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Vie et science

Penser d'abord, vivre ensuite, et penser pour vivre : si étrange qu'elle puisse paraître à bien des gens, une telle formule n'a rien de neuf. Combien sont-ils depuis trois mille ans qui avec plus ou moins d'écho — comme de son clocher le sonneur — ■ ont jeté à l'humanité semblable avertissement de mille façons : prophètes, lorsqu'il y en avait, réformateurs et philo-

sophes? Mais qu'il soit utile de redire cette banalité, le spectacle d'un temps où elle se tourne en paradoxe n'est pas fait, je crois, pour qu'on en doute : époque peut-être où le mystère de vivre préoccupe les foules, où Ton redoute les engagements irréfléchis, où Ton fuit communément l'agitation et le bruit, époque où fleurissent les asiles de paix et de méditation, les cloîtres et les Tliélèmes?

Mais il y a bien des façons de penser. Ei voici qui n'est pas non plus nouveau à dire : la pensée est vaine qui ne se confond pas avec la science dans la pleine étendue de celle-ci — comme la science est vaine qui n'aboutit pas à la pensée. Seulement c'est là une conviction instable parmi les hommes ; et , chaque fois qu'elle a été ébranlée, ils faisaient œuvre utile ceux qui tâchaient à la raffermir pour leur part. —

A l'heure présente, il y a des gens qui ne pensent point; il y a des gens qui ne pensent que pour condamner la pensée; il y a des gens qui pensent en dehors de la science et il y en a qui pensent à rebours de la science; il y a des gens enfin qui font de la science sans penser. La science ne joue point le rôle qu'elle devrait jouer; elle sert par Futilité des inventions plutôt qu'elle n'agit par la vertu des principes et des vérités : elle n'éclate point aux esprits, elle ne parle pas aux cœurs; elle ne triomphe pas, elle ne règne point. Et cela parce que, à bien y regarder, elle est analytique et non synthétique. Elle est analytique par nécessité, mais avec excès. Elle devrait être synthétique, sinon de doctrine, davantage au moins de tendance. La synthèse n'est point organisée encore. Elle s'essaye dans quelques tètes rares;

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elle ne s'édifie point par un conscient accord. — 11 y a un problème actuel, comme des rapports de l'action et de la pensée dans la destinée humaine, des rapports de l'individu avec l'ensemble pour l'avenir de la science.

A celle de l'avenir de la science est liée la question des Universités : on ne peut s'occuper de l'une sans toucher à l'autre. Ce fut il y a quelques mois une question à la mode : déjà peut-être cette mode est passée. Il faut éviter que le silence se fasse sur de tels sujets. Il est bon de montrer aussi que les institutions, que les cadres, que les topiques appliqués du dehors n'ont qu'une importance relative. En Allemagne le parfait agencement universitaire comporte des infirmités intimes. Un professeur d'Université allemande, doyen de Faculté, philosophe, me parlait de ces maux, et

ajoutait : a C'est de nous, professeurs, que vient le mal et que le bien dépend ».

L'Allemagne ! Comme invinciblement, dès qu'on traite quelque grand problème, on regarde, en France, du côté de l'Est i Comme tout nous intéresse d'elle, et comme tout l'intéresse de nous! Il existe entre les deux peuples une barrière de sentiment, et il existe entre les deux peuples, bien que leur génie procède diversement, une sympathie d'intelligence. Il est étrange que le siècle finisse, à ce point de vue, comme il a commencé. Il y a cent ans, la France, d'abord par les œuvres de Rousseau puis par sa Révolution , avait secoué l'Allemagne: TAllemagne, déployant ses virtualités, allait bientôt découvrir à la France les ressources de sa philosophie et de sa littérature : et cependant le choc des deux nations préparait d'implacables rancunes,

de terribles vengeances. Vingt-trois ans après la paix, ces menaces prophétiques s'écrivaient en Allemagne : « Napoléon nous a infligé des hontes et des malheurs qu'il nous faudra laver une fois encore dans des flots de sang français : car rien n'est expié encore, et le drapeau français flotte toujours au sommet de la cathédrale de Strasbourg ». Et maintenant, vingt-trois ans après une autre paix, c'est nous qui disons : « Rien n'est expié encore, et le drapeau allemand flotte toujours au sommet de la cathédrale de Strasbourg ». Combien pourtant nous nous devons les uns aux autres; et, tandis que les Allemands explorent notre passé, fouillent nos archives, comme nous cherchons à pénétrer toujours plus au fond de leur conscience et de leur spéculation ! Funestes rivalités temporelles, qui ne s'opposent pas, mais qui nui-

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sent singulièrement aux émulations spirituelles !

