BILLET INCLUS DANS LA PRÉCÉDENTE LETTRE
Jr rfillfli îi T"lw ri'f tnnfn W diùt de. disposer d'elle-même, et de donner sa.inaio sans consulter son cœur.
Le Mariage de JuU« Julie d'Êtange épouse M. de Wolmar — et elle se déclare contente. Elle expose très longuement ses raisons â Saint-Preux.
LETTRE XVni. — DE JOLIE A SON AMI . . 'M rfp W f>1ma.r arriv a, et ne ge reb u U p at' du rhangi-. ^p ment de mon visage. Mon père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère allait finir, et ma douleur était à l'épreuve du temps. Je ne pouvais alléguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma promesse; il fallut l'accomplir. Le jour qui
' Julie, pendant la crised'amourpour Saint-Preux, était tombée gravement malade; et attônlc de petite virole, elle avait espéré que son visage marqué de U'ûrrible maladie rebuterait M. de Wolmar. ini.>l '
devait m'flter pour jamais à vous et à oioi me parut le dernier Af "la v^ J'aurais vu les apprêts de ma sépulture avec moins d'effroi que ceux de mon mariage. Plus j'approchais du moment fatal, moins je pouvais déraciner de mon cœur S mes premières affections; elles s'irritaient par mes efforts pour les éteindre. Enfin, je me lassai de combattre inutilement. Dans l'instant même où j'étais prête à jurer. à un autre ime étemelle fidélité, mon cœur vous jurait encore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une victime
10 impure qui souilie le sacrifice où l'on va l'immoler.
Arrivée à l'égfise, je sentis en entrant une sorte d'émotion que je n'avais jamais éprouvée. Je ne sab quelle terreur vint saisir mon âme dans ce lieu simple et auguste, tout rempli de la majesté de celui qu'on y sert. Une frayeur sou-
iS daine me fit frissonner; tremblante et prête à tomber en défaillance, j'eus peine à me traîner jusqu'au pied de la chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter durant la cérémonie; et s'il me laissait apercevoir les objets, c'était pour en être épouvantée. Le jour sombre de l'édifice,
an le profond silence des spectateurs, leur maintien modeste et recueilli, le cortège de tous mes parents, l'imposant aspect de mon vénéré père, tout donnait à ce qui s'allait passer un air de solennité qui m'excitait à l'attention et au respect, et qui m'eût fait frémir à la seule idée d'un parjure. Je
2$ crus voir l'organe de la Providence et entendre la voix de
Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie.
La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vîvement"èx-"
•^ posées dans les paroles de l'Écriture, ses chastes et sublimes
devoirs si importants au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la
30 durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes; tout cela me fit une. telle. impression, que je crus sentir intérieui^nent une révcdution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature. L'œil
■•% étemel qui voit tout, disais-je en moi-même, lit maintenant
lA NOUVELLE HÉLOlSE I39
au fond de mon cœur; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma bouche: le ciel et la terre sont témoins de l'engagement sacré que je prends; ils le seront encore de ma fidélité à l'observer. Quel droit peut respecter parmi les hommes quiconque ose violer le premier de tous? s
Un coup d'oeil jeté par hasard sur monsieur et madame d'Orbe, que je vis à côté l'un de l'autre et fixant sur moi des yeuxattendris, m'émut pluspuissanmient encore quen'avaient fait tous les autres objets. Aimable et vertueux couple, pour moins connaître l'amour, en ètes-vous moins unis? Le lo .devoir et l'honnêteté vous lient : tendres amisj époux fidèles, ^ ns brûle r de ce feu dévorant qui consume l'âme, vous vous aimez d'un sentiment pur et (Toux qui la nourrîtj que la sagesse autorise et que la raison dirige; vous n'en êtes que plus solidement heureux. Ah! puissé-je dans un 15 lien pareil recouvrer la même innocence, et jouir du même bonheur! Si je ne l'ai pas mérité comme vous, je m'en rendrai digne à votre exemple. Ces sentiments réveillèrent mon courage. J' givisage ai le saint nœud que j'allais former comme un nouvel état qui dëvaU purifier mon âme ».
