans un soupir ni une prière. » [sauf votre respect, s’écria Trim, je trouve cet homme-ci plus vil que l’autre. )

« La conscience ne va-t-elle pas se lever et le bourrclcr en pareille occasion ? — Non, Dieu merci, il n’y a pas lieu ;

— Je paye à chacun son dû, — je n’ai pas de fornication sur la conscience, — je n’ai pas de manque de foi ou de promesse à réparer, — je n'ai débauché la femme ni la

fille de personne; Dieu merci, je ne suis pas comme tant d’autres qui sonl adultères, injustes, ni même comme ce libertin que voici devant moi.

» Un troisième est artificieux et calculé de sa nature. Observez toute sa vie; — ce n’est qu’un adroit tissu de ténébreux artifices et de déloyaux subterfuges, bassement dirigés contre la véritable intention de toutes les lois, — contre la bonne foi et la paisible jouissance de

nos propriétés diverses. Vous verrez un tel homme,

à force de petites machinations contre l’ignorance elles embarras du pauvre et du nécessiteux, — élever sa fortune sur l’inexpérience d’un jeune homme, ou sur le caractère sans soupçons de son ami qui se serait fié à lui, corps et âme.

» Quand la vieillesse arrive, et que le repentir l’invite à reporter les yeux sur ce sombre compte, et à le régler de nouveau avec sa conscience, — la Conscience examine les statuts en GROS, — ne trouve aucune loi expresse violée par ce qu’il a fait, — n’aperçoit aucune pénalité ou confiscation d’effets mobiliers encourue; — ne voit ni glaive suspendu sur sa tète, ni prison ouvrant ses portes pour lui: — qu’y a-t-il là pour effrayer sa conscience? — La Conscience s’est retranchée derrière la lettre de la loi ; elle s’y lient invulnérable, flanquée de CÛ6 et de rûj)-

portô, et si forte de tous côtés, — qu’il n’y a pas de prédication capable de lui faire lâcher prise. »

Ici le caporal Trim et mon oncle Toby échangèrent un regard. — Oui, oui, Trim! dit mon oncle Toby en secouant la tctc, ce ne sont là que de tristes fortifications, Trim. Oh ! de bien pauvre ouvrage, répon-

dit Trim, comparé à ce que votre Honneur et moi nous

savons faire. Le caractère de ce dernier homme, dit

le docteur Slop, interrompant Trim, est plus détestable que tout le reste, et semble avoir été tracé d’après quelques-uns de vos mauvais coureurs d’affaires. Parmi nous, la conscience d’un homme ne pourrait pas rester si longtemps aveuglée; trois fois par an, au moins, il doit aller à confesse. Cela lui rendra-t-il la vue? dit mon oncle Toby. Continue, Trim, dit mon père, ou Oba-

diah sera de retour avant que tu sois au bout de ton ser-

mon. Il est très-court, répliqua Triai. Je vou-

drais qu’il fût plus long, dit mon oncle Toby, car il me plaît extrêmement. — Trim continua.

« Un quatrième homme manquera même de ce refuge; — sc fera jour à travers toutes les formalités d’une lente chicane; — dédaignera les douteuses machinations de complots secrets et d’embûches circonspectes pour en venir à ses fins : — voyez le coquin qui va tète levée, que de fraudes, de mensonges, de parjures, de vols, de meurtres! — C’est affreux! — Mais il n’y a vraiment guère mieux à attendre dans le cas présent : — le pauvre homme était dans les ténèbres ! — son prêtre avait la garde de sa conscience; et tout ce qu’il lui faisait savoir, c’é-

tait qu’il fallait croire au pape, — aller à la messe, — faire le signe de la croix, — dire son chapelet, — être bon catholique; et qu’en conscience, c’en était assez pour le mener au ciel. Quoi ! — s’il se parjure ! — Eh bien, — il Ta fait avec une restriction mentale. — Mais si c’est un misérable aussi pervers, aussi dépravé que vous le représentez; — s’il vole, — s’il assassine, est-ce que la conscience, à chacun de ces actes, ne recevra pas elle-même une blessure? — Oui, — mais l’homme Ta portée à confesse ; — la plaie suppure là, elle va assez bien, et dans peu de temps elle sera tout à fait guérie par l’absolution. O Papisme! de quoi n’as-tu pas à répondre? — Quand non content des trop nombreuses voies naturelles et fatales, par lesquelles le cœur de l’homme est chaque jour ainsi traître à lui-même par dessus tout, — tu as, de propos délibéré, ouvert à deux battants la porte de l’imposture devant la face de ce voyageur imprévoyant, — trop sujet. Dieu sait, à s’égarer de lui-même et à s’entretenir dans la confiance d’une paix qui n’existe pas.

