LA MAITRESSE DE TOM ET SES OPINIONS
— Et maintenant, Marie, l'âge d'or va commencer pour vous. Voici notre active et entendue cousine de lia Nouvelle-
^ Angleterre qui va vous alléger du lourd fardeau des soins du ménage ; vous allez, pouvoir vous remettre de vos fatigues et redevenir jeune et belle. Vous feriez bien de jarocéder sans délai a la cérémonie delà remise des clefs.
Cette remarque était faite au* déjeuner, quelques jours après l'arrivée de miss Ophélia. . #
— Je vous assure qu'elle est la bienvenue, dît Marie en appuvant languissamment sa tête dans ses àiains. Elle apprendra certainement tine chose : &'e8t que les maltresses ici sont les esclaves. ^^
-^ Oh ! assurément elle apprendra cela et une foule d'au? très salutaires vérités, dit Saint-Qlair.
— On prétend que nous gardons des esclaves pouf notre agrément, dit Marie ; je vous assure que, si nous ne consultions que notre agrément, nous leur donnerions bien vite la liberté.
Evangélinc fixa sur sa mère ses grands yeux sérieux et attentifs, et répondit simplement :
— Pourquoi donc les gardez -vous, maman ?
— Je n'en sais rien, si ce n'est pour notre tourment ; ils sont le tourment de ma vie. Je crois que la cause de ma mauvaise santé vient d'eux j^utôt que d'autre chose, et les nôtres, je le sais, sont les pires que l'on ait vus.
— Oh ! Marie, vous avez vos humeurs noires ce matin, dit Saint-Clair ; vous savez bien que cela n'est pas. Mammy, par exemple, la meilteure créature qui vive, que feriez-voûs sans elle ?
-^ Mammy est la- meilleure quej^aie connue, <Kt Marie ; ot cependant Mammy est égoïste, afi&eusement égoïste; c'est le défaut de toute la race.
— L'égoïsme est un terrible défaut^ dit gravement Saint' Clair.
T- Eh bien l voilà cependant Idansiyi ^ Marra. N'est*
lêB -LA CASm '
ce pas dd régoïâtne à elle de dormir bI profondémeni la nuit, lorsqu'elle sait que ma position réclame des soins de tous les instans ? Elle a le sommeil si Hur ! Je suis réellement plus mal ce matin à cause de tous les efforts que j'ai faits pour l'éveiller la nuit dernière. '
— N'a-t-elle pas veillé dernièrement plusieurs nuits auprès de vous, maman ? dit Eva.
. — Commeiit pouvez-.vous savoir cela ? dit aigrement Ma • rie ; elle sera allée se plaindre à vous I
— Elle ne se plaint jamais ; seulement elle m'a dit que vous aviez eu successivement de bien mauvaises nuits.
— Pourquoi ne laissez-vous pas Jane ou Eosa prendre sa place pendant une nuit ou deux, afin qu^elle se repose ? dit Saint-Clair.
— Cornment pouvez-vous me proposer une pareille chose ? dit Marie. Vraiment, Saint-Clair, vous êtes bien inconsidéré. Nerveuse comme je le suis, le moindre souffle m'agace, et la présence d'une personne étrangère me jetterait dans les convulsions. Si Mammy me portait l'intétêt qu'elle me doit, elle s'éveillerait plus facilement. J'ai entendu parler de gens qui avaient des domestiques dévoués, mais jamais je n'ai eu le bonheur d'en rencontrer. Et Marie soupira.
Miss Ophélia avait écouté cette conversation avec une gravité fine et observatrice ; eUe demeurait les lèvres conaprimées, paraissant bien déterminée à explorer parfaitement le terrain avant de s'y aventurer.
