XVI
La Synthèse. — Renan et Taine.
— Individus et Église. — L'Aube.
L' ÉTUDIANT PARISIEN AU PHILOSOPHE STRASBOU RGEOIS
L'Étudiant Parisien au Philosophe Strasbourg-eois.
... Décembre 1893.
Monsieur et vénéré Maître,
Ce titre, en tête de ma lettre, n'exprime pas seulement le respect que je vous porte : il annonce le bienfait que j'ose attendre de vous. Depuis longtemps j'hésitais à vous adresser cette demande étrange ; mais, puisque mon désir est le plus fort, sans préambule je
veux vous en prier humblement et ardemment : Enseignez-moi à vivre!...
Un seul jour je vous ai vu, deux ou trois heures; mais bien souvent j'avais entendu parler de vous autrefois, et la visite que je vous ai faite à Strasbourg, l'avant-dernier automne, m'a laissé une impression si profonde! — Je vous admirais avant de vous connaître : à vingt-huit ans professer la philosophie dans une importante Faculté, y briller en débutant , n'avoir plus rien à apprendre selon le monde, pouvoir goûter sans effort toutes les jouissances d'amourpropre ; Hiais bientôt trouver son succès immérité, son savoir mesquin, l'ambition vaine, renoncer à sa chaire, se remettre à l'étude — voilà, monsieur, une belle histoire — et c'est bien la vôtre, n'est-ce pas? — une histoire rare qui me surprenait, enfant, et qui, jeune homme, m'a fait souvent songer.
Trente ans presque se sont écoulés depuis le jour où votre ignorance vous apparut, et vous n'avez pas cessé d'apprendre... Ah! monsieur, que savons-nous, et, s'il faut tant savoir, que valons-nous, nous tous qui pourrions envier la brillante ignorance de vos débuts?
C'est avec une curiosité avide, une presque superstitieuse émotion qu'en traversant Strasbourg, il y a quinze mois, j'allai vous trouver dans votre retraite ; et certes vous ne vous êtes point douté combien tout m'intéressait, me frappait, m'attirait, du cadre où s'enferme votre vie, de votre personne et de vos propos. — J'avais suivi quelque temps en leurs détours des quais tranquilles, bordés de grands bâtiments noircis ou de petites maisons vieillottes, rouges ou jaunes, pour arriver, près de l'église Saint-Thomas, à la demeure que, depuis tant d'années, vous n'avez pas quittée un
jour entier. Dans la paix environnante, cet appartement austère — qui n'est en vérité qu'une bibliothèque, — meublé délivres qu'on sent, à surprendre les titres çà et là, choisis et classés avec tant de soin; dans la chambre où vous vous tenez d'habitude, des ouvrages souvent maniés, d'aspect intime, qui doivent s'ouvrir d'eux-mêmes à certaines pages ; une table, dans un coin, munie d'un pupitre élevé, où vous mangez sans doute tout en lisant; une autre, près de la fenêtre, où sans doute vous travaillez tout en reposant vos regards parfois sur une large bande de ciel, sur le cours mince de l'IU aux eaux vertes, sur les couleurs douces d'un spectacle familier; dans un cabinet voisin le lit, un lit de fer étroit, dur certainement pour que ni le corps ni l'esprit ne s'y amollissent : je crois voir encore tout cela, et n'est-il pas vrai que j'ai bien vu? Dans cet intérieur que semble habiter une
pensée pure, deux œuvres d'art pour les yeux, deux seulement, et qui, d'ailleurs, elles-mêmes font penser : une gravure de Rembrandt où un jet de lumière donne une ardeur intense aux prunelles d'un vieux docteur, spiritualise ses traits émaciés et semble rayonner du front qu'il illumine ; un marbre grec, copie admirable du Faune de Praxitèle, où la vie d'un jeune corps s'épanouit en des formes pleines, élégantes et souples. N'ai-je pas bien observé l'antithèse, si peut-être je n'ai pas compris quel sens elle a pour vous? — Je ne crois pas me tromper non plus — pardonnezmoi cette remarque futile mais non pas ironique — en supposant que, depuis trente années, vous avez voulu ignorer la mode : vous vous êtes dégagé des petites conventions changeantes, vous avez échappé aux menus soucis humiliants, vous avez vécu hors du temps. Et, au lieu de cette involontaire mobi-
lité (les traits où se reflètent les agitations de nos âmes passives, votre visage même a une sérénité fixe et comme un air d'attention intérieure.
Tout ce détail de mon impression — qu'indiscrètement je vous rapporte — m'a frappé davantage au souvenir, dans le courant de cette année où bien souvent j'ai pensé à vous ; et peu à peu m'est venu le courage d'invoquer votre aide... Votre image m'est si familière que j'ai l'illusion de ne vous être plus moimême étranger. A vrai dire, en mémoire de l'amitié qui vous unissait à mon père autrefois, vous m'avez accueilli avec beaucoup de bienveillance; mais votre simplicité même me tenait à distance et, sans être déçu, j'en ai été déconcerté. Je ne sais quelle idée vague je m'étais faite de vous : mais j'attendais, je crois, des oracles... Gomment aurais-je osé moi, un enfant presque à vos yeux, un igno-
VIE ET SCIENCE Si
rant, un passant, vous poser des questions et chercher à pénétrer le secret d'une vie exceptionnelle, que défendait si bien un naturel parfait et, passez-moi le mot, tant de bonhomie inattendue?
« Vous ne connaissez ni l'Alsace ni Strasbourg? m'avez-vous dit. Eh bien! montons, si vous le voulez, sur la cathédrale. Comme le fit Goethe autrefois en arrivant ici — vous rappelez-vous ses Mémoires? — vous vous préparerez par une vue d'ensemble à mieux saisir ensuite le détail, et le spectacle est si beau ! Quand votre père avait votre âge, notre plus grand plaisir était de causer et de rêver là-haut. )) Et, tout en tournant dans l'interminable escaher, vous évoquiez les souvenirs de votre jeunesse, et de votre cher Strasbourg, et de ce monument familier. — Peu à peu, à travers les hautes baies aux fmes colonnettes, le paysage s'élargissait. Nous atteignions enfin
le pied de la flèche. Longuement nous contemplâmes le vaste horizon, calme et varié. Et je vis ce qu'avait vu le jeune Goethe, le jour où — avec ses amis Schlosser, Stolberg-, Lavater, Herder — il gravait son nom sur la tour : au-dessous de moi le joli bariolage gris et brun des toits inclinés et pointus, les lacets verts de l'Ill et des canaux; dans la plaine, au loin, les campagnes fertiles, et le ruban sinueux où le Rhin, voilé d'arbres, fait par places des taches d'argent; la double chaîne enfm, pour arrêter la vue, des montagnes bleuâtres aux antiques forêts pleines de légendes. Et je vis aussi ce qu'il n'avait point vu : de tous côtés les usines fumantes, un train rapide sur le pont de Kehl, et les quartiers neufs, et la ceinture des forts, et, çà et là, le drapeau allemand... « Que de changements, m'écriai-je, en suivant tout haut ma pensée, depuis un siècle! — Oui, répondîtes-vous,
bien plus qu'il n'eût fallu,... et bien moins. » Voilà, monsieur, le seul oracle que j'aie rapporté de vous. Et ce mot énigmatique m'est revenu plus d'une fois. C'est le Français qui parlait alors, mais c'est le penseur aussi : je n'ai pu vous comprendre entièrement. Et je voudrais tant vous comprendre, je voudrais tant vous avoir pour maître!
Permettez-moi de vous prouver que je ne suis point parmi les frivoles et les satisfaits pour qui vous ne devez avoir que mépris ou pitié dédaigneuse : je suis de ceux qui cherchent quelque chose, travaillés d'inquiétude incessante. Et voici l'histoire de ma jeunesse...
Le soir.
Voici l'histoire de ma jeunesse. Je viens de me recueillir pour mieux me confesser à vous. Puissé-je ne pas trop lasser votre attention, indiscret qui ose troubler votre repos.
