ANNÉES D'APPRENTISSAGE
De retour à Genève, Rousseau demeura quelques mots ' sans
occupation "gù^ère; fl Était souvent avec son cousin Bernard,
plu s faible que l ui et qu |il défendait contre les garjons des rues;
» Me voilà déjà redresseur de torts ». En même temps sa sen-
10 sibilité naissante cherchait à se satisfaire par deux romanesques passions d'enfant. Cependant on discutait ce qu'il fallait faire de lui. On le plaça d'abord au^Bureau de Greffe (Secrétariat du Procureur de la Ville) pour copier des actes; mais le métier d'écrivassier — de « grapignan » dans le patois populaire — lui
15 pesait; il fut du reste renvoyé, comme vin i âne ». Alors il fut
, mis en app renti^aip^ r}^^.^, 1^^ gr^vp^|r Ducommuru Rousseau
soufirit beaucoup. I l fut mal traité, et on lui suggéra, par une
excessive sévérité, l'idée du mal qu'il n'avait pas eue auparavant:
Mon maître, M. Ducommun, était un jeune homme rusé
30 et violent qui vint à bout, en très peu de temps, de ternir tout l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire par l'esprit autant que par la force, à mon véritable état d'apprenti . . . Rien ne m'a mieux appris la différence qu'il y a de la dépendance filiale à l'esclavage
3$ servile, que le souvenir des changements que produisit en moi cette époque . . . J'appr is à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir et à dérober" enfin, fantaisie ' qui jusqu'alors ne m'était pas venue et dont je n'ai pu depuis
' Rousseau dit ( deux ou trois ans >; mais sa mémoire Va. trompé. Il était encore à Bossey le 33 août 1724, et il entra comme apprenti chez un graveur le i mai 1715. (Ritter, Famille et Jeunesse, p. 181; et A»' naUs J.-J. Rmtsseau, XI, p. 17; Masson, Religion de Rausseau, I, p. 35.)
ENPANCE ET JEUNESSE I9
lors bien me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent txiu jours là . Voilà pourquoi les laqu ais sont fripons, et pourquoi tous les a pprentis doivent l'être , . .
Rousseau raconte comment un compagnon d'apprentissage lui fit voler des asperges, et il continue ... S
J'appris ainsi qu'il n'était pas si terrible de voler que je l'avais cru; et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que rien de ce que Je convoitais n'était à ma portée en sûreté. Je n'étais pas absolument mal nourri chez mon maître, et la sobriété ne m'était pénible qu'en la lui voyant si mal garder. lo L'usage de fa ire sortir de table les jeunes gens quand wi y ^rt ce qui les tente le plus me parait très bien entendu pour jpg n.ii(irp giiB»;! f riajt46- ¥jH« {f^ïotis. Je devlns en peu de temps l'un et l'autre; et je m'en trouvais fort bien pour l'ordinaire, quelquefois fort mal quand j'étais surpris. -^ 15
Un souvenir qui me fait frémir encore et rire à la fois, est celui d'une chasse aux pom mes qui me coûta cho-. Ces pommes étaient au fond d'une Repense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la maie pour regarder dans ao le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre; elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois 15 sans succès; enfin, je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement: déjà la pomme touchait la jalousie: j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle ne put pas passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour 30 la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la retenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après
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l'autre; mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent toutes deux dans la. dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.
Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup S de temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvR^ tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans k dépense.
w Le lendemain, retrouvant l'occa^on belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'étais prêt à piquer . . . Malheureusement le dragon ne dormait pas: tout à coup la porte de la dépense s'ouvre; mon maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit:
15 ( Courage ! . . . > La plume me tombe des mains . . .
Bientôt , à force d' fiSRiiyp^' •^^ mmmnia- tK Ht e m e nty, -j^ — devins moins. seasibl»; ils me parurent enân une sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au ]'] ^ \i f^p r ftnunuT Ifi yfinf en.arrièi&et(le rpgar'^'"'^'' p""i-
3o tion, je les portais en avant et je regardais la vengean ce. Je jm p'aig giii- nu* hattrt' Timnii- fri pp p, c'était m'aytftciger à l'être^ Je trouvais que voler et être battu allaient ensemble, et constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplis^ sant la partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvids
iS laisser le soin de l'autre à mon maître. Sur cette idée, je me mis à voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais: Qu'en arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour l'être.
