NOTICE BIOGRAPHIQUE
Né le 1®^ octobre 1826, Joseph-Gharles-Hippolyte Crosse fît de fortes études au collège Bourbon, et se distingua surtout dans la classe de rhétorique. Doué d’une rare facilité, à laquelle se joignait une vaste et déjà profonde instruction, il excellait en particulier dans la faculté de vers latins : ses pièces amples, claires, spirituelles, horatiennes plus que virgiliennes, étaient aussi appréciées de ses maîtres que de ses condisciples. Nous étions déjà grands amis, comme nous le sommes restés à travers toutes les phases de notre vie, et en 1844, à l’occasion de la Saint-Charlemagne, nos deux muses latines s’associèrent pour passer en revue les événements et les travers contemporains, en un dialogue humoristique qui fut, autant qu’il m’en souvient, assez bien accueilli; il doit se retrouver au fond des plus
vieilles archives du lycée, qui, après avoir trois fois changé de nom, porte aujourd’hui celui de Condorcet.
Au sortir du collège, à dix-neuf ans (car à cette époque on ne se glorifiait pas, comme aujourd’hui, d’alléger et d’écourter les études classiques). Grosse fit son droit, ainsi qu’il était séant au fils d’un avoué, et il y réussit, comme en tout ce qu’il abordait; mais son goût le portait déjà vers les sciences naturelles, auxquelles il devait consacrer toutes les forces de sa belle intelligence. Il avait quinze ans à peine, lorsqu’un neveu d’Adanson lui fit don d’un lot de coquillages, qui fut le premier noyau de la magnifique collection conchyliologique réunie par Grosse au prix de cinquante années de patientes recherches. G’est dans un but scientifique qu’il entreprit en 1849 de visiter le littoral français de la Méditerranée, la Corse et la Sicile. De ce voyage il rapporta de nombreux échantillons, et dès lors se consacra tout entier à son étude de prédilection. Il noua des relations avec les principaux savants qui s’occupaient de la meme branche. Il était aussi en commerce suivi avec plusieurs missionnaires, qui à l’ardeur de l’apostolat chrétien unissaient le goût de l’histoire naturelle, et profitaient de leur séjour dans des régions lointaines et peu explorées pour enrichir la science.
Le Journal de Conchyliologie avait été fondé en 1850 par Petit de la Saussaye ; mais, quelques années après, il cessa de paraître. En 1856, MM. Fischer et Bernard! lui rendirent la vie, et en 1861 Grosse lui apporta sa collaboration et un appui matériel. Dès lors ce journal.
dans lequel Grosse et Fischer associèrent leur érudition, prit rang parmi les plus importantes publications du monde savant, et, durant trente-sept années, son succès n’a fait que se développer de jour en jour.
La seconde grande œuvre de Grosse, ce sont les Etudes sur les Mollusques terrestres et fluviatiles du Mexique et du Guatemala, formant Fune des sept parties du vaste ouvrage entrepris par Milne-Edwards, sous le titre général de Recherches zoologiques pour servir à Fhistoire de la faune de l’Amérique Gentrale et du Mexique. Gette fois encore les deux amis. Grosse et Fischer, mirent en commun leurs efforts. G’est en 1867 que le Ministre de l’Instruction publique avait chargé M. Milne-Edwards d’organiser cette publication scientifique; c’est le 1^*’ janvier 1869 que Grosse écrivit l’introduction de la partie qui avait été confiée à ses soins et à ceux de Fischer. Leur travail se poursuivit sans interruption pendant vingt-cinq années. Depuis la fin prématurée de son collaborateur, en 1893, Grosse avait assumé toute la tâche. Il était sur le point d’y mettre la dernière main, lorsque la mort est venue le surprendre ; mais les notes et documents qu’il a laissés permettront au jeune savant que Grosse a choisi pour le continuateur de ses travaux, M. Henri Fischer, de terminer ce grand ouvrage.
De plus autorisés que moi diront en détail quels progrès la science conchyliologique a dus à Hippolyte Grosse, et énuméreront les mémoires qu’il y a consacrés. Ils rappelleront, à son grand honneur, que sa
doctrine scientifique n’a jamais varié dans ses principes. Il était nettement spiritualiste ; sous la nature il voyait Dieu ; il répudiait cette école nouvelle qui prétend chasser le Créateur de la création. — Pour moi, c’est l’homme privé que j’ai connu, que j’ai estimé, que j’ai aimé, dont le cher souvenir est sans cesse présent à mon esprit. Peu soucieux de la vie mondaine,' il se plaisait à grouper autour de lui les amis de sa jeunesse, dont, hélas ! les rangs sont aujourd’hui bien éclaircis ; ils trouvaient, auprès de lui, un accueil tout fraternel, la bonne humeur et l’entrain d’une conversation fine et spirituelle, relevée d’un grain de paradoxe. Ah ! les charmantes soirées intimes, où l’on ressuscitait le bon vieux temps, celui de la vingtième année, d’autant plus cher qu’on s’en éloigne davantage! Crosse ne s’était pas confiné dans la science : tout ce qui touchait les lettres, l’histoire, la géographie, l’économie politique l’intéressait vivement. Il excellait à trouver le mot juste, souvent le trait piquant, qui caractérisait chaque écrivain, chaque livre. Mais s’il parlait bien, il savait aussi écouter, et provoquer ses interlocuteurs à exprimer nettement leurs idées, dussent-elles être en désaccord avec les siennes; il se plaisait aux discussions courtoises. La loyauté, la simplicité, l’oubli de toute vanité personnelle éclataient dans ses entretiens, et la main qu’il tendaitlargement ouverte disait l’affectueux élan du cœur.