» Quant à ceci, les exemples communs que j’ai tirés de la vie sont trop notoires pour exiger beaucoup de preuves. S’il est aucun homme qui doute de leur réalité, ou qui juge impossible qu’on soit à ce point dupe de soi-même, — je dois le renvoyer un moment à ses propres réflexions, et alors je me hasarderai à en appeler à son cœur.

» Qu’il considère à quel degré différent d’aversion nombre d’actions coupables sont là, quoique également

mauvaises et vicieuses de leur nature; — il trouvera bientôt que celles que la force de l’inclination et de la coutume l’a poussé à commettre, sont généralement revêtues et colorées de toutes les fausses beautés qu’une maint douce et flatteuse peut leur donner; — et que les autres, pour lesquels il ne se sent aucune propension, se montrent tout d’un coup nues et difformes, entourées de toutes les vraies circonstances de la folie et du déshonneur.

» Quand David surprit Saül endormi dans la caverne, et lui coupa un pan de sa robe, — nous lisons qu’aussitôt il se repentit en lui-même de ce qu’il avait fait ; — mais dans l’affaire d’Urie, où un fidèle et brave serviteur qu’il aurait dû vivement aimer et honorer, tomba pour laisser le champ libre à sa luxure, — où la conscience avait une bien plus forte raison de prendre l’alarme, son cœur ne lui reprocha rien. Près d’une année entière se passa depuis l’accomplissement de ce crime , jusqu’à l’époque où Nathan fut envoyé pour le réprimander; et nous ne lisons pas que pendant tout ce temps il ait une seule fois donné la moindre marque de chagrin ou de componction de ce qu’il avait fait.

» Ainsi la conscience, ce moniteur jadis capable, — haut placée Comme un juge au dedans de nous, et destinée aussi par notre Créateur à en être un juste et équitable,— par une suite malheureuse de causes et d’empèchemcnls, prend souvent une connaissance si imparfaite de ce qui se passe, — fait son office si négligemment, — quelquefois si déloyalement, — qu’on ne peut plus se fier à elle seule; et c’est pourquoi nous trouvons qu’il y a nécessité, nécessité absolue de lui adjoindre un autre principe pour l’assister, sinon pour la diriger, dans ses décisions.

» De sorte que si vous voulez vous former une juste opinion de ce sur quoi il est pour vous d’une importance infinie de ne pas vous tromper, — à savoir, quel est votre degré réel de mérite, soit comme honnête homme, citoyen utile, sujet fidèle de votre roi, soit comme bon serviteur de votre Dieu , appelez à votre aide la religion et la morale. Vois : qu’y a-t-il d’écritdans la loi de Dieu ? — Comment lis-tu ? — Consulte la raison calme et les lois in-

DIi TRISTRAM SHAM» Y.

variables de la justice et de la vérité: — que disent-elles?

» Que la Conscience décide d’après ces rapports; — et alors si ton cœur ne te condamne pas , ce qui est le cas que l’apôtre suppose, — la règle sera infaillible ; » — [ Ici le docteur Slop s’endormit] — « tu auras confiance en Dieu: — c’est-à-dire, lu auras de justes motifs de croire que le jugement que tu as porté sur toi-même est le jugement de Dieu ; et n’est autre chose qu’une anticipation de l’équitable sentence qui sera un jour prononcée sur toi par l’Etre, à qui tu dois finalement rendre compte de tes actions.

