‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 45 sur 51 · S8 VIE ET ŒUVRES · texte numérisé non relu

S8 VIE ET ŒUVRES

mais rendue publique seulement en novembre. L'archevêque de Paris, de son cAté, lança, son i Mandement contre Emile >, le 20 août.

Longtemps Rousseau avait refusé de croire qu'il courait aucun 5 danger à cause d'Emile. H avait du reste de puissants proteC' leurs. Mais il fut bien forcé de modifier son opinion: i Au bout de quelques temps la fermentation devint terrible — dit-il dans les Confessions ^; on entendait dire tout ouvertement aux parlementaires qu'on n'avançait riea à brûler les livres et qu'il

lo fallait brûler les auteurs.* Il se décida à fuir. Voici le récit de la nuit du 8 juin, veille du jour où le décret devait être donné.

J'ai conté comment je perdis le sommeil dans ma. jeunesse. Depuis lors j'avais pris l'habitude de lire tous les soirs dans mon lit jusqu'à ce que je sentisse mes yeux s'appesantir.

15 Alors j'éteignais ma bougie, et je tâchais de m'assoupir quelques instants qui ne duraient guère. Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l'ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon. Ce soir-là, me trouvant plus éveillé qu'à l'ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma

ao lecture, je lus tout entier le livre qui finit par le L.évite d'Ephraïm, et qui, si je ne me trompe, est le livre des Juges; car je ne l'ai pas revu depuis ce temps-là. Cette histoire m'affecta beaucoup, et j'en étais occupé dans une espèce de rêve, quand tout à coup j'en fus tiré par du bruit et de la lumière.

15 Thérèse, qui la portait, éclairait M. La Roche,' qui, me voyant lever brusquement sur mon séant, me dit: * Ne vous alarmez pas; c'est de la part de madame la maréchale, qui vous écrit et vous envoie une lettre de M. le prince de Conti.» En effet, dans la lettre de madame de Luxembourg, je trouvai

30 celle qu'un exprès de ce prince venait de lui apporter, portant avis que, malgré tous ses efforts, on était déterminé à procéder contre moi à toute rigueur. La fermentation, lui marquait-il, est extrême: rien ne peut parer le coup; la cour l'exige, le parlement le veut; à sept heures du matin, il

■ Valet de chambre et homme de confiance de Mme de Luxembourg.

Tombeau de Rousseau k Ermenonville

'.LU)^If

=^-.hyGo(.)gle

DERNIÈBES ANNÉES 359

sera décrété de prise de corps, et l'on enverra sur-le-champ le saisir; j'ai obtenu qu'on ne le poursuivra pas s'il s'éloigne; mais s'il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. La Roche me conjura, de la part de madame la maréchale, de me lever et d'aller conférer avec elle. Il était deux heures; 5 elle venait de se coucher, t Elle vous attend, ajouta-t-il, et ne veut pas s'endormir sans vous avoir vu, » Je m'habilla à la hâte, et j'y courus.

Elle me parut agitée. C'ét^t la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise, au milieu lo de la nuit, je n'étais pas moi-même exempt d'émotion: mais en la voyant je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer, si je me laissais prendre; ' car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni ij assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut-être assez de fermeté pour éviter de la compromettre si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa tranquiUité, à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m'eût fait faire pour moi. Dans l'instant que ma réso- jo lution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice en le lui faisant acheter ... M. de Luxembourg me proposa de rester chez lui quelques jours incognito, pour délibérer et prendre des mesures plus à loisir; je n'y consentis point, non plus qu'à la proposition d'aller aj secrètement au Temple.* Je m'obstinai à voulok partir dès le jour même, plutôt que de rester caché où que ce pût être.

■^La maréchale, on s'en souvient, avait favorisé l'impression d'ÊmUe. (Voir plus haut, Note d'Introduction à Emile.)

' Le Temple, établissement de l'ordre des Templiers à Paris, au XII™ siècle, ordre supprimé au XIV™' siècle à cause de sa puissance; depuis ce moment, la résidence du Grand Prieur de France, jusqu'à l'époque de la Révolution (quand la famille royale y tut enfermée). En 1762 le Grand Prieur était le Prince de Conti, protecteur de Kousseau. Du reste, autour dea édificea du Temple, s'étendait un vaste enclos jouissant du droit d'aitile.

