‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 10 sur 51 · UNE ANNÉE DE BONHBUH · texte numérisé non relu

UNE ANNÉE DE BONHBUH

Tout le monde était bon pour Rousseau. On avait n mérite, et il aurait pu faire sa fortune, L'abbé de Gouvon (fils du Comte) lui donnait même des leçons pour lui aider à monter 20 dans l'échelle sociale. Mais le caractère romanesque reprit le dessus. Un jour Rousseau rencontra un ancien camarade de Genève, Bâcle, un enfant du peuple, sans éducation, mais plein de fantaisie; Rousseau bientôt ne le quitta plus. Après quelque temps, voyant son indifférence pour les bontés qu'on avait pour ij lui, le comte de Gouvon le renvoya. Rousseau, au Keu d'Être mortifié, ne pensa qu'à la joie de la Uberté retrouvée. Bâcle partait justement poiu: rentrer à Genève; Rousseau l'accompagnerait jusqu'à Annecy — car il pensait toujours à Madame de Warens. C'était au printemps, 1729. 3<i

Que le cœur me battit en approchant de la m^son de madame de Warensl mes jambes tremblaient sous moi. me»

yeux se couvraient d'un voile, je ne voyais rien, je n'entendais rien, je n'aurais reconnu personne; je fus contraint de m'ar-

rêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens

A peine parus-je à ses yeux que son air me rassura. Je S tressaillis au premier son de sa voix; je me précipite à ses pieds, et dans les transports de la pltis vive joie je colle ma bouche sur sa main. Pour elle, j'ignore si eUe avait su de mes nouvelles; mais je vis peu de surprise sur son visage, et je n'y vis aucun chagrin, i Pauvre petit, me dit-elle d'u n

10 ton caressant, te revoilà donc? Je savais bien que tu étais trop jeune pour ce voyage; je suis bien aise au moins gu'il n'ait pas aussi mal tourné que j'avais craint. > Ensuite elle me ât conter mon histoire qui ne fut pas longue, et que je lui fis très fidèlement, en supprimant quelques articles,

15 mais au reste sans mtpargner ni m'excuser.

Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de chambre. Je n'osais respirer durant cette délibération; mais quand j'entendis que je coucherais dans la maison, j'eus peine à me contenir, et je vis porter mon petit paquet

îo dans la chambre qui m'était destinée, à peu près comme Saint-Preux vît remiser sa chaise chez madame de Wolmar.' J'eus pour surcroît d'apprendre que cette faveur ne serait point passagère; et dans un moment où l'on me croyait attentif à touto autre chose, j'entendis qu'elle disait: t On

as dira ce qu'on voudra; mais puisque la Providence me le renvoie je suis déterminée à ne pas l'abandonner. » H|p vniia i^ff n r p^fin établi r)\ e.z elle. , , , . ' Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle pièce de réserve, dont elle fit sa chambre de

1 Allu^OD à une scène de La Nouvelle Hélaîse, roman de Rousseau (IV, 6). Saint-Preui, après des années d'absence, visite Mme de Wolmar, la femme qu'il avait aimée el qui en avait épousé un autre. Il est doucement ému quand il voit qu'on transporte son bagage dans la maison, et qu'il est invité à habiter sous le même toit que celle pour laquelle il pense n'avoir désormais qu'une f amitié pure et sainte •■

parade, et qui fut celle où l'on me logea. Cette chambre était sur le passage dont j'ai parlé, où se lit notre première entrevue; et au-delà du ruisseau et des jardins on découvrait la campagne. Cet aspect n'était pas pour le jeime habitant une chose indifférente. C'était depuis Bosse y la £rerni&re s fois que j'avais du vert derant mes feoètrep. Toujours masqué par des murs, je n'avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce! e lle augmenta beaucoup mes disp<; >sttions à l'attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage lo encore un 3es bîe'niaits Se ma chère patronne: il me semblait qu'elle l'avait mis là. tout exprès pour-qyû; je m'y plaçais paisiblement auprès d'elle; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux. Mon cœur, jusqu'alors comprimé, is se trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhalaient plus librement parmi ces vei^rs.