~ et Îa'rën3re à tous ses devoirs. Quand le pasteur me demanda ^ si je promettais obéis.s^acE- fiL-fidélité- parfaite à celui que j'acceptais pour époux, ma bouche ^et mon cœur le promhent. Je le tiendrai j usqu'à la mort. / De r etour au ÏÔgîsi jesôûpiraj/après une heure de solitude as
ej.de rècûeinëment. "Je Tobtins, non sans peine; et quelque empressement que j'eusse d'en profiter, je ne m'examinai d'abord qu'avec répugnance, craignant de n'avoir éprouvé qu'une fermentation passagère en changeant de condition, et de me retrouver aussi peu d^e épouse que j'avais été 30 fille peu s^e. L'épreuve était sûre, mais dangereuse. Je commençai par songer à vous. Je me rendais le témoignage que nul tendre souvenir n'avait profané l'engagement solennel que je venais de prendre. Je ne pouvais concevoir par quel prodige votre opiniâtre image m'avait pu laisser ai longtemps 35
I40 VIE ET ŒUVSES
en paix avec tant de sujets de me la rappeler: je me serais déâée de l'indifférence et de l'oubli, comme d'im état trompeur qui m'était trop peu naturel pour être durable. Cette illusion n'était guère à craindre; j e sentis que je vous aimais S auta nt et plus peut-être que je n'avais jamaisfaitj mais'^je le sentis sans rougir. Je vis que je n'avais pas besoin pour penser à vous d'oublier que j'étais la femme d'un autre. En me disant combien vous m'étiez cher, mon cœur était ému, mais ma conscience et mes sens étaient tranquilles; et je
lo connus dès ce moment que j'étais réellement changée. Quel
torrent de pure joie vint alors inonder mon âme! Quel.
sentiment de f>aix, effacé depuis si longtemps, vint ranimer
. ce cœur flétri par l'ignominie, et répandre dans tout mon
. être une sérénité nouveUe! Je crus me sentir renaître; je
is crus recommencer une autre vie. Douce et consolante vertu, je la recommence pour toi; c'est toi qui me la rendras chère; c'est à toi que je la veux consacrer. Ah! j'ai trop appris ce qu'il en coûte à te perdre, pour t'abandonner une seconde fois !
ïo Dans le ravissement d'un changement si grand, si prompt, si inespéré, j'osai considérer l'état où j'étais la veille; je frémis de l'indigne abaissement où m'avait réduite l'oubli de moi-même et de tous les dangers que j'avais courus depuis mon premier égarement. Quelle heureuse révolution me
2$ venait de montrer l'horreur du crime qui m'avait tentée, et réveillait en moi le goût de la sagesse ! . . . Quelle sûreté avais-je eue de n'aimer que vous seul au monde, si ce n'est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants, qui se jurent une constance étemelle, et se parjurent innocem-
30 ment toutes les fois qu'il plaît au ciel de changer leur cœur? . . . Je le vois, je le sens; la main secourable qui m'a conduite à travers les ténèbres est celle qui lève à mes yeux le voile de l'erreur, et me rend à moi malgré moi-même. La voix secrète qui ne cessait de murmurer au fond de mon cœur
îS s'élève et tonne avec plus de force au moment où j'étais
LA NOUVELLE HÉLOlSE I4I
prête à périr. L'aute ur de t^iit; v ^ ritf n'a pfi i nt n rti i ffrrt ^que je sortisse de sa prl^sence, coupable d'un vil parjure; et, pré venant mon crime par me s reittOlds, il m'a montré l'abîme où j'allais me précipiter. Providence étemelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre $ de tes œuvres I tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer ! Daigne accepter d'un coeur épuré par tes soins l'hommage que toi seule rends digne de t'être offert.