» Bienheureux est l’homme, en effet, alors, comme s'exprime l’auteur du livre de l’Ecclcsiaste , qui n’est pas en proie à une multitude de remords : bienheureux est l’homme que son cœur n’a pas condamné; qu’il soit riche, ou qu'il soit pauvre, s'il a un bon cœur ( un cœur ainsi guidé et éclairé), son visage riant annoncera en tout temps sa joie ; son esprit lui en dira plus que sept gardiens qui veilleraient au haut d'une tour. » — [ Une tour est sans force, dit mon oncle Tobv, à moins qu’elle ne soit flanquée.] — « Dans les doutes les plus obscurs, il le conduira plus sûrement que mille casuisles; et donnera à l’état dans lequel il vit une garantie meilleure de sa conduite que toutes les causes et restrictions réunies, que les faiseurs de lois sont forcés de multiplier forcés, dis-je, comme les choses vont ; les lois humaines n’étant pas originairement une affaire de choix, mais de pure nécessité, introduite comme un rempart contre les entreprises malfaisantes des consciences qui ne se servent point de loi à elles-mêmes, ayant bien pour but, par toutes les précautions prises — dans tous les cas de corruption et d’égarements, où les principes et le frein de la conscience ne nous feront pas aller droit , — de suppléer à leur force, et de nous y obliger parla terreur de la prison et du gibet.

[Je vois clairement, dit mon père, que ce sermon a été composé pour être prêché au temple, — ou à quelque autre cour de justice. — J’en aime le raisonnement, — et je suis fâché que le docteur Slop se soit endormi avant d’être convaincu ; — car il est visible maintenant que le

prêlre, comme j’avais cru d’abord, n’a nullement insulté saint Paul; et qu’il n’y a pas eu, frère, le moindre différend entre eux. La belle chose, quand cela serait !

repartit mon oncle Toby; — les meilleurs amis du monde peuvent quelquefois n’ètre pas d’accord. C’est vrai,

— frère Toby, dit mon père en lui donnant une poignée de main, — nous allons remplir nos pipes, frère, et puis Trim continuera.

Eh bien, — qu’en penses-tu? dit mon père, parlant au caporal Trim, tout en atteignant sa boîte à tabac.

Je pense, répondit le caporal, que les sept gardiens veillant sur la tour, — lesquels, je suppose, sont tous là des sentinelles, — sont, sauf votre respect, en plus grand nombre qu’il n’était nécessaire; — et que de continuer sur ce pied-là, ce serait harasser un régiment, ce qu’un commandant qui aime ses hommes ne fera jamais, quand il pourra s’en dispenser; attendu que deux sentinelles, ajouta le caporal, valent autant que vingt. — J’ai commandé moi-même cent fois au corps de garde, poursuivit Trim, en se redressant d’un pouce; — et tout le temps que j’ai eu l’honneur de servir Sa Majesté le roi Guillaume, en relevant les postes les plus considérables, jamais

de ma vie je n’en ai laissé plus de deux. Très-bien,

Trim , dit mon oncle Toby ; — mais vous ne considérez pas, Trim , que du temps de Salomon les tours n’étaient pas comme nos bastions, flanquées et défendues par d’autres ouvrages. — Ceci, Trim, a été inventé depuis la mort de Salomon ; et de son temps, non plus, on n’avait pas d’ouvrages à cornes, ni de ravelines devant la courtine; — ni de fossés, comme nous en faisons, avec une cuvette au milieu, et avec des chemins couverts et des contrescarpes palissadées le long, pour garantir d’un coup de main : — en sorte que les sept hommes sur la tour étaient, je présume, un détachement du corps de garde, mis là non-seulement pour veiller, mais pour la défendre. Ce ne

pouvait être, sauf votre respect, qu’un poste de caporal. —

— Mon père sourit intérieurement, et non extérieurement; — le sujet étant un peu trop sérieux, eu égard à ce qui était arrivé, pour en faire une plaisauteric : — mettant donc dans sa bouche sa pipe, qu’il venait d’aliu-

mer, — il Se contenta d’ordonner à Trim de continuer la lecture. Celui-ci lut ce qui suit: — ]

« Avoir la crainte de Dieu devant nos yeux, et, dans nos rapports mutuels les uns avec les autres, diriger nos actions d’après les règles éternelles du bien et du mal ; — voilà deux tables dont la première comprendra les devoirs de la religion ; — la seconde, ceux de la morale, et qui sont si inséparablement unies, qu’on ne saurait les diviser, même en imagination ( quoique la tentative en ait souvent été faite en pratique), sans les briser et les détruire l’une par l’autre.

» Je dis que la tentative en a souvent été faite; — et cela est vrai ; — car il n’y a rien de plus commun que de voir un homme dénué de tout sentiment de religion et même assez loyal pour ne pas prétendre en avoir, prendre pour l’affront le plus sanglant, le moindre soupçon sur sa moralité; — ou la pensée qu’il n’a pas été consciencieusement juste, et scrupuleux au dernier degré.