On ne trouvait pas chez madame de Warens la m^^^iificeSeé que j'avais vue à Turin; mais on y trouvait l apro preté, la décence et une abondance patriarcale avec laquelle le ^ste ïo ne s'allie jamais. Elle avait un peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, jxiint de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave des vins étrangers; mais l'une et l'autre étaient bien . garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle donnait d'excellent café. Quiconque la venait 25 voir était invité à dîner avec elle ou chez elle; et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortait sans manger ou boire. Son domestique ' était composé d'une femme de chambre frîbourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d'un valet de son pays appelé Claude Anet, d'une cuisinière, et de 30 deux porteurs de louage quand elle allait en visite, ce qu'elle faisait rarement. Voilà bien des choses pour deux mOle livres de rente; cependant son petit revenu bien ménagé eût pu suffire à tout cela dans un pays où la terre est très ' Ici nom collectif: tous ses gens de service.

bonne et l'argent très rare. Malheureusement l'écoBomie ne fut jamais sa vertu favorite; elle s'endettait, elle payait;

l'argent faisait la navette, et tout allait

Dès le premier jour, la familiarité la plus douce s'établit S entre nous au même degré ou elle a continué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom : Mam an fut le sien; et toujours nous demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre nous. Je trouve que ces deux noms rendent à merveille l'idée de 10 notre ton, la simplicité de nos manières, et surtout la relation de nos cœurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien

/ Je n'avai-g ni i-ranspnrtu ni ijé^j'? «"près d'elle^ j'étais dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurais iS aù^i^pa^jna vie-etj^étemité même, sans m'ennuyer un seuP' instâl)i^!i)lle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu'un babil intarissable, qui pour finir avait besoin 10 d'être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il fallait plutôt m'en faire une de me taire. A force de méditer ses projets, elle tombait souvent dans la rêverie. Eh bienl . je la laissais rêver, je me taisais, je la contemplais, et j'étais le plus heureux des hommes. J'avais encore un tic fort as singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchais sans cesse, et j'en jouissais avec une passion qui dégénérait en fureur quand des importuns venaien t le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivait, homme ou femme, il n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir de rester 30 en tiers auprès d'elle. J'allais compter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois ces étemels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu'ils avaient tant à dire, parce que j'avais à dire encore plus.

Je ne sentais toute la force de mon attachement pour 35 elle que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyais, je

n'étais que content; mais mon inq uiétude en son absence allait aupoirit d'être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnait des élans d'attendrissement qui souvent allaient jiisqu'aux larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle était à vêpres, j'allai me ,s promener hors de la ville, le cœur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle. J'avais assez de sens pour voir que quant à présent cela n'était pas possible, et qu'un bonheur que je goûtais si bien serait court. Cela domiait à ma rêverie une tristesse qui pourtant n'avait lO rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempérait. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure, tout cela me frappait telle- 15 ment d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis com me en extase trans porté d ans cet heu reux temps et dans cet heureux séjour oii mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements inexprimables. Je ne me souviens pas de m'être élancé lo jamais dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que je fis alors; et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle s'est réalisée,' c'est d'avoir retrouvé des objets tels exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut l'air d'une vision pro- is phétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire; car les jours et les ans, et la vie entière, s'y passaient dans une inaltérable tranquillité; au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un moment. Hélas! mon plus constant bonheur fut en songe: son accomplisse- 30 ment fut presque à l'instant suivi du réveil.

Je ne finirais pas si j'entrais dans le détail de toutes les folies que le souvenir de cette chère maman me faisait faire ,

,glc

quand je n'étais plus sous ses yeux. Combien de fois j'ai baisé mon lit en songeant qu'elle y avait couché; mes rideaux, tous les meubles de ma chambre, en songeant qu'ils étaient à elle, que sa belle main les avait touchés; le plancher même S sur lequel je me prosternais en songeant qu'elle y avait

marché !

Je passais mon temps le plus agréablement du monde, occupé des choses qui me plaisaient le moins. C'étaient des pro jeLs à rédi ger, de s mémoires à m ettre au net , des-

lo recettes à transcrire; c'étaient des herbes à tri er, des drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers tout cela venaient des foules de.^ss^ts, de mendiants, de visites de toute espèce. Il fallait entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un frère lai.

iS ][e pesta is. je g ronimelais, je juraîs^^je-dûnoais au diable toute cette maudite cohue. Pour elle, qui prenait tout en paieté. mes fureur s la faisaient rire aux larmes; et ce qui la faisait rire encore plus était de me voir d'autant plus furieux que je ne pouvais moi-même m'empêcher de rire. Ces petits

ao intervalles où j'avais le plaisir de grogner étaient charmants; et s'il survenait un nouvel importun durant la querelle, elle en savait encore tirer parti pour l'amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups d'œil pour lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait peine à

15 s'abstenir d'éclater en me voyant, contraint et retenu par la

bienséance, lui faire des yeux de possédé, tandis qu'au fond

de mon cœur, et même en dépit de moi, je trouvais tout cela

très comique.

Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusait pourtant parce

30 qu'il faisait partie d'une manière d'être qui m'était charmante. Rien de tout ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce qu'on me faisait faire n'était selon mon goût, m^is tout était selon mon cœur. Je crois que je serais parvenu à aimer la médecine, si mon dégoût pour elle n'eût fourni

3S des scènes folâtres qui nous égayaient sans cesse: c'est peut-

ENTANCE ET JEUNESSE 41

être la première fois que cet art a produit un pareil effet. Je prétendais connaître à l'odeur un livre de médecine, et ce qu'il y a de plaisant est que je m'y trompais rarement. Elle me disait goûter des plus détestables drogues. J'avais beau fuir ou vouloir me défendre; malgré ma résistance s et mes horribles grimaces, malgré moi et mes dents, quand je voyais ses jolis doigts barbouillés s'approcher de ma bouche il fallait finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout son petit .ménage était rassemblé dans la même chambre, à nous entendre courir et crier au milieu des éclats de rire, on eût cru lo qu'on y jouait quelque farce, et non pas qu'on y faisait de l'opial ou de l'élixir.

Mon temps ne se passait pourtant pas tout entier à ces

ANNËE DE VAGABONDAGE 1730-1731

Rousseau lisait aussi. La bibliothèque de Madame de Wavens. 13 outre des livres de piété, contenait les écrits de beaucoup d'écrivains profanes et intéressants du XVIII"* siècle. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait durer. Rousseau, qui avait alors 17 a ns, devait se préparer à gagner son pain.

Après l'avoir fait catholique,on songea à le faire prêtre. Il lo avait été placé, quelques semaines après son arrivée, dès Pâque 173g, au Séminaire catholique d'Annecy; «La triste maison qu'un séminaire, surtout pour celui qui sort de celle d'une aimable femme ». Inutile de dire qu'il allait fort souvent rendre visite à « maman ». C'est au Séminaire qu'il avait rencontré l'ab^ is Gâtier, qui, avec l'abbé Gaimes, de Turin, lui fournit les traits du vicaire savoyard dans Emile. Mais il s'entendait mal avec les autres maîtres, et on le renvoya comme « pas même assez bon pour être prêtre » (Fm de l'été). Il avait alors voul u étudi er Ja musique et dans ce but avait été mis en pension chez M. Le 30 Maître, directeur de musique à la cathédrale (Octobre 1720). Mais sis mois après, un événement inattendu bouleversait de nouveau sa vie. Son maître de chant se décidait soudainement à

quitter Annecy, C'était quelques jours avant Pâque (7 avril cette année-là). Mme. de Warens envoya Rousseau pour l'accompagner jusqu'à Lyon. A son reto ur, à la fin du mois, Rouaseau trouva la maison de «maman» vide. On pense que Mme. 3 de Warens était partie pour une mission secrète pour le roi de Sardaigne dont elle était la pensionnaire.

Rousseau attend quelque temps, vivant en bohème, partageant la chambre d'un jeune aventurier, Venture, un amateur de musique qu'il avait connu chez M. Le Maître.

10 Durant cette période d'attente se place un des plus célèbres épisodes du livre des Confessions.

Les Cerises

(Samedi le i" juillet 1730) ' L'aurore un matin me parut si belle, que m'étant habillé précipitamment je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme; iS c'était la semaine après la Saint- Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbes et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été, !0 d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge.

Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, as mais qui n'en riaient pas de moins bon cœur. Je me retourne; on m'appelle par mon nom; j'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, mademoiselle de Grafifenried et mademoiselle Galley,' qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs che- ' Sur cet épisode, très souvent pris conune sujet de gravures par les artistes, voir F, et J. Serand, L'Idylle des Cerises (Annecy, 191 î; 3Ç pages). * Rousseau resta un certain temps en correspondance avec elles apris avoir quitté Chambéry. Il se souvient d'elles, pour dessiner les héroïnes de son roman La Nouv^ Hltcise.

vaux à passer le ruisseau. Mademoiselle de Graffenried était une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de son âge, ayant été jetée hors de son pays, avait imité madame de Warens, chez qui je l'avais vue quelquefois; mais, n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop heureuse s de s'attacher à mademoiselle Galley, qui, l'ayant prise en amitié, avait engagé sa mère à la lui donner pour compagne jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque façon. Mademoiselle Galley, d'un an plus jeune qu'elle, était encore plus jolie; elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin; lo elle était en même temps très mignonne et très formée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimaient tendrement, et leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvait qu'entretenir longtemps cette union, si quelque amant ne venait pas la déranger. Elles me dirent 15 qu'elles allaient à Toune, vieux chÂteau appartenant à madame Galley; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs c hevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux; mais elles craignaient pwur moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours 30 à un autre expédient; je pris par la bride le cheval de mademoiselle Galley, puis le tirant après moi, je traversai le ruisseau, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe, et l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles, et m'en aller comme un benêt; elles se dirent 15 quelques mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried s'adressant à moi: « Non pas, non pas, me dit-elle, on ne m'échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service, et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher: il faut, s'il vous plaît, venir avec nous; nous 30 vous arrêtons prisonnier. » Le cœur me battait, je regardais mademoiselle Galley. t Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre; montez en croupe derrière elle; nous voulons rendre compte de vous, » ^ ' rendre compu de, id ; tenir compte de, dédommager (sens raie; Littrë).