360 VIE ET (GDVSES

Le lendemain (9 juin) Rousseau met en ordre ses paiera, et part, seul, l'après-midi. Thérèse Levasseur devait le rejoindre quand il aurait trouvé une retraite. ïl alla en Suisse, t terre de liberté * pensait-il. Il quitte Montmorency dans une voiture 5 du Maréchal de Luxembourg; et il relate ce petit épisode: «Entre La Barre' et Montmorency, je rencontrai dans un carrosse de remise ' quatre hommes en noir qm me saluèrent en souriant. Sur ce que Thérèse m'a rapporté dans la suite de la figure des huissiers, de l'heure de leur arrivée, et de la façon dont ils se 10 comportèrent, je n'ai point de doute que ce ne fussent eus.»

Il arrive chez un ami, M. Roguin* à Yverdon, dans le pays de Vaud, en Suisse. Il pensait aller à Genève, mais croyant savoir que le gouvernement (pas le peuple) de sa ville natale était peu favorablement disposé, il prit ses précautions: « Je pria 13 le parti de m'en rapprocher feulement et d'aller attendre en Suisse celui qu'on prendrait à Genève à mon égard.* Et en effet il apprit bientôt que ses deux livres étaient condamnés à Goiève (19 juin) au feu et lui-même décrété d'arrestation.* Rousseau ne put rester non plus à Yverdon, car cette petite ville dépendait 30 de l'Ëtat de Berne qui condamna à son tour les deux ouvrages de Rousseau, et devait envoyer à celui-ci, le 11 juillet, une lettre ordonnant de quitter le territoire. Rousseau prévint cette lettre et partit le 10 juillet. Une amie. Madame Boy de la Tour, nièce de Roguin, lui offrit une maison à louer à Môtiers, dans la PrinciïS pauté de Neuchâtel. Il y" arriva un mois après avoir quitté Montmorency et devait y séjourner trois ans et deux mois (du 10 juillet 1762 au 7 septembre 1765)'

' Hameau au sud de Montmorency. * Carrosse de louage.

' Rousseau l'appelle dans les Confessions (VII) le * doyen ( de ses ami».

* Voir le Décret dans Mauras, op. cit., p. îos; il fut annulé par un nouveau gouvernement le 2 mars 1791, comme étant illégal. Dans une lettre à M. d'Tvemois, Rousseau écrit: t Rien dans le monde n'a plus affligé et navrS mon cœur que le Décret de Genève.»

' Description du Val-de-Travers et du village de Mûtiers dans Lettres de Rousseau à M. de Luxembourg, 30 et î8 janvier 1763. Thérèse rejoignit Rousseau le 20 juillet.

DERNIÈKE3 AHNÊES 361

La Principauté de Neuch&td Ëtaif sous la juridiction du loi de Prusse, Frédéric le Grand. Celui-d assura Rousseau de sa protection, et lui offrit même une maison — que Rousseau n'accepta pas. Rouleau vécut en termes excellents avec le gouverneur, Milord Maréchal.' Mais après trois ans, en suite de nouvelles 5 discussions théologiquea et politiques, le roi même fut impuissant à rendre le séjour de Môtiers possible. Rousseau avait écrit deux ouvrages de polémique puissante, la Lellre à Ckrislophe de Beaumont, Archevêque de Paris (18 novembre 1762), en réponse au * Mandement contre Emile, t et les Lettres de la Montagne (fin 10 de l'année 1764). Ce dernier était une réponse aux Lettres de la Campagne écrites par un magistrat genevois pour justifier la condamnation d'Emile et du Contrat Social;* il fut interdit à Genève et à Berne, et brûlé publiquement à Genève en février 1765; le Parlement de Paris aussi condamna le livre (rg mars) 15 à être lacéré et brûlé; et La Haye suivit l'eaemple de Paris. Les gouvernements de Genève et de Berne, de plus, représentèrent au gouvernement de Neuchâtel que Rousseau était un personnage dangereux; les pasteurs soulevèrent l'opinion contre lui, et finalement Rousseau s'en alla. Toute cette agitation avait abouti à lo l'épisode connu sous le nom de:

' Georges Keith, mar&hal héréditaire d'Ecosse, fut proscrit de son pays pour s'Être déclara partisan de la Maison Stuart. Il finit par s'attacher au service de Frédéric II de Prusse, auquel il rendit bien des services signalés. Sur ses vieux jours, il fut envoyé comme gouverneur à Neuchâtel, une sinécure dans un cbaimant pays. Rousseau lui resta. tort attaché; il l'appelait son père.