J'avais eu le malheur de ne point naître en un de ces temps où l'activité des hommes est régie tout entière par quelque grande pensée, par quelque préoccupation commune, idéale ou positive; où l'on s'oublie soi-même, et où l'on trouve précisément sa joie à s'oublier. Quel est le mot, comme à d'autres époques, qui fait battre ensemble les cœurs et qui unit les volontés? — Patrie ! Voilà sans doute l'appel dont l'effet est le plus sur parmi nous. Et certes moi aussi j'aimais la France, avec
ardeur, mais gauchement en quelque sorte : je ne voyais pas bien comment employer pour elle de façon efficace toute ma puissance de dévouement . Il me semblait qu'elle-même alors cherchait précisément son rôle dans le monde. La revanche était pour beaucoup une idée fixe, mais qu'ils sentaient dangereuse : on ne pouvait pas se résigner et l'on ne voulait pas agir; on s'impatientait des délais qu'on avait désirés pourtant; on ne savait comment préparer la solution différée toujours. On manquait d'un but immédiat vers lequel les esprits fussent bandés tous ensemble. Il me fallait à moi-même me donner un but et une loi.
Dès l'enfance j'avais éprouvé un besoin immense de bonheur, et je rêvais de le rassasier par la richesse, la célébrité, la puissance. Rien ne me semblait impossible et, dans mes projets ambitieux, j'ai possédé la terre. Quand
j'eus Tâge d'agir au lieu de rêver, sans famille, libre de moi-même, avec quelque fortune, je me suis trouvé à l'avance dégoûté de ce qui m'avait paru le plus désirable. La réalité ne me donnerait pas ce que m'avait promis le rêve. Je sentais qu'il fallait peiner, lutter âprement pour triompher parmi les hommes dans la rivalité des appétits; et, puisque la nécessité ne me pressait point d'agir de cette sorte, je ne découvrais aucun mobile qui put m'y pousser. Avec plus d'argent serais-je sûrement plus heureux si je ne devais pas l'être avec ce que j'en avais déjà, et le pouvoir de jouir s'accroît-il avec les moyens de se procurer des jouissances? Le serais-je par l'admiration ou par l'envie des autres si je ne l'étais point d'abord par un sentiment intime? J'aspirais à des joies immédiates et réelles; et je me demandai si la plupart des hommes ne trompaient point leur soif de
bonheur dans un inefficace remuement. Je voulus donc goûter aussitôt ce qui s'offrait.
D'abord, je vous l'avoue, j'ai cru trouver par moments mon plaisir dans les divertissements du monde; et comment ne me serais-je point laissé, à vingt ans, enivrer quelquefois par le charme nouveau de ce qui jusqu'au bout suffît à étourdir tant de vies? J'ai eu de courtes ivresses, mais j'ai observé aussi, observé les autres et moi-même. Il m'a semblé que, dans la vie de plaisir, le plaisir qu'on éprouve est factice, illusoire, tout de surprise ou d'accoutumance; que les hommes s'assemblent pour traîner presque tous jusque dans leurs fêtes leurs préoccupations tenaces d'intérêt, de vanité, d'ambition. Je me souviens qu'un soir surtout, comme j'étais las et chagrin, dans de fastueux salons où ni leslumières, ni les couleurs, ni les parfums, ni
même la douceur ou l'éclat des yeux de femmes n'agissaient ainsi qu'à l'ordinaire, tout m'apparut soudain laid, faux, banal et vain : laides ces tables de joueurs moroses ou passionnés, et laides ces conversations, dans les coins, de bourse ou de sport, ces intrigues, ces médisances, ces jalousies qui chuchotent; fausses ces lèvres trop rouges, et faux ces sourires trop ravis; banales ces évolutions et ces phrases dont s'acquittent des couples blasés et distraits; vaines ces nuits d'insomnie après lesquelles la tête est lourde et le cœur aride. Qu'une neuve jeunesse, comme je l'ai fait, se leurre d'abord et que sa curiosité, son trop-plein de vie, trouve une satisfaction passagère à ces spectacles bigarrés, dans ces mêlées bruyantes, il n'en saurait être autrement sans doute : mais n'ai-je pas raison de penser qu'il n'y a plus là bientôt qu'une corvée subie, un rite accompli, un prolongea-
ment inavoué des efforts et des misères du jour, Tombre seulement du plaisir?
Et si j'avais en dégoût les divertissements qui sont le suprême effort de l'imagination des hommes et où semblent joints tant d'attraits divers, vous pensez bien que ces jeux et ces sports me laissaient désormais indifférent où le vide des journées est déguisé pitoyablement, où l'amour-propre s'anime pour des objets dérisoires, où le corps, il est vrai, jouit parfois d'un épanouissement bestial, comme si c'était quelque chose d'être plus lorsqu'on ne sait pas pourquoi l'on vit! Bel emploi de ses heures que de s'exercer à diriger selon des règles savantes de petites pièces de bois ou à entrechoquer des billes d'ivoire! Triomphe glorieux que de pouvoir remuer ses jambes infatigablement, manier d'un bras agile et redouté une lame d'acier, ou trouer à longue distance le centre d'un étroit carton!... Homo
sapiens, comme disent en leurs classifications les zoologistes, sois fier de telles supériorités! Vous vous étonneriez, sans doute, si j'avais échappé entièrement aux séductions les plus fortes de la vie dissipée; et je me demande s'il est un homme, parmi les oisifs, qui n'ait pas, à son heure, rêvé d'être un don Juan. Posséder le secret d'être aimé, ah! certes, je l'ai désiré souvent, mais combien plus celui d'aimer, d'aimer sans réserve, d'aimer à en avoir le cœur vraiment comble! Je connus deux amours : l'un vulgaire et brutal, griserie prompte à se dissiper et d'où je me réveillais étonné, mécontent; l'autre plus rare, exquis, mais fragile, éphémère aussi. Que de fois ce qu'il peut y avoir de charme et comme de caresse dans les mouvements et les gestes, dans les intonations d'une voix de femme, gonflait mon cœur d'un brusque désir de protection et de dévouement! Que de fois, pour
avoir cru rencontrer en des yeux fixés sur moi une lueur tendre, je sentis mon être se fondre! Mais très vite une impression difîérente ou simplement le doute rompait l'enchantement. Sous le front le plus pur, au fond de l'œil le plus transparent, parmi la grâce non apprise, quelque chose demeurait ignoré qui m'inquiétait; le trouble qui m'avait envahi et charmé me devenait suspect. Ce don de moi-même m'apparaissait absurde : pourquoi ma vie, auparavant morne et vaine, prendrait-elle un sens et un prix tout à coup, parce que j'en céderais quelque part, à plus forte raison si je la consacrais entière à un être comme moi périssable, plus faible et plus frivole que moi, et dont l'énigmatique attrait ne me réservait peut-être que déception? Besoin d'aimer, incapacité d'aimer : y a-t-il donc quelque mystère qui m'échappait alors
et qui, révélé, aurait pu mettre en paix ma
pensée, mon cœur et mes sens? — Je n'avais point rencontré dans le monde de quoi me contenter. Je cherchai autre chose...
II me sembla que, des fêtes mondaines, ce qui surtout m'avait frappé d'abord, c'était je ne sais quoi de rare dans le décor et les apparences, l'art diffus de ces éphémères combinaisons et, dans les êtres, l'ébauche mobile et l'éparpillement de la beauté parfaite : je crus alors avoir découvert ce qui me donnerait la paix et la joie. — J'avais beaucoup lu; je lus davantage, et surtout les poètes. Je devins assidu dans les musées, dans les théâtres et les concerts. Je voulus goûter et unir les effets de tous les arts. J'ai éprouvé ainsi des émotions profondes et jamais je ne regretterai l'excès même, qui devait contribuer à ma déceptien, de mes premières jouissances. Au Louvre surtout, devant le peuple de marbre où est fixée la divine beauté des
formes, et aux concerts du dimanche, en écoutant ces symphonies de Beethoven d'où s'épanche l'impalpable harmonie des sons, j'ai, par moments, tout oublié pour ne sentir qu'un bonheur complet.