I Mais, mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'être connu de madame votre mère: que dira-t-elle en me voyant arriverP » « Sa mère, reprit mademoiselle de GrafEenried, n'est pas à Toune, nous sommes seules, nous revenons ce soir, S et vous reviendrez avec nous. »

L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m'éiançant sur le cheval de mademoiselle de Graffenried, je tremblais de joie; et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort

lo qu'elle s'en aperçut: elle me dit que le sien lui battait aussi, par la frayeur de tomber; c'était presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose: je n'osai jamais; et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle

1$ femme qui lira ceci me souffletterait volontiers, et n'aurait pas tort.

La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes ^ pas un moment. Elles

jo m'avaient mis si bien à mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux, quoiqu'elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instants seulement, quand je me trouvais tête-àtête avec l'une ou l'autre, l'entretien s'embarrassait un peu; mais l'absente revenait bien vite, et ne nous laissait pas le

as temps d'éclaircir cet embarras.

Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps en temps les enfants de la grangère; * et le pauvre

30 marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises: mais malheureuse-

' dépariâmes, mol créé par Rous.seaii.

' grangère, mot local, pour i fermiSti' ». (Cf. A iinalts J.-J. Rousseau,

ïn, p. 43)

ment on avait oublié du vin. Cet oubli n'était pas étonnant pour des filles qui n'en buvaient guère; mais j'en fus fâché, car j'avais un peu compté sur ce secours pour m'enhardir. Elles en furent fîlchées aussi, par la même raison peut-être, mais Je n'en crois rien. Leur gaieté vive et charmante était s l'innocence même; et d'ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs: on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en marquaient leur chagrin, je leiu; dis de n'en pas être si tort en lo peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée; mais je crois de reste que les friponnes voyaient que cette galanterie était une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux 15 amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux sur une escabeUe à trois pieds. Quel dîner ! quel souvenir plein de charmes ! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres? Jamais souper des petites 30 maisons de Paris n'approcha de ce repas . . .

Après le dîner nous fîmes une économie: au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes 15 dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tfite, se présentait si bien et je visai si juste, que je lui fis 30 tomber un bouquet dans !e sein; et de rire. Je me disais en moi-même: Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur!

La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus grande décence.^^^^i^S

un seul mot équivoque, pas une s eule plaisanterie hasardée: et c ette déç^ œ, nous ne nous l'imposions point du tout, elle v enait toute seule , nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs. Enfin ma modestie, d'autres diront ma S sottise, fut telle, que la plus grande prîvauté qui m'échappa Eut de baiser une seule fois la main de mademoiselle GaUey. Il est vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver des

lo paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire: spnjimîe, entra, et me parut laide en ce moment. Enfin elles se souvim^nt qu'il ne fallait pas attendre la nuit

rs pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il fallait pour y arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet ordre; car le regard de mademoiselle Gailey m'avait vivement ému le cœur, mais je n'osais rien

ao dire, et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avait tort de finir; mais, loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue, par tous les amusements dont nous avions su la remplir.

25 Je les quittai à peu près au même endroit où elles m'avaient pris. 4yec.,quel regret nous nous séparâmes! Avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir! Douze heures passées ensemble nous valaient des siècles de familiarité. Le doux souvenir de cette journée ne coûtait rien à ces ai-

30 mables filles; la tendre union qui régnait entre nous trois valait des plaisirs plus vifs, et n'eût pu subsister avec eux: nous nous aimions sans mystère et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L'innocence des mœurs a sa volupté, qui vaut bien l'autrerpârce qu'elle n'a point d'in-

.15 tervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi, je sais

que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goûtés en ma vie. Je ne savais pas trop bien ce que je voulais à ces deux charmantes personnes, mais elles m'intéressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que si s j'eusse été le maître de mes arrangements, mon cœur se serait partagé; j'y sentais un peu de préférence. J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maltresse mademoiselle de Graffenried; mais à choix, je crois que je l'aurais mieux aimée pour confidente. Quoi qu'il en soit, il me semblait en les lo quittant que je ne pourrais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne les reverrais de ma vie, et que là finiraient nos'é^émères amours? "

