LETTRE XVII. — DE SAINT-PREUX A MYLOHD EDOUARD
Je veux, mylord, vous rendre compte d'un danger que 35
nous courûmes ces jours passés, et dont heureusement nous
' C'est dans le bosquet naturel dont l'Elysée a pris la place que Julie et Saint-Preux se sont donné le premier baiser d'amour. Les * mains vei'tueuses < de Julie avaient donc voulu planter une retraite qui n'évoquât pas ce souvenir.
' Cette lettre est la dernière de la IV° Partie. Elle est en realité une introduction aux deux dernières Parties.
aK)^[c
104 VIE ET ŒirVKES
avons été quittes pour la peur et un peu de fatigue. Ceci vaut bien une lettre à part: en la Usant, vous sentirez ce qui m'engage à vous l'écrire.
Vous savez que la maison de madame de Wolmar n'est 3 pas loin du lac, et qu'elle aime les promenades sur l'eau. Il y a trois jours que le désœuvrement où l'absence de son mari nous laisse et la beauté de la soirée nous firent projeter une de ces promenades pour le lendemain. Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage; nous prîmes un bateau
lo avec des filets pour pêcher, trois rameurs, un domestique, et nous nous embarquâmes avec quelques provisions pour le diner. J'avais pris un fusil pour tirer des besolets;' mais elle me fit honte de tuer des oiseaux à pure perte et pour le seul plaisir de faire du mal. Je m'amusais donc à rappwler
is de temps en temps des gros-siilets, des tiou-tious, des crenets, des siiBassons ; ' et je ne tirai qu'un seul coup de fort loin sur une grèbe que je manquai.
Nous passâmes une heure ou deux à pêcher à cinq cents pas du rivage. La f)êche fût bonne; mais, à l'exception
20 d'une truite qui avait reçu un coup d'aviron, Julie fit tout rejeter à l'eau. Ce sont, dit-elle, des animaux qui souffrent; délivrons-les; jouissons du plaisir qu'ils auront d'être éch^pés au péril. Cette opération se fit lentement, à contrecœur, non sans quelques représentations; et je vis aisément
1$ que nos gens auraient mieux goûté le poisson qu'ils avaient pris que la morale qui lui sauvait la vie.
Nous avançâmes ensuite en pleine eau; puis, par une vivacité de jeune homme dont il serait temps de guérir, m'étant mis à nager^ je dirigeai tellement au milieu du lac
' CHseau de passage sur le lac de Genève. Le besolet n'est pas bon à maDger.
* Diverses sortes d'oiseau^t du lac de Genève, tous très bons à manger. Un chasseur appelle le gibier en imitant le cri de l'animal.
* Termedesbateliersdu lac de Genève; c'est tenir l^ramequigouverae
lA NOXrVELLE HÉLOlSE l8S
que nous nous trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage. Là j'expliquais à Julie toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône, dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de s ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redans des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment dans l'espace qui les sépare un ht digne du fleuve qui le rempht. En l'écartant de nos côtes j'aimais à lui faire admirer tes riches et charmantes lo rives du pays de Vaud, où la quantité des villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes f>arts, forment un tableau ravissant; où la terre, partout cultivée et partout féconde, ofire au laboiureur, au pâtre, au vigneron le fruit assuré de leurs peines ... is
Tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir ainsi des yeux les côtes voisines, un séchard,' qui nous poussait de biais vers la rive opposée, s'éleva, fraîchit considérablement ; et, quand nous songeâmes à revirer, la résistance se trouva si forte qu'il ne fut plus possible à notre frêle bateau jo de la vaincre. Bientôt les ondes devinrent terribles: il fallut regagner la rive de Savoie, et tâcher d'y prendre terre au village de Meillerie qui était vis-à-via de nous, et qui est presque le seul lieu de cette côte où la grève offre un abord commode. Mais le vent ayant changé se renforçait, rendait t$ inutiles les efforts de nos bateliers, et nous faisait dériver plus bas le long d'une file de rochers escarpés où l'on ne trouve plus d'asile.
Nous nous mimes tous aux rames Enfin à force de travail nous remontâmes à Meillerie, et, après avoir lutté plus 30 d'une heure à dix pias du rivage, nous parvînmes à prendre terre. En abordant, toutes les fatigues furent oubliées.
Nous dînâmes avec l'appétit qu'on gagne dans un violent travail . . .
