L'ÉTUDIANT PARISIEN AU PHILOSOPHE STR ASBOU RGEOI S
L'Étudiant Parisien au Philosophe Strashourg-eois.
Je le reconnais, ô mon Maître, j'étais trop pressé et, en vérité, j'étais lâche ; je consentais à me mettre au travail, mais sous la condition de recevoir à mesure le prix de mon effort. Et cependant vous me justifiez un peu à mes propres yeux en me faisant voir combien ce temps est malheureux et disgracié où,
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pour trouver le bonheur, il faut être un héros comme vous ou, du moins, marcher sur vos traces. Point de fontaine jaillissante où l'on puisse étancher sa soif : soi-même, seul, il faut longuement sonder le sol pour atteindre la source cachée.
Et maintenant, grâce à vous plein d'espérance, aidé par vous au besoin, je vais chercher à mettre dans ce chaos des connaissances l'ordre dont je trouve en mon esprit le désir et le pressentiment : je vais commencer par interroger la philosophie tout en m'initiant de façon plus intime aux résultats, à la méthode surtout des recherches précises. Vous me parlez un peu , mon maître vénéré , par énigmes voulues : mais je crois comprendre que , selon vous , la spéculation aspire à descendre dans les faits et que la science des faits se doit hausser à la spéculation; je crois comprendre qu'il faut à votre avis que des
sciences se forme la science, que la science rejoigne la philosophie, et que la philosophie emprunte à la religion son essence. C'est le programme que vous me tracez; c'est l'œuvre sans doute que vous avez accomplie. Si vous avez réussi, on peut donc réussir...
Et de nouveau j'éprouve une joie profonde, à l'espoir de la joie qu'un jour j'éprouverai. ?son, je ne crois pas me tromper : ces découragements en moi comme chez tant de jeunes gens ne sont autre chose que la sourde gêne d'une activité contenue et embarrassée d'ellemême. 11 est des heures où j'entends au fond de moi gronder d'impatientes énergies, avides de se répandre au dehors : aimer, travailler, m'associer à d'autres pour quelque œuvre sublime, dans un commerce bienfaisant avec les hommes agir, non plus par une ardeur aveugle et téméraire, mais consciemment!
Hier soir, dans l'ivresse de vie pensante où
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la lecture de votre lettre m'avait plongé, je dus sortir, traverser Paris, le cœur du Paris frivole et qui, dit-on, s'amuse. Les façades des théâtres, sur les boulevards, et les terrasses des cafés flamboyaient : des gens se hâtaient vers leurs plaisirs nocturnes, salaire vain des vains travaux du jour, comme s'il se fut agi d'un intérêt pressant. D'autres s'arrêtaient devant les vitrines éblouissantes : sur le luxe des bibelots précieux, sur la splendeur des étoffes chatoyantes aux couleurs rares, sur la magie des pierres étincelant dans l'opaline clarté des lampes électriques, des femmes , en extase , attachaient des regards avides. Et sur ces femmes les hommes attachaient leurs regards ardents. Quand des lambeaux de phrases m'arrivaient, c'étaient des propos gouailleurs, des racontars niais, des plaisanteries vulgaires. Sensualité, convoitise, platitude! Et la fête de
tous les soirs était ce soir-là plus intense et plus folle parce qu'une année allait finir et qu'une autre allait commencer, semblable à peu près à la précédente, mais rapprochant chaque vaine existence de son terme. Étrange retour d'impression : je me sentais seul dans un monde étranger — objet de dérision si quelqu'un eût pu lire en moi. Je me hâtai de fuir...
Et alors me revint le souvenir d'un livre qui récemment m'avait frappé : l'auteur y cherchait à prévoir ce que dans cent ans serait le monde, en prolongeant selon la ligne probable la courbe des phénomènes passés. Les hommes auront les mêmes passions, seulement ils seront plus égoïstes encore et plus cupides; le besoin de luxe ira en croissant avec les progrès de l'industrie; dans des temps très lointains peut-être l'humanité se transformera-t-elle quelque peu, mais le spectacle
qu'elle se donne à elle-même n'est pas près de changer sensiblement... Oh! vous me permettez d'attendre un avenir différent et de l'espérer prochain : une vie plus pleine et plus haute, un ordre nouveau des choses! Car si toujours, si pendant des siècles et des siècles il fallait ramper dans la même bassesse d'existence bornée, ne vaudrait-il pas mieux prendre au sérieux l'étrange proposition d'un de ces philosophes que jusqu'ici j'ai mal connus — Hartmann, je crois, — n'aurait-on pas raison de souhaiter qu'elle fût réalisable? Alors plutôt l'humanité entière, comme il l'y encourage, devrait pouvoir rejeter la vie : et la vie de l'univers n'en continuerait pas moins sans doute, quoi qu'il en pense; ce serait le suicide humain et non le suicide cosmique; — mais pour l'humanité du moins ce serait la délivrance!