* Rousseau avait, par une lettre qui souleva une tempête, renoncé i ses droits et à son titre de ■ Citoyen de Genève 1 11 mai 1763. Sa ville natale fut divisée en partisans et adversaires acharnés de Rousseau. Les partisans avaient envoyé au Conseil — ou gouvernement — des ( Représentations > pour demander d'eiaminer à nouveau le décret de condamnation d'Emile et du Contrat Social, Le Conseil refusa ; ce fut pour calmer les esprits qu'un des membres du Conseil, Tronchin (le frère du célèbre médecin) écrivit les Lettre! de la Campagne justifiant l'action du gouvernement; elles parurent en automne de 1763; Rousseau y répondit par les foudroyantes Lettres de la Montagne (1764). Vmr pour l'histoire de ces troubles & Genève, L'Araire Jtan-Jaequts Sousseaa, par Edouard Rod (1906). ^ ^ >| -

j63 VIE ET ŒUVRES

La Lapidation de MAtiera (6 au 7 septembre 1765) ' La fermentation devenait plus vive; et, malgré les resaits réitérés du roi, malgré les ordres fréquents du conseil d'État, malgré les soins du châtelain * et des magistrats du lieu, le peuple, me regardant tout de bon comme l'Antichrist et S voyant toutes ses clameurs inutiles, parut enân vouloir en venir aux voies de fait; déjà dans les chemins les cailloujt commençaient à rouler auprès de moi, lancés cependant encore d'un peu trop loin pour pouvoir m'atteindre. Enfin la nuit de la foire de Mdtiers,' qui est au commencement de 10 septembre, je fus attaqué dans ma demeure, de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.

A minuit, j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnùt sur le derrière de la maison. Une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre et la porte qui donnaient sur cette iS galerie, y tombèrent avec tant de fracas, que mon chien, qui couchait dans la galerie, et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur, et se sauva dans un coin, rongeant et grattant les planches pour tâcher de fuir. Je me lève au

• Certains savants ont exprimé l'opinion que la ( lapidation i était plutôt une mauvaise farce de villageois à l'occasion des réjouissances de la foire, qu'un acte d'hostilité céelie; et que l'imagination de Rousseau avait ei^éré les choses. Une tradition orale du Val-de-Travers appuierait cette interprétation. (Ct. Maugras, op. cit., p. 410.) Il est possible que le costume d'Arménien que porta Rousseau pendant son séjour à Môtiers et jusqu'à son retour à Paris contribua à le faite regarder avec un peu de méfiance par ces bons villageois. Rousseau souffrait beaucoup d'une maladie qui lui rendait le costume serré de l'époque fort incommode; sou costume étranger avait été confectionné par les . soins de Mme de Luxembourg.

, ' Le titre du principal magistrat du village.

' Môtiers était en ce temps le chef-lieu du vallon; la foire durait plusieurs jours, et à cause du grand concours de monde, on organisait ime police spéciale faite à tour par les habitants des villages voisins aua) bien que par ceux de Mûtiers.

