‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 34 sur 51 · LETTRE XII. — DE JULIE A SAINT-PREUX · texte numérisé non relu

LETTRE XII. — DE JULIE A SAINT-PREUX

Il faut renoncer à nos projets. Tout est changé, mon bon ami: souffrons ce changement sans murraurej il vient d'uM*o

90a VIE ET ŒUVRES

main plus sage que nous. Nous songions à nous réunir:' cette réunion n'était pas bonne. C'est un bienfait du ciel de l'avoir prévenue; sans doute il prévient des malheurs. Je me suis longtemps fait illusion. Cette illusion me fut 5 salutaire; elle se détruit au moment que je n'en ai plus besoin. Vous m'avez crue guérie, et j'ai cru l'être. Rendons grâces à celui qui fit durer cette erreur autant qu'elle était utile: qui sait si, me voyant si près de l'abîme, la tête ne m'eût point tourné? Oui, j'eus beau vouloir étouffer le premier

lo sentiment qui m'a fait vivre, il s'est concentré dans mon cœur. Il s'y réveille au moment qu'il n'est plus à craindre; il me soutient quand mes forces m'abandonnent; il me ranime quand je me meurs. Mon ami, je fais cet aveu sans honte; ce sendment resté malgré moi fut involontaisp: il n'a rien

ij coûté à mon innocence; tout ce qui dépend de ma volonté fut pour mon devoir: si le cœur qui n'en dépend pas fut pour vous, ce fut mon tourment et non pas mon crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire; la vertu me reste sans tache, et l'amour m'est resté sans remords.

30 J'ose m'honorer du passé: mais qui m'eût pu répondre de l'avenir? Un jour de plus peut-être, et j'étais coupable! Qu'était-ce de la vie entière passée avec vous? Quels dangers j'ai courus sans le savoir ! à quels dangers plus grands j'allais être exposée ! Sans doute je sentais pour moi les craintes que

a$ je croyais sentir pour vous. Toutes les épreuves ont été faites; mais elles pouvaient trop revenir. N'ai-je pas assez vécu pour le bonheur et pour la vertu? Que me restait-il d'utile à tirer de la vie? En me l'ôtant, le ciel ne m'ôte plus rien de regrettable, et met mon honneur à couvert. Mon

30 ami, je pars au moment favorable, contente de vous et de moi; je pars avec joie, et ce départ n'a rien de cruel. Après tant de sacrifices, je compte pour peu celui qui me reste à ^ire: ce n'est que mourir une fois de plus , . .

' Saint-Preujt devwt venir s'établir tout-4-fait à CUrens pour s'iK:cuper de l'éducation des enfanta.

LA NOUVELLE HÉLt^SE 20$

Julie recommande à Saint-Preux d'épouser Claire d'Orbe, treuve depub plusieurs années; et elle lui laisse le soin d'élever ses enfants.

Je n'ai qu'un mot à vous dire sur mes enfants. Je sais quels soins va vous coûter leur éducation; mais je sais bien s aussi que ces soins ne vous seront pas pénibles. Dans les moments de dégoût inséparables de cet emploi, dites-vous: Ils sont les enfants de Julie; il ne vous coûtera plus rien. M. de Wolmaj vous remettra les observations que j'ai faites sur votre mémoire ^ et sur le caractère de mes deux fils. Cet lo écrit n'est que commencé: je ne vous le donne pas pour règle, et je le soumets à vos lumières. N'en faites point t^ des savants, faites-en des hommes bienfaisants et justes. Parlez-leur quelquefois de leur mère . . . vous savez s'ils lui étaient chers . . . Dites à Marcellin qu'il ne m'en coûta pas is de mourir pour lui. Dites à son frère que c'était pour lui que j'aimais la vie. Dites-leur ... Je me sens fatiguée. Il faut finir cette lettre. En vous laissant mes enfants, je m'en sépare avec moins de peine; je crois rester avec eux.