LE PHILOSOPHE STR ASBOU RG EOIS L'ÉTUDIANT PARISIEN
« Notre xix^ siècle, à la différence du xviii«, n'est pas dogmatique; il semble éviter de se prononcer, il n'est pas pressé de conclure ; il y a même de petites réactions superficielles qu'il a l'air de favoriser en craignant de les combattre. Mais patience! sur tous les points on est à l'œuvre... Tout change insensiblement de face; et le jour où le siècle prendra la peine de tirer ses conclusions, on verra qu'il est à cent lieues, à mille lieues de son point de départ. Le vaisseau est en pleine mer; on ûle des nœuds sans compter; le jour où l'on voudra relever le point, on sera tout étonné du chemin qu'on aura fait. » (Sainte-Beuve, Portraits Littéraires, t. III ; Pensées, x.xx.)
Le Philosophe Strasbourg-eoîs à l'Étudiant Parisien.
Le soir de Noël.
Avant de vous quitter sur le seuil où va commencer votre tâche, il faut, mon cher enfant, que je vous mette encore une fois en garde contre vous-même. C'est une glorieuse infirmité de nos esprits d'être trop pressés d'aboutir, de ne pas supporter l'ignorance : ou nous crovons tenir la vérité, ou nous la
déclarons inaccessible; et nous sommes si impatients de conclure que nous aimons mieux affirmer notre impuissance que de ne rien affirmer du tout. Et de même, nous sommes si impatients du mieux que nous préférerions par instants récroulement de tout à ces tâtonnements et ces lenteurs où le progrès est presque imperceptible. Bombes de nihilistes, idées de suicide cosmique : égarements significatifs. Pauvre humanité si ardente, et si ardente parfois contre elle-même — comme le malade qui déchire sa plaie de ses ongles, dans l'impatience de ses douleurs, au lieu de ménager sa guérison !
Tout ne changera pas soudain. Mais, il faut que vous le compreniez bien, c'est à cause précisément de la faiblesse des individus isolés. Comme aux époques — que sans doute on ne verra plus revenir — où les héros meneurs d'hommes se taillaient d'immenses
empires destinés à se disloquer après eux ou déjà même avant leur mort, si bien qu'ils mouraient presque tous en doutant de leur œuvre : dans la science ce sont trop des génies jusqu'ici, de très grands esprits tout au moins qui ont entrepris seuls des synthèses qu'ils sont impuissants à parfaire, si bien que la possibilité même d'une synthèse finit toujours par retomber en doute. N'en sommes-nous pas au même point, ou peu s'en faut, qu'il y a cinquante ans lorsque Renan et Taine entraient dans la carrière? Ce sont périodiquement mêmes espérances et mêmes déceptions , mêmes édifices et mêmes ruines.