' Mot local: vent violent, froid et sec. ,i,x)<îlc
l86 VIE ET ŒUVRES
Après le dîner, l'eau continuant d'être forte et le bateau ayant besoin d'être raccommodé, je profwsai un tour de promenade. Julie m'opposa le vent, le soleil, et songeait à ma lassitude. J'avais mes vues; ainsi je répondis à tout. Je S sub, lui dis-je, accoutumé dès l'enfance aux exercices pénibles; loin de nuire à ma santé ils l'affermissent, et mon dernier voyage m'a rendu bien plus robuste encore, A l'égard du soleil et du vent, vous avez votre chapeau de paille; nous gagnerons des abris et des bois; il n'est question que de
lo monter entre quelques rochers; et vous qui n'aimez pas la
plaine en supporterez volontiers la fatigue. Elle fit ce que
je voulais, et nous partîmes pendant le dtner de nos gens.
Vous savez qu'après mon exil du Valais je revins il y a dix
ans à Meillerîe attendre la permission de mon retour.' C'est
15 là que je passai des jours si tristes et si délicieux, uniquement occupé d'elle, et c'est de là que je lui écrivis une lettre dont elle fut si touchée. J'avais toujours désiré de revoir la retraite isolée qui me servit d'asile au milieu des glaces, et où mon cœur se plaisait à converser en lui-même avec ce
30 qu'il eut de plus cher au monde. L'occasion de \Tsiter ce lieu si chéri (tens une saison plus agréable, et avec celle dont l'image l'habitait jadis avec moi, fut le motif secret de ma promenade. Je me faisais un plaisir de lui montrer d'anciens monuments d'une passion si constante et si malheureuse.
as Nous y parvînmes après une heure de marche par des sentiers tortueux et fr^s, qui, montant insensiblement entre les arbres et les rochers, n'avaient rien de plus incommode que la longueur du chemin. En approchant et reconnaissant mes anciens renseignements,' je fus prêt à me trouver mal;
30 mais je me surmontai, je cachai mon trouble, et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles, et paraissent horribles aux autres. ' Voir letlre i6 du Livre I, citée plus haut. * Emploi curieux de ce mot pour 1 lieux familiers ». . , ,
LA NOUVELLE HÊLOlSE 187
Un torrent formé par la fonte des neiges roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse, et cliarriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparait l'esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu'on nomme les Glaciers, parce que d'é- s normes sommets de glaces qui s'accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde.* Des forêts de noirs sapins nous ombrageaient tristement à droite. Un grand bois de chênes était à gauche au delà du torrent; et au-dessous de nous cette immense plaine d'eau que le lac lo forme au sein des Alpes nous séparait des riches côtes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnait le tableau.
Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où nous étions étalait les charmes d'un séjour riant et cham- 15 pêtre; quelques ruisseaux filtraient à travers les rochers, et roulaient sur la verdure en filets de cristal; quelques arbres fruitiers sauvages penchaient leurs têtes sur les nôtres; la terre humide et friche était couverte d'herbe et de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui l'environ- 20 naîent, il semblait que ce lieu désert dût être l'asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature.
Quand nous eûmes atteint ce réduit et que je l'eus quelque temps contemplé: Quoi! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici, et ne sentez- 25 ^ vous point quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein de vous? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les re- 30 voyant moi-même après si longtemps, j'éprouvai combien la
' Ces montagnes sont si hautes, qu'une demi-heure après le soleil couché leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu'on aperçoit de fM't loin. (N Ole de Rousseau.) .,. , ,
l88 VIE ET ŒUVRES
présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence: O Julie, étemel charme de mon cœur! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus âdèle amant du 5 monde; voici le séjour où ta chère image faisait son bon- Iieur, et préparait celui qu'il reçut enfin de toi-même. On n'y voyait alors ni ces fruits ni ces ombrages; la verdure et les fleurs ne tapissaient point ces compartiments, !e cours de ces ruisseaux n'en formait point les divisions, ces oiseaux
lo n'y faisaient point entendre leurs ramages; le vorace épervier, le corbeau funèbre, et l'aigle terrible des Alpes, faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes; d'immenses glaces pendaient à tous ces rochers; des festons de neige étaient le seul ornement de ces arbres; tout respirait ici les rigueurs
is de l'hiver et l'horreur des frimas; les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable, et les jours entiers s'y passaient à penser à toi. Voilà la pierre oii je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur; ces cailloux tran-
ao chants me servaient de burin pwur graver ton chiffre; ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportait un tourbillon; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis; voilà le bord où d'un œil avide et sombre je mesurais la profondeur de ces abîmes;
as enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne te pas survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né, faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes Ueux, et regretter le temps que j'y passais à gémir de ton absence! . . . J'allais continuer; mais
30 Julie, qui, me voyant approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir; puis Itout à coup détournant la ^Tie et me tirant par le bras: Allonsnous-en, mon ami, me dit-elle d'une voix émue; l'air de ce jj, lieu n'est pas bon pour moi. Je partis avec elle en gémissant,
LA NOTTVELLE HÉLOÏSE I&Ç
mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j'aurais quitté Julie elle-même.
Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule, et je continuai de me promener sans trop savoir où j'allais. A mon retour, 5 le bateau n'étant pas encore prêt ni l'eau tranquille, nous soupâmes tristement, les yeux baissés, l'air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, et 10 Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau; et, en m'asseyant à côté d'elle je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines,' me retraçant les 1$ plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence 30 même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon coeur mille réflexions douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors 35 mon âme s'y retracèrent pour l'afHiger; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,
E tanta fede, e si dold memorie, E 31 lungo costumel'
* La bécassine du lac de Genève n'est point l'oiseau qu'on appelle en France du même nom. Le chant plus vif et plus animé de la nttte donne au lac, durant les nuits d'étÉ, un air de vie et de fraîcheur qui rend ses rives encore plus charmantes. (\ole de Rousseau.)
^ Et cette foi si pure, et ces doux souvenirs, et cette l-ingue familiarité.i (Métastase. -OOglC
t^O VIE ET aUVS£S
ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon boaheur passé; tout revenait, pour augmenter ma misère pré- . sente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disais-je en moi-même; ces temps, ces temps heureux ne sont plus; 5 ils ont disparu pour jamais. Hélas! ils ne reviendront plus; et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos cœurs sont toujours unis! Il me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d'elle. Quand je gémis-
lo sais dans l'éloîgnement, l'espoir de la revoir soulageait mou cœur; je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines; j'envisageais au moins dans les possibles ^xa état moins cruel que le mien: mais se trouver auprès d'elle, mais la voir, la toucher, lui parler, l'aimer, l'adorer,
15 et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et, dans un transport dont je frémis en y pensant,
ao je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d'y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.
as Là mes vives a^tations commencèrent à prendre un autre cours; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme, l'attendrissement suimonta le désespoir, je me mis à verser des torrents de larmes; et cet état, comparé à celui dont je sortais, n'était pas sans quelque plaisir. Je pleurai
30 fortement, longtemps, et fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie; je repris sa main. Elle tenait son mouchoir; je le sentis fort mouillé. Ah! lui dis-jc tout bas, je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre! II est vrai, dit-elle d'une voix altérée; mais que ce
35 soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton. Nous
LA NOUVELLE HÉLOlSE ICI
mençâmes alors à causer tranquillement, et au bout d'une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accidenL Quand nous fûmes rentrés, j'aperçus à la lumière qu'elle avait les yeux rouges et fort gonflés; elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, s elle avait grand besoin de repos; elle se retira, et je fus me coucher.
Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie oît, sans exception, j'ai senti les émotions les plus vives. J'espère qu'elles seront la crise qui me rendra tout à fait à moi ... lo
Cinquième Partie La Matinée i l'Anglaise I Les Anglais, avait dit Béat de Murait (un contemporain de Rousseau et l'auteur des Lettres sur ki Anglais et les Français, 1725)1 36 sont fort bien aperçus que quand on ne parle que pour parler, on oe manque guère de dire des sottises, et que la conversation doit être une affaire de sentiment et non de paroles; ij et comme sur ce pied-là on n'a pas toujours de quoi s'entretenir, il leur arrive quelquefois de se taire assez longtemps.» Cette idée avait beaucoup frappé Rousseau qui s'en sert dans cette lettre de la Nouvelle Hiloîse. Il l'a ensuite choisie pour * une des estampes exécutées pour son livre par le graveur Gravelot.i jo On y prend le thé et on y lit des gazettes — ou du moins on les tient à la main; on remarque « un air de contemplation rêveuse et douce » dans les trois personnages; Julie surtouti doit paraître dans une extase délicieuse.*
LETTRE m. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD
. . . Après six jours perdus aux entretiens frivoles des gens aj indifférents, nous avons passé aujourd'hui une matinée à. l'anglaise, réunis et dans le silence, goûtant à la fois le plaisir d'être ensemble et la douceur du recueillement. Que les délices de cet état sont connues de peu de gensi Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée. La con- 3a
iga VIE ET ŒUVRES
versation des amis ne tarit jamais, disent-ils. U est vrai,
la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres,
-, mais l'amitié, mylord, l'amitié I Sentiment vif et céleste,
yj .quels discours sont dignes de toi? quelle langue ose être ton
5 interprète? Jamais ce qu'on dit à son ami peut-il valoir
ce qu'on sent à ses côtés? Mon Dieu! qu'une main serrée,
qu'un regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine, que
le soupir qui la suit, disent de choses! et que le premier mot
qu'on prononce est froid après tout cela! , . .