Sa discrétion était extrême; il ne s’occupait des af- . faires de ses amis que si eux-mêmes l’y conviaient; mais alors il s’y donnait tout entier. C’est avec le même zèle qu’il géra, pendant un quart de siècle, les intérêts de
la commune de Vernou, sur le territoire de laquelle se trouve le domaine d’Argeville, possédé et habité depuis plusieurs générations par les ascendants de Grosse. Il en fut élu maire dès 1861, et exerça cette fonction jusqu’en 1878. En 1870, pendant l’occupation prussienne, il courut les plus grands dangers, peu soucieux de sa vie, lorsqu’il s’agissait de préserver les personnes et les biens de ses administrés. 11 fut encore maire de 1884 à 1888, et de 1892 à 1896. Pour lui, ce titre était une mission sacrée : il l’avait prouvé pendant l’année terrible, il le témoignait en tous temps par son dévouement sans limites à tous et à chacun : son cabinet était ouvert à qui voulait le consulter; et, malgré sa passion pour les travaux scientifiques, il les interrompait volontiers pour écouter les doléances du moindre habitant de la commune, et l’assister de ses avis sages et réfléchis. Cette intelligente et active administration a développé largement les ressources de Vernou; mais, dans l’exercice de ses fonctions, Grosse eut bien des fois à subir les taquineries mesquines, et à braver l’hostilité du gouvernement républicain, qui ne craignit pas même de révoquer brutalement en 1888 ce maire si utile. Il est vrai qu’il ne déguisait jamais sa pensée, et ne savait pas courber le front. Il est triste d’ajouter que dans sa commune même ses efforts, ses sacrifices de tout genre ont plus d’une fois été payés d’ingratitude. Mais il ne se décourageait pas, convaincu que la conscience d’avoir fait le bien suffit au bienfaiteur.
La vie intime au moins lui offrait le calme et la joie. Il eut le bonheur de conserver jusqu’à une vieillesse
avancée son excellente mère; et il avait associé sa destinée à celle d’une compagne digne de lui, bonne, simple, affable entre toutes, qui avait adopté les amis de son mari, qui en avait fait les siens, et se plaisait à les recevoir dans sa maison hospitalière. De cette union quatre filles étaient nées, dont Grosse avait le droit d’être fier, et qui, dans les diverses positions où le mariage les a placées, n’ont cessé de se grouper autour du chef de la famille, et de le combler de leur tendresse; ses gendres mêmes étaient pour lui des fils. Pendant de longues années, nulle tristesse ne troubla la sérénité de cette existence si bien remplie; mais la fortune lui réservait pour la fin de sa carrière des assauts bien cruels : sa mère, sa femme, l’aîné de ses gendres lui furent enlevés en peu d’années. Ces coups réitérés le frappèrent au cœur; sa douleur fut d’autant plus poignante qu’il la renfermait en lui-même ; elle eut raison de sa constitution qui semblait si robuste. Le 7 août 1898, il succombait, en pleine possession de son intelligence, en plein effort de travail.
Son dévouement à la science avait toujours été complètement désintéressé : les titres d’officier d’Académie, puis d’officier de l’Instruction publique étaient venus le chercher au fond du studieux cabinet, où il aimait à se renfermer. Nous, ses amis, nous ne pouvions comprendre qu’une distinction plus haute ne lui eût pas été dès longtemps décernée ; il l’aurait honorée encore plus qu’il n’en aurait été honoré lui-même. Sans doute, ses opinions fièrement conservatrices et religieuses firent obstacle à ce que son mérite si distingué obtînt
la récompense qui lui était due ; mais elle n’était pas nécessaire à sa réputation. Malgré sa rare modestie, son nom avait acquis auprès des savants une notoriété glorieuse. Quant à ses amis, ils apprécient tout ce que Crosse valait par l’esprit et par le cœur ; ils lui garderont, avec la plus haute estime, un souvenir tendrement ému.