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LE PHILOSOPHE ST R ASBOU RGEOIS A L'ÉTUDIANT PARISIEN

« Ceux qui aiment à pousser le détail des sciences, méprisent les recherches abstraites et générales, et ceux qui approfondissent les principes entrent rarement dans les particularités. Pour moy, j'estime également l'un et l'autre... »

(Leibniz à Foucher, 1692.)

Le Philosophe Strashourgeoîs à 1 Étudiant Parisien.

Vous avez eu raison, mon cher enfant, en pressentant ce que le haut enseig-nement peut être, et vous aviez quelque droit d'être déçu en constatant ce qu'il est, malgré tant de progrès accomplis récemment. Laissez-moi donc vous montrer comme on a vécu à d'autres époques et comme les Universités y ont

préludé à leur rôle futur. Qu'elles puissent remplir un tel office : élaborer et communiquer (les secrets de vie, il n'y a pour s'en assurer qu'à jeter un regard en arrière. Car nulle part le présent, pas plus en Angleterre qu'en Allemagne, n'offre de parfait modèle à imiter. — Peut-être avez-vous entendu parler du mouvement d' « extension n des Universités anglaises, et les mots de « croisades », de « missionnaires » pour la science ont pu vous frapper et vous donner le change. En semant à travers l'Angleterre des professeurs ambulants, des cours mobiles et des bibliothèques roulantes, en occupant intelligemment les loisirs de quelques désœuvrés, en contentant la curiosité courageuse de quelques ouvriers , en remédiant pour un certain nombre de jeunes gens à la rareté des établissements secondaires — ces étroites, ces aristocratiques Universités ont élargi leur

influence, ont démocratisé la science ; mais cette science qu'au double sens du mot elles vulgarisent, c'est la science fragmentaire et décevante : à Oxford et à Cambridge même la philosophie est à peine cultivée; ici les sciences proprement dites l'emportent, et là les lettres; elles ne peuvent donner la science plénière qu'elles n'ont pas. Il faut souhaiter sans doute l'extension, mais surtout l'intensité du savoir : et la véritable extension d'une Université, c'est le rayonnement de proche en proche de hautes vérités lumineuses par l'élite des esprits qu'elle éclaire.

Mais au Moyen Age notre Université de Paris n'a-t-elle pas été, la première de toutes, un foyer de vie où la science jetait déjà des clartés sur la foi, où la foi complétait la science insuffisante? Même dans l'àme naïvement croyante d'un saint Louis il y avait de sourdes et profondes inquiétudes à satisfaire :

n'appela-t-il pas un jour Joinville, à cause de son subtil sens, pour lui adresser une demande, et la demande fut telle, comme le rapporte celui-ci en son charmant langage : « Senechaus, queus chose est Dieu? » Et c'est pourquoi le collège de Robert de Sorbon était si utile où des ecclésiastiques « vivant en commun et pourvus de choses nécessaires à la vie » devaient se donner à l'étude et enseigner gratuitement. Mais auparavant déjà, mais à l'époque d'un saint Bernard — je traduis ses propres termes, — « à travers presque toute la France, dans les villes et les villages, non seulement les écoliers à l'intérieur des écoles, mais sur les places les enfants et les simples tout comme les lettrés et les hommes mûrs, disputaient de la sainte Trinité qui est Dieu ». Aussi autour des maîtres quel empressement avide; à la voix d'un Abailard surtout, quel concours, sur les coteaux de Sainte-

Geneviève, des fils de vilains et des fils de nobles, de ceux du nord et de ceux du midi, de ceux d'Angleterre et d'Allemagne! Et, si Abailard se retirait dans la solitude, avec quelle ardeur ses disciples, pour ne pas cesser de Tentendre, changeaient-ils « leurs maisons, leurs lits, la bonne chère pour des cabanes, des couches de foin, des herbes et du pain grossier » ! Quel mélange admirable de naïveté et de curiosité, de certitude et d'espérance ! Comme la science alors — tout récemment sortie de l'ombre des cloîtres — était gauche et balbutiante sans doute, mais soutenue et soulevée par le sentiment de l'unité des choses, de la solidarité des études! Une et unifiante, comme elle était vivante et joyeuse!