Un Concert

Quelques jours après. Madame de Warens ne revenant pas, Mademoiselle Merceret, une femme de charge de celle-ci, décide ij de retourner chez elle, à Fribourg. Rousseau décide de l'accompagner. Ils arrivent à destination vers le milieu de juillet. Lorsqu'il se retrouva seul, Rousseau ne sachant que fîùre va à la ville la plus proche, à Lausanne, oii il arrive vers le 20. Il essaye de mettre à profit ses connaissances de musique pour 10 gagner quelque argent. 11 réussit bien mal. C'est à Lausanne que lui arriva cette pitoyable aventure :

J'ai déjà noté des moments de délire inconcevables oïi je n'étais plus moi-même. En voici encore un des plus marqués. Pour comprendre à quel point la tête me tournait is alors, à quel point je m'étais pour ainsi dire ' venturisé, il ne faut que voir combien tout à la fois j'accumulai d'extravagances. Me voilà joalLce.à. dianter sans savoir déchiffrer

' Venture de Villeneuve était un aventurier que Rousseau avait connu chez M. Le Mattre et qui l'avait fasciné. Venture se vantait impudemment de tant de choses qui n'étaient pas vraies, qu'on fut fort étonné de constater qu'il savait fort bien la musique, chose dont il ne s'était pas vanté. Rousseau fait un portrait fort amusant de ce type au Livre m des Confessions,

^.i.H)^lc

un air; car quand les six mois quf; j'avais passés avec Le Maître m'auraient profité, jamais ils n'auraient pu suffire: mais outre cela j'apprenais d'un maître: c'en était assez pour apprendre mal. Parbien de Genève, et catholique en 5 pays protestant, je crus devoir changer mon nom ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de mon ^rand modèle autant qu'il m'était possible. I! s'était appelé Venture de ViUeneuyg, moi, je fis l'anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vauseore-

lode Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit; moi, sans la savoir, je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville,' je meJilW^î pour compositeur. Ce n'est pas tout: ayant été présenté à M. de Treytorens, professeur en droit, qui

15 aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussî^ïFrontjémeiit.ijiie si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre

20 au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assurance que si c'eût été un chef-d'œuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine à croire, et qui est très vrai, pour couronner dignement cette sublime production, je mis à la fin un Joli menuet qui .courait les rues, et que tout le monde

as se rappelle peut-être encore, sur ces paroles jadis si connues: Quel caprice !

Quelle injustice!

Quoi! ta Clarisse Trahirait tes feux ! etc.

Venture m'avait appris cet air avec la basse sur d'autres paroles, à l'aide desquelles je l'avab retenu. Je mis donc à la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai pour être de moi, tout aussi

e qui C9«n le? njes et dont

résolument que si j'avais parlé à des habitants de la lune. On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pwur moi cinq ou six siècles, s Enfin, tout étant prêt, je frappe avec un beau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde à vous. On fait silence. Je^me mets gravement à battre la mesure; on commence ... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouit un semblable lo charivari . Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens étouff aient de rire; les audi teurs ouvraient~3e i grands yeux et auraien t bien vouIiT^rmer les oreilles; mais " I il n'y avait plus moyen. Mes bourreaux de symphonistes, is qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingt.' J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais autour de moi les assistants se dire à leur oreille, ao ou plutôt à la mienne, l'un: Il n'y a rien là de supportable; un autre: Quelle musique enragée! un autre: Quel diable de sabbat! Pauvre Jean- Jacques, dans ce cruel moment tu n'espérais guère qu'un jour, devant le roi de France et toute sa cour, tes sons exciteraient des murmures de surprise 35 et d'applaudissement, et que, dans toutes les Ic^es autour de toi, les plus aimables femmes se diraient à demi-voix: t Quels sons charmants ! quelle musique enchanteresse ! tous ces chants-là vont au cœur. » *

' Un aveugle. Les quinze-vingt étaient les 300 (is X ao = 300) aveugles recueillis par Saint-Louis (XIII'"' siècle) dans un hôpital qu'on appela i des Quinze-Vingt >, Rousseau a donc fait une confusion; il voulait parler de sourds et non d'aveugles.

■ Allusion à son opéra Lt Devin du Village, représenté avec grand succès A Fontainebleau, devant le roi et sa cour, les i3 et 25 octobre 1752.

Mais ce qui mit tout le.qiondedfi-honiie humeur. fuLJe menuet . A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant; on m'assurait que :S ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse ni d'avouer que je la méritais bien.

Le Faux Archimandiite

Sa réputation ainsi compromise, il alla à Neuchâtel, où il passa l'hiver de 1730 à 1731, et ^saya encore d'enseigner la musiq ue.

10 II ne fit pas fortune; il eut même faim. Un jour, en avril 1731, errant dans la campagne il rencontra dans une auberge un homme qui lui offrit de le prendre à son service comme interprète. Cet homme se disait archimandrite (titre que l'on donne aux Laaias supérieurs dans Tes monastères grecs), et prétendait quêter pour

15 la restauration du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Jean-Jacques ne soupçonna rien; il vît du pain assuré, et il accepta.