A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée, et de l'état d'honneur et de sûreté oii je me lo sentais rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es !a source. Je 15 veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être fidèle, r parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et toute la société. Je veux Être chaste, parce que c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles ro de la raison que je tiens de toi. Je remets mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante, qui est !a tienne; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie. aj
Après cette courte prière, la première que j'eusse faite avec un vrai zèle, je me sentis tellement affermie dans mes résolutions, il me parut si facile et si doux de les suivre, que je vis clairement oiï je devais chercher désormais la force dont j'avais besoin pour résister à mon propre cœur, et que je ne 30 pouvais trouver en moi-même. Je tirai de cette seule découverte une confiance nouvelle, et je déplorai le triste aveuglement qui me l'avait fait manquer si longtemps. Je n'ava is jamais été tout à fait sans religion: mais peut-être ^vaudrait-U mieux n'en point avoir du tout que d'en avoir 35
143 VIE ET ŒUVHES
Iime eKtêrieuie et maniérée, qui sans toucher le cœur rassure la conscience; de se borner à des formules, et de croire exactement en Dieu à certaines heures pour n'y plus penser le reste du temps. Scrupuleusement attachée au culte pubhc, S je n'en savais rien tirer pour la pratique de ma vie. Je me sentais bien née, et me livrais à mes penchants; j'aimais à réfléchir, et me fiais à ma raison ; ne pouvant accorder l'esprit r de l'Évangile avec celui du mondej ni la foi avec les œuvres,
■' j'avais pris un milieu qui contentait ma vaine sagesse; j'avais lo des maximes pour croire et d'autres pour agir; j'oubliais dans un lieu ce que j'avais pensé dans l'autre; j'étais dévote à l'église et philosophe au logis . Hélas! je n'étais rien nulle part; mes prières n'étaient que des mots, mes raisonnements des sophismes, et je suivais pour toute lumièreTa îâu^lûeilr^ ■ 15 des iéux" errants qui me guidaient pour me perdre.
, . ■ ^dore7 l'Être ptirnpl mon digne et sage ami; .d'un \.^ ' so"ffl ? Yfti"' H^t^riiiri-7 ffn ft^utnmp-i de raison qui n'ont qu'une ' A vaine apparence, et fuient comme une ombre devant l'im- . v^ muable vérité. RisR. n'existe que., par celui qui esti . c'est ^■^Û' 3o lui qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un *~' y prix à cette courte vie employée à lui plaire; c'est lui qui ne
cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, et qui sait dire au juste oublié: Tes vertus ont un témoin; c'est lui, c'est sa substance inaltérable qui est le vrai 3$ modèle des perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos passions ont beau la défigurer, tous ses traits liés à l'essence infinie se représentent toujours à la raison, et lui servent à rétablir ce que l'imposture et l'erreur en ont altéré. Ces distinctions me semblent faciles, 30 le sens commun siiffit pour les faire. Tout ce qu'on ne peut séparer de l'idée de cette essence est Dieu; tout le reste est l'ouvrage des hommes. C'est à la contemplation de ce divin modèle que l'âme .s'épure et s'élève, qu'elle apprend"' ■ à mépriser ses inclinations basses et à surmonter ses vils 35 penchants. Un cœur pénétré de ces sublimes vérités se refuse
LA NOXJVELLE HÉLOlSE I43 ^
aux petites passions des hommes; cette grandeur inânie le dégoûte de leur oi^eil; le charme de la méditation l'arrache "^- -V
aux désirs terrestres; e t quand l'être immense dont il s'oc - ^ ,,t cupe n'exis terait pa s, il serait en core bon qu'il s'g.ii fu-mpa t f
sans cesse pour être plus maître de lui-mê m e, plus ffrrl. pi un s V/ '
heureux, et plus sage *»^, ,-
Pour expliquer ces remarques sur la religion — dont une grande partie ont été omises ici — il faut se souvenir de ce passage des Confessions relatif au but de La Nouvdk Séloîse:
« Outre cet objet de mœurs et d'honnêteté conjugale, qui 10 tient radicalement à tout l'ordre social, je m'en fis un plus secret de concorde et de paix publique; objet plus grand, plus important peut-être en lui-même, et du moins pour le moment où l'on se trouvait. L'or age excité QarVEncydo^Jejlom de se calmer, était alors dans sa plus grande force. Les deux partis, .déchaînés, l'un 15 contre l'autre avec la dernière fureur, ressemblaient plutôt à des loups enragés, acharnés à s'entre-déchirer, qu'à des chrétiens et des philosophes qui veulent réciproquement s'éclairer, se convaincre et se ramener dans la voie de la vérité. Il ne manquait peut-être à l'un et l'autre que des chefs remuants qui eussent du 20 crédit pour dégénérer en guerre civile; et Dieu sait ce qu'eût produit une guerre civile de religion, où l'intolérance la plus cruelle était au fond la même des deux côtés. Ennemi né de tout esprit de parti, j'avab dit franchement aux uns et aux autres des vérités dures qu'ils n'avaient pas écoutées. Je m'avisai d'un autre ex- 25 pêdient qui, dans ma simplicité, me parut admirable : c'était d'adoucir leur haine réciproque en détruisant leurs préjugés, et
'de montrer à chaque parti le mérite et la vertu dans l'autre, dignes de l'estime publique et du respect de tous les mortels. Ce projet" peu sensé, qui supposait de la bonne foi dans les hommes 30 ... eut le succès qu'il devait avoir; il ne rapprocha point les partis et ne les réunit que pour m'accabler. En attendant que l'êïpérience m'eût fait sentir ma folie, je m'y livrai, j'ose le dire, avec un zèle d^e du motif qui me l'inspirait, et je dessinai les deux caractères de Wolmar et de Julie, dans un ravissement qui me 35 fiùsait espérer de les rendre aimables tous les deux, et, qui plus est, l'un par l'autre.) , ^H)^Il'
VIE ET ŒUVSES
Et Julie tennine ainsi sa longue lettre.