Il y a comme une hiérarchie de problèmes : ceux de la vie universelle, ceux de la vie politique et nationale, ceux de nos petites vies individuelles. Ils sont engrenés les uns dans les autres en même temps qu'ils sont subordonnés les uns aux autres. Et, quoi qu'il paraisse à beaucoup, ce sont ies plus généraux, les plus reculés, les plus abandonnés aux discussions théoriques des philosophes, des pédagogues et des politiciens, qui sont les plus essentiels, les plus attachants, les plus intimes.

Je n'ignore pas qu'on court le risque de discréditer quelque peu par des œuvres où l'imagination a une part, même légère, les travaux de plus sévère aspect qu'on y voudrait joindre; et inversement par ceux-ci de

l'aire quelque tort à celles-là. Certains lecteurs, si l'on en a, vous peuvent estimer frivole; tandis que d'autres au rebours vous déclarent lourd et pédant.

En vérité décorer les grandes questions d'ornements littéraires et rendre la spéculation « attrayante », cela me parut toujours tâche mesquine, sinon baladinage irrévérencieux. Alais il faut distinguer entre un artifice qui n'est qu'artifice et une fiction sérieuse où l'artifice se tourne au profit de la fin même qu'on se propose. Outre qu'on a dans la fiction la faculté, en entremêlant des fils variés, de tisser une trame d'idées plus complexe, on y peut à merveille faire éclater le vivant intérêt des problèmes soi-disant abstraits. Aussi l'invention est-elle ancienne d'animer par la forme du dialogue, de la correspondance, du drame même ou du roman, l'apparente

froideur des plus hautes spéculations. Et beaucoup y ont réussi, à des degrés divers, sans y compromettre leur gravité.

L'œuvre de Platon a vingt-trois siècles et nul n'a surpassé Platon : à la profondeur de la pensée il n'a pas joint seulement procédé attachant d'exposition, mais Tinimitable naturel des entretiens , la réalité poétique du cadre, la vérité et la variété des caractères — ironie féconde de Socrate, subtilité vaniteuse et stérile des sophistes, ardeur et candeur des éphèbes athéniens. Chez ses successeurs, les personnages d'un dialogue ne sont le plus souvent que des abstractions parlantes, plus pâles et plus vides de véritable vie que dans les Moralités du moyen âge Dame Expérience ou Dame Raison : ce sont les « lobes d'un cerveau » qui conversent entre eux. Et même en des fables plus compliquées que celles

des dialogues platoniciens — dans ces drames par exemple où une géniale fantaisie se joue en dehors du temps, — la réalité humaine dont la pensée s'enveloppe est presque toujours très générale et imprécise : sous la couche mince de « psychologie absolue )> transparaissent les idées pures et leur entre-croisement logique. D'autres fois au contraire — en particulier dans le roman — il arrive que le tissu de l'intrigue est si serré, et recouvre si bien l'intention philosophique, que cette Time pensante d'une œuvre apparaît seulement au lecteur attentif et sérieux, mais que le lecteur frivole et distrait ne songe qu'à s'amuser autour du véritable intérêt qui lui échappe. — Et certes toutes les formes sont légitimes. On peut donc souhaiter, dans la mise en action d'idées, leur donner un cadre précis, une vie non seulement réelle, mais comme

localisée, les revêtir — et cela sans les dissimuler — d'une psychologie qui soit la psychologie d'une époque déterminée, qui soit la psychologie du temps présent. Par des cas vivants établir l'importance suprême de la pensée, et du même coup illustrer l'état actuel de la spéculation, de quelque façon qu'on y réussisse, il ne paraît pas inutile de le tenter. Dessein délicat à exprimer, et combien plus à accomplir!