Il m'arrive souvent de me reporter à ces temps lointains où j'aime à vivre en imagination, où — si étraage que cela puisse paraître

— je ne me sens pas dépaysé. Puis je franchis — en saluant la Renaissance au passage et les débuts héroïques du Collège de France

— les époques arides de scolastique et de rhétorique où les Universités languissaient, pour parvenir, pour m'arrêter à rAllemagne de la fin du dernier siècle et des commencements de celui-ci. — Faisons la part de l'exagération ou de la légende; mais, malgré tout, peut-on lire ou se rappeler sans être ému ces lignes de M""^ de Staël : « Les hommes éclairés de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine de la spéculation et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de la vie »? Comme il n'y a point de carrière politique ouverte aux ambitions, « celui qui ne s'occupe pas de l'univers en Allemagne n'a vraiment rien à faire ». Heureux ces hommes,

réduits mais plus encore portés à s'occuper de l'univers! Heureux ces Fichtéens dont parle Henri Heine qui « vivent dans Tesprit et méprisent la matière, pareils aux premiers chrétiens qu'on ne put dompter ni par les supplices corporels ni par les jouissances terrestres » !

Ah! quand je vois FAllemagne nouvelle, âpre et guerrière, brutalement campée dans Strasbourg, comme je la regrette cette Allemagne méditative et cosmopolite qui parfois encore m'apparaît dans le bleu candide et profond d'un œil souabe ! Comme la morgue du conquérant prussien, comme le pas lourd des patrouilles et Fironie aiguë des fifres me blessent non seulement dans mon patriotisme mais dans mes sympathies!... Que de haines soulevées, et que de soupçons! Quel malaise universel, quelles entraves au progrès des nations pensantes! Et comme cela pouvait être

évité, pourrait être réparé encore!... Placés au confluent de génies divers, l'esprit ouvert et le cœur large, ne devions-nous pas servir, nous Alsaciens, ne servions-nous pas déjà d'intermédiaires entre les deux races; et par nous ne se seraient-ils pas fondus à la longue les dissentiments et les ressentiments anciens? — Combien me sont chers et poignants ces souvenirs auxquels je m'abandonne avec vous aujourd'hui! — La charte de commune de Strasbourg commençait il y a neuf cents ans par ces mots : « Argentine a été fondée dans cette vue d'honneur que tout homme, tant étranger qu'indigène, y trouve la paix en tout temps et contre tous ». Et certes elle était hospitalière, la ville aux cigognes, pour les idées comme pour les hommes; et si largement intellectuelle y était la vie, en même temps que si douce et si libérale! C'est par Strasbourg, c'est par le séminaire protestant, la

faculté de théologie et celle des lettres, c'est par les travaux d'un Reuss, d'un Willm, d'un Bartholmès, de bien d'autres, que pénétraient en France les systèmes apparus et les méthodes découvertes dans les Universités allemandes. Ici Schérer, étudiant en théologie qui devait devenir philosophe hégélien, a passé plusieurs années fécondes à apprendre et à méditer, tantôt auprès de quelques savants, tantôt dans le calme et les vastes horizons de la campagne, entre les deux chaînes jumelles. Ici Albert D union t commença à penser et rêva de finir sa vie dans une maison du quai des Pêcheurs : et celui qui devait consacrer, user ses forces à la réforme de notre enseignement supérieur formulait ici, dans un journal intime, ces vœux émouvants : « Plaise à Dieu que j'aie un noble cœur et que je parle aux hommes avec autorité! Plaise à Dieu que je sois utile et que ma vie ne se passe pas

comme celle de ces misérables qui mangent, boivent et dorment sans vivre un instant! Plaise à Dieu que ma sérieuse jeunesse porte des fruits salutaires ! » Ici le recteur Ghéruel dénonçait le premier ce savoir « fractionné comme une monnaie courante » ; « nos voisins, disait-il bien avant la guerre, veulent que les éléments de la science universelle, rapprochés, combinés, unis sans être confondus, éclairés et fécondés par une réciproque influence, forment un tout et vivent d'une vie commune au sein de chaque Université ». — Si nous avions tressailli en Alsace, nous qui toujours avions gardé les traditions des antiques villes libres, de nos » communes » si fières et si sages, quand nos frères d'au delà des Vosges jetaient au monde des paroles de liberté politique et de justice sociale — « l'Évangile nouveau », selon le mot du plus allemand des historiens, von Treitschke, « que

les Souahes allèrent écouter à Strasbourg »; nous avions prêté l'oreille aussi à la voix de nos amis cFoutre-Rhin quand, dans les chaires d'Universités, ils avaient exposé la destination du savant. C'est par eux que s'était élargi pour nous à Tinfini Fhorizon de la pensée...