» Quand il y a apparence qu’il en est ainsi , — quoiqu’on répugne même à suspecter l’apparence d’une vertu aussi aimable que l’honnêteté morale, cependant si nous avions à en examiner les bases dans le cas présent, je suis persuadé que nous trouverions peu de raisons d’envier à un tel homme l’honneur de son motif.

» Qu’il déclame avec autant d’emphase qu’il lui plaira sut* ce stijet, on trouvera que sa moralité n’a pas d’autres fondements que, soit son intérêt, son orgueil, ou son bienêtre, soit quelque petite et changeante passion qui ne nous doUnera qu’une faible confiance en ses actions pour les cas de grande infortune.

» Je vais éclaircir ceci par un exemple.

» Je connais le banquier à qui j’ai affaire, ou le médecin que j’appelle habituellement, — » [Il h’est pas besoin, s’écria le docteur Slop (en se réveillant), d’appeler de médecin en pareil cas] « pour n’avoir ni l’un ni l’autre beaucoup de religion ; je les entends en faire chaque jour un sujet de plaisanterie, et en traiter tous les décrets avec tant de mépris qu’il ne peut rester à cet égard aucun doute. Eh bien; — malgré cela, je mets ma fortune dans les mains de l’un ; — et ce qui m’est plus cher

encore, je confie ma vie à l’honnête habileté de l’autre.

» Or, examinons quelle est la raison de cette grande confiance. En premier lieu, je crois qu’il n’y a aucune probabilité qu’aucun d’eux use à mon désavantage du pouvoir que je lui mets aux mains; — je considère que l'honnêteté sert les desseins de cette vie;— je sais que leur succès dans le monde dépend de la bonté de leur réputation. — En un mot, je suis persuadé qu’ils ne peuvent me faire de tort sans s'en faire davantage à eux-mêmes.

» Mais admettons autre chose ; à savoir que, pour une fois, leur intérêt est à l’opposé ; qu’il arrive une circonslance où l’un, sans tacher sa réputation, peut faire main basse sur ma fortune, et me laisser nu dans le monde; — et où l’autre peut m’en faire sortir, et être mis par ma mort en possession d’un bien sans déshonneur pour lui ni pour son art : — en ce cas, quelle prise ai-je sur eux ? — La Religion, le plus fort de tous les motifs, est hors de la question, — l'Intérêt, qui est, après, le motif le plus puissant du monde, est fortement contre moi: que me

reste-t-il à jeter dans le bassin opposé pour contrebalancer

cette tentation? Hélas! je n’ai rien, — rien que ce

qui est plus léger qu’une bulle d’eau, il faut que je

sois à la merci de l’Honneur, ou de quelque autre capricieux principe de ce genre, — maigre garantie pour deux des biens les plus précieux ! — ma propriété et ma vie.

» Or donc, de même que nous ne pouvons avoir aucune confiance dans la morale sans la religion ; ainsi, de l’autre côté, — il n'y a rien de mieux à attendre de la religion sans la morale ; néanmoins ce n’est point merveille de voir un homme très-bas placé comme réputation de moralité, avoir la plus haute opinion de lui-même, en tant qu’homme religieux.

» Non-seulement il sera cupide, vindicatif, implacable, — mais même il laissera à désirer en fait de simple honnêteté ; cependant, attendu qu’il déclame contre l’incrédulité du siècle, — qu’il est zélé pour certains points de la religion, — qu’il va deux fois par jour à l’église, — qu’il reçoit les sacrements, — et qu'il s’amuse avec quelquesunes des parties instrumentales de la religion, — il dupera sa conscience, et se jugera pour cela un homme reli-

DE TRISTRÀM SHANDY. 121

gieux el qui a fidèlement accompli son devoir envers Dieu ; cl vous verrez un tel homme, grâce à cette illusion, abaisser en général un regard d’orgueil spirituel sur tout autre homme qui a moins d'affectation de piété, — quoique, peut-être, dix fois plus d’honnêteté réelle que lui.

» C’est encore là un cruel mal sous le soleil ; et il n’est pas, je crois, de principe mal entendu qui, pendant sa

durée, ait causé de plus graves malheurs. Comme

preuve générale, — examinez l’histoire de l’église de Rome;»

— [Mais comment entendez-vous cela? s’écria le docteur Slop, ] « — voyez quelles scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d’effusion de*sang, » — [ Ils peuvent s’en prendre à leur obstination, cria le docteur Slop ] — « ont toutes été sanctifiées par une religion qui n’était pas strictement dirigée par la morale !