Cependant je m'étudiais après ces crises délicieuses. Si j'étais né artiste moi-même, sans doute l'instinct de créer la beauté se serait alors développé en moi irrésistiblement; et je fis bien quelques essais poétiques, mais surtout je réfléchissais, et voici ce dont je crus m'apercevoir. Quand j'avais éprouvé l'émotion du beau — en lisant, en regardant, en écoutant, — par un arrangement de mots, de sons, .de lignes, de couleurs, par une splendide enveloppe revêtant un minimum de pensée, le plaisir avait pu être vif, mais il était inefficace, rapide, et, aussitôt évanoui, il me laissait de nouveau abandonné pour ainsi dire à moi-même; je songeais à ces
narcotiques qui endorment, mais pour un moment, les souffrances et les peines. De créer cette beauté sans âme, pour moi le prix n'en valait pas refTort. Quand, au contraire, l'art — sous quelque espèce que ce fût, mais surtout en littérature et en musique, dans un drame ou une œuvre lyrique par exemple — rehaussait d'une forme saisissante les richesses intimes de l'idée ou du sentiment, j'en gardais quelquefois une impression durable, j'en recevais comme une légère impulsion : je remarquai cependant que l'art exerce presque toujours sa puissance dans le sens où inclinent les hommes, en flattant les désirs accoutumés, les ambitions communes, et qu'il calme moins qu'il ne déchaîne le tumulte intérieur des passions; il me sembla aussi qu'il se mêle trop aux jouissances d'art, en particulier dans nos théâtres, un élément sensuel et mondain, quelque chose d'étranger
et de trouble. Souvent c'est un malaise, une inquiétude, un dégoût de l'existence trop plate, qui succédait dans mon cœur à un éclair de félicité. Souvent aussi, j'en conviens, le plaisir esthétique se prolongeait en généreuse émotion, en réflexion sérieuse; mais il ne me fournissait qu'insuffisamment de quoi me passer de lui quand il avait cessé : ou vieilli, dans les œuvres anciennes, et sans prise ferme sur moi, ou incomplet et vague, dans les œuvres récentes, et participant à l'incertitude actuelle de la pensée, l'idéal de vie que l'art enveloppait ne pouvait véritablement me soutenir. Si par instants je me croyais moi-même inspiré, bientôt j'abandonnais mes ébauches : qu'y aurais-je su mettre qui ne fut point banal ou obscur? — Je connaissais des jeunes gens, condisciples d'autrefois, poètes, ou peintres, ou musiciens, qui fondaient, en grand nombre, des revues et des écoles. Je les
fréquentai, j'écoutai leurs discussions; je m'initiai à leurs théories; bien vite je les eus jugés : il y avait, parmi les jeunes artistes, des ambitieux sans talent qui simulaient la profondeur; il y avait des ambitieux de talent qui affectaient l'excentricité; et il y avait, avec ou sans talent, des sincères qui cherchaient eux aussi. — Je n'avais là rien à apprendre. Je me tournai ailleurs.
Parmi les œuvres littéraires, celles que j'avais préférées peut-être — quelques romans russes par exemple — tendaient à donner plus de vie aux âmes par l'amour et par la pitié; et, comme ces romans faisaient plaindre les humbles et comme ils les faisaient admirer, qu'ils étalaient la misère de leur foyer et qu'ils glorifiaient l'ingénuité de leur cœur, je voulus demander aux humbles des leçons en leur apportant ma charité. Puisque, dans la littérature, si vague et mêlé qu'il y fût.
c'est un élément moral qui avait imprimé quelque branle à ma volonté hésitante, rejetant les joies brèves et viciées de l'art, c'est du contact de ces résignés qui, souffrant le plus, savent le mieux souffrir et c'est de l'exercice d'une activité morale que j'espérai le bonheur. Cette fois encore, plus j'attendais, d'autant plus je fus déçu.
Certes je découvris d'affreuses détresses, et vaillantes pourtant : grâce à moi d'autres furent moins malheureux, grâce à d'autres je me sentis meilleur; j'eus quelques heures pleines et bénies. Pourtant, plus que ne me contentait un peu de bien accompli, l'étendue du mal subsistant m'obsédait; et voici que se dévoilait à moi la misère la plus cruelle : c'était — auprès de la beauté, trop rare en somme, des vertus patientes — la plaie rongeante et laide du vice, des haines et des convoitises. Je compris ce que la longue
humilité avait laissé de tares et ce que les vastes espérances avaient déchaîné d'appétits; je vis nettement quelle œuvre immense de réforme il y avait à accomplir pour qu'un progrès réel apparût et se maintînt. A cette réforme sociale et plus encore morale nuisaient également le passé de ceux qui avaient pâti et le passé de ceux qui avaient joui. Je me demandai si elle était possible; et je me sentis, devant cet océan de maux, si chétif et si impuissant! Avec quelques paroles et quelque argent, même avec tout mon être et ma fortune entière, pouvais-je quelque chose? Les associations pouvaient-elles davantage, ou même l'État? Qui m'assurait que la misère n'était pas incurable, puisque parfois on l'accroissait en voulant la soulager, immortelle, puisqu'anéantie sous une forme elle reparaissait sous une autre, incurable comme la maladie et immortelle comme la mort?
N'aurait-il pas mieux valu laisser les misérables à leur hébétude, et, après tout, les prétendus heureux n'étaient-ils pas à leur façon misérables? — Au fond, il me plaisait de faire du bien, ou d'y tâcher; j'y éprouvais plus de contentement qu'à jouer mon rôle dans les parades du monde ou qu'à me procurer savamment les voluptés intermittentes de l'art; mais cela tendait-il à quelque fm et, si je m'imposais un sacrifice, ne le faisais-je pas simplement par une impulsion sotte ou un orgueil vain? — Et ainsi je ressentais une fierté triste dans ma bonne volonté et dans mon ignorance; et j'aurais voulu, j'aurais voulu savoir...
Le lendemain matin.
Je rencontrais souvent alors, près de la maison où j'habitais, un moine, un missionnaire, tête nue et pieds nus en des sandales, le front haut, comme dans le ciel, les yeux dardant la certitude. Autant j'éprouvais d'éloignement pour ces gens qui se masquent à eux-mêmes par quelques formalités accomplies et quelques formules marmottées l'irréligion d'une existence frivole, basse, égoïste; autant m'inspirait de sympathie étonnée ce moine avec sa foi agissante, avec sa candeur intacte et manifeste. Vivre certes lui paraissait aisé. J'étais tenté parfois de l'aborder, de lui dire : « Parlez-moi, persuadez-moi, dirigezmoi! » Mais je n'avais plus l'âme simple que
d'antiques traditions, de belles légendes, de pressantes affirmations peuvent convaincre. Par mille influences subtiles, par mille arguments divers, de sens commun et de raison, d'bistoire et de science, le doute était entré en moi de bonne heure et, presque à mon insu, je l'y avais trouvé installé. Et quand, dans le rempart compact de miracles, de dogmes, de rites et d'institutions qui munissait l'esprit, le doute a fait brèche insensiblement, l'écroulement dès lors se précipite. Par quel moyen, à quel point l'arrêter, et comment réparer la ruine intérieure?
Pendant quelque temps je me mis, vers cette époque, à voyager. Je fus heureux, les premiers jours, d'échapper aux aspects connus ; du même coup je pensais échapper aux obsessions accoutumées, et il m'avait semblé que je sortais de prison. Mais, dans le décor changeant, je ne tardai pas à retrouver partout les
mêmes personnages et les mêmes scènes, le même moi et le même problème. Et si parfois, loin des hommes, de leur civilisation stérile et fastidieuse, errant par monts, par forêts et par vaux, enivré de marche et d'air pur, j'éprouvais le plaisir nu de vivre, de me sentir jeune et sain, les muscles tendus et les veines battant d'un sang pourpre — l'angoisse d'ignorer soudain m'étreignait, brisait ma force et mon orgueil... Je m'estimai ridicule de tant m'agiter pour trouver la paix. Brusquement je résolus de retourner à Paris. Mais, comme je revenais par Strasbourg, je m'y arrêtai et je vous vis. Pourquoi n'ai-je point osé alors vous découvrir ma détresse?... Je me rappelle que, le soir, je revins, que je passai et repassai longtemps devant votre fenêtre éclairée. Saint-Thomas dressait à côté sa masse sombre, sa grosse tour carrée; l'Ill coulait doucement, avec un clapotement frais;
les quais étaient solitaires; les vieilles maisons dormaient , deux ou trois seulement trouant la nuit de taches rouges. Tout près, une petite place, plantée de quelques arbres, avec des constructions séculaires, irrégulières et ventrues, avait gardé son aspect du moyen âge. A dix heures, du haut de la cathédrale, une sonnerie plaintive et vibrante retentit, qui, loin de rompre le recueillement de ces lieux oij vous veilliez, semblait le rendre plus sensible. Je vis à plusieurs reprises votre ombre passer à pas lents... J'avais traversé tout à l'heure des quartiers animés, éclairés brillamment; d'innombrables brasseries sortaient des rires et des chants. Cette lourde Joie, ce vain éclat me faisaient pitié; et c'est vous, le penseur solitaire, caché dans votre coin paisible, qui me faisiez envie...