U SAVOIE ET LITALIE
1718-1739 Jean- Jacques quitte Genève Pour se consoler de sa malheureuse exiatence Rousseau se met 30 à lire avec ardeur. Il doit le faire en cachette, car quand il est
ENTANCE ET JEUNESSE 21
surpris, il est battu, et on lui preml les livres que ses maigres gages lui permettent de louer à la boutique de la mère Tribu,
J'atteignis ainsi ma seizième anné e, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant j sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères faute de rien voir autour de moi qui les valût. T" Himanrhftfi, mp-t rAmaradf^ venaient me chercher après le prêche pç^f a ller m'ébattre avec eux. Je leur aurais volontiers échappé si j'avais pu; mais, une fois lo en train dans leurs jeux, j'étais plus ardent et j'allais plus loin qu'aucun autre; difficile à ébranler ft à rctpnir Tp fut là de tout te mps ma dispos ition constante. Dans nos promena<ies pors de la viileTi 'allais toujours en avant sans songer au retour, à moins que d'autres,n'y sorigeassent pour ij moi. J'y fus pris deux fois; les portes furent fermées avant flue je pusse arriver. Le lendemaùi, Je fus traité comme on s'imagine; et la seconde fois il me fut promis un tel îiccueil pour la troisième, que je résolus de ne m'y pas exposer. Cette troisième fois, si redoutée, arriva pourtant. Ma vigilance 30 fut mise en défaut par un maudit cai»taine appelé M. Minutoli, qui fermait toujours la porte, où il était de garde, une demi-heure avant les autres. Je revenais avec deux camarades. Ajine demi-Ueue de la ville, j'entends sonner la retraite, je double le pas; j'entends battre la caisse, je œurs 35 à toutes jambes: j'arrive essoufflé, tout en nage; le cœur me bat, je vois de loin les soldats à leur poste, j'accours, je crie d'une voix étouffée. n était trop tard. A vii^t pas de l'avancée,^ j,e vois lever le premier ponL Je frémis en voyant en l'air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort 30 inévitable que ce moment commençait pour moi.
Dans le premier transport de douleur, je me jetai sur le glacis et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur
' Corps de garde; petit poste en avant d'une place forte.
.i.H)^lc
malheur, prirent à l'instant leur parti. Je pris aussi le mien; mais ce fut d'une autre manière. Sur le lieu même, je jucaî de ne retourner jamais chez mon maître; et le lendemain, quand à l'heure de la découverte ' lia rentrèrent en ville, je 5 leur dis adieu pour jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon cousin Bernard^ de la résolution que j'avais prise et du lieu oii il pourrait me voir encore une fois.
Jean- Jacques quitta Genève le lundi, 15 mars r7!8. Le premier moment d'effroi passé et après avoir pris congé de son cousin
10 (sorti de la ville pour le saluer) il s'abandonna tout entier à
l'ivresse de la liberté reconquise. C'est ici le futur grand apôtre
des aspirations individualistes, le rêveur romanesque, l'inspirateur
du romantisme qui parle:
Autant le moment oii l'effroi me suggéra le projet de fuir
15 m'avait paru triste, autant celui oii je l'exécutai me parut charmant. Encore enfant, quitter mon pays, mes parents, mes appuis, mes ressources; laisser un apprentissage à moitié fait sans savoir mon métier assez pour en vivre; me livrer aux horreurs de la misère sans voir aucun moyen d'en
10 sortir; dans l'âge de la faiblesse et de l'innocence, m'exposer à toutes les tentations du vice et du désespoir; chercher au loin les maux, les erreurs, les pièges, l'esclavage et la mort, sous un joug bien plus inflexible que celui que je n'avais pu souffrir: c'était là ce que j'allais faire; c'était la per-
25 spectîve que j'aurais dû envisager. Que celle que je me peignais était différente ! l.'indépeinianrt- gup je rrovais ^":;îr..an"'°'' °"'' '" """l """^'TT' qui m'affectait. Libre et maitre de moi-même, je croyais pouvoir tout faire, at-
' Découverte, ici ouverture des portes de la ville {dic(nivrir = ouvrir). littré dit â propos de ce passage de Rousseau: « Cet emploi n'est pas
' Celui-ci appartenait, comme on l'a vu, à la ville haute, au quartier aristocratique, et ses parents n'aimaient pas qu'il se mêlât aui jeuj: des enfants de la ville basse, ou quartier de Saint-Gervais, où devait demeurer alors Jean-Jacques. Ainsi les deux cousins ne se voyaient pas régulière-
teindre à tout: je n'avais qu'à m'élancer pour m'élever et voler dans les airs, J^ntrais avec sécurité dans le vaste espace du mond e; mon mér ite allait le remplir;, à chaque pas j*aDaîs trouver des festins, des trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maltresses empressées à me j plaire: en me montrant, j'allais occuper de moi l'univers, non pas fwurtant l'univers tout entier, je l'en dispensais en quelque sorte, il ne m'en fallait pas tant; une société charmante me suffisait sans m'embarrasser du reste. Ma modération m'inscrivait dans une sphère étroite, mais délicieuse- lo ment choisie, où j'étais assuré de régner. Un seul châteauboiQ^it mon.ambitùuu favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.