Les dimanches et les jours oii j'étais libre, j'allais courir les campagnes et les bois des environs, toujours errant, rêvant, soupirant; et quand j'étais une fois sorti de la ville, je n'y

Ro rentrais plus que le soir. Un jour, étant à Boudry,' j'entrai pour dîner dans un cabaret: jlj^vis un homme à grande barbe avec un habit violet à la grecque, un bonnet fourré, Tëquipagê"" et l'air assez noble, et qui souvent avait peine à se faire entendre, ne parlant qu'un jargon presque indéchiffrable, mais

35 ^li^ressemblant âTîtalien qu'à nulle autre langue. J'entendais presque tout ce qu'il disait, et j'étais le seul; il ne pouvait s'énoncer que par signes avec l'hôte et les gens du pays. Je lui dis quelques mots en italien qu'il entendit parfaitement: il se leva, et vint m'embrasser avec transport.

30 La liaison fut bientôt faite, et dès ce moment je lui servis de truchement. Son dtner était bon, le mien était moins que 1 kilomètres à l'ouest de

EKÏANCE ET JEUNESSE 51

médiocre; il m'invita de prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et baragouinant, nous acbevâmes de nous fajniliariser, et dès la fin du repas nous devînmes ins éparables. H me conta qu'il était prélat gi ^éc" et" "ârcKimandrite d e J érusalem, qu 'il était chargé de f aire unequête s en F.iirnpft pniir 1p r établisserpen t rfn Saint-SépnlrrP fl me montra de belles patentes de la czarine et de l'empereur; il en avait de beaucoup d'autres souverains. Il était assez content de ce qu'il avait amassé jusqu'alors; mais il avait eu des peines incroyables en Allemagne, n'entendant pas lo un mot d'allemand, de latin ni de français, et réduit à son grec, au turc et à la langue franque ' pour toute ressource; ce qui ne lui en procurait pas beaucoup dans le pays où il s'était enfourné. Il me pro posa de l'accompagner, jxair.

Jiû servir de secréjaire et dlmteipiète^ Malgré mon petit ij habit violet, nouvellement acheté, et qui ne cadrait pas mal avec mon nouveau poste, j'avais l'air si peu étoffé qu'il ne me crut pas difficile à gagner, et il ne se trompa point. Notre accordfut bientôt fait; ieJie.deni^daisri£n^et.ilBlclD.ettait., ' beaucoup . Sans caution, sans sûreté, sans connaissance, 20 je me livre à sa conduite, et dès le lendemain me voilà parti pour Jérusalem.

Nous commençâmes notre tournée par le canton de Friboui^, où il ne fit pas grand'chose. La dignité épiscopale ne permettait pas de faire le mendiant, et de quêter aux 1$ particuliers; mais nous présentâmes sa commission au Sénat,

c^ lui dqnna,une petite somme.* De là nous fûmes à Berne. Nous l(^;eâmes au Faucon, bonne auberge alors, où l'on

' Mélange de français, d'italien, d'espagnol, parfois de pottugus, etc. parlé par les populations mixtes des ports du Levant. On y fait allusion assez souvent en littérature; par exemple, Cervantes dans son Don QuichoUe (I, 41), et Molière qui l'emploie dans une des scènes du Bourgeois Genlilhommt (IV, 10 et 11).

' Fribourg, ville de la Suisse française, entre Neuchâtel et Lausanne, chef-lieu du canton de ce nom. Le Sénat était le corps de magistrats de la petite république. Rousseau y fut du lâ au 20 avril. 1 11 )i.>[i'

52 VIE ET Œm'RES

trouvait bonne compagnie. La table était nombreuse cc

bien servie, II y avait longtemps que je faisais mauvaise chère; j'avais grand besoin de me refaire, j'en avais l'occasion, et j'en profitai. Monseig neur l'archimandrite était lui- 5 même un homme de bonne compagnie, ^ïmanl" assez' a Eêiîîr table, gai, parlant bien pour ceux qui l'entendaient, ne manquant pas de certaines connaissances, et plaçant son érudition grecque avec assez d'agrément. Un jour, cassant au dessert des noisettes, il se coupa le doigt fort avant; et comme to le sang sortait avec abondance, il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant: Mirale, signori; çuesto è langue pdasgo}