L'écho prolongé de ces leçons téméraires et suLlimes retentissait autour de moi dans ma jeunesse. Imaginez-vous ce que durent éprouver ceux qui recueillirent directement le langage inspiré de Fichte, ceux à qui de proche en proche s'en révéla la vertu? «... Sort heureux d'être destiné par état particulier à pratiquer ce que par vocation générale on est obligé comme homme de faire, à n'employer son temps et ses forces qu'à la chose pour laquelle nous ménageons avec avarice notre temps et nos forces, à n'avoir pour affaire, pour occupation, pour œuvre

journalière de toute sa vie que ce qui serait pour d'autres un doux délassement de travail! Tous ceux de vous auxquels leur vocation est chère peuvent avoir cette haute et fortifiante pensée : A moi aussi est confiée en partie la culture de mon époque et celle des âges suivants; par mon travail se développera la marche des générations futures, l'histoire universelle des nations. Je suis appelé à rendre témoignage de la vérité; ma vie n'est rien, mais de mes efforts dépendent une infinité de choses. Je suis prêtre de la vérité; je suis à son service, je me suis engagé à tout faire, tout oser, tout souffrir pour elle; si pour elle je suis haï et persécuté, si je dois mourir à son service, ferai-je rien de plus, rien autre que ce qu'il me fallait absolument faire? » Maintenant encore, le tour des connaissances accompli, je sens battre mon cœur quand je retrouve dans ma mémoire un lambeau de

ces discours dont je n'ai eu, à travers l'espace et les années, que le retentissement lointain : dans de jeunes âmes quelle ardeur austère pour la science devait s'allumer à la flamme d'un tel enseignement! « La jeunesse ne doit pas rire ni plaisanter, elle doit être sérieuse et noble » : exagération, paradoxe, mais parole étrangement belle à laquelle applaudissait la jeunesse. — Et Hegel, comment n'aurait-il pas attiré les esprits dans les mystérieuses obscurités de sa philosophie quand il en illuminait l'abord de ces déclarations éclatantes : « La jeunesse est ce temps heureux de la vie oii l'on n'est pas encore engagé dans les fins limitées de la nécessité extérieure, où l'on peut s'occuper librement de la science, et l'aimer d'un amour désintéressé, où l'esprit enfin n'a pas encore pris une attitude négative et superficielle vis-à-vis de la vérité... Une âme encore saine et pure éprouve le besoin

d'atteindre à la vérité, et c'est le royaume de la vérité que la philosophie habite, qu'elle fonde et auquel nous participons en la cultivant? » Quel dédain pour ces vies absorbées « par les intérêts et les nécessités de tous les jours », où dominent « les opinions vaines et frivoles » ! Et, puisque devant l'amour de la vérité (( l'univers doit se révéler et déployer les richesses et les profondeurs de sa nature », comme on comprend, comme il faut estimer heureux ces étudiants — un Strauss, par exemple, avec quelques amis, à Tubingue — qui, dans leurs loisirs, le dimanche, discutaient un paragraphe de Hegel, tâtonnaient longtemps dans l'ombre, soudain récompensés par d'éblouissants éclairs! Dans cette ivresse de spéculation, qui devait se transformer ensuite en un amour de la science plus prudent et plus borné, comme la jeunesse alors vivait !

Le lendemain matin.

La jeunesse vivait alors, et ainsi doit-elle vivre à l'Université; ainsi, n'en doutez plus, y vivra-t-elle un jour. Ce n'est pas, vous le comprenez bien, que du moyen âge catholique, ou de l'Allemag-ne métaphysique, je reg-rette et veuille rappeler les doctrines : ce que j'en admire, ce que j'en regrette, c'est le souffle puissant, l'enthousiasme fécond, et c'est le sens de l'universel d'où provenait cet enthousiasme. Ne cédons rien ni de la science positive, ni de la rigueur d'esprit et du doute méthodique qu'elle exige : mais en perfectionnant l'instrument, gardons-nous d'oublier la fm. Quand j'entends des gens qui déclarent que l'enseignement supérieur, dont ils font le

plus grand cas du reste et dont ils déplorent rimperfection en France, a pour but de répandre dans une nation « Tesprit scientifique » , c'est-à-dire (( l'esprit de critique et de méthode », je me dis qu'alors cet enseignement supérieur a simplement pour but de fabriquer des mécanismes intellectuels sans défaut mais sans vie. « Quand je parlerais toutes les langues, s'écriait saint Paul, si je n'ai pas la charité, je serai comme une cimbale retentissante ». Tels qui possèdent à fond une science, plusieurs sciences, sans ce que je viens d'appeler le sens de l'universel, que sont-ils, et, possédant toutes les sciences, que seraient-ils? Esprits cultivés, cerveaux remplis, âmes mortes : beau résultat!