» Dans combien de royaumes du monde » — [Ici Trim continua de balancer sa main droite, à partir du sermon jusqu’où pouvait s’étendre son bras, la ramenant en arrière et en avant, cela jusqu’à la fin du paragraphe.

«Dans combien de royaumes du monde l’épée de ce croisé égaré, de ce saint errant, n’a-t-elle épargné ni âge, ni mérite, ni sexe, ni rang? — et comme il combattait sous les bannières d’une religion qui le dispensait de justice et d’humanité, il n’en montrait aucune, les foulait toutes deux impitoyablement aux pieds, — n’entendait pas les cris des infortunés, et n’avait pas pitié de leur détresse. »

[ J’ai été à bien des batailles, sauf votre respect, dit Trim en soupirant, mais jamais à aucune aussi lugubre que celle-ci. — Je n’aurais pas voulu tirer un seul coup contre ces pauvres gens, — quand on m’aurait fait officier

général. Oui dà? qu’est-cc que vous y comprenez?

dit le docteur Slop, regardant Trim avec un peu plus de

mépris que n’en méritait l’honnète cœur du caporal.

Que savez-vous, l’ami, de celte bataille dont vous parlez?

— Je sais, répliqua Trim, que jamais de ma vie je n’ai refusé quartier à un homme qui me l’a demandé; — mais une femme ou un enfant, continua Trim, avant de les

mettre en joue, je perdrais mille fois la vie. Voilà une

couronne pour toi, Trim, pour boire ce soir avec Oba-

VIE ET OPIMONS

diah, dit mon oncle Toby, et j’cn donnerai une autre à

Ohadiah aussi. Dieu bénisse votre Honneur, répliqua

Trim, j’aimerais mieux que ces pauvres femmes et ces

enfants pussent l’avoir. Tu es un honnête garçon,

dit mon oncle Toby. Mon père fit un signe de tête

comme pour dire, — c’est bien vrai.

Mais je t’en prie, Trim, dit mon père, finis-en, — car je vois qu’il ne te reste plus qu’une ou deux feuilles.

Le caporal Trim continua délire. ]

« Si le témoignage des siècles passés à cet égard n’est pas suffisant, — considérez, en cet instant même, comment les dévots de cette religion pensent chaque jour servir et honorer Dieu par des actions qui sont un déshonneur et un scandale pour eux-mêmes.

» Pour en être convaincu, entrez un moment avec moi dans les prisonsde l’Inquisition. » [Dieu assiste mon pauvre frère Toml] — «Contemplez la Religion, tenant la - Miséricorde et la Justice enchaînées sous ses pieds, — siégeant lugubre sur un noir tribunal, appuyée sur des chevalets et des instruments de torture, — Ecoutez! écoutez! quel douloureux gémissement! » — [Ici le visage de Trim

devint pèle comme la cendre.] « Voyez le pauvre

malheureux qui l’a poussé; » — [ici ses larmes commencèrent à couler] « on vient de l’amener pour lui faire

subir les angoisses d’un soi-disant procès, et endurer le dernier degré de souffrances qu’un système médité de

cruauté ait été capable d’inventer. » [Damnés soient-

ils tous! dit Trim, les couleurs lui revenant au visage aussi rouges que du sang.] — « Contemplez cette victime sans appui, livrée à ses bourreaux, — son corps si usé par le chagrin et la réclusion ! » — [Oh ! c’est mon frère, s’écria le pauveTrim, de l’accent le plus passionné, laissant tomber le sermon à terre, et frappant des mains — je

crains que ce ne soit le malheureux Tom. Le cœur

de mon père et celui de mon oncle Toby souffrirent vivement de sympathie pour la douleur du pauvre garçon ; le

docteur Slop lui-iflême avoua en avoir pitié. Eh,

Trim, dit mon père, ce n’est point une histoire, — c’est un sermon que tu lis; je t’en prie, recommence la phrase.] « Contemplez cette victime sans appui, livrée à scs

bourreaux, — son corps si usé par le chagrin et la réclusion, vous verrez souffrir chaque nerf et chaque muscle.