lo II est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchaient de le goûter, et que les amis ont besoin d'être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l'un
is dans l'autre: les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois le cœur porte un mot à la bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne ! Il semble qu'on n'ose penser librement ce qu'on n'ose dire de même; il semble que la présence d'un
îo seul étranger retienne le sentiment et comprime des âmes qui s'entendraient si bien sans lui.
Deux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité d'extase, plus douce mille fois que le froid repos des dieux d'Épicure. Après le déjeuner, les enfants sont
25 entrés comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mère; mais au lieu d'aller ensuite s'enfermer avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en quelque sorte du temps perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle, et nous ne nous sommes point quittés jusqu'au dtner. Hen-
30 riette, qui commence à savoir tenir l'aiguille, travaillait assise devant la Fanchon, qui faisait de la dentelle, et dont l'oreUler posait sur le dossier de sa petite chaise. Les deux garçons feuilletaient sur une table un recueil d'images dont l'aîné expliquait les sujets au cadet. Quand il se trompait,
35 Henriette attentive, et qui sait le recueil par cœur, avait
LA NOUVELLE HELOÎSE IQj
scÔD de le corriger. Souvent, fe^nant d'ignorer à quelle estampe ils étaient, elle en tirait un prétexte de se lever, d'aller et venir de sa chaise à la table et de la table à sa chaise. Ces promenades ne lui déplaisaient pas, et lui attiraient toujours quelque agacerie de la part du petit mali,^ quel- s quefois même il s'y joignait un baiser que sa bouche enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus savante, lui épargne volontiers la façon. Pendant ces petites leçons, qui se prenaient et se donnaient sans beaucoup de soin, mab aussi sans la moindre gêne, le cadet comp- lo tait furtivement des onchets* de buis qu'il avait cachés sous le livre.
Madame de Wolmar brodait près de la fenêtre vis-à-vis des enfants; nous étions, son mari et moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à laquelle elle prêtait assez 15 peu d'attention. Mais à l'article de la maladie du roi de France et de l'attachement singulier de son peuple, qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains f»ur Germanicus,' elle a fait quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce et bienveillante, que toutes haïssent et qui n'en hait 20 aucune, ajoutant qu'elle n'enviait du rang suprême que le plaisir de s'y faire aimer. N'enviez rien, lui a dit son mari d'un ton qu'il m'eût dû laisser prendre; il y a longtemps que nous sommes tous vos sujets. A ce mot son ouvrage est tombé de ses mains; elle a tourné la tête, et jeté sur son aj digne époux un regard si touchant, si tendre, que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit: qu'eût-elle dit qui valût ce regard? Nos yeux se sont aussi rencontrés. J'ai
' Voir Note d'introduction au morceau ci-dessus: « Le revoir».
' Jeu des onchels ou jonckets: On jette pêle-mêle sur une table des fiches longues et menues, et le jeu consiste à enlever adroitement avec un crochet, le plus de fiches possibles sans en déranger aucune autre. ^
' Germanicu!, général romain du i" siècle a«aàï^'j.-C., vécut sous (C^"^'' Néron et Tibère; ce dernier s'alarma de sa popularité et trouva un prétexte pour l'envoyer en orient; il y mourut mystérieusement, peut-ttie empoisonné par les agents de Tibère.