11 en est, je le sais, qui voient le mal et qui voudraient y remédier; mais que de difficultés ils y trouvent ! Et peut-être, en général, comptet-on beaucoup trop sur le temps pour le

guérir. Autrefois, en France, à l'époque du Contrat Social et sous l'influence de nos grands raisonneurs, on abattait les plus vieilles institutions légèrement, comme herbe en moisson, et on prétendait tout instaurer sur terrain ras : on s'est persuadé plus tard qu'il faut se garder des interventions brusques, des destructions complètes et des commencements absolus; mais la prudence va devenir abstention, et la théorie des évolutions lentes finira par nous transformer en fatalistes. Je ne sais qui a dit que les bibliothèques sont comme les gerbes de blé à côté desquelles on peut mourir de faim si l'on n'en sait pas tirer du pain : ainsi des sciences et ainsi des enseignements scientifiques. Le pain ne se fera pas tout seul. L'analyse devait précéder la synthèse ; mais la synthèse doit succéder à l'analyse : voilà qui est banal sans doute. Voici qui l'est moins — puisqu'avant d'oser l'affirmer j'ai

douté pendant tant d'années : il est possible aujourd'hui de concevoir la synthèse et d'y travailler; c'est possible, et c'est nécessaire. Le temps de la synthèse est venu : il faut qu'on prenne conscience — il en est temps, je vous le dis — et de ce que cherche la science et de ce qu'elle a trouvé déjà; il faut qu'on le formule et le proclame. Il faut que la préoccupation synthétique subsiste jusque dans l'analyse; et par là non seulement le travail de chacun sera plus efficace, et la collaboration de tous plus étroite, mais sur chaque petite recherche de détail se répandra un reflet de cette joie que donne la vue de l'ensemble. Et c'est ainsi que ceux-là mêmes qui ne se consacreront pas tout entiers au culte de la science — puisque tout le monde, actuellement au moins, ne s'y peut vouer, — mais qui n'auront fait que passer dans le Temple, en auront entrevu les mystères et s'y seront édifiés pour la vie...

Cette cathédrale que je visitai avec vous il y a quelques mois, une de mes habitudes et une de mes joies, le croiriez-vous? c'est de la contempler, d'y entrer parfois durant un office, à la chute du jour... Au dehors, la masse brune de grès vosgien apparaît plus imposante, rougie à son sommet comme les hautes montagnes, tandis que déjà sa base noircit dans la pénombre. A l'intérieur, le superbe jaillissement, dans la nef sévère, des colonnes rigides fait penser aussi à une montagne taillée. Toute cette sobre grandeur, l'archaïque nudité du choeur byzantin, se revêt pour un moment encore de la richesse inouïe des vitraux : le jour mourant fait pleuvoir sur le grès comme des pierres précieuses en fusion. Mais ce jeu d'apparences s'éteint; et l'immense vaisseau, tout à l'heure coloré de mille reflets, se dresse obscur, plus vaste, plus haut, plus puissant, habité invisiblement

par une unité plus présente : tel qu'un morceau de la nature que l'homme aurait reconstruit et animé pour y manifester cette unité des choses que masque le jeu des phénomènes et dont son esprit est hanté. Et, sous les voûtes, ces prêtres et ces fidèles dont j'entends les voix, dont je distingue les formes agenouillées, communient dans un même sentiment vif et joyeux, — ainsi qu'entre eux communiaient jadis ceux qui ont élevé, pierre à pierre, pendant quatre siècles, ce vivant témoignage de leur foi . Pendant quatre siècles, la même pensée soutenait ce travail infini et, comme par l'élan delà masse entière, s'exprimait par la patiente finesse des détails : chaque génération à chaque étage a mis son âme dans la perfection des parties même les moins visibles. A cent mètres — vous en souvenez- vous ? — on trouve de délicats ornements, des figures encore, des femmes à

