LETTRE XXH, — DE SAINT-PREUX A JULIE
Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M. lo Silvestre demander le petit paquet. Il n'était toujours point venu; et, dévoré d'une mortelle impatience, j'ai fait le voyage sept fois inutilement. Enân la huitième j'ai reçu le paquet. A peine l'ai-je eu dans les mains, que, sans payer le port,' sans m'en informer, sans rien dire à personne, je ij suis sorti comme un étourdi; et, ne voyant que le moment de rentrer chez moi, j'enfilais avec tant de précipitation des rues que je ne connaissais point, qu'au bout d'une demiheure, cherchant la rue de Toumon oii je If^, je me suis trouvé dans le Marais, à l'autre extrémité de Paris. J'ai 30 été obl^ de prendre un fiacre pour revenir plus promptement
J'arrive enfin, je vole, je m'enferme dans ma chambre, je m'assieds hors d'haleine, je porte une main tremblante sur le cachet. première influence du talisman! j'ai senti 15 pglpifiT jnnn i-(yiir 5 r^^ggiip papier que j'6tai&, et je me suis bientdt trouvé tellement oppressé que j'ai été forcé de respirer un moment sur la dernière envelq)pe . . . Julie ! . . . ô ma
' En ce temps c'était le desllnataire qui payait le port, et non la perlonne qui envoyait la lettre, ou le paquet, CÎlK)<^;Ic
Julie ! le voile est déchiré je te vois ... je vois tes divins
attraits! ma bouche et mon cœur leur rendent le premier
homm^e, mes genoux fléchissent Charmes adorés, encore
une fois vous aurez enchanté mes yeux! Qu'il est prompt, S qu'il est puissant, le magique effet de ces traits chéris! Non, il ne faut point, comme tu prétends, un quart d'heure pour le sentir; une minute, un instant suf5t pour arracher de mon sein mille ardents soupirs, et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur [jassé. Pourquoi faut-il que ta joie
lo de posséder un si précieux trésor soit mêlée d'une si cruelle amertume? ■^ve£quene violence il m° nipp^H" fin TnTi|îT~ qui n<» gnnt pliiaj jg CTOis, en le voyant, te revoir encore; je crois me retrouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et que le ciel m'a
1$ donnés et ravîs dans sa colère. Hélas! un instant me désabuse; toute la douleur de l'absence se ranime et s'aigrit en m'ôtant l'erreur qui l'a suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on n'interrompt les tourments que pour les leur rendre plus sensibles. Dieux! quels torrents de
3o flammes mes avides regards puisent dans cet objet inattendu ! ft comme il ranime au fond de mon cœur tous les mouvements impétueux que ta présence y faisait naître! ô Ju lie, s'il était vrai qu'il pût transmettre à tes sens le délir e et l' illusion des miens! . . . Mais pourquoi ne le ferait-il pas? Pourquoi
iS des impressions que l'âme porte avec tant d'activité n'iraientelles pas aussi loin qu'elle? Ah! chère amante! où que^tu sois, quoi que tu fasses au moment oii j'écris cette lettre, ail moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage
30 inondé des pleurs de l'amour et de la tristesse j'Jrie sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés de mes ardents baisers? ne te seos-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes? , , . Ciel! qu'entends- je? Quelqu'un vient.,,Ah! serrons, cachons mon trésor ... un importun ! . . . Maudit soit le cnid
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qui vient troubler des transports si douxl . , , Puisse-t-il ne jamais aim^ ... ou vivre loin de ce qu'il aime!