En attendant ce modeste avenir, j'errai quelques jours ts autour de la ville, logeant chez des paysans de ma connaissance, qui tous me reçurent avec plus de bonté que n'auraient ^t des urbains. Ils m'accueillaient, me logeaient, me nourrissaient trop bonnement pour en avoir le mérite. Cela ne pouvait pas s'appeler faire l'aumône; ils n'y met- ao t^ent pas assez l'air de la supériorité.
Madame de Warens
Rousseau ne s'éloigna donc guère de Genève; et un jour à Confignon, en Savoie, Jl deux lieues seulsnifiot jle. ^a.uilk. natale, il frappa à la porte du curé, M. de Pqntverre, L'Ëglise catholique faisait alors de grands efforts — et surtout aux alentours de la ap cité de Calvin — pour ram.^er Jes-piot^taota au catholicisme. M. de Pontverre vit en Rousseau, qui avait accepté de confiance la religion de ses parents, une recrue possible; après avoir hébergé le jeune garçon (qu'il connaissait peut-être déjà), il l'envoya à Annecy, t-y»;^, MaHamp dp Warpns, jagiipll»- rtv-i-vait une pension 30 de Victor Amédée II, duc de Savoie et Roi de Sardaignej pour, a'occuper d e nou veaux, c onv ertis.
brançoise Louise Eléanore de la Tour naquit près de Vevey le 31 mars i6gg de noble Jean-Baptiste de la Tour et de Susatuiet ,
34 VIE ET ŒUVSES
Louise Warnéry. Sa mère mourut l'amiée suivante, et son père se remaria. Son éducation fut très irrégulière. Jusqu'à neuf ans elle fut élevée par deux tantes amies du célèbre * piétiste * Magny. En 1708 elle retourna auprès de son père remarié qiû 5 mourut après un an. En 1 7 1 1 elle fut mise en pension à Lausamie jusqu'en 1713, date de son mariage; elle épousa noble Sébaatien- Isaac de Loys, seigneur de Waxens, auquel elle apporta en dot 30,000 livres (aujourd'hui 180,000 francs). M. et Mme. de Warens demeurèrent à Lausanne jusqu'en 1724 puis ils se
10 Axèrent à Vevey . Là Mme. de Warens établit une manufactu^ de bas de soie et de laine. Elle finît par emprunter des sommes considérables, les gaspilla et enfin éprouva de grandes pertes en suite du débordement d'une rivière au printemps 3e I72<P Dans la nuit du r5 juillet se passa un événement très mys-
15 térieux. EJle prit congé amic alement de son mari et s'ejûbamua pour Ëvian ( une ville d'eau, de l'autre côté du Lac de G enève) . Son mari s'imaginait qu'elle allait faire une cure. Mais elle avait m^rté avec £lle t o ute son. argent F-rie. snn linge, une partie de i' arg ent emprunté pour la manufacture, des bijous, des vêtements,
ao etc. Le 6 août elle déclara vouloir renoncer au protestantisme, et se jetan t aux pi eds du Ro^^e Sardaigne^ qui était à Ëvian depuis le 1° juillet, demanda sa prot ection en disant: « In manus tuas, domine, comaïendo spiritum meiun.» Le lendemain, de grand matin, elle partit pour Annecy (petite ville de la Savoie au bord
as du lac du même nom) dans la litière du roi et sous sa protection. ^ ^pnwy ffllo r«t3 an ^^vvpn^ de la. yisitation jusqu'au 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge, jour oil elle abjura solennellement. I^fijiseBleDlbre. le roi lui accordait un e pen ^on de 1500 liviea* M. Benedetto (Mme. de Warens, Paris, 1914)
30 affirme d'après des documents qu'il a découverts, que cette somme très grande d'ailleurs dans les circonstances, n'était en vérité pas une pension, mais plutôt un salaire, et qu'enfin Mme. de Warens combinait avec son activité religieuse ostensible une activité poUligi"* "■'-rpip S on activité rdîgieuse consistait à travailler