genoux qui regardent le ciel et qui semblent prier pour que la flèche y puisse atteindre. Et il faut être touché par ce qu'il y a de conscience et d'abnégation en ce labeur énorme où des vies entières ont dépensé le meilleur d'elles-mêmes; mais il faut envier aussi cette douceur qu'on devait ressentir, dans l'ombre des voûtes, ou sur la montante dentelle de pierre, en face des vastes horizons, dans l'air vif et pur, à travailler pour la gloire de Dieu, pour l'alliance de la terre et du ciel...

Gela peut paraître une chimère aux esprits légers, ou prévenus, ou timides, de croire que de telles émotions et de telles inspirations on les trouve jamais, complètement et définitivement, parmi les laboratoires, les bibliothèques et les salles de cours ; une chimère de soutenir qu'à cette communion parfaite , à cette fête continue des cœurs l'Université aspire et tend depuis des siècles... C'est là

pourtant, c'est à T Université que les esprits doivent communier et entre eux et avec l'univers. C'est là que la génération nouvelle entre véritablement dans l'Église. C'est là, et ce n'est pas à douze ans ou à treize, c'est à vingt ans que l'intelligence, non plus en croissance mais formée, non plus obéissante mais exigeante, peut recevoir pleinement l'initiation à la vie. — Certes il ne faut pas attaquer, il ne faut pas dédaigner les religions, ces antiques institutrices des hommes , il faut les respecter, les comprendre, s'en pénétrer — et les dépasser. Méditez le passage suivant d'un génie fumeux aux éclairs intermittents, Saint-Simon : « Luther a prescrit aux protestants d'étudier le christianisme dans les livres écrits à l'époque de sa fondation. Cette déclaration est aussi absurde que le seraient celles des mathématiciens, chimistes, physiciens et autres savants qui prétendraient que les

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sciences qu'ils cultivent doivent être étudiées dans les premiers ouvrages qui en ont traité ». La révélation du Sinaï n'a point cessé tout à coup; elle n'a jamais cessé; elle n'est point interrompue : les savants et les penseurs sont des prophètes qui ligne à ligne ont corrigé ou complété, de nos jours complètent et corrigent les Tables de la Loi. Mais nulle part ne se promulgue et ne s'enseigne en son ensemble la Loi nouvelle.

C'est pourquoi il faut que nos Universités d'analyse se transforment en Universités de synthèse. Peut-être quelque jour vous tracerai-je le plan de mon Atlantide, de ma République universitaire : là ce ne serait pas un lien verbal et extérieur qui relierait — comme dans cet ensemble scientifique de Paris tel qu'il est, même pourvu du titre d'Université — des institutions nombreuses, diverses, poussées au hasard et plus ou moins

tolérées dans leur incohérence; là plus de dispersion, d'efforts tâtonnants, de forces mal employées , qui refassent des taches déjà faites ou qui fassent simultanément la même tâche sans le savoir; mais une classification, une hiérarchie , un concert, une commune activité réfléchie d'où résulte une action puissante et salutaire...

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Le soir.

On voit, mon cher enfant, que, pendant bien des années, j'ai laissé, dans la solitude, monter le tlot de mes pensées : il déborde et m'échappe; et il semble que je vous aie oublié pour en répandre l'impatient trop-plein. Non, je ne vous ai point oublié. Ne dites pas que c'est bien vague, et que cela ne vous touche point d'assez près, ce que je vous écris. — N'est-ce pas beaucoup de connaître son mal exactement et d'apprendre surtout qu'il n'est point irrémédiable? Dégénérés : ni les vices du corps social, ni les infirmités du corps humain ne prouvent que nous le soyons définitivement, ni les extravagances même des cerveaux déséquilibrés. C'est la

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crise de la croyance qui importe avant tout : et selon la façon dont elle peut se dénouer, les symptômes extérieurs n'ont rien de grave ou sont mortels. Ce n'est pas tout de soigner les corps, de traiter les volontés, si l'on ne va pas — comme on peut le faire — jusqu'au fond, au point vital, au siège de la foi. On a procédé jusqu'ici du dehors au dedans. Tout ce siècle a souffert; mais votre génération ne continue à souffrir que par Vexcès de ranalyse scientifique : le savoir, sous sa forme actuelle, produit dans les esprits comme un écartèlemcnt douloureux; il nuit, tandis qu'il pourrait guérir, et c'est faute de clairvoyance chez les uns, d'énergie chez les autres, que le mal ancien persiste et semble empirer au lieu d'être soulagé.