Dès lors, ma mémoire fut hantée de vous. Je ne pouvais oublier cette gravité sereine,
ce regard, amorti par la méditation, qui semble contempler au dedans la vérité. Je revoyais votre calme retraite, le vieillard de Rembrandt et le jeune homme de Praxitèle — comme si, mettant en contraste le consumant effort de la pensée qui cherche et la parfaite aisance de la vie qui s'épanouit, vous vous étiez proposé d'en résoudre l'opposition. « Lui, me disais-je, lui vraiment doit savoir »; et je vous reprochai d'abord d'avoir gardé votre secret jalousement. Puis je voulus faire un effort semblable au vôtre et, comme vous, ne devoir le bonheur qu'à moi-même; j'oubliai mes déceptions; je fus saisi d'une espérance nouvelle, et je me livrai passionnément à l'étude...
Maintenant me voici découragé encore; et c'est à vous que j'ai recours... Mais cette lettre — fragment de journal — est déjà longue; avant de compléter mes confidences.
je voudrais savoir si elles ne vous sont pas importunes, si vous consentirez à me donner autre chose que la bienveillance extérieure — un peu de votre pensée, un peu de vousmême. A quoi bon invoquer des titres? J'ai besoin d'une aumône spirituelle : me la refuserez-vous?Ah! monsieur, soyez mon maître; parlez, enseignez-moi à vivre!
LE PHILOSOPHE ST R ASBOU RG EOI S A L'ÉTUDIANT PARISIEN
« Tous les hommes ne s'occupent pas de leur perfectionnement moral; un grand nombre ne demande autre chose qu'une recette pour arriver au bien-être, à la richesse, et à toute espèce de jouissances. »
(Goethe, Les années d' apprentissage de Wilhelm Meister, VIll, 5.)
Le Philosophe Strasbourgeois à rÉtiidîant Parisien.
Mon jeune ami,
Votre lettre, à coup sûr, m'a surpris; importuné, non pas, mais charmé plutôt et touché aussi : ce sont de belles souffrances que les vôtres et, croyez-moi, préférables à la plupart des bonheurs. Vous attendez trop de moi sans doute; mais peut-être puis-je vrai-
ment quelque chose pour vous. Je vous ferai part du peu que je sais, et — pourquoi ne vous l'avouerais-je pas? — j'y trouverai du plaisir. Sans vous en douter, vous avez bien choisi l'heure... Vous m'en avez voulu, ditesvous, de ce que je gardais jalousement mon secret : je crains que ce mot de secret n ait pour vous un sens mystique et révélateur, et que vous ne souhaitiez quelque formule sublime, un trait de lumière. S'il en était ainsi, je n'ai point de secret : mais j'ai des convictions réfléchies. Quand je les ai senties s'affermir en moi, plus d'une fois j'ai eu la tentation de les communiquer aux autres : une appréhension, un scrupule, une pudeur me retenaient, et aussi le désir de ne pas rompre la paix de mon existence, le besoin de m'appartenir à moi seul.
Et, en effet, j'ai été si heureux, durant tant d'années, dans cette retraite sur laquelle vous
avez jeté un regard curieux et perspicace! Délié de toute entrave, affranchi des intérêts et des passions, isolé du monde, j'ai vécu libre dans mon rêve bien réglé. Les saisons se succédaient, les événements se poussaient, les hommes s'agitaient — et je poursuivais mon travail intérieur. Je l'ai poursuivi sous la pluie de fer, dans les angoisses du siège, persuadé que la fin de ces horreurs insensées est au prix de semblables efforts. Que près de trente années aient passé ainsi, voilà ce que je ne puis croire par instants, tant mon être s'est concentré, malgré les interruptions apparentes, dans l'indivisible unité d'une pensée continue. Tous les soirs, à dix heures — vous l'avez entendue, — la grosse cloche de la cathédrale sonne le couvre-feu, la fermeture des portes; enfant, déjà j'aimais cette sonnerie qui vibre dans la nuit à coups pressés et tristes, tombée d'en haut, éparpillée au loin.
62 VJE ET SCI EN' CE
âme et voix de l'antique monument; et tous les soirs, lorsqu'elle me surprenait à l'œuvre et que j'éprouvais le même frisson de mélancolie douce, il me semblait, en l'entendant à nouveau, que le temps n'avait point marché, que je Técoutais la minute d'avant et que je l'avais écoutée toujours; que toujours elle avait bercé mon effort, et que la pensée, obstinée et naïve, de ceux qui avaient dressé au ciel la flèche sublime s'associait tendrement à la pensée mûrie et obstinée de leur fils.
Je puis dire, en vérité, que parfois, pendant des jours ou des semaines, j'étais sans voir. Oui, tout ce qui m'entourait me restait étranger : l'hiver, dans ma chambre, auprès de ma fenêtre — quand sur le canal passaient des mariniers dans le brouillard ou qu'au lavoir dépêchaient leur besogne les ménagères courageuses; l'été, tandis que je me promenais
sur les bords du Rhin — dans ce large paysage mélancolique et si doux, avec la nappe du fleuve aux eaux pressées d'un gris verdissant, les rangées de peupliers minces, droits et frissonnants, les petits champs de saules qui sans cesse agitent leur mouvant feuillage argenté, — si par hasard mes yeux s'ouvraient devant l'activité des hommes et la vie des choses, j'étais saisi et dépaysé. Et pourtant c'est celte activité, c'est cette vie même, projetées dans le pâle reflet de ma méditation, dont j'aurais voulu résoudre l'énigme, dont, sans trêve, je recherchais la fin.
Peu à peu, quand je devins moins ignorant, il m'arriva plus souvent d'ouvrir les yeux volontiers à la réalité concrète, de la contempler et, parce qu'elle ne m'apparaissait plus vaine, de la trouver belle et attachante. C'est alors que j'eus la velléité parfois d'y exercer une action. Je m'étais dégagé du monde des
phénomènes pour en mieux découvrir le sens;, et maintenant que peut-être j'en possédais le sens, nV devais-je point rentrer pour y jouer mon rôle? Mais après avoir cherché si longtemps, mais pour avoir trop éprouvé la difficulté de savoir et pour avoir savouré la pure volupté de penser, je suis devenu lâche : j'ai peur de conclure et de me fixer, peur d'affirmer et de convaincre. J'ai songé, par moments, à publier un livre sans le signer, à l'envoyer chez l'éditeur sans me faire connaître même à lui; et, en livrant mon œuvre masqué, j'en aurais été plus détaché sans doute, j'en aurais suivi le sort extérieur avec moins de trouble, j'aurais été plus maître de progresser intérieurement jusqu'à mes dernières méditations. D'autres fois j'ai songé à écrire ce livre mais à le garder, inachevé tant que je vivrais; testament de ma pensée, il vaudrait à la fin ce que j'aurais valu moi-
même... En somme, je n'ai fait jusqu'ici qu'accumuler des notes. Telle que je la conçois, mon œuvre est sans cloute au-dessus de mes forces.