Troisième Partie L'Honnaor d'un G«itilboiiiin« «t l'Honneur d'un Honun* de Bini __Sur le lit de mort de sa mère, et en suite des supplications de celie^, Julie consent à obéir à son père et à épouser M. de Wolmar, le prétendant choiù pour elle. Alors a lieu l'échange suivant 5 de billets et de lettres:
BILLET. — DE JULIE A SAINT-PBEUX , II est temps de renoncer aux erreurs de la jeunesse, et d'abandonner un trompeur espoir; je ne serai jamais à vous. Kendez-moi donc la liberté que je vous ai engagée et dont moh"père veut disposer, ou mettez le comble à mes malheurs n par un refus qui nous perdra tous deux sans vous Être d'aucun usage. JULIE d'étange
LETTRE X. — DU BARON D'ÉTANGE A SAINT-PREUX DANS LAQUELLE ÉTAtt LE PRÉCÉDENT BILLET
S'il peut rester dans l'âme d'un suborneur quelque sentiment d'honneur et d'humanité, répondez à ce billet d'une malheureuse dont vous avez corrompu le cœur, et qui ne i, serait plus si j'osais soupçonner qu'elle eût porté plus loin l'oubli d'elle-même. J"e m'étonnerai peu que la même philosophie qui lui appntà se ietet-à-Ja..tète^du premier venu, lui apprenne encore à désobéir à son père. Pensez-y cependant. Jinmcr prendre en toute occasion les voies de la douceur et a- HpTtinnnaVptg^ g-i^TJ j'f^ip^f qu'i-Hfc pp^|yfnf giiffifo- mals, si j'en veux bien user avec vous, ne croyez pas qufrj'ignere conunent se venge J'honneur d'un gentilhomme offensé par un homme qui ne Ito pas.
Épargnez-vous, monsieur, des menaces vaines qui ne m'effraient point, et d'injustes reproches qui ne peuvent mTiumilier. Sachez qu'entre deux personnes de même âge il n'y a d'autre suborneur que l'amour, et qu'il ne vous appartiendra 5 jamais d'avilir un homme que votre âtle honora de son estime. Quel sacrifice osez-vous m'imposer, et à quel titre l'exigezvous? Est-ce à l'auteur de tous mes maux qu'il faut immoler mon dernier espoir? Je veux respecter le père de Julie; mais qu'il daigne être le mien s'il faut que j'apprenne à lui
10 obéir. Non, non, monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m'obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers et si bien mérités de mon cœur. Vous faîtes le malheur de ma vie. Je ne vous dois que la fiâîné, étVous iTavez rien à préten3re de moi. Julie a parlé;
ij voilà mon consentement. Ah! qu'elle soit toujours obéie! Un autre la possédera; mais j'en serai plus digne d'elle.
Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que soit l'empire dont vous
20 abusezj^ mes droits sont plus sacrés que-Ies.vàties; la chaîne
qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant
les tribunaux hiunains; et quand vous osez réclamer la nature,
c'est vous seul qui bravez ses lois.
N'alléguez pas non plus cet honneur si bizarre et si délicat
as que vous parlez de venger; nul ne l'offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, et votre honneur est en sûreté; car mon cœur vous honore malgré vos outrages; et, malgré les maximes gothiques,' l'alliance d'un honnête homme n'en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense,
30 attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au
' € Gothique » quand il n'est pas employé comme terme d'architecture, signifie < barbare », appartenant aux civilisations des Goths, des Vandales OU des Huns.
LA NOUVELLE HÉLOlSE I37
surplus, je me soucie fort peu de savoir en iwf]' r-nnuUt^ l 'honneur d'un gentil homme; ai£U3 quaat à celui^'jin homme , de bien, i ,] ^];^'TI"^i'''^^ J** ^'^-1*^ «Itiendre, et le conserverai pur et sans tache jusqu'au dernier soupir.
^SijlÈ£eJiaiiB».et peu digne d'un nom si doux, méditez j d'iiffreux parricides, tandig f^n'imp fjjli- t—>A^^ »« n»^|nnj-^
^immole son bonheur à vos préjug és. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, et vous sentirez trop tard que votre haine aveugle et dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu'à moi. Je serai malheureux, sans doute; lo mais si jamais la voix du sai^ s'élève au fond de votre cceur, combien vous le serez plus encore d'avoir sacrifié à des chimères l'unique fruit de vos entraîll^, unique au monde en
"Tïeauté, en mérite, en vertus, et pour qui le ciel prodigue de ses dons n'oublia rien qu'un meilleur père! 15