3; à. la conversion au. catholicisme des protestants de Genève et de
1^ 'în'^ip C'est dans ce rôle que Rousseau la connut au printemps
de l'année 1728 le 21 mars, dimanche des Rameaux. Et depuis,
la vie de Rousseau est intimement liée à la sienne jusqu'en 1742.
ENTAKCE ET JEUNESSE 35
. Madame de War ens ne s'intéressait pas seulement à h politique et à kjdigion, mais à cent choses différentes; et surtout à la ddmie et à la mé decin e; elle fabrigyait volontiers des dn^es M desélizirs.
En 1730, après un voyage à Paris (qui semble bien avoir été un s voyage politique), elle revint en Savoie, mais plus à Annecy; gllp g';ng|;a]]|] 3 r'h=mhi.n. Elle passa là (sauf deux ans, 1754- 1756) le reste de sa vie, soit dans la ville même, soit dans une métairie des environs.
A partir de 1742 (elle s'était alors attaché un homme de coq- 10 fiance, Vintzenried) ses afEaires d'argent qui n'avaient jamais été brillantes, allèrent de mal en pis. Elle se lança dans plusieurs entreprises industrielles, essaya de fonder des compagnies pour exploiter des mines , s'enfonça d e plus **" p'"' '^""'t '" '^''^fy. Elle mourut en 1762 (2g juillet) à Chambéry. Jean- Jacques était 15 alors réfugié au Val-de-Travers en Suisse. Vintzenried l'avait abandonnée. Elle fut pleurêe seulement par M. de Conàé, un viàl ami des jouis prospères de Chambéiy.
V(ûd le rédt de la première rencontre de Rousseau avec celle qu'il appela, par une reconnaissance qui devait durer jusqu'à la aa mort « Maman 1:
« Dîeti vous appelle, me dit M, de Pontverre: allez à Annecy; vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle est sortie elle-même. » II s'agis- 1$ sait de madame de Warens, nouvelle convertie que les prêtres forçaient en effet de partager, avec ^canaille qui venait vendre sa foi, ^ une pension de deux mille francs que lui don- " nait le roi de Sardaignc' Je me sentais fort humilié d'avoir
< Allusion à l'habitude de vagabonds, qui, pro&tant de cette campagne de prosélytisme catholique, et sous prétexte de se convertir, se faisaient offrir logis, nourriture et argent, bref, « vendaient ■ leur foi aux convertis-
' La pension du roi de Sardaigne ïtait exactement de 1500 livres, mm M°" de Warms recevait aussi quelques subventions des évjques de la contrée; en tout environ 3000 livres. ,
^H)^Il'
besoin d'une bonne dame bien charitable. J'aimais fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu'on me fît la charité; et une dévote n'était pas pour moi fort attirante. Toutefois, pressé pat M ..de.I'ontverte, par la faim qui me S talonnait, bien aise aussi de faire un voyage et d'avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je pa rs pour Annecïi J'y pouvais être aisément en un jour; mais je^e^" me pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher l'aventure que j'étais
lo sûr qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le château ni heurter, car j'étais fort timide, mais je ch antais sous la ^enÊtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après m'étre longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes
15 chansons, vu que j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et que je chantais admirablement.