Je suis déshabitué d'agir sous quelque forme que ce soit : et pourtant je suis porté à agir. C'est que la pensée, lorsqu'elle est féconde, tend à l'acte. — La spéculation ne divorce jamais que pour un temps d'avec la vie; bientôt elle s'en rapproche, et se corrompt; elle s'en écarte encore pour s'y unir à nouveau, jusqu'à ce qu'elle s'y fixe un jour futur en s'y achevant. Par le travail solitaire des têtes pensantes il s'est préparé lentement quelque transformation des réalités . Une période peut-être va s'ouvrir où la philosophie se replongera dans la vie; et peut-être aussi y sera-t-elle établie enfin pour toujours. Je regretterais de ne pas contribuer à cet avènement. Souvent je me répète ces paroles du
noble Fichte : « Ce n'est pas seulement savoir qu'est ta destination, c'est agir conformément à ce que tu sais. Ce n'est pas pour te contempler éternellement toi-même, pour couver stérilement pendant l'éternité tes propres impressions, que la vie de ce monde t'a été donnée, mais tout au contraire pour agir. L'action seule constitue la dignité de ton être... » — Eh bien! devenez l'instrument de mon action, vous qui avez le besoin de penser et le goût de vivre. Vous me dites : « Soyez mon maître »; je veux être votre conseiller seulement; je veux vous amener au point où lentement je suis venu. Il faut s'enfanter à soimême la vérité pour en connaître tout le prix.
VIE ET SGIE.NXE 07
Le lendemain.
Ea lisant votre lettre, les vers me revenaient à la mémoire où Méphistophélès définit Faust ainsi : « Le sort lui a donné un esprit qui se porte sans cesse en avant, avec une ardeur indomptable, et dont l'élan précipité franchit d'un bond les joies de la terre ». J'aime en vous cette généreuse impatience d'un bonheur vrai qui vous a fait jusqu'ici tout goûter et tout rejeter. Vous sembliez destiné, riche et libre, à mener une existence ou facile et molle ou bruyante et étourdie; mais vous aviez le cœur trop bon pour vivre de chimères ou d'aubaines : il vous fallait, pour vous contenter, la certitude, la plénitude, quelque chose de durable et de foncier.
Vous VOUS êtes élevé de la vie mondaine à la vie esthétique, de la vie esthétique à la vie morale, de la vie morale à la vie spéculative. Tout vous a déçu...
En vérité, mon cher enfant, vous avez fait le plus grand de tous les progrès le jour oii vous avez pris en dégoût les agitations du monde et ses plaisirs. Votre « ardeur indomptable » vous entraîne à condamner sans réserve tout ce qui ne vous satisfait pas absolument : mais comme je la préfère à une béate et stagnante lâcheté! Vous n'avez point subi le joug des convoitises vulgaires; vous n'avez pas été la dupe des brillantes apparences. Vous avez constaté ou vous avez deviné que tant d'existences qui semblent Tornement des sociétés civilisées en sont bien plutôt le scandale... Ce paysan, courbé tout le jour sur la glèbe, fait lever du 'sillon,' pour lui et pour d'autres, le blé qui se convertira en sang et
en nerfs, et en pensée aussi, qui alimentera l'effort humain. Et ainsi tourne la roue de la vie. Pourquoi? Il ne le sait pas, il ne le cherche guère; il vit, à peu de chose près, comme l'honnête bœuf qui laboure avec lui. Et de même combien d'autres, que pousse le besoin, agissent dans l'ornière tracée, travaillent selon la loi commune pour entretenir la vie générale, en automates : et c'est assez pour eux de subsister sans s'inquiéter pourquoi ils existent. Plus ou moins pénible, plus ou moins égayée de joies furtives, niaisement soumise ou niaisement révoltée parfois, leur vie ne connaît dans toute sa profondeur ni la peine ni la joie, ni Tangoisse d'ignorer ni la félicité de savoir... Mais n'échapper aux servitudes du besoin que pour se créer des besoins factices, ou, jour par jour, renouveler laborieusement des plaisirs en quelque sorte sans racine; pouvoir lever les yeux de terre.
interroger Thorizon, s'orienter vers un but — et, au contraire, les attacher au sol et piétiner stupidement : voilà ce qui vous a paru la pire des destinées.
Vous n'avez pas soupçonné que peut-être l'ambition et la cupidité, Toisiveté même de quelques-uns, ont jusqu'ici joué leur rôle dans le concert des choses humaines; en admettant que cette illusion se tournât au profit de fins générales, passer sa vie à chercher le bonheur là où Ton ne saurait le trouver ne vous aurait pas moins semblé un inconcevable égarement; et vous auriez estimé que, si l'humanité avait une fin, elle devait la connaître et consciemment la servir. Et, de même, peu vous eût importé que ces plaisirs, dont si vite vous fûtes désabusé, répondissent peut-être à un besoin profond — celui pour les hommes de se rapprocher, de se détendre à la fois et de s'unir, de faire des
trêves joyeuses, — quand à ces fêtes menteuses manquaient le plus souvent la joie et l'union. Contre tout instinct, si impérieux qu'il fût et si légitime au fond qu'il pût être, vous vous rebelliez, impatient de subir en aveugle une contrainte même intime : c'était sans doute assez déjà d'être au monde sans l'avoir voulu.
Il y a du faux et de l'absurde, à coup sûr, qui se mêle à tout, et dès lors il valait mieux que tout vous fût suspect que si vous aviez tout accepté. L'art lui aussi est souillé d'éléments impurs; il verse des pliiltres décevants; et s'il donne l'intuition d'un bonheur parfait, vous lui en avez voulu de ne pouvoir le faire durer assez intense au delà d'une extase passagère. La joie même de faire le bien, plus profonde et plus continue, était pour vous pleine de trouble : puisque la vertu toujours isolée, la justice toujours impuis-
santé, la charité toujours précaire, depuis des siècles n'ont pas abouti, ne devaient-elles pas être définitivement vaines? Et si c'est un idéal irréalisable que l'instinct moral, en se satisfaisant, cherche obstinément à réaliser, n'y a-t-il pas là, quoique tournée en volupté délicate, la plus folle des illusions? — L'homme qui fait le bien « est semblable à la vigne qui porte son fruit et puis après ne demande plus rien contente d'avoir donné sa grappe... » — Oui, mais Marc-Aurèle oublie que la vigne donne sa grappe sans y penser... Le principe vous échappait, et dès lors vous doutiez de tout. C'est la pensée qui a élargi votre cœur au point que les joies ordinaires ne convenaient plus à sa mesure : c'était à la pensée de se satisfaire elle-même désormais. Vous l'avez compris à la fin. Votre soif immense de bonheur s'est changée en un immense besoin de savoir. Et dans votre doute vous
n'avez point voulu, comme vous l'auriez pu, jouir par provision des menues faveurs du hasard.