194 VIE ET ŒCVBES
senti, à la manière dont son mari m'a serré la main, que la même émotion nous gagnait tous trois, et que la douce inâuence de cette âme expansive agissait autour d'elle et triomphait de l'insensibilité même.
s C'est dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais: vous pouvez juger qu'Q n'était pas de froideur et d'ennui. Il n'était interrompu que par le petit manège des enfants; encore, aussitôt que nous avons cessé de parler, ont-ils modéré par imitation leur caquet, comme craignant de
lo troubler le recueillement imiversel. C'est la petite surintendante qui la première s'est mise à baisser la voix, à faire signe aux autres, à courir sur la pointe du pied; et leurs jeux sont devenus d'autant plus amusants que cette légère contrainte y ajoutait un nouvel intérêt. Ce spectacle,
15 qui semblait être mis sous nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.
Ammutiscon le lingue, e parlan l'aime.' Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche! que d'ardents sentiments se sont communiqués sans la froide entremise de la parole! insensiblement Julie s'est laissé ab- 30 sorber à celui qui dominait tous les autres. Ses yeux se sont tout à fait fixés sur ses trois enfants; et son cceur, ravi dans une si délicieuse extase, animait son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant . . .
Les Vendanges'
as La récolte du raisin est encore aujourd'hui une occaaon annuelle
de grandes réjouissances dans les vignobles de la Suisse française.
• Les langues se taisent, mais les cœurs parlent. (Morint.)
* Rousseau discute la question de l'alcoholisme dans la Lellre sur Its Spectacles. Le vin, présent de la nature, lui paraît bienfaisant: « Toute intempérance est vicieuse, et surtout celle qui nous ûte la plus noble de nos facultés. L'excès du vin dégrade l'homme, aliène au moins sa raison pour un temps et l'abrutit i la longue. Mais enfin le goût du vin n'est
Rousseau n'a pas manqué de parler de cette fête populaire répondant ai bien aux idées exprimées par lui dans la Lettre sur Us Spectacles.
LETTRE Vn. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD
Il y a trois jours que j'essaie chaque soir de vous écrire. Mais, après une journée laborieuse, le sommeil me g^oe 5 en rentrant: le matin, dès le point du jour, il faut retourner à l'ouvrage. Une ivresse plus douce que celle du vin me jette au fond de l'àme un trouble délicieux, et je ne puis dérober im moment à des plaisirs devenus tout nouveaux pour moi.
Je ne conçois pas quel séjour pHiurrait me déplaire avec la 10 société que je trouve dans celui-ci. Mais savez-vous en quoi Clarens me plaît pour lui-même ? c'est que je m'y sens vraiment à la campagne, et que c'est presque la première fois que j'en ai pu dire autant. Les gens de ville ne savent point aimer la campagne; ils ne savent pas même y être: à peine, is quand ils y sont, savent-ils ce qu'on y tait. Ib en dédaignent les travaux, les plaisirs; ils les ignorent: Us sont chez eux comme en pays étrangers; je ne m'étonne pas qu'ils s'y déplaisent. Il faut être villageois au vill^e, ou n'y point aller; car qu'y va-t-on faire? Les habitants de Paris qui ao croient aller à la campagne n'y vont point; ils portent Paris ' avec eux. Les chanteurs, les beaux esprits, les auteurs, les parasites, sont le cortège qui les suit. Le jeu, la musique, la comédie, y sont leur seule occupation.' Leur table est
re; il rend stupide et dod pas méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise; ils sont presque tous bons, droits, justes, Sdèles, braves et honnêtes gens à leur défaut près , . . Dans les pays de mauvaises mceuTH, d'intrigues, de trahisons, on redoute un état d'indiscrétion où le coeur se montre sans qu'on y songe. Partout les gens qui abhorrent le plus l'ivresse sont ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en garantir.»
' II faut y ajouter la chasse. Encore là font-ils si commodément, qu'ils n'en (mt pas la moitié de la fatigue ni du plaisir. {Noltde Rousseau.)