» Observez le dernier mouvement de cet horrible instrument! » — [J’aimerais mieux regarder un canon en face, dit Trim, frappant du pied. ] — « Voyez dans quelles convulsions il est tombé! — considérez la nature de la position où maintenant il git étendu ! — quelles tortures raffinées elle lui fait souffrir! » — [J’espère que ce n’est point en Portugal.] — « C'est tout ce que la nature peut supporter! Bon Dieu! voyez comme elle retient son âme exténuée, suspendue à ses lèvres tremblantes! » [Je ne voudrais pas en lire une ligne de plus, dit Trim, pour tout l’univers! — J’ai peur, sauf votre respect, que tout ceci ne se passe en Portugal, où est mon pauvre frère Tom.

Je te répète, Trim, dit; mon père, que ce n’est point

une relation historique, — c’est une description. — Ce n’est qu’une description, mon brave homme, dit Slop; il

n’y a pas un mot de vrai là-dedans. Ceci, c’est une

autre affaire, repartit mon père. — Cependant, puisque Trim la lit avec tant d’émotion, — c’est une cruauté de le forcer à continuer. — Passe-moi le sermon, Trim, —

je le finirai pour toi, et lu peux t’en aller. Il faut

que je reste à l’entendre, répliqua Trim, si votre Honneur veut me le permettre ; — mais je ne voudrais pas le lire

moi-même pour la paye d’un colonel. Pauvre Trim !

dit mon oncle Toby. Mon père continua.]

a — Considérez la nature de la position où maintenant il gît étendu !— Quelles tortures raffinées elle lui fait souffrir! — C’est tout ce que la nature peut supporter! Bon Dieu! voyez comme elle relient son âme exténuée, suspendue à ses lèvres tremblantes , — et voulant s’échapper — et n’ayant pas la permission de partir. — Contemplez le pauvre malheureux qu’on reconduit à son

cachot! » [Alors, grâce à Dieu, pourtant, dit Trim,

ils ne l’ont pas tué.] — « Voici qu’on l’en tire de nouveau pour le livrer aux flammes et aux insultes prodiguées à son agonie, et que ce principe, — ce principe qu’il peut exister une religion sans miséricorde, a préparées pour

lui! » [ Alors, grâce à Dieu, il est mort, dit Trim,

— il est hors de peine, — ils ne peuvent plus lui faire

grand mal. — O messieurs! Tiens-toi tranquille,

Trim, dit mon père reprenant le sermon, de peur que Trim n’irritût le docteur Slop, — nous n’en finirons jamais de ce train-là.]

« Le plus sûr moyen d’éprouver le mérite de toute idée contestée, c’est de la suivre dans ses conséquences, et de les comparer avec l’esprit du christianisme; — c’est la règle courte et décisive que notre Sauveur nous a laissée pour ces sortes de cas, et elle vaut mille arguments. — Vous les connaîtrez à leurs fruits.

» Je ne prolongerai pas davantage ce sermon, et je n’y ajouterai que deux ou trois règles courtes et détachées qu’on en peut déduire.

» Premièrement, toutes les fois qu’un homme déclame contre la religion, soupçonnez toujours que ce n’est pas sa raison, mais que ce sont ses passions qui l’ont emporté sur sa koi. Une mauvaise vie et une bonne croyance sont des voisines d’humeur incompatible et querelleuse; et lorsqu’elles se séparent, comptez que ce n’est pas pour une autre cause que pour avoir la paix.

» Secondement , quand un homme tel que celui que nous représentons vous dit, quelque soit le cas particulier, — que telle chose répugne à sa conscience, — croyez toujours que le sens de sa phrase est exactement le même que lorsqu’il vous dit que telle chose répugne à son estomac; — un manque actuel d’appétit étant généralemeut la vraie cause de cette double répugnance.

» En un mot, — ne vous liez en rien à l’homme qui n’a pas de conscience en tout.

» Et dans votre propre cas, souvenez-vous de cette simple distinction que pour n’avoir pas bien comprise des milliers de gens se sont perdus, — c’est que notre conscience n’est pas une loi. — Non , Dieu et la raison ont fait la loi, et ont placé la conscience en vous pour décider; — non pas comme un cadi asiatique, suivant les flux et reflux de ses passions, mais comme un juge anglais, qui, sur cette terre de liberté et de bon sens, ne fait pas de loi nouvelle, mais applique fidèlement la loi qu’il sait déjà écrite. »

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