— Mammy n'est pas sans une sorte de bonté, continua Marie ; elle est douce et respectueuse, mais égoïste au fond du cœur. Elle ne cessera jamais de se tourmenter et de me rompre la tête à propos de son mari. Lorsqu' après mon mariage je vins demeurer ici, je dus l'amener avec moi; mon père ne pouvait se passer de son mari : il était forgeron, par conséquent indispensable. Je pensais et je leur dis alors qu'ils feraient mieux de renoncer l'un à l'autre, attendu qu'il était peu probable qu'ils pussent jamais être réunis. Je regrette de n'avoir pas insisté et de ne l'avoir pas mariée à un /lutre homme ; mais j'étais étourdie et trop indulgente, et je n'insistai pas. Je dis à Mammy qu'elle ne pouvait s'attendre à le voir plus d'une ou deux fois dans la vie, car le climat de l'iiabitation de mon père est conti'aire à ma santé et je ne peux y aller. Je lui ai conseillé de prendre un autre homme, mais elle n'en a rien fait. Pour certaines choses, ^lammy est d'une obstination que personne n'est à même de connaître comme moi.
— A-t-elle des enfans ? dît miss Ophélia.
— Oui, elle en a deux.
— Je siLppoflâ qiL*e11e souffire d'en être séjf^rée ?
— Je ne pouvais pas les emmener ; c'étaient deux petits êtres si sales, que je ne pouvais les sentir ; et. d'ailleurs ils l>renaient trop de son temps. Je suis sûre que cette séparation'a laissé dans le cœur de Mammy une rancune profonde. Elle n'a jamais voulu contracter un nouveau mariage ; bien qu'elle sache combien elle m'est nécessaire à cause de ma ' santé débile, je suis persuadée qu'elle me quitterait demain, si elle le pouvait, pour retourner auprès de soii mari. Voilà jusqu'où va Tégoïsme des meillefurs d'entre eux.
— C'est désolant d'y penser , dit ironiquement Saint- Clair.
Miss Ophélia, jetant sur lui son regard perçant, vit -^ses joues se colorer par un sentiment d'humiliation et de dépit comprimé^ et ses lèvres se contracter par im sourire sarcastique.
— ^£t cependant Mammy a toujours été gâtée par moi, dit Marie. Je voudrais que vos domestiqiies du Nora vissent ses armoires, ses robes dé soie, de mousseline, et même de ba* > tiste de pur fil. J'ai quelquefois passé des après-midi entières à monter ses bonnets et à l'attifer pour quelque fête. Quant aux maa;ivais traitemens, elle ignore ce que c'est ; elle n*a jamais été fouettée plus d'une ou deux fois en sa vie. Chaque jour elle a son café fort ou son thé avec du sucre blane. C'est abominable, assurément ; mais Saint-Clair veut que l'on mène grand train à la cuisine ; et chaciui de nos gens vit comme il l'entend. Le fait est que nos serviteurs sont gâtés. Je suppose que c'est un peu notre faute s'ils sont égoïstes. Je l'ai tellement répété à Saint-Clair que j'en suis fatiguée. .
— Et moi aussi, dit Saint-Clair en prenant le journal du matin.
Eva, la charmante Eva, était debout, écoutant sa mère avec cette expression de profonde et mystérieuse rêverie qui lui était particulière. Elle s'approcha doucement de la chaise de sa mère, et lui jeta ses bras autbur du cou,
— Eh Wen ! Eva, que faites-vous ? dit Marie.
— Maman, est-ce que je no pourrais pas vous soigner un» nuit — rien qu'une nuit ? Je suis sûre. que je ne vous fernis, pas mal aux nerfs, et que je ne m'endormirais pas. Je passe souvent des nuits siins dormir, à penser.
— Quelle folie ! Eva, quelle folie ! dit Marie ; vous ôtcs une si étrange enfant.
— Mais le voulez-vous, maman? Je pense, dit-elle timidemont, que Mammy n'est pas bien. Elle m'a dit, il y a quel-
cmes jours, qvJ^4 é^touValt sans césBé dé ^olens tâiimx de
— Oh t voilà justement un des caprices do Mammy 1 Mniximy ressemble à tous les autres ; ils font une alfidre da moindre mal dé tête, du moindre bobo au doigt. Mais je n*encouragerai jamais cela, non, jamais ! jf*ai mes principe» là-dessus, dit-efle en se tournant vers miss Qphélia, et' vous comprendrez la nécessité d'en avoir. Si vous encouragez les esclaves à se laisser aller, à se plaindre de la moindre indisposition, vous ne saurez Mentôt auquel entendre. Je ne me plains jamais, personne ne sait ce que j'endure. Je crois que c'est un devoir de souffrir avec, résignation « et je le fais.