DESMIÈBES ANNÉES 363

bruit: j'allais sortir de ma chambre pour passer dans k cuisine, quand un caillou lancé d'une main v^ureuse traversa la cuisine après en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la porte de ma ch^nbre et rouler au pied de mon lit; de sorte que si je m'étais pressé d'une seconde, j'avais le caillou dans 5 l'estomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour ro'attirer, et le caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la cuisine. J'y trouve Thérèse, qui s'était aussi levée et qui toute tremblante accourait à moi. Nous nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la fenêtre pour éviter 10 l'atteinte des pierres et délibérer sur ce que nous avions à faire; car sortir pour appeler du secours était le moyen de nous faire assommer. Heureusement la servante d'un vieux bonhomme qui logeait au-dessous de moi se leva au bruit et courut appeler M. le châtelain, dont nous étions 15 porte à porte. Il saute de son lit, prend sa robe de chambre à la hâte et vient à l'instant avec la garde, qui, à cause de la foire, faisait la ronde cette nuit-là, et se trouva tout à portée. Le châtelain vit le dégât avec un tel eSroi qu'il en pâlit; et, à la vue des cailloux dont la galerie était pleine, il s'écria: lo ■ Mon Dieu ! c'est une carrière ! » En visitant le bas, on trouva que la porte d'une petite cour avait été forcée, et qu'on avait tenté de pénétrer dans la maison par la galerie. En recherchant pourquoi la garde n'avait point aperçu ou empêché le désordre, il se trouva que ceux de Môtiçrs s'étaient aj obsdnés à vouloir faire cette garde hors de leur rang, quoique ce fût le totu" d'un autre vill^e. Le lendemain, le châtelain snvoya son rapport au conseil d'État, qui deux jours après lui envoya l'ordre d'informer sur cette affaire, de promettre une récompense et le secret à ceux qui dénonceraient les 30 coupables, et de mettre en attendant, aux frais du prince, des gardes à ma maison et à celle du châtelain qui la touchait. Le lendemain, le colonel Pury, le procureur général Meuron, le châtelain Martinet, le receveur Guyenet, le trésorier d'Ivernois et son père, en un mot, tout ce qu'il y avait de gens dis- 35 ,

364 VIE ET ŒDVSES

tingués dans le pays, vinrent me voir, et réunirent leurs sollicitations pour m'ei^ger à céder à. l'orage, et à sortir au moins pour un temps d'une paroisse où je ne pouvais plus vivre en sûreté ni avec honneur. Je m'aperçus même que le 5 châtelain, effrayé des fureurs de ce peuple forcené, et craignant qu'elles ne s'étendissent jusqu'à lui, aurait été bien aise de m'en voir partir au plus vite, pour n'avoir plus l'embarras de m'y protéger, et pouvoir la quitter lui-même, comme il fit après mon départ. Je cédai donc, et même avec peu

to de peine; car le spectacle de la haine du peuple me causait un déchirement de cceur que je ne pouvais plus supporter,

Rousseau n'avait plus de protecteur à Neuchâtel. Milord Maréchal avait quitté la principauté quelque temps avant ces événements; il avait bien laissé à Rousseau des lettres de natura-

15 lisation qui le mettaient à l'abri d'ime expulsion; mais Rousseau préféra, partir.'

L'Ile de Saint-IHone (n septembre au 25 octobre)* Il se réfugia à l'Ile de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, où il resta environ six semaines. Il en fut chassé sans tendresse par les autorités de Berne, dont dépendait cette île (comme Yverdon).

30 Rousseau demanda qu'on lui permit de demeurer comme ■ prisonnier volontaire >; on lui répondit qu'il eût à partir dans les 34 heures. Rousseau a conservé un souvenir charmant de ce séjour trop court, et il en a laissé cette description bien connue.

' Sur le séjour de Rousseau au Val-de-Travere, et les polémiques surtout religieuses qu'il eut à soutenir, voir: Fr. Bertboud, J.-J. Rousseau au Val-de-Travers(iS&i) et J.-J. Rousseau el le pasieur de MonimoUin (1SS4). Il est moins hostile à Rousseau que Maugras.

' Rousseau avait déjà passé huit à dix jours dans cette Ile en juillet de la même année (Lettre à M. d'ivemcis, 10 juillet 1 765) . Voir Metzger, J.-J. Rousseau d CÎU de Saint-Pierre (1875)- Un buste a été élevé à Rousseau dans l'Ile en 1912, année du bicentenaire de sa naissance. La maison du receveur est toujours là, fréquemment visitée. Rousseau resta à Neuchfttel du 7 au 11 septembre. Il reparle des beaux jours de Saint-Pierre dans la s*" Promenade d'un Rtiieur solitaire.

