‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 95 sur 331 · CHAPITRE LXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVIII

C’est un singulier bonheur que la nature ait formé l’esprit de l’homme avec cette meme répugnance et résistance à se laisser convaincre, que Ton remarque dans les vieux chiens — « à apprendre de nouveaux tours. »

En quel volant le plus grand philosophe qui ait existé se métamorphoserait tout d’un coup, s’il lisait des livres, observait des faits, et concevait des pensées qui le fissent éternellement changer de côté !

Or, mon père, comme je vous ai dit Tan dernier, détestait tout ceci ; — il ramassait une opinion, monsieur, comme un homme dans l’état de nature ramasse une pomme : — elle devient sienne; et s’il est homme de courage, il perdra plutôt la vie que de s’en dessaisir.

Je me doute que Didius, le grand jurisconsulte, contestera ce point, et s’écriera :D’où vient le droit de cet homme à cette pomme? eccconfesso, dira-t-il, — les choses

étaient dans l’état de nature. — La pomme est autant à Frank qu’à John. — Je vous prie, monsieur Shandy, quelle patente peut-il nous exhiber ? et quand cette pomme a-t-elle commencé à être sienne? était-ce quand il a jeté dessus un dévolu? ou quand il l’a ramassée? ou quand il l’a mangée? ou quand il l’a fait cuire? ou quand il l’a pelée ? ou quand il l’a apportée au logis ? ou quand il l’a digérée?

— ou quand il ? — Car il est clair , monsieur, que

si le premier acte de ramasser la pomme ne l’a pas constituée sienne, — aucun acte subséquent ne l’a pu faire.

Frère Didius, répondra Tribonius — (or la barbe de Tribonius, docteur en droit civil et en droit canon, étant de trois pouces et demi et trois huitièmes plus longue que celle de Didius, — je suis charmé qu’il relève le gant à ma place; et je ne m’embarrasse plus de la réponse.) — Frère Didius, répondra Tribonius, c’est un fait reconnu, comme vous pouvez le voir dans les fragments des codes de Grégoire et d’Hermogène, et dans tous les codes depuis ceux de Justinien jusqu’à ceux de Louis et de Des Eaux, — que la sueur du front d’un homme, et les exsudations du cerveau d’un homme, sont autant la propriété d’un homme que les culottes qu’il a au derrière; — lesquelles dites exsudations, etc., étant tombées sur ladite pomme par suite de la peine qu’on a eue à la trouver et à la ramasser; et étant en outre irrévocablement perdues et non moins irrévocablement annexées par celui qui a ramassé, à la chose ramassée, emportée au logis, cuite, pelée, mangée, digérée, etc. — il est évident que celui qui a recueilli la pomme, en le faisant, a mêlé quelque chose qui était sien, à la pomme qui n’était pas sienne ; au moyen de quoi il a acquis une propriété; ou, en d’autres termes, que la pomme est à John.

C’est par la même savante chaîne de raisonnements que mon père soutenait toutes ses opinions; il n’avait épargné aucunes peines pour les ramasser; et plus elles étaient hors de la voie commune, plus il y avait de litres. — Nul mortel ne les réclamait; en outre, elles lui avaient coûté autant de mal à cuire et à digérer que dans le cas ci-dessus : en sorte qu’on pouvait dûment et vraiment dire qu’elles faisaient partie de ses biens et effets mobiliers. —

— Aussi, il y tenait ferme, des dents et des griffes; — il se jetait sur tout ce dont il pouvait s’emparer; — en un mot, il les retranchait et les fortifiait par autant de circonvallations et de parapets que mon oncle Toby en aurait mis autour d’une citadelle.

Mais il y avait à ceci une diable d’anicroche — la rareté des matériaux nécessaires pour faire une défense quelconque en cas de vive attaque; attendu que peu d’hommes de génie avaient exercé leurs facultés à écrire sur les grands nez. Par le trot de mon cheval maigre, la chose est incroyable; et mon esprit reste confondu, quand je songe quel trésor de temps et de talents précieux a été gaspillé sur de pires sujets, — et combien de millions de livres, dans toutes les langues, dans tous les caractères et sous toutes les reliures possibles, ont été fabriqués sur des points qui ne tendaient pas autant de moitié à l’union et à la pacification du monde ! Mon père en faisait d’autant plus de cas de ce qu'on pouvait s’en procurer; et quoiqu’il s’amusât souvent de la bibliothèque de mon oncle Toby, — laquelle, par parenthèse, était assez ridicule — néanmoins tout en le faisant, il rassemblait tout ce qu’on avait systématiquement écrit de livres ou traités sur les nez, avec autant de soin que mon brave oncle Toby avait fait pour ceux d’architecture militaire.

— Il est vrai qu’ils auraient tenu sur une bien plus petite table; mais ce n’était pas ta faute, mon cher oncle. —

Ici, mais pourquoi ici, — plutôt que dans toute

autre partie de mon histoire? je ne suis pas en état

de le dire ; mais c’est ici mon cœur m’arrête

pour te payer, mon cher oncle Toby, une fois pour toutes, le tribut que je dois à ta bonté. — Ici permets-moi de pousser ma chaise de côté et de m’agenouiller à terre dans l’effusion du plus chaud sentiment d’amour pour toi, et de vénération pour ton excellent caractère, que jamais la vertu et la nature aient allumé dans le sein d’un neveu. — Que la paix et le contentement reposent éternellement sur ta tête! — Tu n’as envié le bien-être de personne, — tu n’as insulté aux opinions de personne, — tu n’as noirci la réputation de personne, — tu n’as dévoré le pain de personne! Doucement, avec le fidèle Trim derrière toi, tu as

parcouru au petit trot le cercle étroit de tes plaisirs, sans heurter aucune créature sur ta route; — pour chaque homme dans le chagrin, tu as eu une larme; — pour chaque homme dans le besoin, tu as eu un shilling.

Tant que j’aurai de quoi payer un sarcleur, le sentier qui va de ta porte à ton boulingrin ne sera pas couvert d’herbes. — Tant qu’il y aura un tiers d’arpent dans la famille Shandy, tes fortifications, mon cher oncle Toby, ne seront pas démolies.

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