A Berne mes fonctions ne lui furent pas inutiles, et je ne m'en tirai pas aussi mal que j'avais craint. J'étais bien is plus hardi et mieux parlant que je n'aurais été pour moimême. Les choses ne se passèrent pas aussi simplement qu'à Fribourg: il fallut de longues et fréquentes conférences avec les premiers de l'État, et l'examen de ses titres ne fut pas l'affaire d'un jour. Enfin, tout étant en règle, il fut io admis à l'audience du Sénat. J'entrai avec lui comme son interprète, et l'on me dit de parler. Je ne m'attendais à rien moins, et il ne m'étalit pas venu dans l'esprit qu'après avoir longtemps conféré avec les membres, i! fallût s'adresser au corps comme si rien n'eût été dit. Qu'on juge de mon as embarras! Pour un homme aussi honteux, parler non seulement en public mais devant le Sénat de Berne, et parler impromptu sans avoir une seule minute pour me préparer, il y avait là de quoi m'anéantîr. Je ne fus pas même intimidé. J'exposai succinctement et nettement la commisse sion de l'archimandrite. Je louai la piété des princes qui avaient contribué à la collecte qu'il était venu faire. Piquant d'émulation celle de Leurs Excellences, je dis qu'il n'y avait pas moins à espérer de leur munificence accoutumée; et puis, tâchant d^ prouver que cette bonne œuvre en était ' Regardez bien, messieurs, c'est ici du sang grw, , ,

ENTANCE ET JEUNESSE 53

également une pour tous les chrétiens sans distinction de secte, je finis par promettre les bénédictions du ciel à ceux qui voudraient y prendre part. Je ne dirai pas que mon discours fit effet; mais il est sûr qu'il fut goûté, et qu'au sortir de l'audience l'archimandrite reçut un présent fort s honnête, et de plus, sur l'esprit de son secrétaire des compliments dont j'eus l'agréable emploi d'être le truchement, mais que je n'osai lui rendre à la lettre. Voilà la seule fois -de ma vie que j'aie parlé en public et devant un souverain,' et la seule fois aussi peut-être que j'aie parlé hardiment lo pt Itipti-" Quelle différence dans les dispositions du même homme! 1! y a trois ans qu'étant aUé voir à Yverdon mon vieil ami M, Roguin,' je reçus une députation pour me remercier de quelques livres que j'avais donnés à la bibliothèque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs; ces 15 messieurs me haranguèrent.

Je me crus obligé de répondre; mais je m'embarrassai tellement dans ma réponse, et ma tête se brouilla si bien que je restai court, et me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement, j'ai été hardi quelquefois dans ma jeunesse, 10 jamais dans mon âge avancé. Plus j'ai vu le monde, moins/ j'ai pu me faire à son ton. '

Partis de Berne, nous allâmes à Soleurç;' car le dessein de l'archimandrite était de reprendre k route d'Allemagne,

' Rousseau parut devant le sénat de Berne environ 10 kilomètres de Fribourg le 25 avril. Il avait, quand il écrivit ceci, déjà publié son livre Du Contrai Social (1762), et le mot « souverain » signifie pour lui, le ou les membres du gouvernement, roi ou sénat, prince ou conseil.

• Voir fin du Livre XI des Confessions, la relation d'une visite de Rousseau à M, Roguin à Yverdon (27 kilomètres au nord-ouest de Lausanne) en 1762. C'est peut-être alors qu'il s'embarrassa dans sa harangue.

* Soleure, environ à 30 kilomètres au nord-est de Berne; petite ville fort pittoresque, chef-lieu du canton de ce nom. Les ambassadeurs accrédités auprès de la Confédération Suisse avaient choisi Soleure pour leur résidence, ce qui fut pour la ville une cause de prospérité. Aujoui' d'hui tous les ambassadeurs en Suisse séjournent à Berne. 1

et de s'en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui faisait une route immense: mais comme chemin faisant sa bourse s'emplissait plus qu'elle ne se vidait, il craignait peu les détours. Four moi, qui me plaisais presque autant S à cheval qu'à pied, je n'aurais pas mieux demandé que de voyager ainsi toute ma vie: mais il était écrit que je n'irais pas si loin.

La première chose que nous fîmes en arrivant à Soleure fut d'aller saluer M. l'ambassadeur de France. Malheureulo sèment pour mon évêque, cet ambassadeur était le marquis de Bonac, qui avait été ambassadeur à la Porte, et qui

devait Atrpaii fj ^ j ] ^ Hf tr att rt. g»! rf-gafflait l** Snint.<;^piiliT g

.L'archimandrite eut une audience d'un quart d'heure, où je Jie .fus. pa^ admis, parce que M. l'ambassadeur entendait

T5 la langue franque, et parlait l'italien au moins aussi bien que moi, AJa sortie de mon Grec, je voulus le suivre; on me retint, ce fut mon tour. M'étant donné pour Parisien, j'étais comme tel sous la juridiction de Son Excellence. Elle me demanda qui j'étais, m'exhorta de lui dire la vérité; je

ao le lui promis en lui demandant une audience particulière qui me fut accordée. M. l'ambassadeur m'emmena dans son cabinet, dont il ferma sur nous la porte; et là, me jetant à ses pieds, je lui tins parole