— Mais, dira-t-on, ils ne vivent pas, les personnages de cette fiction, ce vieux philosophe et cet étudiant. — Qui ferait cette objection prouverait sans aucun doute que l'auteur a été inégal à sa tache; peut-être prouverait-il autre chose encore : une incapacité personnelle à concevoir une existence différente de celle que mènent, au fond des limbes humaines , les ombres falotes qui parfois apparaissent en de ra-

pides visions dans ces lettres. Ils vivent^ mon philosophe et mon étudiant — si gauchement qu'ils soient présentés, — parce qu'à l'effort de leur pensée se mêlent des mouvements de leurame; et ils vivent véritablement parce que tous les mouvements de leur âme aboutissent à un effort de leur pensée. Us vivent dans un cadre précis et en même temps symbolique — que domine cette merveille d'art, dressée jadis par la foi gothique, où des drapeaux divers ont flotté tour à tour. Ils vivent d'une vie réelle et symbolique à la fois — si l'un exprime l'inquiétude particulière à cette fln de siècle : le doute sur l'action dans le besoin d'agir, le doute sur la science dans le besoin de savoir; Tautre, cet effort lent, obstiné, intérieur, de la pensée, par lequel rincohérence du «avoir tend à cesser, d'où naîtra le calme bientôt et la conviction

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agissante. Il serait si intéressant de rendre toutes les perplexités , tous les espoirs aussi de l'heure trouble où nous vivons, et qui est, sans que nous nous en rendions bien compte, un de ces passages critiques de l'histoire dans lesquels l'humanité se renouvelle î

Mais je sais tout ce qu'il y a d'insuffisant et d'imparfait dans cet essai; et l'illusion serait puérile de croire l'enrichir ou le corriger par des gloses. Dans ma pensée, ces pages ne sont au surplus qu'un fragment d'une sorte de Trilogie — dont la première partie est un Roman philosophique commencé il y a longtemps déjà, et qui doit se poursuivre par des Dialogues. Cette Trilogie voudrait refléter l'histoire du siècle dans ce qu'elle a de plus profond et d'essentiel : ce serait le problème de la vie non

pas ici dogmatiquement traité, mais, sous forme psychologique et symbolique, retracé dans ses grandes crises, tel que l'ont vécu et le vivent les dernières venues des générations humaines. Spectacle d'histoire et drame de pensée : Passé, Présent, Visions d'Avenir; Pénombre, Aube, Clartés.

— Mais il est étrange de débuter par le milieu. — Entre autres raisons de le faire, j'y vois celle de l'efficacité possible , à l'heure actuelle, de ce fragment. Il n'est pas, je crois, d'ambition plus légitime que de chercher à fondre ces catégories trop distinctes : pensée et action, vie et science. Il n'est point de tâche plus pressante, et de laquelle dépende davantage l'avenir, pour ce pays et pour tout pays. — Illusion, même en disant autrement des choses déjà plus ou moins dites, car tout est dit, de se croire utile; naïveté de vouloir agir par

quelques pages sans autorité. — Est-ce donc un si grand tort d'être naïf, et n'est-il point permis de désirer ce que Ton n'ose se promettre?

... Il était un sonneur de cloche dans une ville aux clochers nombreux qui, très épris de sa cloche, ne se lassait point de la faire sonner. Lorsque toutes carillonnaient, lui n'entendait que la sienne; il l'estima longtemps unique, plus forte et plus pure qu'aucune. Un jour, il lui vint un doute et, soucieux, il écouta mieux les voix des clochers d'alentour. Il s'aperçut que beaucoup d'autres, et plus anciennes et plus puissantes, sur la foule en partie distraite répandaient leurs sons dans l'espace. Quand de sa main découragée il en souleva le battant, sa petite cloche toute neuve soudain lui sembla grêle, inutile : alors il jura

qu'elle serait muette et, navré, s'abstint d'y toucher désormais.

Mais lorsqu'il se sentit mourir, il fut pris à nouveau d'un doute. Une fois encore il écouta sa cloche qu'avec son âme il fît sonner. Et comme toutes carillonnaient, la sienne mêlait dans le concert des sons discrets et pénétrants. Voici qu'il découvrit d'en haut un passant surpris par la note où vibrait l'âme du bon sonneur , l'oreille tendue vers sa cloche, les yeux levés vers son clocher... Une oreille avait pu l'entendre! Il fut tout joyeux et tout triste, et mourut avec un regret...

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