^ Je vous d ii^^u s: tout est ch angé entre nous;jl faut néc essairement que votre cœur rhangp. Julie de Woimar n'est plus votre ancienne Julie; la révolution de vos senti- S ments pour elle est inévitable, et il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce diai^ement au vice ou à la vertu . . . Ne vaut -jl.^B% s mieu x épurer un îjentiment .^i.dlÊL Ji2ttl..le rendre durable? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins' ce qui peut s'accorder avec l'innocence? N'est-ce pas
lo conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui, mon bon et digne ami.^ur nous^aime£^ou jours il faut renoncer J'un à l'autre. Oublions tout le reste, et soyez l'amant de mon âme. Cette idée est si douce qu'elle console de tout . . .
15 Nous étions trop unis vous et moi pour qu'en changeant d'espèce notre union se détruise. Si vous perdez une tendre ^amantCj ypus.gagiiez une fidèle amie; et, quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions, je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que
io moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur et plus sage, et pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heureux aussi, et je sens plus que jamais qu'il n'y a point de bonheur sans la vertu. Si vous m'aimez véritablement,
i5 donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s'accordent pas moins dans leur retour au bien qu'ils s'accordèrent dans leur égarement ... ^ '
Le Bonheur de Julie
La lettre suivante est écrite en réponse à celle de Siûnt-Preux
qui vient d'apprendre la nouvelle du mariage de Julie. Si l'on
jo compte environ une semaine pour le courrier de Vevey à Paris, et
autant en sens inverse, Juhe n'a pas pu avoir été mariée bico
longtemps lorsqu'elle exprime ces sentiments.
LA. NOUVELLE HËLOlSE 145
LETTRE XX. — DE JUUE A SAINT-PEEUX
Vous me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche, et en la ^sajit voua m'aidez à y répondre; car, bien loin de chercher l'oubU dont vous parlez, j'avoue que je ne saurais êt re heureuse si vous cessiez de m'aimer; maïs je le suis à tous égards, et rien ne manque à m^^n hnnhpnr gm- j le v6tre . Si j'ai évité dans ma lettre précédente de parler de M, de Wohnar, je l'ai fait par ménagement pour vous. Je connaissais trop votre sensibilité pour ne pas craindre d'aigrir vos peines; mais votre inquiétude sur mon sort m'obhgeant à vous parler de celui dont il dépend, je ne puis 10 vous en parler que d'une manière digne de lui, comme il convient à son épouse et à une amie de la vérité.
M. de Wolmaj a près de cinquante ans, sa vie unie, réglée, etle calme^des passions, lui ont conservé une constitution si saine et un air si frais, qu'il parait à peine en avoir quarante; 15 et il n'a rien d'un âge avancé que l'expérience et la sagesse. Sa physionomie est noble et prévenante, son abord simple et ouvert; ses manières sont plus honnêtes qu'empressées; il parle peu et d'un gra nd sens, mais sans affecter ni "précision ni sentences. li est l e même pour tout le monde, m ne cherche et ne fuit personne, et n'a'~îâmaîa d^iitrés~préférences que celles de la raison. "" ' — — —
"'Alalgré sa iroideiir" naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon pîfé, "crût sentir que je lui convenais, et pour la première foi s tle s ^ vie il pïit un attachement. Ce 15 goût modéré, mais durable, s'est si bien réglé sur les bienséances, et s'est maintenu dans une telle égalité, qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant d'état, et que, sans blesser la yavité conjugale , il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manières qu'il avait auparavant. Je 30 neTâTj'amais vu ni g^î nFlnste, mais toujours content; jamais il ne me parle de lui, rarement de moi; il ne me cherche pas, mais il n^est pas fâché que je le cherche, et me quitte peu
volontiers. Il ne r it point; il est sérieux sans donner envîe de l'être; au contraire, son abord serein semble m'inviter à l'enjouement; et comme les plaisirs que je goûte sont les seuls auxquels il parîdt sensible, une des attentions que je lui dois S est de chercher à m'amuser. En un mot, il veut que je sois he ureuse : il ne me le dit pas, mais je le vois, et vouloir le bonheur de sa femme n'est-ce pas l'avoir obtenu?