Adieu, adieu, mon doux ami . . . Hélas! j'achève de vivre ao comme j'ai commencé. J'en dis trop peut-être en ce moment où le cœur ne déguise plus rien . , . Eh 1 pourquoi craindrais-je d'exprimer tout ce que je sens? Ce n'est plus moi qui te parle; je suis déjà dans les bras de la mort. Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante, et is son cœur où tu ne seras plus. Mais mon âme existeraitelle sans toi? sans toi quelle félicité goûterais-je? Non, je ne te quitte pas, je vais l'attendre. La vertu qui nous sépara sur la terre nous unira dans le séjour étemel. Je meurs dans cette douce attente: trop heureuse d'acheter 30 au prix de ma vie le droit de t'aimer toujours sans crime, et de te le dire encore une fois !

Le mariage proposé ne se fera pas, Claire s'y oppose car * un

homme qui fut aimé de Julie d'Étange et pourrait se résoudre à

i Un programme d'études pour les eniants, JOqIl'

en épouser une autre, n'est à mes yeux qu'un indigne et un lâche que je tiendrais à déshonneur d'avoir pour ennfmi.i Et Sdnt- Preux pense comme Claire, et veut pouvoir se donner sans partage à l'éducation des enfants.

La Hort de JuUe

3 Une très longue lettre de Wolmar (VI, ii), disant à Saint-Preui les circonstances de la mort de Julie, a été souvent rapprochée des lettres où Ricfaardson fait raconter la mort touchante de son héroïne dans Clarissa Harlowe (V, 81-102), Il y a de nombrevix points de ressemblance entre les deux fameux romans: ' tous deux sont

10 composés de lettres, tous deux parlent d'un père inflexible pour l'amour naturel du cœur; Julie et Claire correspondent tout à fait à Clarissa et Nancy Howe, Il y a cette différence capitale que Saint-Preux est un homme vertueux, tandis que Lovelace était un vil séducteur; et par là l'esprit de tout l'ouvrage est

iS changé. Le sentimentalisme cependant est commun aux deux auteurs. Rousseau lui-même discute la comparaison à plusieurs reprises {Œuvres, I, 233; IX, 2; X, 242; XII, 16}. Il rapproche aussi, à cause de la sincérité des sentiments du cœur, La Nouvelle Hiloïse de La Princesse de Clèves par Madame de

!o LaFayette.

Julie fut malade peu de jours et conserva jusqu'à la &n une lucidité d'esprit parfaite. La lettre de M. de Wolmar raconte les derniers entretiens avec Claire sa cousine et amie (Tous les autres biens que j'ai eus, dit-elle, « ont été donnés à mille autres; mais

ïj celui-ci ! ... le del ne l'a donné qu'à moi: J'étais femme, et j'eus une amie .-.»); avec ses enfants; avec le pasteur protestant qui arrive en ami, et où elle expose au long sa croyance (qui sera la même que celle développée par Rousseau dans la « Profession de Foi du Vicaire Savoyard,» dans son livre ÉmUe); et avec Wolmar

30 lui-même, qu'elle remercie de ses bontés. Enfin elle résume tout ce qu'elle a dans le cœur dans le dernier entretien où elle est seule avec Claire et Wolmar;

' Principaux livres àconsulter: EiichSchToidl, Richardsan, Rousseau utid Goethe (1B87); Joseph Texte, Rousseau et les Origines du CosiMpolilisme Lilléraire (1895); W. U. D. Vreeland, Éliide sur les rapports litliraires entre Genève et V Angleterre jusqu' à la publication de La Nouvdle Hiloise (1901). .,. , ^., , .,.^

LA NOUVELLE BÊLdlSE 20$

Elle remercia le ciel de lui avoir donné un cœur sensible et porté au bien, un entendement sain, une figme prévenante; de l'avoir fait naître dans un pays de liberté et non parmi les esclaves, d'une famille honorable et non d'une race de malfaiteurs, dans une honnête fortune et non dans les grandeurs s du monde qui corrompent l'âme, ou dans l'indigence qui l'avilit. Elle se félicita d'être née d'un père et d'une mère tous deux vertueux et bons, pleins de droiture et d'honneur, et qui, tempérant les défauts l'un de l'autre, avaient formé sa raison sur la leur, sans lui donner leurs faiblesses ou leurs m préjugés. Elle vanta l'avantage d'avoir été élevée dans une religion raisonnable et sainte, qui, loin d'abrutir l'homme, l'ennoblit et l'élève; qui, ne favorisant ni l'impiété ni le fanatisme, permet d'être sage et de croire, d'être humain, et pieux tout à la fois ... ij