Il est des hommes, parmi nous, que les vieilles synthèses soutiennent, qui ne semblent pas, qui ne sont point frappés; ils pren-

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nent en pitié ou en dédain les victimes d'un mal qu'ils ignorent, tandis que ces victimes parfois sont tentées de leur porter envie... Ils me font penser à des soldats qui chargent, vaillants, superbes et cuirassés, sous la mitraille foudroyante; le peloton diminue; quelques-uns vont plus longtemps, parmi les blessés elles mourants, intacts; mais de ces balles qui pleuvent autour d'eux et qu'ils ont d'abord, par miracle, évitées, une soudain les atteint au cœur et, en pleine santé, les abat. — J'en vois d'autres, qui vont et viennent, calmes, indifférents, à l'écart de la mêlée meurtrière des idées; ils se croient bien portants, sans se douter qu'un épuisement intérieur les mine et que, la sève appauvrie, leur vie n'est plus qu'un semblant : de temps à autre, un vertige, un sourd élancement les surprend et les inquiète. — Et cependant il en est qui souffrent; il en est dont le mal est

aigu, dont la plaie est ouverte, et qui crient, et qui implorent du secours, et qui essayent tous les remèdes, — et si on ne leur répond pas, si on ne les soulage point tout à coup, si les remèdes les plus vantés n'ont point agi instantanément, ils déclarent que tout est fini et, farouches ou lamentables, ils regardent couler leur sang : et c'est alors qu'il leur arrive d'envier les autres que le mal guette ou ronge, mais qui ne sont pas atteints encore ou qui ne se savent point atteints. Dans l'excès même de leur souffrance ils tressaillent du désir de vivre, et les plus misérables en apparence sont proches du salut s'ils le veulent.

Pour guérir il faut du courage et du temps puisque la santé publique n'est point assurée jusqu'ici par des institutions publiques : mais parce qu'on n'a point retrouvé la santé en invoquant un secours extérieur, il ne faut pas se croire irrévocablement condamné. Oui, je

VOUS l'affirme, on peut goûter le bien-être et le calme; mais on est obligé à l'heure présente — et cela ne saurait ainsi durer — de se le conquérir individuellement. Et pour cela il ne faut point au hasard parcourir les sciences dans leur extrême analyse; mais ce n'est pas qu'il faille revenir aux synthèses improvisées des métaphysiciens, où la divination suppléait au savoir ; et il est bon de se méfier des fausses synthèses positives , maladroites et incomplètes, qui aggravent le mal par d'inévitables déceptions.

Je ne vous ai point promis de vous révéler tout à coup la vérité : il s'agissait de vous arracher à votre découragement, et j'y ai tâché. Plus tard, si cela est nécessaire, je vous aiderai encore. Mais c'est un livre alors que je devrais écrire pour vous, ou de longs entretiens que vous viendriez chercher auprès de moi : et cela me serait doux, en renou-

vêlant les propos socratiques, sur les bords calmes du Rhin ou, là-bas, sous les forêts druidiques du mont Odile , d'écouter vos doutes et de les dissiper, si je puis. — Maintenant je me contenterai de vous dire : Il faut philosopber; il faut repenser la pensée des autres , en considérant les systèmes non comme choses mortes et curiosités pour érudils, mais comme facteurs d'une vérité qui se fait; il faut les repenser dans un esprit de synthèse. Vous ignorez tout ce que peut la philosophie, et que ce n'est point un jeu de virtuose si l'on philosophe, comme il faut philosopher, avec toute son intelligence et avec toute son ame. Et cependant ne négligez pas de cultiver les sciences; n'hésitez pas à en pratiquer quelqu'une, à vous appesantir parfois sur de minutieuses recherches. Outre qu'il y a dans ce travail humble quelque chose comme une satisfaction de conscience, la plé-

nitude, sur un point, du devoir accompli, l'avenir est fermé à qui ne s'efforcera point d'allier, à qui ne saura pasjoindre la discipline d'un chartiste et les scrupules d'un expérimentateur à un essor hégélien. — Ayez le courage de faire votre bonheur!

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