Avec quelque soin que j'aie pu l'observer, je n'ai su lui trouver de passion- d'aucune espèce, que celle qu'il a ppur„
10 moi. Encore cette passion est-elle si égale et s i tempérée. qu'on dirait qu'il n'aime qu'autant qu'il veut aimer, et qu'il ne le veut qu'autant que la raison le permet. / Il est réellement ce que mylord Edouard croît être; ' en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres gens à sentiment, que noua
15 admirons tant nous-mêmes; car le cœur nou s trompe en mille m anières, et n'agit que par un principe toujours suspect: mais la raison n'a d'autre fin que ce qui est bien; ses règles sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie; et jam^s elle ne s'égare que dans d'inutiles spéculations qui ne sont pas
ao faites pour elle . . .
J'oubliais de vous parler de'nos revenus et de leur administration. Le débris des biens de M. de Wolmar, joint à celui de mon père, qui ne s'est réservé qu'une pension, lui fait une fortune honnête et modérée, dont il use noblement et sage-
as ment, en maintenant chez lui non l'incommode et vain appareil du luxe, mais l'abondance, les véritables commodités de la vie, et le nécessahe chez ses voisms indigents. L'ordre qu'il a mis dans sa maison est l'image de celui qui règne au fond de son âme, et semble imiter dans un petit ménage
jo l'ordre établi dans le gouvernement du monde. On n'y voit
' Edouard Bomston, le geniilhomme anglais qui avait voulu époustf Julie, et avait renoncé en apprenant qu'elle aimait Saint-Preux; qui avait ensuite offert ses terres et sa fortune à Julie et Saint-Preux quand M. d'Êtange avait voulu contraindre le cœur de Julie. Il croil donc Ctre du parti de la raison, quand en réalité il est du parti du sentiment.
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ni cette inflexible régularité qui donne plus de gêne que d'avantage, et n'est supportable qu'à celui qui l'impose, ni cette confusion mal entendue qui pour trop avoir ôte l'usage de tout. On y reconnaît toujours la main du maître et l'on ne la sent jamais; il a si bien ordonné le premier arrangement s qu'à présent tout va tout seul, et qu'on jouit à la fois de la règle et de la liberté.
Voilà., mon bon ami, une idée abr^ée, mais fidèle, du caractère de M. de Wolmar . . . Sur ce tableau vous pouvez d'avance vous répondre à vous-même; et il faudrait me lo mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de l'être.
Ce qui m'a longtemps abusée, et qui peut-être vous abuse encore, c'est la pensée que l'amour est nécessaire pour former ' ^ un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur; l'honnêteté, is la vertu, de certaines convenances, moins de conditions et d'âges que de caractères et d'humeurs, sufBsent entre deux époux; ce qui n'empêche point qu'il ne résulte de cette union un attachement très tendre, qui, pour n'être pas précisément de l'amour, n'en est pas moins doux et n'en est que plus ao durable. L'amour est accompagné d'une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix. On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouver- 1$ ner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient jamais qu'eux, ne s'occupent incessamment que d'eux, et la seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ce n'est pas assez pour des époux, qui ont tant d'autres soins à remplir. Il n'y a point de passion qui nous fasse une si 3a forte illusion que l'amour; on prend sa violence pour im signe de sa durée; le cœur surchargé d'un sentiment si doux l'étend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant que cet amour dure on croît qu'il ne finira point. Mais, au contraire, c'est son ardeur même qui le consume; il s'use avec la jeunesse, il s'ef- 35
face avec la beauté, il s'éteint sous les glaces de l'âge; et depuis que le monde existe on n'a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre. On doit donc compter qu'on cessera de s'adorer tôt ou tard; alors, l'idole 5 qu'on servait détruite, on se voit réciproquement tels qu'on est. On cherche avec étonnement l'objet qu'on aima; ne le trouvant plus, on se dépite contre celui qui reste, et souvent l'imagination le défigure autant qu'elle l'avait paré. Il y a peu de gens, dit la Rochefoucauld, qui ne soient honteux
10 de s'être aùnés, quand ils ne s'aiment plus. Combien alors il est à craindre que l'ennui ne succède à des sentiments trop vifs; que leur déclin, sans s'arrêter à l'indifférence, ne passe jusqu'au dégoût; qu'on ne se trouve enfin tout à fait rassasiés l'un de l'autre; et que, pour s'être trop aimés amants,
15 on n'en vienne à se hair époux ! Mon cher ami, vous m'avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence et pour mon repos; mais je ne vous aï jamais vu qu'amoureux : que sais- je ce que vous seriez devenu cessant de l'être? L'amour éteint vous eût toujours laissé la vertu,
30 je l'avoue; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cceur doit serrer? et combien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être des maris insupportables! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.