J'arrive enân: ie vois madame de Warens. Cet t e époqy e de ma vie a déridé d f TTl"" rcnrt>irt.- je ne puis me résoudre a la passer légèrement. J 'étai s au milieu de ma seizièige.
ao année., . Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille; j'avais un joli pied, une jambe fine, l'air dégagé, la physionomje animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont
3S mon sai^ était embrasé. Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer à. ma figure que lorsqu'il n'était plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais, avec la timidité de mon âge, celle d'un naturel très aimant,, toujours troublé par la crainte de déplaire.
30 D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné, n'ayant jamais vu le monde, ^e nianquaîs totalement de manièresj et mes connaissances, loin d'y suppléer, ne servaient qu'à m'intimider davantage en me faisant sentir combien j'en manquais.
35 Craignant donc que mon abord ne prévint imb rai ma
faveur, je pris autrement mes avantages, e t je fis une belle lettre en style d'orateur, où, cousant des phrases de livres avec des locutions d'apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter la bienveillance de madame de Warens. J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et j je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point madame de Warens ;.Qn-D ic d î t qu'e ll e veftak d e oortir po«r ^er à l'église. C'était le iour des R^ nea ux d e l' anné e 1728. Je cours pour la suivre: je la vois, je J^atteins, je lui parle ... Je dois me souvenir du lieu, je l'ai souvent depuis lo mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place! Que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre 1 Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux. iS ■ C'était un passage derrière sa maison, entre un ruiss^u à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l'église des cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins- je à cette vue! Je » m'étais figuré, une vkilte dévote, bien, xedù^ée;, la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse.. Rien n'échappa au rapide coup d'œil 25 du jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, 30 qu'elle lit tout entière, et qu'elle eût relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps d'entrer. « Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune; c'est dommage en vérité, i Puis, sans attendre ma réponse elle ajouta: «Allez chez 35
moi m'attendre; dites qu'on vous donne à déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous. » . , , .
Que ceux qui nient la sympathie des âmes expliquent,
s'ils peuvent, comment, de la première entrevue, du jjiemier
S mot, du premier rPgarH, maHan^p flp Warpng m'inspira non-
seuleme at If p'"" '"^ attarhpmBnf,.maiaiinn C^^sace-^r-
faite et qui ne a'pgt jamaîsdémentie.. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fût véritablement de l'amour, ce qui paraîtra tout au moins douteux à qui suivra l'histoire de nos
10 liaisons; comment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des sentiments qu'elle inspire le moins, Ja ^ix du cœur, le calmç,.la jéréoité, la-sécnrité, l'assurance? Comment, en approchant, pour la première fois d'une femme aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un état supérieur
is au mien, dont je n'avais jamais abordé la pareille, de celle dont dépendait mon sort en quelque sorte par l'intérêt plus ou moins grand qu'elle y prendrait; comment dis-je, avec tout cela me trouvai-je à l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si j'eusse été absolument sûr de lui plaire? Comment
33 n'eus-jejms un moment d'embarras, de timidité^ .dt^(a!ÈÎ__ Natiu^llement honteux, décontenancé, n'ayant jamais vu le monde, conament pris-je avec elle, du premier jour, du premier instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j'avais dix ans après, lorsque la plus grande
as intimité l'eut rendu naturel? A-t-on de l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en avais; mais sans inquiétude, sans jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de TobjeC qu'on aime si l'on est aimé? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venue dans l'esprit de lui faire une fois en ma
30 vie que de me demander à moi-même si je m'aimais; et jamais elle n'a été plus curieuse avec moi.