Je ne doute pas, bien que vous ne m'ayez point parlé d'eux, que vous ne connaissiez Taine et Renan; et, si vous ne m'avez point parlé de ces conducteurs d'esprits , c'est évidemment qu'ils ne vous ont pas donné la ferme direction qu'il vous aurait fallu. Je me
l'explique et puis vous Texpliquer. — Renan a tout pensé — et l'ampleur même de sa pensée lui a été gênante; il a eu toutes les puissances, celle de sentir et de rêver comme de comprendre — et elles se sont entravées l'une l'autre; il a eu toutes les séductions — et elles l'ont séduit le premier. Son seul défaut, c'est la richesse précisément de ses qualités. « Dans l'état actuel de l'esprit humain une trop riche nature est un supplice. L'homme né avec une faculté éminente qui absorbe toutes les autres est bien plus heureux que celui qui trouve en lui des besoins toujours nouveaux qu'il ne peut satisfaire. Il lui faudrait une vie pour savoir, une vie pour sentir et aimer, une vie pour agir, ou plutôt il voudrait mener de front une série d'existences parallèles, tout en ayant dans une unité supérieure la conscience simultanée de chacune d'elles... Il ne veut rien laisser perdre de cette vie brûlante et
multiple, qui lui échappe et qu'il dévore a^ec précipitation et avidité. Il roule d'un monde sur l'autre, ou plutôt des mondes mal harmonisés se heurtent dans son sein. Il envie tour à tour, car il sait comprendre tour à tour^ l'âme simple qui vit de foi et d'amour, l'àme virile qui prend la vie comme un musculeux athlète , l'esprit pénétrant et critique qui savoure à loisir le charme de manier son instrument exact et sur. » Tout cela n'a-t-il pas l'accent d'un aveu? « Puis quand il se voit dans l'impossibilité de réaliser cet idéal multiple, quand il voit cette vie si courte, si partagée, si fatalement incomplète , quand il songe que des côtés entiers de sa riche et féconde nature resteront à jamais ensevelis dans l'ombre, c'est un retour d'une amertume sans pareille. Il maudit cette surabondance de vie, qui n'aboutit qu'à se consumer sans fruit, ou, s'il déverse son activité sur quelque
œuvre extérieure, il souffre encore de n'y pouvoir mettre qu'une portion de lui-même. A peine a-t-il réalisé une face de la vie, que mille autres non moins belles se révèlent à lui, le déçoivent et l'entraînent à leur tour, jusqu'au jour où il faut finir, et où, jetant un regard en arrière, il peut enfin dire avec consolation : J'ai beaucoup vécu. C'est le premier jour où il trouve sa récompense. » Belle et curieuse page, que j'ai voulu vous transcrire entière, et qu'on ne saurait trop méditer pour comprendre Renan. Et page — il faut le noter — écrite aux heures de la plus forte et de la plus enthousiaste conviction.
Certes une pensée a été le thème de toute son œuvre : c'est que la science a des droits absolus et que l'avenir de la science, par la synthèse, n'aura point de bornes. Quand il interrompait, au bout de quarante ans, les jeux de sa fantaisie pour publier la profession
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de foi de sa confiante jeunesse : a Voilà, disait-il, l'os de mes os et la chair de ma chair ». Mais cette pensée a paru vacillante sous les flottements de sa sensibilité; elle a été sinon étouffée, recouverte du moins et obscurcie par la frondaison luxuriante de son intelligence critique et de son génie d'écrivain. L'année 1848 fît sur lui « une impression extrêmement vive » , et tous ses espoirs alors s'exaltèrent. La réaction de 1850-ol et le coup d'Etat lui « inspirèrent un pessimisme » dont il n'était pas encore guéri longtemps après. L'horrible « règne de la violence » qu'on traversa en i8~0-71 lui donna « le cauchemar ». Et c'est ainsi que sur sa préoccupation des choses éternelles jetèrent leur reflet lumineux ou sinistre les passagères agitations d'un demi-siècle. — Ajoutez que, dans les moments découragés, il comprenait la plénitude d'espérance et que, dans les
moments de confiance, il concevait le doute et les restrictions prudentes; comme aussi, à côté de l'abnégation et de l'ascétisme, il se plaisait à peindre et à justifier toutes les floraisons de la vie. Les pièces diverses de la vie et de la pensée, il les embrassait si bien dans la mosaïque de son intelligence qu'il finissait par en croire légitime, inévitable et durable la juxtaposition cbatoyante. Il a eu tout à la fois la peur d'être dupe, et la peur de craindre trop d'être dupe. Il a tout à la fois espéré qu'une aristocratie pensante entraînera l'humanité vers l'idéal, et désespéré qu'on puisse orienter vers l'idéal la lourde démocratie envahissante. Au service d'une pensée si opulente et si souple il a mis une forme plus opulente et plus souple encore. « x\ous avons trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes. » Sur Dieu comme sur tout sujet il a semé les joyaux purs et brillants de son style. Mais
dans leur abondance et parmi leurs nuances changeantes ainsi que « le cou de la colombe », il n'a pas évité — si même il n'y a point lâché — de donner aux idées avec plus d'attrait quelque chose d'énigmatique et de déconcertant. Il a joui de lui-même, et du plaisir et des élonnements qu'il procurait, a Je n'ai eu d'autre action sur les gens de mon temps que de les avoir un moment amusés. » Parole injuste, qui ne rendait pas toute sa pensée sans doute; mais comment afîectait-il de le croire et s'y résignait-il en apparence?