Pour M. de Wolmar, nuUe Ulusion ne nous prévient l'un
as pour l'autre: nous nous voyons tels que nous sommes; le sentiment qui nous joint n'est fx)int l'aveugle transport des cœurs passionnés, mais l'immuable et constant attachement de deux personnes honnêtes et raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de
30 leur sort, et tâchent de se le rendre doux l'une à l'autre. II semble que, quand on nous eût formés exprès pour nous unir, on n'aurait pu réussir mieux —
Mon ami, le ciel éclaire la bonne intention des pères, et récompense la docilité des enfants. A Dieu ne plaise que je
35 veuille insulter à vos déplaisirs. Le seul désir de vous rassurer
LA NOUVELLE HÉLOlSE I49
pleinement sur mon. sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand avec les sentiments que j'eus ci-devant pour vous, et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et maltresse de me choisir un mari, je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m'éclairer et qui lit au $ fond de mon cœur, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.
Il importe peut-être à votre entière guérison que j'achève de vous dire ce qui me reste sur le cœur, M. de Wobnar est plus âgé que moi. Si pour me punir de mes fautes, le la ciel m'ôtait le digne époux que j'ai si pjeu mérité, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre. S'il n'a pas eu le bonheur de trouver une Elle chaste, il laissera du moins une chaste veuve. Vous me connaissez trop bien pour croire qu'après vous avoir fait cette déclaration je sois femme 15 à m'en rétracter jamais ...
Julie déclare ensuite qu'elle cessera désormais tout commerce de lettre, et elle termine ainsi.
Je vous conjure de faire quelque attention aux discours de votre amie, et de choisir pour aller au bonheur une route ao plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. Je ne cesserai de demander au ciel, pour vous et pour moi, cette félicité pure, et ne serai contente qu'après l'avoir obtenue pour tous les deux. Ahl si jamais nos cœurs se rappellent malgré nous les erreurs de notre jeunesse, faisons au moins as que le retour qu'elles auront produit en autorise le souvenir et que nous puissions dire avec cet ancien: Hélas! nous périssions si nous n'eussions péri!
Ici finissent les sermons de la prêcheuse: elle aura désormais assez à faire à se prêcher elle-même. Adieu, mon 30 aimable ami, adieu pour toujours; ainsi l'ordonne l'inflexible devoir: mais croyez que le cœur de Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher . . . Mon Dieut que fais-je? . . . Vous le verrez trop à l'état de ce papier. Ah! n'est-U pas permis de s'attendrir en disant à son ami le dernier adieu? o' 35
Lettre de Lord Bomston sur lé Suicide
Saint-Preux a décidé de se suidder, et là-dessus son ami anglais l'accuse de lâcheté et écrit ces pages fameuses. Rousseau partageait l'admiration de beaucoup de ses contemporains (l'abbé Prévost, Diderot, Montesquieu, Voltaire, etc.) pour l'Angleterre; 5 et non seulement pour les hommes, mais aussi pour les choses. Voir plus bas l'extrait L'Elysée (IV, IX) où il donne toute sa préférence aux jardins dits « anglais * par opposition aux jardins «à la française», et l'extrait Matinée à l'anglaise (V,ni).
Void d'abord les passages donnant les arguments de Saint- 10 Preux en faveur du suidde. (III°"'Partie,Lettre2i.)