L'Abjuration et le Baptême
Cq>endant cette fois ce devait être court. Rousseau devînt
un prosélyte. Mme. de Warens qui avait pris en pitié cet
enfant, dut — malgré elle, semblc-t-il — consentir à l'envoyer à Turin . Rousseau accepta, moitié à cause de son extrême embarras, moitié pour faire ce que la boime dame demandait. Le voyage, qu'U fit avec deux compagnons de route, pèlerins « catholiques» comme lui, et qui dura du 24 mars au 13 avril, lui parut de j ntuveau channant. i Je naarchais légèrement, allégé de ce poids [l'incertitude du futur]; les jeunes désira, l'espoir enchanteur, les brillants projets remplissaient mon âme.*
D y avait ?l Turin un hospice de Catéchumènes, administré par la Ardconfratemità dello Ospizio de Spirito Santo, où l'on ins- w truisait les personnes désireuse3~de rentrer dans le sein de l'Église «atûohque. C'était la première fois que Rousseau réfléchissait vraiment à la rehgion; il assure qu'il ne fut pas aussi facilement convaincu que les autres élèves. Mais enfin il fallait sortir ime fois. Void la description des curieuses cérémonies de son ab- 15 juration et de son baptême: '
Enfin, suffisamment instruit et suffisamment disposé au gré de mes maîtres, je fus mené processionnellement à l'église
métropolitaine de Saint- Jean pour y faire une abjuration solramelle,* et recevoir les accessoires du baptême,, quoiqu'on m
' Les souvenirs de Kousseau ne sont pas tout: à fuit clairs sur ce séjour à l'Hospice de Spirito Santo. Le registre des religieux donne les dates suivantes: Entrée, 13 avril. Départ (pas de date). Abjuration, ii avril. Baptême, 23 avril. Rousseau semble réunir l'abjuration, le baptême et le départ le même jour; d'autre part il "n'a pas souvenir d'un séjour de onze jours mais d'un temps beaucoup plus long, au moins dnq ou six semaines. On a souvent dit quatre mois, en lisant dans le rep'stre (assez peu clair) 13 août au lieu de 23 awU. Comme la date du départ manque il est possible que Rousseau soit resté plus longte^^lS que le 23 avril. Voir Annales J.-J. Rousseau, XI (1916-1917), p. ï6o, le résumé de cette discussion par E. Ritter.
' Voici le commencement de la formule d'abjuration: i Je confesse devant la très sainte Trinité, toute la cour céleste et les témoins id présents que je me repens de tout mon cœur d'avoir adhéré aux erreurs et hérésies de ceux de la Religion prétendue réformée auxquelles je renonce entièrement, jurant sur les salâtes ËcHtures et promettant de les avoir désonnais en horreur et en exécration moyennant la grtlce de Dieu et de n'avoir jamais autre croyance que celle dont je vais faire publiquement profesuoQ.» (Suit la Profession de foi; puis:) ( Ainsi, qkh , . .
ne me baptisât pas réellement; mais comme ce sont à peu près les mêmes cérémonies, c ela sert à p ersuader au peuple que les protestants ne sont, pas chrétiens. J'étais revétîi d'une certaine robe grise, garnie de brandebourgs blancs, s et destinée pour ces sortes d'occasions. Deux hommes portaient devant et derrière moi des bassins de cuivre, sur lesquels ils frappaient avec une clef, et où chacun mettait son aumdne au gré de sa dévotion ou de l'intérêt qu'il prenait au nouveau converti. Enfin, rien d u faste catholiqu e ne fut
lo omis pour rendre, la solennité plus édifiante pour le public,
et plus humiliante pour moi. Il n'y eut que l'habit blanc,
qui m'eût été fort utile, et qu'on ne me donna pas comme au
Maure,' attendu que je n'avaiS- pas l'honneur d'être juif.
Ce ne fut pas tout: il fallut ensuite aller à l'Inquisition *
15 recevoir l'absolution du crime d'hérésie, et rentrer dans le sein de l'Église avec la même cérémonie à laquelle Henri IV * fut soumis par son ambassadeur. L'air et les manières du très révérend père inquisiteur n'étaient pas propres à dissiper la terreur secrèt e qui m'avait saisi en entrant dans cette
ïo maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur mon
susdit, le promets, le voue et le jure, et ainsi Dieu me veuille aider, et les Sainta Évangiles que je touche.» (Voir Mugnier, Mmt de Warens et J.-J. Reiisseau, p. 10-11.)
' Ce Maure ftait ua compagnoa fort peu intéressant de Rousseau à l'Hospice. < Il fut baptisé en grande cérémonie, et habillé de blanc de la tète aux pieds pour représenter la candeur de son âme régénérée.»