Que par degrés on arrive à s'en dégager entièrement, ainsi que vous l'avez fait, ou qu'au lieu de ce hautain détachement on s'y prête sans s'aliéner, c'est par là qu'il faut commencer : s'affranchir — au moins en esprit — de la vie commune, s'affranchir de ce qu'elle a de manifestement has comme de ce qu'elle a de probablement noble, s'affranchir de tout ce qui prétendait s'imposer sans contrôle, jusqu'à ce qu'on ait trouvé la loi à laquelle on s'asservira librement et à laquelle joyeusement on obéira. — Ceux qui ont cherché le bonheur aux sources les plus profondes — tels les stoïciens et les chrétiens véritables — se sont rencontrés avec ceux-là mêmes qui ont épuisé les jouissances à portée de main pour déclarer : Tout est
vanité sous le soleil... Eh bien, il faut de temps à autre relire ces pages, qui sont entre les plus belles que des hommes aient écrites, où de nobles âmes ont exprimé le renoncement, ont enseigné la liberté. Il faut aimer Marc-Aurèle lorsqu'il se recueille mélancoliquement sous sa tente : « Toutes les choses qu'on recherche tant dans la vie ne sont que vide, pourriture, mesquineries : des roquets qui mordent, des enfants qui se battent, qui rient, qui pleurent bientôt après... »; l'auteur de Vlmitalion^ quand il médite doucement dans sa cellule : « Souviens-toi souvent de cette maxime : l'œil ne se rassasie point de voir, ni l'oreille d'entendre. Travaille donc à détacher ton cœur de l'amour des choses visibles... Renonce à tout, et tu auras tout; quitte le désir, et tu trouveras la paix... » ; ou les jansénistes, un Nicole, un Pascal, quand, du fond de leur solitude, ils flagellent la con-
cupiscence en paroles graves et tristes ou amères et irritées; ou un Fénelon, un Bossuet lorsque, du haut de la chaire, ils commentent éloquemmentrEcclésiaste : « Xe vous étonnez pas si FEcclésiasle méprise tout en nous, jusqu'à la sagesse... La sagesse dont il parle en ce lieu est cette sagesse insensée, ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent, qui s'égare dans l'avenir, qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte... Sortez du temps et du changement; aspirez à l'éternité : la vanité ne vous tiendra plus asservis. »
Que de services peuvent rendre tant et tant de pages libératrices, si diverses et si concordantes! Et quelle joie, quelle âpre joie lorsqu'on s'arrache à l'enlacement des habitudes,
lorsqu'on cesse de pâtir, selon le ternie de Spinoza, avec les hommes esclaves ! Quelle inquiétude si l'on ne s'est point assez vile ou assez résolument dégagé de sa chaîne ! Ecoutez plutôt ce penseur généreux et tourmenté, Maine de Biran : « Je me reproche au fond de ma conscience de trop songer encore à ces amusements qui nous font passer sans nous en apercevoir du temps à l'éternité . Je me reproche de ne pas assez approfondir la vie, de n'en pas cultiver assez la partie sérieuse... Il n'y a de constance, de paix que dans les privations; l'amour des jouissances est insatiable et nécessairement inconstant et léger. » — Ainsi c'est une grande joie déjà que de se sentir affranchi, mais à la condition que cette liberté soit active. Il faut se déraciner des jouissances décevantes, mais c'est pour s'établir dans la félicité véritable. Le désabusé n'est pas affranchi s'il en vient à regretter son
illusion, et il la regrette s'il ne met rien en la place vide. Le désabusé qui n'est que désabusé languit dans le découragement. Marc-Aurèle est triste parce qu'il n'a pas une pleine assurance dans la loi qu'il s'est imposée : le moine du moyen âge, le prédicateur du xvn^ siècle sont heureux parce qu'ils croient posséder la sagesse, cette sagesse accomplie où la volonté se met au service du vrai...
Cherchons donc ; cherchons, si nous sommes vraiment afTranchi; cherchons, pour enfm rendre à l'instinct sciemment tout ce qu'il peut avoir de légitime. Car ces docteurs de la vie libre, il n'est pas certain que nous les suivions au delà de leur doctrine de liberté. Il n'est pas certain qu'avec l'auteur de Vlmitation, nous répéterons : <( C'est une misère de vivre sur la terre ». Il est certain que aous ne dirons pas avec lui : u Renonce au désir excessif de savoir, parce qu'il est la source de
beaucoup de dissipations et d'illusions ». Et où donc chercher la sagesse sinon dans ce que les hommes ont amassé de savoir? Sagesse, philosophie, science..., il y a des mots divers, plusieurs points de vue sur le vrai : mais l'esprit est un, et le savoir aussi, et chacun de ces mots embrasse les autres en son sens large. — Ainsi faisons une retraite. Si nous ne renonçons pas entièrement à tout, du moins ne nous abandonnons sans réserve à rien; gardons une indifTérence provisoire; libre, vivons dans la pensée, en attendant que de la pensée jaillisse la loi de l'action.
Ce que bien peu ont la clairvoyance ou le courage d'entreprendre, en un temps où rien n'est plus nécessaire cependant, vous l'avez tenté sans hésitation. Vous avez cherché, et vous n'avez point trouvé, dites-vous, dans l'étude, le salut que vous croyiez entrevoir.
Qu'avez-vous donc appris? Gomment avezvous procédé? D'où vient cette déception nouvelle? — C'est à vous maintenant, mon ami, à reprendre la parole et, puisque vous vous êtes assuré de Tintérêt qu'elle m'inspire, à poursuivre votre confession.
L'ÉTUDIANT PARISIEN AU PHILOSOPHE STRASBOU RG EOIS
L'Étudiant Parisien au Philosophe Strasbourg-eois.
Je ne crois pas, mon cher Maître, que vous attendiez de moi de longues effusions : vous m'avez si bien compris — mieux que je ne me comprenais moi-même — que vous avez prévu certainement la joie, l'espérance, la paix soudaine qui me viendraient de votre lettre. Je vous demandais l'aumône avec
angoisse, comme le misérable que torture la faim; vous consentez à me nourrir : je vous devrai la vie, et je vous dois déjà la confiance renaissante.
Avant de suivre vos leçons, j'avais donc cherché à suivre votre exemple . Je me demande si jamais on a pu apporter à l'étude plus de passion que je n'en sentais alors en moi. Incapable de me suffire comme vous, je me fis étudiant; je changeai de quartier; je renonçai à toutes mes habitudes. Je cherchai près de la Sorbonne un appartement modeste; je crois que j'aurais aimé une mansarde pour mieux me prouver à moi-même que, malgré ma fortune, j'étais dépourvu de tout, que le vrai bien-être me manquait et que le reste ne comptait pas. Je l'aurais volontiers donnée, cette fortune, si j'avais su quel usage j'en pouvais faire qui fût véritablement bon : mais je ne savais rien . Tout au moins voulus-je
oublier que j'étais riciie, et mener une vie austère, sobre, studieuse, une vie d'étudiant pauvre et laborieux... Et le cœur me battait de joie quand j'entrai dans cette vie nouvelle, que je consuUai les affiches des cours, que je réunis pour faire un choix de livres des catalogues de libraires, que je pénétrai pour la première fois dans cette bibliothèque de 1" Université dont les salles basses, aux plafonds enfumés mais aux rayons surchargés de trésors, répondaient si bien à mon état présent, à ce détachement de tout ce qui n'était pas la science!
Mais il fallait sortir de cette confiance vague et expectante, aborder le travail : par où? Qu'allais-je apprendre? Quels cours suivraisje? — Je songeai pour la première fois que si l'on entend célébrer fréquemment la vertu de la science, il est beaucoup plus rare qu'on entende expliquer cette vertu. Pour moi, vou-
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lant satisfaire non point une curiosité superficielle, mais un besoin foncier, ne cherchant pas dans la science un divertissement, une carrière, des succès, mais le savoir même, un savoir essentiel, il me parut que je devais commencer mon étude par Texamen de ce qu'il importait d'étudier.
Je me demandai alors ce que j'avais retenu des années passées au Lycée, et si, de ce qu'on m'y avait enseigné , quelque chose m'avait intéressé assez profondément pour que je fusse tenté d'y revenir tout d'abord. Or voici l'aveu que je me fis : élève moyen, j'avais honorablement accompli la série variée des exercices scolaires sans trop me préoccuper du parti qu'à la fin j'en pourrais tirer. De certaines connaissances j 'avais bien entrevu l'utilité pratique, de certaines autres la valeur en quelque sorte décorative — et je les recevais sans empressement mais sans répugnance.
Je savais surtout qu'il me fallait un passeport pour entrer dans le monde décemment, et j'y voulais faire une entrée décente. Jamais ridée ne m'était venue ou ne m'avait été donnée que je me munissais d'un viatique intime et qu'un jour, en recueillant et en complétant mes ressources, j'y trouverais un recours pour les besoins, pour les angoisses de la route. Peut-être étais-je devenu capable de raisonner avec suite, de juger avec rectitude, de parler et d'écrire avec facilité — et c'est bien quelque chose à coup sur, — mais, pas plus que je n'avais reçu de principe directeur, je n'avais reçu d'indications précises pour en trouver un dans la suite. J'avais u appris la philosophie », il est vrai, et je ne puis dire qu'elle m'ait laissé indifférent : mais comme elle m'était apparue isolée des autres études, dans une année spéciale, parmi des préoccupations d'examen; trop tard et trop
vite pour que les difficultés préliminaires eussent le temps de se dissiper tout à fait; et, à considérer certaines parties, trop tôt peutêtre pour que l'intérêt s'en découvrît à mon extrême jeunesse; elle m'avait fait TefTet d'un agencement compliqué, d'une chose abstraite, plus livresque que vitale, d'un exercice malaisé où, s'il ne s'y rebute point d'abord, l'esprit déploie sa virtuosité. J'en ai retenu pour ma part quelques vérités, quelques subtilités, et des affirmations contradictoires. Et n'ai-je pas vu tels de mes condisciples, brillants philosophes de lycée, abandonner leur existence à vau-l'eau de façon bien peu philosophique? Ils avaient appris pour l'école, mais non pour la vie. — Entre ces connaissances que dispense le lycée en vue du baccalauréat — ou même de la culture générale — et ce savoir profond auquel certains hommes consacrent tout leur effort, entre ce savoir des spécia-
listes et la vie intérieure du commun des hommes, je n'avais point reconnu de rapport.