«...J'ai longtemps médité sur ce grave sujet; vous devez le savoir, car vous connaissez mon sort, et je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proportion fondamentale: Chercher son bien et fuir son mal en ce qui 15 n'offense point autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre ' vie est un mal pour nous, et n'est un bien pour personne, il est donc permis de s'en. déUvrer. S'il y a dans ce monde une maxime évidente et certaine, je pense que c'est celle-là; et, si l'on venait à bout de la renverser, il n'y a point d'action humaine dont on 10 ne pût faire un cijme . . . >
«... Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance
les maux qu'on ne peut éviter; mais il n'y a qu'un insensé qui
souffre volontairement ceux dont il peut s'exempter sans mal
faire, et c'est souvent un très grand mal d'endurer un ma! sans
3$ nécessité ...»
«... Dieu a donné la liberté à l'homme pour faire le bien, la consdence pour le vouloir, et la raison pour le choisir; il l'a constitué seul juge de ses propres actions, il a écrit dans son cœur: Fais ce qui t'est salutaire et n'est nuisible à personne. Si je sens 30 qu'il m'est bon de mourir, Je résiste à son ordre en m'opiniâtrant à vivre; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la chercher ...»
Lord Bomston avait approuvé l'amour de Saint-Preux et de Julie; il avait même ofïert de favoriser leur fuite de Vevey, et î5 de les établir en Angleterre sur ses terres si Julie voulait y consentir. Maintenant cependant que JuHe est mariée, il veut
LA NOtIVËLLE HÉLOlSE 151
accepter le fait accompli; et il r^roche à. Saint-Pt«ux sa lâcheté de vouloir renoncer à la vie simplement parce que le malheur l'a frappé. Du reste, il lui reproche de faillir aux devoirs de l'amitié, car lui, Bomston, l'aimait et avait besoin de lui.
LETTRE XXn, — KÉPOMSE
Jeune homme, un aveugle transport t'égare: sois plus s discret, ne conseille point en demandant conseil: j'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai l'âme ferme; je suis Anglais. Je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu la mort de près,' et la regarde avec trop d'indifférence poiu^ l'aller chercher. Parlons de toi. lo
Il est vrai, tu m'étais nécessaire: mon âme avait besoin de la tienne; tes soins pouvaient m'ëtre utiles; ta raison pouvait m'éclairer dans la plus importante affaire de ma vie;* si je ne m'en sers point, à qui t'en prends-tu? Où est-elle? Qu'est-elle devenue? Que peux-tu faire? à quoi is es-tu bon dans l'état oii te voila? quels services puis-je espérer de toi? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable: tu n'es pas un homme, tu n'es rien; et, si je ne regardais à ce que tu"péux être, tel que tu es, je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi. lo
Je n'en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvais en toi du sens, de la vérité; tes sentiments étaient droits, tu pensais juste, et je ne t'aimais pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu'ai-je trouvé maintenant dans les as raisonnements de cette lettre dont tu parais si content? Un misérable et perpétuel sophisme, qui, dans l'égarement de ta raison, marque celui de ton cœur, et que je ne daignerais pas même relever si je n'avais pitié de ton délire.
' Lord Bomston était, comme tout noble, de l'armfe; il avait vu la guerre, et il s'était battu en duel.
' Son mariage. Voir l'appendice au roman de La Nmvdle BSafse, Les Amours de Milord Edouard Bomston. iLH)qIl'
Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux te demandei qu'une seule chose. Tôt qui crois Dieu existant, l'âme immortelle, et la liberté de l'homme, tu ne penses pas, sans doute, qu'un être intelligent reçoive un corps et soit placé S sur la terre au hasard seulement pour vivre, souffrir et mourir? U y a bien peut-être à la vie humaine im but, une fin, un objet moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point; après quoi nous reprendrons pied à pied ta lettre, et tu rougiras de l'avoir écrite,
lo Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune; car il se trouve toujours dans l'application quelque condition particulière qui change tellement l'état des choses, que chacun se croit dispensé d'obéir à la règle qu'il prescrit aux autres;
15 et l'on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde, excepté luL Encore un coup, parlons de toi.
Il est donc permis, selon toi, de cesser de vivre? La preuve en est singulière, c'est que tu as envie de mourir. Voilà
» certes un argument fort commode pour les scélérats: ils doivent t'être bien obligés des armes que tu leur fournis; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre; et dès que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du crime, dans le désir de mat faire ils
as en trouveront aussi le droit.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'iraposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant
30 le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras-tu? J'ai séduit une fille honnête; j'abandonne un ami dans ses chagrins. Malheureux! trouve-moi ce juste qui
35 se vante d'avoir assez vécu; que j'apprenne de lui onn-