Voyez donc, continuait-elle, à quelle félicité je suis parvenue. J'en avais beaucoup; j'en attendais davantage. La prospérité de ma famille, une bonne éducation pour mes enfants, tout ce qui m'était cher rassemblé autour de moi, ou prêt à l'être. Le présent, l'avenir, me flattaient ^ale- ïo ment; la jouissance et l'espoir se réunissaient pour me rendre heureuse; mon bonheur monté par degrés était au comble; il

ne pouvait plus que déchoir Un état permanent est-il

fait pour l'homme? . . .

Ainsi, mourant en plein bonheur, et croyant à l'immortalité 25 de l'âme;

Mes derniers moments sont encore agréables, et j'ai de la vigueur pour mourir; si même on peut appeler mourir de laisser vivant ce qu'on aime. Non, mes amis, non, mes enfants, je ne vous quitte pas pour ainsi dire; je reste avec 30 vous; en vous laissant tous unis, mon esprit, mon cœur vous demeurent. Vous me verrez sans cesse entre vous; vous vous Sentirez sans cesse environnés de moi . . . Et puis, nous nous rejoindrons, j'en suis sûrej le bon

Wolmar ' lui-même ne m'échappera pas. Mon retour â Dieu traaquiUise mon âme et m'adoucit un moment pénible; il me promet pour vous le même destin qu'à moi. Mon sort me suit et s'assure. Je fus heureuse, je le suis, je 5 vais l'être: mon bonheur est fixé, je l'arrache à la fortune, il n'y a plus de bornes que l'éternité . . .

Ainsi se passèrent les entretiens de cette journée, où la sécurité, l'espérance, le repos de l'âme, brillèrent plus que jamais dans celle de Julie . . , Jamais elle ne fut plus tendre,

lo plus vraie, plus caressante, plus aimable, en un mot plus elle-même . . . Point de prétention, point d'apprêt, point de sentences . . . elle se laissait consoler . . . elle consolait les autres ... Sa gaieté n'était point contrainte, sa plaisanterie même était touchante; on avait le sourire à la bouche et les

iS yeux en pleurs, ôtez cet efifroi qui ne permet pas de jouir

de ce qu'on va perdre; elle plaisait plus, elle était plus aimable

qu'en santé même, et le dernier jour de sa vie en fut aussi le

plus charmant ...

La Première Partie du manuscrit de La Nouvelle BUoise fut

lo envoyée à l'imprimeur Rey, à Amsterdam, le i8 avril 1759, et la Sixième et dernière, le i février 1760. Le roman parut en février i76r, au commencement du Carnaval.

n souleva à Paris un enthousiasme considérable. Sans doute le clergé, le Parlement ne l'approuvèrent pas; et les » PhUosophes »,

as comprenant que Rousseau les avait définitivement abandonnés et même s'était tourné contre eux (prêchant la supériorité du cœur sur la raison, et de la religion sur la philosophie) l'attaquèrent aussi. Mais le public s'arracha le livre. Les 4000 exemplaires de la première Édition furent immédiatement vendus. Pour le lire,

30 il fallait louer l'ouvrage; les libraires demandaient t2 sous pour l'heure et pour un volume seulement, et on ne le prêtait que pour une heure à la fois, La Dauphine voulut le lire aussitôt, et la duchesse de Polignac, son amie, écrivit à Madame Verdelin de lui 1 Wolràar était incroyant, mais parfaitement honnête homme; Julie espérait ardemment l'amener à sa foi à elle; Rousseau laisse entendre qu'elle a réussi.