* Au siàge du Tribunal de l'Inquisition de la ville,
• Le J5 juillet 1593. Henri IV abjura !a foi protestante à Saint-Denis, devant l'archevêque de Bourges, qui lui donna aussi l'absolution du crime d'hérésie. Mais le fiape, Clément VIII, ne reconnut pas cette absolution donnée par l'archevêque français et Henri IV dut solliciter celle du pape qui ne fut accordée que le 17 septembre 1595; le roi de France avait dû envoyer un ambassadeur à Rome pour le représenter dans une cérémonie d'absolution qui eut lieu à l'église de Saint-Pierre, A Rome, et à laquelle on avait donné un éclat extraordinaire. Voir la description de ces deux imi>osantes cérémonies dans Martin, Histoire de France, celle de Saint-Denis, au chap. LX; celle de Rome, au chap. LXI.
état, sur ma, famille, il me dfmanda brusquement si ma mère était damnée. L'effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me contentai de répondre que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu avait pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se 3 tut, mais il fit une grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation.
Tout cela fait, au moment où je pensais être enfin placé selon mes espérances, on me mit à la porte avec un peu plus de vingt livres en jjetite monnaie qu'avait produite ma quête. 10 On me recommanda de vivre en bon chrétien, d'être fidèle à la grâce; on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut.
Ainsi s'éclipsèrent en un instant toutes mes grandes espérances, et il ne me resta de la démarche intéressée que je is venais de faire que le souvenir d'avoir été apostat et dupe tout à la fois.* Il est aisé de juger quelle brusque révolution dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillants projets de fortune je me vis tomber dans la plus complète misère, et qu'après avoir délibéré le matin sur le choix du [>alais que îo j'habiterais, je me vis le soir réduit à coucher dans la rue. On croira que je commençai par me livrer à un désespoir d'autant plus cruel que le regret de mes fautes devait s'irriter en me reprochant que tout mon malheur était mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venais, pour la première fois de ma is vie, d'être enfermé pendant plus de deux mois; le premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté que j'avais ^recouvrée. Après un long esclavage, redevenu maître de moi-même et de mes actions, je me voyais au milieu d'une grande ville abondant en ressources, pleine de gens de con- 30 dition dont mes talents et mon mérite ne pouvaient manquer de me faire accueillir sitôt que j'en serais connu. J'avais de plus tout le temps d'attendre, et vingt livres que j'avais dans ma poche me semblaient un trésor qui ne pouvait ' Rousseau rentra dons la foi protestante en 1754. H)ijk'
s'épuiser. J'en pouvais disposer à mon gré sans rendre compte à personne. C'était la première fois que je m'étais vu si riche. Loin de me livrer au découragement et aux larmes, je ne fis que changer d'espérances, et l'amour-proiM^ S n'y perdit rien. Jamais Je ne me sentis tant de confiance et de sécurité: je croyais déjà ma fortune faite, et je trouvais beau de n'en avoir l'obligation qu'à moi seul.
La première chose que je fis fut de satisfaire ma curiosité en parcourant toutj; la ville, quand ce n'eût été que pour
lo faire un acte de ma liberté. J'allai voir monter la garde; les instruments militaires me plaisaient beaucoup. Je suivis des processions; j'aimais le faux-bourdon ' des prêtres. J'allai voir le palais du roi: j'en approchais avec crainte; mais voyant d'autres gens entrer, je fis comme eux; on me
15 laissa faire. Peut-être dus-je cette grâce au petit paquet que j'avais sous le bras. Quoi qu'il en soit, je conçus une grande opinion de moi-même en me trouvant dans ce palais; déjà je m'en regardais presque comme un habitant. Enfin, à force d'aller et venir, je me lassai; j'avais faim, il faisait
10 chaud: j'entrai chez une marchande de laitage; on me donna de la c giunca »,* du lait caillé; et avec deux grisses ' de cet excellent pain de Piémont, que j'aime plus qu'aucun autre, je fis pour mes cinq ou âx sous un des bons dîners que j'aie faits de mes jours.
Amoureux d'une Grande Dame aj Les vingt livres ne pouvaient durer toujours. Rousseau chercha de boutique en boutique du travail, pensant pouvoir exercer son métier de graveur sur métal. Il eut peu de succès.