Il semble qu'à la fm de sa vie il se soit toujours plus amusé, de façon géniale, en enveloppant toujours plus de voltigeantes fantaisies la vérité qui lui était apparue d'abord, en ne maintenant ses espérances que pour d'infiniment lointaines échéances, si lointaines que l'humanité n'y peut guère trouver d'aiguillon. Il a fait entendre en souriant, en
déclarant que la vie d'ailleurs lui avait été douce, beaucoup de paroles décourageantes : « Nous vivons de l'ombre d'une ombre. Do quoi vivra-t-on après nous? » — « Qui sait si la vérité n'est pas triste? » — Et ceci : « Si par l'incessant travail du xix*^ siècle, la connaissance des faits s'est singulièrement augmentée, la destinée humaine est devenue plus obscure que jamais... Je le dis franchement, je ne me figure pas comment on rebâtira, sans les anciens rêves, les assises d'une vie noble et heureuse. » — Ou encore : « Je suis peiné de l'espèce d'agitation que je vois dans la jeunesse qui, par le privilège de son âge, devrait être si sereine. On dirait que ces jeunes gens nont lu ni V histoire de la philosophie ni VEcclésiaste : « Ce qui a été cest ce qui sera ». Mais, chers enfants, c'est inutile de se donner tant de mal à la tête pour narriver quà changer d'erreur. Amusez-vous puisque vous
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avez vingt ans, travaillez aussi. Si nous ne voyons rien en métaphysique, en revanche la physique, la chimie, l'astronomie, la géologie, l'histoire sont pleines de révélations. » — Eh bien non, l'histoire de la philosophie n'est pas vaine : comprendre tous les systèmes est nécessaire, mais cela ne veut pas dire qu'il faille tenir l'esprit vis-à-vis d'eux dans un état de curiosité sans engagement. Dès le début de sa carrière, aux heures de la plus robuste foi et des rêves les plus hardis — quand il représentait la synthèse non seulement comme possible, mais comme prochaine après une nécessaire phase d'analyse, et que lui-même l'entrevoyait, l'ébauchait avec ardeur, — il parlait et des philosophies et de la science et de leurs rapports en termes souvent singuliers : « Les vérités acquises de la science ne sont pas de lourds théorèmes, qui viennent poser à plein devant les esprits les plus gros-
siers. Ce sont de délicats aperçus, des vues fugitives et indéfinissables, des manières de cadrer sa pensée, plutôt que des données positives, des façons d'envisager les choses, une culture de finesse et de délicatesse plutôt qu'un dogmatisme positif... L'esprit est tout; le dogme positif est peu de chose, et c'est bien merveille s'il n'est contradictoire. Un esprit ne s'exprime pas par une théorie analytique où chaque point de la science est successivement élucidé. Ce n'est ni par Oui ni par Non qu'il résout les problèmes délicats qu'il se pose... Quand donc cesserons-nous d'être de lourds scolastiques et d'exiger sur Dieu, sur l'àme, sur la morale, des petits bouts de phrases à la façon de la géométrie? ... La géométrie seule se formule en axiomes et en théorèmes. Ailleurs le vague est le vrai... » Oui, les formules emprisonnent la pensée, elles la morcellent arbitrairement, elles créent les
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confusions elles discussions; mais elles sont aussi indispensables qu'elles sont gênantes. Elles entravent le progrès, et elles le permettent seules. Les modifier, les élargir, les tenir toujours souples et ductiles , voilà qui est nécessaire; mais non point les supprimer pour rendre à la pensée je ne sais quelle malléabilité informe de protoplasme.