IpÔ VIE ET ŒUVRES
couverte comme à Paris; ib y mangent aux mêmes heures; on leur y sert les mêmes mets avec le même appareil; Us n'y font que les mêmes choses: autant valait y rester; car, quelque riche qu'on puisse être, et quelque soin qu'on ait S pris, on sent toujours quelque privation, et l'on ne saurait apporter avec soi Paris tout entier. Ainsi, cette variété qui leur est si chère, ils la fuient; ils ne connaissent jamais qu'une manière de vivre, et s'en ennuient toujours. Le travail de la campagne est agréable à considérer, et
10 n'a rien d'assez pénible en lui-même pour émouvoir à compassion. L'objet de l'utihté publique et privée le rend intéressant: et puis, c'est la première vocation de l'homme; il rappelle à l'esprit une idée agréable, et au cœur tous les channes de l'âge d'or. L'imagination ne reste point froide
1$ à l'aspect du labourage et des moissons. La simplicité de la vie pastorale et champêtre a toujours quelque chose qui touche. Qu'on regarde les prés couverts de gens qui fanent et chantent, et des troupeaux épars dans l'éloignement, insensiblement on se sent attendrir sans savoir pourquoi. Ainsi
20 quelquefois encore la voix de la nature amollit nos cœurs farouches; et, quoiqu'on l'entende avec un regret inutile, est si douce qu'on ne l'entend jamais sans plaisir.
Depuis un mois les chaleurs de l'automne apprêtaient d'heureuses vendanges; les premières gelées en ont amené as l'ouverture; ^ le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée,^ et semble inviter les morteb à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère; le bruit des tonneaux, des cuves,
• On vendange fort tard dajia le pays de Vaud, parce que la principale récolte est en vins blancs, et que la gelée leur est salutaire.
' Nom qu'on donne au pays de Vaud au père Bacchua. (L'éditeur se sait pas l'origine de cette appellation.) ,
i,Gi.K)^[c
LA NOUVELLE HÉLOlSE 197
des légrefass ' qu'on relie de toutes parts; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir; le rauque son des instruments ' rustiques qui les anime au travail; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui s semble en ce moment étendu sur la face de la terre; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin cooame une toile de théâtre pour découvrir à. l'œil un si charmant spectacle: tout conspire à lui donner un air de fête; et cette fête n'en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe lo qu'elle est la seule où les hommes aient su joindre l'agréable à l'utile.
M. de Wolmar, dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait d'avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles, n'attendaient que la 15 douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. Madame de Wolmar s'est chargée de la récolte; le choix des ouvriers, l'ordre et la distribution du travail la regardent. Madame d'Orbe préside aux festins de vendange et au salaire des ouvriers selon la police établie, dont les lois ne s'enfreignent 10 jamais ici. Mon inspection à moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la vapeur des cuves; et CIau« n'a pas manqué d'applaudir à cet emploi, comme étant tout à fait du ressort d'un buveur.'
Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir as les cuves vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin: on se rassemble pour aller à la vigne. Madame d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée
' Sorte de foudre ou de grand tonneau du pays.
' De longs cors employés pour des sîgnaus aux vendangeurs à quelque distance; ils ne sont plus en usage aujourd'hui; mais les touristes en Suisse peuvent encore les entendre; on les sonne dans les vallées des Alpes pour faire admirer aux étrangers les écbos.
' Allusion A une scène du commencement du roman où le vin avait rendu Saiut-Preux indiscret (I, 50, 51, 52),
iqS vie et œuvkes
au gré de son activité, se charge, pour surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance . . . Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, 5 on est à peine à la moitié de l'ouvrage. Outre les vins destinés pour la vente et pour les provisions ordinaires, lesquels n'ont d'autre façon que d'être recueillis avec soin, la bien- ^ûsante fée en prépare d'autres plus fins pour nos buveurs; et j'aide aux opérations magiques dont je vous ai parlé, pour 10 tirer d'un même vignoble des vins de tous les pays. Pour l'un, elle fait tordre la grappe quand elle est mûre et la laisse flétrir au soleil sur la souche; pour l'autre, elle fait égiapper le raisin et trier les grains avant de les jeter dans la cuve; pour un autre, elle tait cueillir avant le lever du soleil du ij raisin rouge, et le porter doucement sur le pressoir couvert encore de sa fleur et de sa rosée pour en exprimer du vin blanc. Elle prépare un vin de liqueur en mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop sur le feu; un vin sec, en l'empêchant de cuver; un vin d'absinthe pour l'estomac; un vin muscat 30 avec des simples,' Tous ces vins différents ont leur apprêt particulier; toutes ces préparations sont saines et naturelles: c'est ainsi qu'une économe industrie supplée à la diversité des terrains, et rassemble vingt climats en un seul. Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté i tout cela 3e fait. On chante, on rit toute la journée, et le I travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande ' familiarité; tout le monde est égal, et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les a meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les folâtres querelles; et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs; on passe aux vignes toute ^ Sit»^ — nom géiifral pour (pituites toMdiudn*.
lA NOUVELLE HÉLOlSE tQQ
la journée: Julie y a fait faire une l(^e où l'on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d'excellents 5 légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles; et voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s'en tiennent d'autant 10 plus volontiers dans la leur. A diner, on amène les enfants, et ils passent le reste de la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver! bienheureux enfants! disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes, que le bon Dieu probnge vos jours aux d^ns des nôtres! 15 ressemblez à vos pères et mères, et soyez comme eux la bénédiction du pays! ...
Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec 30 eux et l'on danse jusqu'au souper . . . Ces «atnTnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu'ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l'esclave; mais la douce égalité qui règne ici rétabht l'ordre de la nature, forme une instruction pour 35 les uns, une consolation pour les autres, et un lien d'amitié ^ pour tous.
Le lieu de l'assemblée est une salle à l'antique avec une grande cheminée où l'on fait bon feu. La pièce est éclairée de trois lapipes, auxquelles M. de Wolmar a seulement fait 30 ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée et réfléchir la lumière. Pour prévenir l'envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bomies gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d'autre opulence que le choix du bon dans les choses communes, 35
200 VIE ET ŒUVKES
et un peu plus de largesse dans la distribution. Le soupei est servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas, mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers, domestiques; S chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion; la liberté n'a point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maJtrcs d respectés contient tout le monde, et n'empêche pas qu'on lo ne soit à son aise et gai. Que s'il arrive à quelqu'un de s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes; mais il est congédié sans rémission dès le lendemain . . .
Après le souper on veille encore une heure ou deux en
teillant du chanvre; chacun dit sa chanson tour à tour.
15 Quelquefois les vendangeuses chantent en chceur toutes
ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refr^n.
/ La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont
( les airs ne sont pas piquants; mais ils ont 4e ne sais-^uoi
\ '^'ari^'T'" et deux qui touche- à la longue. Les paroles sont
ao simples, naïves, souvent tristes; elles plaisent pourtant.
Nous ne pouvons nous empêcher, Claire de sourire, Juhe de
rougir, moi de soupirer, quand nous retrouvons dans ces
chansons des tours et des expressions dont nous nous sommes
servis autrefois. Alors, en jetant les yeux sur elles et me
15 rappelant les temps éloges, un tressaillement me prend,
un poids insupportable me tombe tout à coup sur le cœur,
et me laisse une impression funeste qui ne s'efface qu'avec
peine. Cependant je trouve à ces veillées une sorte de charme
que je ne puis vous expliquer, et qui m'est pourtant fort
30 sensible. Cette réunion des différents états, la simplicité
de cette occupation, l'idée de délassement, d'accord, de
tranquillité, le sentiment de paix qu'elle porte à l'âme, a
quelque chose d'attendrissant qui dispose à trouver ces
chansons plus intéressantes. Ce concert de voix de femmes
3S n'est pas non plus sans douceur. Pour moi, je suis con-
LA NOUVELLE HÉLOlSE 20Z
vaincu que de toutes les liaimonies il n'y en a point d'ausd ^^ agréable que le chant à l'unisson, et que, s'il nous faut des ^ accords, c'est parce que nous avons le goût dépravé , . .
Voilà comment se passe la soirée. Quand l'heure de la retraite approche, madame de Wolmar dit: Allons tirer le s feu d'artifice. A l'instant chacun prend son paquet de chènevottes, signe honorable de son travail; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en un tas, on en fait un trophée; on y met le feu; mais on n'a pas cet honneur qui veut: Julie l'adjuge eu présentant le flambeau à lo celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage; fût-ce elle-même, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de battements de mains, L^ chènevottes font un feu clair et brillant qui s'élève jusqu'aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel 13 on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute l'assemblée: chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaieté, l'innocence, et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie. ao
Sixième Partie Une Catastrophe Quelques mois encore se passent. Un jour, près du Château de Chillon, à l'extrémité du lac, la famille était en promenade. Le cadet des enfants de Julie, Marceilinf tombe à l'eau; sa mère se jette après lui, et le sauve. L'enfant se rétablit, Julie languit quelques jours et meurt. Mais elle est h e ureuse de mojjdr,.car 15 elle olélail-paiaï.re.de son çœur^ malgré tout. Elle laisse cette lettre pour Saint -Preux, qui était en ce moment à Rome pour les affaires de Lord Bomston.