C'était le 27 avril 1731. Ij|archimandrite fut arrêté comme aj^imposteur. Quant à Rousseau, reconnu innocent, il gagna par son intelligence et son charme, les bonnes grâces d'un protecteur. L'ambassadeur lui donna cent francs et une lettre de recommendation pour M. Godard, colonel suisse au service de la France, à Paris, et qui cherchait un précepteur. Rousseau allait essaj'er jo de mettre à profit les choses qu'il avait apprises chez M. Lamberder, chez l'abbé Gouvon, et au séminaire d'Annecy.

Le Paysan d'avant la Révolution Il arriva à Paris en juin 1731 (après avoir encore passé quelques s à Neuchâtel). L'aQaiie du préceptorat manqua. Une

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dame bienveillante à laquelle Rousseau avait été recommandé s'informa de Madame de Warens, et un jour put annoncer à son protégé que sa bienfaitrice était rentrée en Savoie. Une grande nostalgie s'empara de lui, et vers la fin de l'été Jl jKirtit à pied, sans trop d'argent et, souvent, couchant à la belle étoile. 5

L'aventure suivante nous montre Rousseau apprenant à connaître les souffrances du peuple de France au dix-huitième siècle. D s'en souviendra quand il écrira le livre révolutionnaire Du Contrat Social.

Un jour, m'étant à dessein détourné pour voir de près lo un lieu qui me parut admirable, je m'y plus si fort et j'y fis tant de tours que je me perdis enfin tout à fait. Après pluaeurs heures de course inutile, las et mourant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont la maison n'avait pas belle apparence, mais c'était la seule que je visse aux environs. 15 Je croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse,' oil tous les habitants à leur aise sont en état d'exercer l'hospitalité. l"e priai reliii-ri Af. me donner à dîner en payant. Il m'offrit du lait écrémé et de gros pain d'orge, en me disant que c'ét ait tout ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec délices, et 10 je mangeais ce pain, paille et tout; mais cela n'était pas fort restaurant pour un homme épuisé de fatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de la vérité de mon histoire par celle de mon appétit. Tout de suite, après avoir dit qu'il voyait bien que j'étais un bon jeune honnête homme qui n'était pas aj là pour le vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de sa cuisine, descendit, et revint un moment après avec un bon pain bjsde £ur froment, un jambon très appétisant, quoique entamé, et une bouteille de vin dont l'aspect me réjouit le cœur plus que tout le reste: on joignit à cela une omelette 30 asse z épaisse, et je fis un dîner tel qu'autre qu'un piéton n'en connut jamais. Quand ce vint à payer, voilà son inquiétude

' Genève ne tut reçu dans la Confédération helvétique qu'en 1814, n'ét^t donc pas en Suisse encore à l'époque de Rousseau. Genève était allié de Berne, mais république indépendante.

et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait point de mon argen t, il le repoussait avec un trouble extraordinaire, et ce qu'il y avait de plaisant était que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin, il prononça en frémissant ces S mots terribles de commis et de rats de cave.' Il me fit entendre gu'il cachait son vin à cause des aides,^ "qûlTcadiâit son pain à cause de la taille,' et qu'il serait im homme perdu si l'on pouvait se douter qu'U ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre

10 idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoique .yséj n^qsait manger le pain qu'il avait gagneTlâ^"

iS sueur de son front, et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant, la même misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains.*

• Commis, personne préposée par les fermiers des impôts à la perception des droits en diverses mardjandises — mal famés à cause de leurs exigences terribles et leur inhumanité; rats de cane, nom donné 3. ceux des employés de contributions ou impôts indirects {txdse men) qui visitaient les caves contenant des boissons siuritueusea.

' Impûts prélevés surtout sur les boissons; dont l'origine remonte i 1356. Il atteignait tous les sujets indistinctement. Jean le Bon, ne pouvant suffire aux dépenses de la guerre avec l'Angleterre, demanda € une aide » à son peuple, et pour l'obtenir, il convoqua les États Généraux.

* Nom d'un impôt qui existait en France avant la Révolution, très inégalement réparti, et variant selon les besoins du trésor royal — contribua, à cause de l'arbitraire avec lequel il était perçu, k exaspérer plus que tout autre le peuple français et à précipiter la Révolution.

' Aucun progrès n'avait été fait pour améliorer la position des paysans depuis le système du servage du moyen-âge. Richelieu encore disait: s II les (les paysans) faut comparer aus mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos >. Un rapport adressé à Louis XIV en 1687 sur la condition des paysans, pariait ainsi: t Les paysans

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