J'ai quelquefois entendu, dans les dernières années surtout de mes études, par exemple à des distributions de prix, de belles paroles sur la nécessité de former des hommes en donnant aux âmes une nourriture substantielle; mais sans doute un tel souci n'est guère encore descendu dans la pratique, car je ne me suis pas aperçu qu'on voulût me nourrir, ou du moins je ne crois pas qu'on sût nettement comment s'y prendre. Pour le donner aux autres, encore faut-il l'avoir soimême, le pain de vie. Mais j'ai peur de rendre mal ici ma pensée et d'être ingrat : je ne veux pas dire qu'on négligeât entièrement notre éducation; j'ai cru voir quelquefois qu'on désirait faire autre chose de nous que de beaux esprits, et même que de bons
esprits. Seulement — je Fai éprouvé — d'être incliné au bien ne suffit pas toujours si l'intelligence ne fonde point les inclinations de la volonté : alors Têtre n'est point accordé en quelque sorte; on ne se sent pas alors un (( homme » complet, et de celte imperfection on peut souffrir cruellement. — Et ainsi, au sens profond du mot — car combien autour de moi, dans la médiocrité de leurs désirs et de leur âme, se sont trouvés munis, étant bacheliers! — je n'avais pas été préparé pour la vie; mais je n'avais pas été davantage préparé pour la Faculté, si c'est à la Faculté qu'était réservée l'Initiation véritable...
Qu'allais-je donc apprendre maintenant, et par où commencer? — Je voulus me rendre compte avant tout si, parmi les étudiants, il en était qui fussent venus chercher dans les Facultés ce que moi-même j'y cherchais alors et qui fussent mieux que moi parvenus à se
tirer d'embarras. Je fis naître l'occasion de causer avec un certain nombre d'entre eux. S'il y en avait, comme il était naturel, de légers, de brouillons ou de turbulents, je vis qu'ils étaient en général sérieux et travailleurs; mais je vis aussi que, pour la plupart, engagés dans un engrenage d'examens et de concours, pressés dans la concurrence croissante par le besoin ou l'ambition, ils ne s'appliquaient assidûment qu'à quelque tache particulière. Ces jeunes gens, autant que je pus m'en rendre compte, avaient des notions précises, des idées justes, un patriotisme et un libéralisme sages, plus de sens peut-être et de mesure que la jeunesse n'en eut souvent : mais il leur manquait un foyer intérieur, un culte commun . Réunis , ils s'interdisaient toute manifestation politique et religieuse : et cela môme était fort sage, mais révélait aussi leurs divergences et leurs ignorances. — Les
uns, placides, ne semblaient point se douter de leur infirmité; les autres, troublés, sollicitaient (les conseils, une direction. Hors de la Faculté, ils recevaient parfois des réponses, et des voix leur arrivaient, très diverses. Ils entendaient dire : « Il n'y a point de civilisation sans croyance : croyez! » — Mais à quoi? Il leur eiit fallu une foi qui ne fût ni purement traditionnelle, ni vague et informulable . — Ou bien : « L'bomme qui travaille ne connaît point l'angoisse : travaillez! » — Mais pourquoi? Presque toujours, n'était-ce point, parmi ces jeunes gens, ceux qui travaillaient le plus qui regardaient précisément au delà de la tâche présente? — Ou encore on leur disait : « Cultivez la raison et la libre pensée! » et on les mettait en garde contre le péril mystique, mais sans leur procurer d'appui solide en énonçant de façon explicite les données de la raison; c'était, sous une autre
VIE ET SCIENXE 93
forme, leur dire aussi : a Travaillez! » et leur donner des espérances peut-être, à coup sur point des résultats... ?se pouvaient-ils donc dans leurs études mêmes, auprès de leurs maîtres, obtenir une satisfaction pleine, trouver le moyen d'échapper à l'attente, à Tincertitude, au malaise?
9i VIE ET SCIENCE
Le lendemain.
Cependant je voulais par moi-même explorer les ressources du Haut Enseignement et en éprouver l'effet. Je ne vous ferai point suivre par le menu mes tâtonnements — et mes courses en même temps à travers Paris, puisque, je m'en rendis compte aussitôt, la science s'y élabore et s'y enseigne de tous côtés : dans les Facultés et au Collège de France , à l'École des Hautes-Etudes et à l'Ecole des Chartes, au Muséum, et à l'Ecole des Sciences Politiques, et à l'Ecole des Beaux- Arts, et à l'École du Louvre , et ailleurs. J'arrivai du reste promptement aussi à faire une distinction facile : un très grand nombre de cours étaient manifestement pratiques ;
préparer des médecins, des juristes et des professeurs de lettres ou de sciences, des fonctionnaires — au sens large du mot — pour entretenir Forganisation sociale, voilà où tendaient combien d'efforts consciencieux et à coup sur utiles. Si l'instruction au Lycée avait été surtout une gymnastique, ici la science était pour une bonne part une discipline professionnelle. Toutefois, un peu partout, même dans les Facultés et les Écoles techniques , d'une façon désintéressée on exposait la méthode des sciences et , pour tous les esprits curieux, par fragments plus ou moins considérables, on communiquait les résultats de chacune. — La diversité des études, surtout dans cet éparpillement, m'apparaissait si grande que j'en éprouvais une sorte d'effroi : cependant je suivis parmi ces cours multiples ceux que je supposai me pouvoir donner le mieux une idée de chaque
science, de son objet, de son rôle passé et futur. J'aurais le temps de m'initier, dans les laboratoires ou dans les ateliers d'érudition, aux détails de métier quand j'aurais reconnu Futilité de la tâche et que je serais en état de faire un choix réfléchi. Pas plus que pour une profession particulière, je ne recherchais la science pour la science; je ne me proposais pas simplement de tromper Fennui, mais d'apprendre à vivre; de devenir savant, mais homme.
Dans les cours où j'assistai, il arriva que des professeurs s'enfoncèrent si brusquement en de si profondes et si âpres difficultés que je ne pouvais prétendre à les suivre, ou bien ils m'enfermaient en de si étroits cantons que je ne tardais pas à y étouffer. J'entendis, au reste, beaucoup de leçons solides, intéressantes, éloquentes; je serais injuste en disant que, dans l'enseignement des sciences physi-
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ques et naturelles, de Thistoire, des littératures et des langues même, jamais je ne vis se rompre Fisolement des recherches trop spéciales et jamais l'horizon par intervalles s'élargir. Seulement c'était l'exception; et j'attendais trop, j'exigeais trop au surplus : quelques généralités sur les phénomènes physiques ou historiques qui, comme un éclair, m'apparaissaient de temps à autre, ce n*était point la lumière éclatante et continue que j'avais espérée dans ma nuit...
Tout ce domaine immense des recherches qui concernent l'homme était à mes yeux comme un sombre et inextricable fourré ; la philologie avec ses subdivisions , Thisloire avec ses sciences auxiliaires, une prodigieuse multiplicité de matières, tant de siècles, tant de peuples, tant de langues, tant de faits et tant d'œuvres — quels étaient les rapports, quel était le but de tout cela? Et de tout cela,
qui s'appelle les « Lellres » à la Sorborme, quel était le rapport avec l'ensemble de ce qui s'appelle le « Droit »? J'entendais bien dire que des enseignements divers devaient, allaient être joints et que la science sociale se formerait d'éléments pris de toutes parts ; mais, outre que ce rapprochement se faisait attendre, j'aurais voulu d'abord qu'on m'expliquât ce qu'il faut entendre par la « Sociologie ». On en faisait de bien des cotés, tandis que la Sorbonne se réservait, et de bien des façons différentes, autrement à l'Ecole des Sciences Politiques que dans les cercles socialistes, à l'École d'Anthropologie que dans les groupes inspirés de Le Play. Un jour, je m'en souviens, j'assistai à une soutenance de thèse — rien ne m'a plus intéressé que ces discussions où se remuent, s'appellent, se heurtent, se concilient tant d'idées, — à une soutenance de thèse dont le sujet était sociologique; et j'en
sortis sans savoir au juste en quoi consistait la sociolog-ie.