Au fond Renan a eu conscience que là où est sa supériorité et son charme, là est sa faiblesse aussi. Ne disait-il pas sur l'Acropole à Athènè la Sage : « Ferme en toi, je résisterai à mes fatales conseillères, à mon scepticisme qui me fait douter du peuple, à mon inquiétude d'esprit, qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore, à ma fantaisie, qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en repos... »? Mais pour se fixer Renan sentait en son esprit une vie trop ondoyante, et il voyait trop bien le
spectacle complexe des choses, « l'infinie variété de ce fond fuyant, capricieux, multiple, insaisissable, qui est la nature humaine ». Il a pressenti les vérités fondamentales de la pensée et de l'action , il a exprimé mille aspects de la réalité et de la pensée, avec une riche imprécision devant laquelle on songe tout ensemble à la flottante et mouvante vie des êtres rudimentaires, à la parfaite et circulante vie d'un Être absolu — à la monère qui se plaît à faire couler sa substance d'un de ses bras dans un autre, et au Dieu de Spinoza dont l'unité se déploie dans l'infinité de ses attributs et des modes de ces attributs. Nature de poète appliquée aux objets de la science, prodigieux génie, plus souple et plus varié qu'un Rabelais, qui peut faire tantôt le charme des sceptiques tantôt le réconfort des croyants, mais à qui pourtant on demandera plutôt des idées et des
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jouissances, des inspirations et des rêveries, que des connaissances et des convictions. (( La géométrie seule se formule en axiomes et en théorèmes. Ailleurs le vague est le vrai. » — a Qui est-ce qui s'indignera contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une géométrie vivante? » Une géoinétrie vivante : voilà pour Taine la définition de la nature et de l'histoire, et voilà dans son œuvre à quoi il a voulu ramener toutes les formes et toutes les activités. Est-il possible d'imaginer une plus complète opposition? Mais la conception de la science aux progrès illimités, de la synthèse que ce siècle appelle et pressent et par laquelle le monde sera transformé, constitue l'âme de toute cette œuvre; « la reine légitime du monde et de l'avenir... c'est... la science » : par une telle conviction il ressemble à Renan. Il diffère de Renan en ce que cette conviction est apparue
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jusqu'à la fin ferme, inébranlable et roide dans ses écrits : mais il lui ressemble encore en ce que, malgré tout, il a laissé des doutes et des inquiétudes à ses lecteurs et à ses admirateurs. Ce n'est pas seulement parce qu'il y a en lui des restes mal éteints de romantisme — de romantisme, oui, aussi bien que chez Renan qui Ta dit en propres termes : a Je suis un romantique protestant contre le romantisme » — et parce que sa sensibilité comprimée se soulève par soubresauts. « Notre génération, comme les précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au calme. Tout ce que nous pourrons guérir en ce moment, c'est notre intelligence; nous n'avons point de prises sur nos sentiments » : de là parfois des accents amers et des apparences de pessimisme. — C'est surtout qu'il y a une sorte de contradic-
tion OU d'hiatus entre cette transformation du monde qu'il annonce et qu'il souhaite et ce géométrisme rigide qu'il conçoit et qu'il applique. Dans les cadres régulateurs où il l'enserre, dans le lit de nécessité mécanique où il en développe le cours à nos yeux, la vie perd sa spontanéité et son ressort. Il constate, il définit l'idéal régnant qui constitue tel milieu psychologique, qui en commande pour ainsi dire toutes les pièces : mais sans montrer comment cet idéal, lorsqu'il n'était que virtuel, a évoqué le milieu même où il devait régner. Il a plus été préoccupé de la succession des choses et de l'ordre dans lequel elles s'enchaînent, que du mouvement des choses et de la tendance qui leur donne le branle. Il porte à croire qu'il n'y a, ou peu s'en faut, qu'à laisser l'avenir se faire et que sur cet avenir qu'il attend l'homme n'a guère plus de pouvoir que sur le passé qu'il constate. Il
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en vient à s'indigner, lui l'iiistorien qui ne doit que comprendre, de l'efTort idéaliste des révolutionnaires récents pour détruire et pour édifier. C'est Thistoire dans son évolution, ce sont les forces naturelles qui ont seules licence de changer les choses : mais les conceptions de l'esprit, les rêves de réforme, la raison agissante, ne sont-ce pas aussi des forces naturelles, des facteurs historiques? « L'homme est fou, comme le corps est malade, par nature », et la Révolution est un accès de cette folie toujours menaçante : mais ces énergies déchaînées qui alors ont servi de véhicule aux idées, comment ne les accepte-t-il point — ne les a-t-il pas acceptées ailleurs? — comme expression de la nécessité, au lieu de les condamner comme déviation de l'histoire? Il a été hanté par la tradition, alarmé dans les temps rapprochés de nous par tout ce qui manifestait trop violemment la vitalité initiatrice des hommes.