DESNIÈSES ANNÉES 365

Je fis venir Thérèse avec mes livres et mes effets. Nous nous mtmes en pension chez le receveur ' de l'tle. Sa femme avait à Nidau ses sœurs, qui la venaient voir tour à tour, et qui faisaient à Thérèse une compagnie. Je fis là l'essai d'une douce vie dans laquelle j'aurais voulu passer la mienne, et 5 dont le goût que j'y pris ne servit qu'à me faire mieux sentir l'amertume de celle qui devait si promptement y succéder.

J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé. Je ne manquais point à mon lever, lorsqu'il 10 faisait beau, de courir sur la terrasse humer l'air salubre et frais du matin, et planer des yeux sur l'horizon de ce beau lac, dont les rives et les mont^;nes qui le bordent enchantaient ma vue^ Je ne trouve point de plus d^e hommage à la Diviifité que cette admiration muette qu'excite la contempla- 15 tion de ses œuvres, et qui ne s'exprime point par des actes développés. Je comprends comment les habitants des villes, qui ne voient que des murs, des rues et des crimes, ont peu de foi; mais je ne puis comprendre comment des campagnards, et surtout des solitaires, peuvent n'en point avoir, m Comment leur âme ne s'élève-t-elle pas cent fois le jour avec extase à. l'auteur des merveilles qui les frappent? Pour moi, c'est siulout à mon lever, affaissé par mes insomnies, qu'une longue habitude me porte à ces élévations de cœur qui n'imposent point la fat^e de penser. Mais il faut 35 pour cela que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, je prie plus rarement et plus sèchement: mais à l'aspect d'un beau paysage, je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. J'ai lu qu'un sage évéque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, 30 pour toute prière, ne savait que dire Oh ! Il lui dit: Bonne mère, continuez de prier toujours ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est ausù la

* Le surveillant; iamais«ieitdure4t«laMule<Iel11e.

366 VIE ET (EITVIŒS

Après le déjeuner, je me hâtais d'écrire en rechignant quelques malheureuses lettres, aspirant avec ardeur à. l'heureus moment de n'en plus écrire du tout. Je tracassais quelques instants autour de mes livres et papiers, pour les déballer et S arranger, plutôt que pour les lire; et cet arrangement, qui devenait pour moi l'œuvre de Pénélope, me donnait le plaisir de muser quelques moments; après quoi je m'en ennuyais et le quittais, pour passer les trois ou quatre heures qui me restaient de la matinée à l'étude de la botanique, et surtout

13 du système de Linnœus, pour lequel je pris une passion dont je n'ai pu me bien guérir, même après en avoir senti le vide. Ce grand observateur est à mon gré le seul, avec Ludwig, qui ait vu jusqu'ici la botanique en naturaliste et en philosophe; mais il l'a trop étudiée dans des herbiers et dans des

15 jardins, et pas assez dans la nature elle-même. Pour moi, qui prenais pour jardin l'Ile entière, sitôt que j'avais besoin de faire ou vérifier quelque observation, je courais dans les bois ou dans les prés, mon livre sous le bras : là, je me couchfùs par terre auprès de ta plante en question, pour l'examiner

30 sur pied tout à mon aise. Cette méthode m'a beaucoup servi pour coraïaJtre les végétaux dans leur état naturel, avant qu'ils aient été cultivés et dénaturés par la main des (hommes. On dit que Fagon, premier médecin de Louis XIV, qui nommait et connaissait parfaitement toutes les plantes

as du Jardin royal, était d'une telle ignorance dans la campagne, qu'il n'y coimaissait plus rien. Je suis précisément le contraire; je coimais quelquechose à l'ouvrage de la nature, mais rien à celui du jardinier. •

Pour les après-dlnées, je les livrais totalement à mon

30 humeur oiseuse et nonchalante, et à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent, quand l'air était cahne, j'al- 1ms immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau, que le receveur m'avait appris à mener avec une seule rame; je m'avançais en pleine eau. Le moment

95 cril je dérivais me donnait une joie qui allùt jusqu'au tiçssail*

Page 1