> Sorte de plain-chiuit où la partie basse, transportée à la partie supirieuie, forme le chant priDctpal.
' En français, janchit, petit fromage de crème ou de lait caillé, fabriqué dans un panier de jonc {junca). En anglais, juni«(.
' Grisse (ou crisse), ordinairement grUsin, sMte de pain très friablt en forme de baguette, qu'on trouve en Piémont et en Savoie. (Cl Anw^ J.-J. Rousseau, III, p. 43.)
Enfin il trouva une place chez une grande dame, Madame de VercelUs ;* pas comme • favori t, ainsi que son imagination l'avait fait espérer, mais comme laquais. Ceftendant, reconnaissant son intelligence, ses mitres le traît&ent avec des égards; ceci lui attira la jalousie des autres domestiques. Malheureusement 5 pour lui. Madame de Vercellis mourut peu de mois après, et Rousseau au commencement de l'année 1729 se trouva de nouveau sur le pavé.
Api^ une nouvelle période de vagabondage, et grâce au Comte de La Roque, Rousseau obtint une place chez le Comte de Gouvon, 10 Premier écuyer de la Reine, èTchet de l'Uiûstre maison "de" Solar. Ce fut encore pour 6tre laquids . Citons cette scène du futur revendicateur de l'égahté sociale et du déoondateui des privil^es de la naissance et de la richesse:
Mi'^cmft'sfllf f^" Ttrpi! ^tait iinp jeune personne à pey ij -, près de mon â ge, bien faite, assez belle, très blanche, avec j^' des dieveux très noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon c«eur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taiUe, dégageait sa poitrine et lo ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le deuil qu'on portait alors. /On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là. J'avais tort, sans doute; mais je m'en apercevais toutefois, et même je n'étais pas le seul. Le mattre d'hôtel et les valets de 15 chambre en parlaient quelquefois à table avec une grossièreté qui me faisait cruellement souffrir. La tête ne me tournait pourtant pas au point d'être amoureux tout de bon. Je ne m'oublius point; je me tenais à ma place, et mes désirs mêmes ne s'émancipaient pas. J'aimais à voir mademoiselle 30 de Breil, à lui entendre dire quelques mots qui marquaient de l'écrit, du sens, de l'hoanêteté: mon ambition,bomée au plaisir de la servir. o'oUaitjiaini au-delOë mes-drôiia. A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de 4es faire va-
' C'est dans cette maison que Rousseau fit la coniialssance de l'kbbé Gaimcs, le viodre savoyard de son livre Émilt. H)qIl'
loir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors de là je me tenais vis-à-vis d'elle; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je 5 point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! mais point; j'avais la mortification d'fitre nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant son frère, qui m'adressait quelquefois la parole à table, m'ayant dit je ne sais quoi
lo de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien tournée, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d'œil, qui fut court, ne laissa pas de me transporte^. Le Tendemain, l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et j'en profitai. On donnait ce jour-là un grand dîner, oïl,
is pour la première fois, je vis avec beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel servir l'épée au côté et le chapeau sur la tête. Pa r hasard on v int apparier de la devise de la maiaûIXde Solar, qui était sur la tapisserie avec les annoiries. Tel fiert qutneTue pas. Comme les Piémontais ne sont pas pour
10 l'ordinaire consommés dans la langue française, quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne fallait pas de t.
Le vieux comte de Gouvon allait répondre; mais, ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien
2$ dire: il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le l fût de trop; que fiert était im vieux mot français qui ne venait pas du mot férus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire: tel menace, mais kl frappe qui ne tue pas.
30 Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur !e visage de mademoise lle de. Breil "" i,ir de satisfaction.. Cette personne, si dédaigneuse, daigna me jeter un second regard qui valait
35 tout au moins le premier; puis, tournant les yeux vers son
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grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu'il me donna, en effet, si pleine et entière et d'un air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop s rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune. Quelques minutes après, mademoi selle de Breii, levant de rechef les yeux sur moi..me priaj d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui do nner à boixe. On juge que je ne la fis pas la attendre; mais, en approchant, je fus saisi d'un t el trem blement, q u'ayant trop rempli le verre, je répandis ime partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdîinent pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassureri et mademoiselle de ij Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.
Ici ânit le roman