Ainsi au nom de la science il fait naître à la fois des aspirations et des timidités; il encourage et il décourage. Il trouble comme Renan : ce qui trouble chez Fun, c'est qu'il fait trop sentir la souple et capricieuse fantaisie qui se joue autour des desseins réglés de l'humanité et rend son effort ambigu; chez l'autre, c'est qu'il fait trop sentir le poids de la nécessité extérieure qui immobilise pour ainsi dire les espoirs mêmes qu'elle suscite. Ecrivains incomparables tous deux, et inquiétants : dialecticien rigoureux, Taine étouffe dans le métal éclatant et dur de ses formules tout ce que Renan laisse flotter dans l'ondulante draperie de ses développements; peintre éblouissant, l'un fait vibrer les couleurs, arrête les contours, accuse le relief des objets qu'il détache et qu'il fixe, tandis que l'autre les fond par les demi-teintes, les nuances dégradées et les lignes estompées...
Mais je ne songe ni à faire un parallèle suivi (le ces deux génies en quelque sorte complémentaires, ni à juger leur œuvre de philosophes et d'historiens : j'ai voulu seulement vous montrer comment Vesprit de cette œuvre, pour parler comme Renan, sert et dessert tout à la fois la science à laquelle ils croient, la synthèse qu'ils ont préparée et tentée pour leur part; comment rinlirniité de l'individu, comment l'originalité môme du génie nuit à la tâche du penseur. Et voilà pourquoi tandis qu'écrivaient et que parlaient Taine et Renan, parmi ceux qui les lisaient et les écoutaient avec le plus d'attention et de respect, il en était pour déplorer « l'éternelle désillusion, la ruine périodique de tout ce que l'homme hâtit sur le creux de sa raison ». « Sa présomption extravagante s'évanouit »; il retombe (( dans les incertitudes qui seront à jamais son lot ». « L'antinomie de la science
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et de la vie morale est vraisemblablement indestructible. »
Il en sera ainsi tant que l'œuvre de synthèse ne sera pas soustraite aux influences individuelles, ou plutôt tant qu'elle ne sera pas organisée de façon à dériver toutes les forces utiles et à annuler toutes les forces hostiles. Il y a des tentatives interdites aux individus, si démesurées que dans le cas même où leur confiance se soutient, celle du public les abandonne. On parle de solidarité : mais c'est dans la science surtout qu'il n'y en a pas assez encore. Bien des symptômes permettent d'espérer que des changements sont proches. Pour jouer le rôle d'une Eglise, il faut qu'elle ait même unité et même continuité d'inspiration, même effacement désintéressé des membres — ce qui n'implique point égalité de valeur et similitude de rôle. Ainsi donc, mon cher enfant, mesurez vos forces et pro-
portionnez à vos forces vos espoirs et vos ambitions. J'ai passé presque toute ma vie à chercher seulement si la synthèse peut se faire et comment elle se fera. Ce sont des logiciens et des organisateurs qu'il faut aujourd'hui; des esprits qui, ordonnant intérieurement et agençant extérieurement le savoir humain, précisent la portée ultime et les limites actuelles de la science, en assurent le progrès constant, en fassent apparaître et agir l'efficace vertu pour remédier à l'indifférence stupide comme aux folles impatiences. — Pas de rideau qui se déchire soudain et de paradisiaque révélation... Vous avez raison : je pressens avec vous dans cette jeunesse résolument laborieuse, ou avide d'action et qui s'agace sur mille choses, jalouse et dédaigneuse des simples instinctifs, aux muscles plus fermes, aux nerfs moins vibrants, d'intelligence plus positive que jadis, une recrue saine et robuste pour la vraie
science et la véritable vie. — Il y a dans l'enfer de Virgile des âmes à l'épreuve, entre deux existences, suspendues dans les airs et battues par les vents, que le feu purifie ou que lavent les eaux. Nettes et fraîcbes à la fin, elles boivent par surcroît, en un vallon retiré, au cours lent du fleuve Léthé, la paix et le long oubli. Puis, dans une forme neuve, elles vont tenter la vie. Comme préparées par toutes les crises du siècle, il ne manque plus dans la génération nouvelle aux âmes humaines que l'impulsion pensante, que la raison d'agir pour s'élancer frémissantes dans le champ large ouvert. — Ecoutez ces vers d'un poète anglais, sonore et claire aubade qui chante en ce moment dans ma mémoire :
L'Alouette éveillée, gazouillante, s'élance Et monte dans le ciel matinal, Secouant joyeuse ses ailes emperlées Dans le regard rose du matin...