HÉBREUX, XIII
Car nous sommes persuadés d’avoir une bonne
conscience.
« Persuadés ! — Persuadés d’avoir une bonne conscience ! «
( Pour sûr, Trim, dit mon père en l’interrompant, vous donnez à cette phrase un accent très-impropre ; car vous frisez la narine, mon brave homme, et lisez d’un ton railleur, comme si le prêtre allait maltraiter l’apôtre.
C’est ce qu’il va faire, sauf votre respect, répliqua Trim. llah ! dit mon père en souriant.
Monsieur, dit le docteur Slop, Trim a certainement raison ; car l’écrivain, qui, je vois, est protestant, à la manière bourrue dont il entreprend l’apôtre, va certainement le maltraiter; — si tant est que ce ne soit pas déjà fait. Mais, repartit mon père, d’où avez-vous conclu si vite, docteur Slop, que l’écrivain est de notre église? —
autant que je puis voir jusqu’ici, — il peut être de n’importe quelle église. C’est, répondit le docteur Slop ,
que s’il était de la nôtre, il n’oserait pas plus prendre une pareille licence, qu’un ours par sa barbe. Si, dans notre communion , monsieur, un homme s’avisait d’insulter un apôtre, — un saint, — ou même la rognure de l’ongle d’un saint, — il aurait les yeux arrachés. — Quoi,. par le saint? dit mon oncle Toby. Non, répliqua le docteur Slop, il aurait une vieille maison au-dessus de sa tête. Je vous prie, l’inquisition, répondit mon oncle Toby, est-ce un bâtiment ancien ou moderne? — Je n’entends rien à l’architecture, repartit le docteur Slop. — Sauf voire respect, dit Trim, l’inquisition est le plus vil — De grâce épargne-nous-en la description, Trim : j’en déleste jusqu’au nom, dit mon père. — Cela ne fait rien, répondit le docteur Slop, elle a son utilité : car quoique je n’en sois pas un grand défenseur, cependant dans un cas tel que celui-ci, on lui aurait bientôt appris à vivre ; et je peux lui dire que s’il continuait de ce train-là, il serait jeté à l’inquisition pour sa peine. — Dieu l’assiste alors! dit mon oncle Toby. Amen , ajouta Trim ; car le ciel sait que j’ai un pauvre frère qui y a été en prison quatorze ans. — Voici le premier mot que j’en entends, dit vivement mon oncle Toby : — comment cela lui est-il arrivé , Trim? — O monsieur, cette histoire vous fera saigner le coeur, — elle a fait mille fois saigner le mien; — mais elle est trop longue pour la raconter maintenant; — votre Honneur l’entendra d’un bout à l’autre quelque jour, quand
je serai à travailler à côté de lui à nos fortifications;
mais l’abrégc de l’histoire est — que mon frère Tom alla comme domestique à Lisbonne, — et puis épousa la veuve d’un juif, qui tenait une petite boutique et vendait des saucisses, ce qui, je ne sais comment, fut cause qu’au milieu de la nuit on l’enleva de son lit, où il était avec sa femme et deux petits enfants , et qu’on le mena droit à l’inquisition, où. Dieu l’assiste, continua Trim en tirant un soupir du fond de son cœur, — le pauvre honnête garçon est encore emprisonné à cette heure. C’était l’âme la plus honnête, ajouta Trim (en prenant son mouchoir), que jamais sang ait échauffée.
— Les larmes ruisselaient sur les joues de Trim plus vite qu’il ne pouvait les essuyer. — Un morne silence régna quelques minutes dans la chambre. — Preuve certaine de pitié !
Allons, Trim, dit mon père, lorsqu’il vit que le chagrin du pauvre garçon s’était un peu exhalé, — continue de lire , — et ôte-toi de la tête cette triste histoire : — je suis fâché de t’avoir interrompu; mais, je t’en prie, recommence le sermon; — car si la première phrase est, comme tu dis, un reproche, j’ai un grand désir desavoir en quoi l’apôtre a pu y donner lieu.
Le caporal Trim s’essuya le visage , remit son mouchoir dans sa poche, tout en faisant un salut, — et recommença.]