ÉIDLB 207

procurer un portrait de l'héroïne. Cette dame n'était pas la seule à ne pouvoir accepter l'idée que l'histoire ne fût point véritable. Bref, Madame de Luxembourg avait exprimé le sei^timent de beaucoup quand elle disait: « Votre Julie est le plus beau livre qu'il y ait au monde." S

A Genève, comme à Paris, les gens du monde officiel furent sévères. Le Consistoire (Conseil d'église) qui avait lu le roman avant la mise en venLe, dénonça celui-ci aux Magistrats du Conseil comme t fort dangereux pour les mœurs ». Et le gouvernement t fait défense aux loueurs et loueuses de livres de louer le 10 dit livre à personne » (î6 Janvier i76i).i Cependant, à Genève comme à Paris, les applaudissements couvrirent les voix des critiques chagrins.

Le succès continua. Un savant, D. Mornet, compte près de soixante-dix éditions avant 1800 {Civilisation française, Nov.-Déc. 15 1919).

EMILE on DE L'ÉDUCATION

C'est à l'occasion de la publication de ce livre que Rousseau fit plus întimémeot connaissance avec M. de Malesherbes, qui remphssait les fonctions de Directeur de la Librairie. Madame de Luxembourg voulait faire obtenir à Rousseau des conditions to avantageuses pour la vente de son manuscrit. Elle demanda à M, de Malesherbes de trouver un imprimeur. Ce qu'il fit. Rousseau obtint 6000 francs. Mais l'impression d'Emile fut toute une histoire, car Rousseau soupçonnait qu'on communiquait ses épreuves à des ennemis (surtout aux Jésuites). M. de Maies- 35 herbes alla même visiter le philosophe à Montmorency, en janvier 1763. Le Uvre parut en mai de cette année.

Emile fut écrit, comme l'Essai sur l'Éducation de Montaigne, 1à la demande d'une mère, < une bonne mère qui sait penser > ' (Madame de Chenonceaux). 30

Emile est le nom donné par Rousseau à l'enfant imaginaire qu'il s'agit d'élever, et dont il sera lui-même, en imagination, le précepteur.

L'idée centrale du traité est la même que nous retrouvons toujours chez Rousseau: combattre les influences néfastes de la 35 - ' Voir Maugraa, Voltaire et J.-J. Rousseau {1886) chap, VI.

308 VIE ET ŒUVKES

sodêté civilisée, et rendre à la nature ses droits. L'aiiteui commence par cette phrase fameuse:

Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à 5 nourrir les productions d'une autre, un arbre à porter les fruits d'un autre; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave; il bouleverse tout, il défigure tout; il aime la difformité, les monstres; il ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas même ïo l'homme; il le faut dresser pour lui comme un cheval de manège; il le faut contourner comme un arbre de son jar-

On a souvent mal compris Rousseau. Même s'il croyait que l'état de nature est plus heureux que l'état civilisé, il ne proposa

15 jamais d'y retourner; il savait que ce serait inutile et que les hommes n'y consentiraient point. Il affirme d'autre part ced: ie développement naturel et normal des facultés humaines n'est pas incompatible avec l'état civilisé; le malheur a été que, dans l'état civilisé, l'éducation s'est égarée dans des voies qui dévelop-

30 pèrent d'une façon non-naturelle ces facultés humaines chez l'cn-

' faut; la Société oubliant, ou ignorant, que l'enfant vit tout d'abord

seulement par ses sensations, s'est acharnée à lui donner des

1 préoccupations étrangères à son âge, qui présupposaient des

sentiments, une raison, et des aspirations qu'il n'avïût point

as encore (telles que, briller par des talents de sodété, accumuler une érudition vaine, sauver son âme) ; bref, elle a substitué les activités et les goûts des adultes aux activités et aux goûts des enfants; elle a voulu faire raisonner l'enfant trop tôt, sentir trop tôt,' prier trop tôt. En taisant cela, la société lui a non seulement

30 ravi son droit de jouir en enfant, mais, en négligeant le bien-être physique de l'enfant, sa santé, elle a compromis pour la vie entière toute possibilité de bonheur.

Il faut être bien clair ici pour être sûr de ne pas se rendre coupable

' Ne pas confondre le « sentir • du sentiment, dont il s'agît ïd, avec le « sentir » de la sensation — par la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher.

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