Quant aux recherches que la Sorbonne nomme par exclusion les a Sciences », leurs plus hautes hypothèses ne me procuraient qu'une lueur douteuse : sous-entendues prudemment par les uns, données par d'autres comme vérités acquises, tenues pour suspectes par certains et comme g'rosses de problèmes embarrassants — je ne voyais pas qu'on s'attachât à bien en préciser la valeur et la portée, pas plus que la valeur au reste et la portée de chaque science et de la science. — J'entendais beaucoup parler d' « évolution » ; c'est la conception générale qui revenait le plus souvent, et des deux côtés à la fois, qu'il s'agit des sciences de l'humanité ou des sciences de la nature. Encore me sembla-t-il qu'on employait plus le mot qu'on n'expliquait la chose; que la même formule, appliquée à
tant d'objets divers, était entendue de façons différentes; et qu'elle soulevait autant de difficultés qu'elle aidait à en résoudre.
Et ces difficultés, toutes les questions que faisaient naître les sciences, soit par leur existence même, soit par leurs résultats, qui les examinerait? Qui débrouillerait le chaos de mon esprit? — Les philosophes? Je vous l'ai dit, la philosophie, au lycée, m'avait intéressé comme un jeu savant, sans que j'y eusse trouvé la révélation que, plusieurs années après, je devais chercher encore anxieusement; depuis j'avais entendu souvent des plaisanteries, bien faciles au reste et bien pauvres, sur les subtilités de la logique, sur les rêveries de la métaphysique, sur l'éternel conflit et l'éternel retour des opinions ; mais ces plaisanteries des ignorants et des gens du monde, des superstitieux et des empiriques, je ne m'étais point aperçu qu'on fît effort du
côté (les philosophes pour en railler, pour en châtier la témérité : ils opposaient à ceux qui les traitaient de rêveurs ou de jongleurs leur sérieux et leur obstination; mais, en vérité, ils ne semblaient pas regretter trop qu'on les laissât à distance célébrer leurs mystères. C'est par un dédain d'initiés qu'ils répondaient à l'ironie des profanes. — Je ne vous parlerai point de la peine que j'éprouvai plus d'une fois, quand je me remis à la philosophie, pour comprendre une langue spéciale, des discussions techniques, où l'intérêt des questions se dérobait à demi : j'aurais consenti sans doute à payer même plus cher l'apaisement de mes inquiétudes. Mais ce fut une déception pour moi de n'entendre dans la plupart des cours qu'un exposé de systèmes et quelquefois de systèmes très anciens . Je vis qu'avec beaucoup de curiosité, de critique, de pénétration, on reconstituait la pensée des
philosophes les plus ohscurs; mais en présence de ces systèmes si nombreux, si ingénieusement agencés, étudiés si sympathiquement, je me persuadais de plus en plus qu'on est réduit à s'amuser parmi des vraisemblances. Je soupçonnais bien qu'entre les philosophes l'accord était établi sur quelques points ou tendait à l'être, mais je remarquais aussi que les plus graves litiges ne cessaient pas d'être débattus. Et quand les maîtres que je suivis touchaient directement aux questions ultimes, quand parfois, le cœur battant, j'espérais voir se déchirer les ténèbres lourdes qui m'oppressaient , je constatais bientôt que, pour la portée qu'ils concédaient à la science, pour le fondement qu'ils découvraient à la morale, dans les conclusions propres qu'ils formulaient ou qu'ils laissaient entrevoir, ils ne s'accordaient pas entre eux; ils ne s'accordaient point, et d'ailleurs celui-ci
ne convenait-il pas que la philosophie est l'expression individuelle d'une âme, un point de vue variable sur les choses, celui-là qu'elle n'est, en définitive, rien d'autre qu'une ignorance ornée?...
, Somme toute, quand j'eus bien erré de cours en cours dans cet immense éparpillement, d'étude en étude dans ce dédale infini, j'avais appris des faits, recueilli des idées, découvert des problèmes accessoires — mais le grand problème qui m'obsédait n'était pas résolu. La vaine multitude des faits précis, la vague mêlée des idées générales tourbillonnait en moi; et j'éprouvais une lassitude extrême. — Alors je tombai dans une tristesse morne; cet amer dégoût de toutes choses que j'avais parfois ressenti, pendant quelque temps ne me quitta plus. Je me faisais pour ainsi dire à moimême des invitations d'agir, je me sollicitais en tous sens, et quand je portais ma pensée
sur les occupations et les fins les plus diverses, je n'arrivais plus à obtenir ce consentement intime, cet élan qui est la vie. Rien n'avait plus d'attrait pour moi, parce que rien n'avait de sens.
Il ne me restait, en m'abandonnant, qu'à m'enfoncer, à me dissoudre dans le pessimisme; ou bien il fallait m' « abêtir », m'abètir dans les pratiques de la foi ou m'abêtir dans la routine de la vie. J'en venais à admettre que la pensée est un mal, comme certains le disaient autour de moi, et qu'à tout prix il fallait l'étouffer. — Agissez, mais cessez de vouloir comprendre; et rien ne sera désormais absurde, quand vous ne vous étonnerez plus de rien. — Je me rappelai soudain les premières pages de la Bible, et j'admirai qu'il y a des milliers d'années eut été découverte une telle vérité et qu'après des milliers d'années il fallût à nouveau la décou-
vrir. «... Nous mangeons du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ; — mais pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a commandé de n'y point toucher, de peur que nous fussions en danger de mourir... — Parce que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait,... — elle produira des épines et des ronces, et vous vous nourrirez de l'herbe de la terre... » — Oui, là est le péché, là est le mal, me disais-je; et c'est ainsi que l'âge d'or s'est évanoui, que le paradis s'est fermé.
J'avais pris en horreur et mes livres, et ma chambre studieuse, et le quartier que j'habitais — d'écoles et de librairies, de professeurs et d'étudiants : ces yeux qui s'usaient, ces fronts qui se ridaient, ces dos qui se voûtaient à un travail vain me faisaient mal à
lOG VIE ET SCIENCE
voir. J'allais chercher ailleurs le repos, eL ce m'était un spectacle délicieux, dans les dispositions où j'étais, que Tinsouciance stupide. Quand je voyais passer, sur les boulevards et dans les promenades, tant de badauds, tant d'oisifs béats — je les enviais. Lorsque je rencontrais quelque couple amoureux dont les yeux en fête riaient à la vie — je les enviais. Tout ce qui m'avait fait pitié, maintenant me faisait envie. Et quand je traînais mon ennui dans les bois, dans les champs, j'enviais le paysan dont vous parliez l'autre jour, ce paysan — s'il en est encore de tels — dont quelques mottes de terre sont l'horizon... On découvre parfois, lorsqu'en train rapide on traverse les plaines, devant des hameaux, un groupe isolé de laboureurs, de moissonneurs, au pas régulier, au geste lent, au front bas. Ils lèvent la tète un instant et dans leurs yeux passe une stupeur : — d'où
viennent, où vont si vite ces voyageurs? quel besoin les agite? et qu'y a-t-il en deçà, au delà? — Et de nouveau ils se courbent à terre; ils reprennent leur pas régulier, leur geste lent, et déjà cette vision de l'inconnu a disparu de leurs yeux vides. Si même ils ont levé la tète! Car il en est que rien ne peut tirer, semble-t-il, de leur torpeur, de leur sagesse...
Heureux les aurais-je trouvés, heureux plus que personne, si je n'avais eu le souvenir d'un autre bonheur paisible, d'une autre sagesse, bien différente : la vôtre. Ahl quand me la ferez-vous partager?