‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 94 sur 331 · CHAPITRE LXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVII

Quel douaire exorbitant nous payons, mon cher,

sur un bien aussi petit que le nôtre ! dit ma grand’mère à mon grand-père.

Mon père, répliqua mon grand-père, n’avait pas plus de nez, ma chère, sauf votre respect, qu’il n’y en a sur le dos de ma main.

Or, il faut que vous sachiez que ma bisaïeule survécut douze ans à mon grand-père : de sorte que mon père eut le douaire à payer, cent cinquante livres tous les six mois — (à la Saint-Michel et à l’Annonciation) — pendant tout ce temps-là.

Personne ne s’acquittait de ses obligations pécuniaires de meilleure grâce que mon père; — et tant qu’il ne s’agissait que des cent livres, il les jetait sur la table, guinéc à guinée, avec ce chaleureux élan d’honnête gracieuseté dont les âmes généreuses, et les âmes généreuses seulement, sont capables en jetant de l’argent ; mais aussitôt qu’il entrait dans les cinquante autres, — en général, il poussait un bruyant hem ! frottait à loisir le côté de son nez avec le plat de son index, — passait avec précaution sa main entre sa tête et la coiffe de sa perruque, — regardait la face et le revers de chaque guinée avant de s’en séparer, — et arrivait rarement à la fin des cinquante livres, sans tirer son mouchoir et s’essuyer les tempes.|

Défends-moi, ciel miséricordieux ! contre les esprits persécuteurs qui ne nous tiennent pas compte de ces impulsions intérieures» — Que jamais, — oh ! jamais je ne repose sous leurs tentes , puisqu’ils ne peuvent relâcher l’engin et ressentir de la pitié pour la force de l’éducation, et pour l’ascendant des opinions transmises de longue date par les ancêtres!

Pendant trois générations au moins, celte opinion en faveur des longs nez avait graduellement pris racine dans notre famille. — La tuadition était tout entière pour elle, etl’iNTÉRÊT, chaque semestre, venait la corroborer : en sorte que l’originalité d’esprit de mon père était loin d’en avoir tout l’honneur, comme il l’avait de presque toutes ses autres idées étranges; — car, en grande partie, on pouvait dire qu’il avait sucé celle-ci avec le lait de sa mère. Il joua son rôle, néanmoins. — Si l’éducation avait planté l’erreur (en cas que c’en fût une), mon père l’arrosa, et l’amena à parfaite maturité.

Il déclarait souvent, en émettant sa pensée sur ce sujet, qu’il ne concevait pas comment la plus grande famille de l’Angleterre pouvait tenir contre une succession non interrompue de six ou sept nez courts. — Et pour la raison contraire, il ajoutait généralement que ce devait être un des plus grands problèmes de la vie civile, que le même nombre de longs et bons gros nez, se suivant l’un l’autre en ligne directe, sans s’élever et se hisser aux meilleurs postes du royaume. — Il se vantait souvent que la famille

Shandy occupait un très-haut rang du temps du roi Henry VIII; mais elle ne devait son élévation à aucune intrigue politique, — disait-il, — elle ne la devait qu’à cela; — mais comme d’autres familles, ajoutait-il, — elle avait vu tourner la roue, et ne s’était jamais remise du coup que lui avait porté le nez de mon bisaïeul. — C’était effectivement un as de trèfle, s’écriait-il en secouant la tête ; — et aussi funeste à une famille infortunée qu’aucun qui ait jamais retourné atout.

Doucement, doucement, ami lecteur! — où t’emporte ton imagination? — s’il y a la moindre sincérité dans l’homme, par le nez de mon bisaïeul j’entends l’organe extérieur de l’odorat, ou cette partie de l’homme qui fait saillie sur son visage, — et que les peintres disent, dans les beaux et bons gros nez, et [dans les figures bien proportionnées, devoir être d’un grand tiers; — c’est-à-dire, mesurées de haut en bas à partir de la racine des cheveux.

Quelle existence que celle d’un auteur qui fait ce

métier-là !

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