Les yeux ronds de miss Ophélîa prirent, à cette péroraison, une expression d'étonnement si comique, que Saint- Clair partit d'un bruyant éclat de rire.
— Sftint-Claîr rit toutes les fois qu'il m'éirrive de faire allusion à nia tuauvaise santé, dit marie d'une vOix de martyr. Je souhaite qu*îi n'ait pas bientôt à s'en repentir. Et Marie se couvrît les yeux de son mouchoir!
Naturellement cette scène fut suivie d'un silence embarrassé. Finalement, Saint-Clair se leva, regarda à sa montre et dit qu'il avait un engagement au dehors. Eva le suivit en sautant, et miss Ophéiia et Marîd demeurèrent seules à table. ^
— Ah ! voilà bien Saînt-^Clair ! dit Marié en ôtant son mouchoir de ses yeux aVecun geste animé, lorsque le crimin^ eut diâparu. Il n'a jamais compris, il ne comprend pas et ne comprendra jamais ce que jesoutÉre, ce que j'ai souffert de-
• puis des années. Si j'étais de ces personnes qui se plaignent tonjours, qui font de l'eihbfltras à propos de rien, je le comprendrais. Les hommes se fatiguent naturellement d'une femme qui se plaint saiis cesse; mais j'ai renfermé ea moi ma douleur, j'ai souffert, soudbrt en silence, am point que que Saint-Clair en est venu à penser que je peux tout souffrir !
Miss Ophëlia ne savait ta^op quelle réponse faire à oette plaintive confidence.
Pendant qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait dire, Maris essuya ses larmes, lissa son plumage, comme pourrait le faire une colombe après une averse, et entama avec miss Ophéiia une causerie domestique touchant les armoires, les commodes, la lingerie, les garde-manger et les autres choses dont il était convenu que cette demièrO allait prendre la direction, — lui donnaUt tant et de si minutieuses instructions sur toutes dioses, quVae tête moins bien ôtgaaièée et
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moins Bjstéiftiitîque jen eilt jété boolevertée et eonfgndiie*^
— Mamtenant» dit Marie, je croîs vous avoir tout ^t,- Avasiy quand reviendra xpa nùgraÛQ^, vous poun^z agir
Sar vous-même,, sans me consulter." Seulement, à propos 'Eva, je ne saurais trop dire combien elle a beigoin à%tm stirveillée.
— Elle me paraît une excellente en&nt, dit miss Opb4- Kb ;. je n'en vis jamais de meilleure.
-^ Ev^ est originale, dit la mère ; il y a dans son caara^ tère quelque chose de si singulier ! Elle ne me ressemble ea rien. Et Marie poussa nn soupir, comme si c'eût .été là une circonstance fort malheureuse.
— Je l'espère bien, pensa en elle-même miss Qphélia 5 mais elle eut a^sez de prudence pour ne point manifester son opinion.
— Eva aime beaucoup à se tromver pa^rmi ^es domestiques ; pour certains enfans, je ne vois là aucun inconvénîens ; moi-même, j'avais l'habitude de jouer avec les petitii nègres de mon père, et je n'en éprouvai aucun désagrément; mais Eva a coutume de traiter to«te créature qui l'approche sjir le pied de l'égalâié. Ce penchant est extrAordlnake cl^ elle. Je n'ai jamais pu l'en corriger; Saint-Clair, je crois, l'y encoura^. Le fait est que Saint-Clair gâte tout h monde dans sa maison, excepté.sa femme.
Miss Opbélia l'écoutait dans un morne silence.
-^ Voyez-vous, continua Marie, il n'y a pas d'antx» conduite à tenir envers les esclaves que de les abaisser et de leur faire sentir leur infériorité. Dès mon enfance, cela m'a toujours été naturel. Eva est capable de causer la ruine 4i» toute une maison. Ce qn'elle fera lorsqu'elle aura une maison à tenir, je n'eu sais, vraiment rien. J'accorde que l'on soit bon envers ses serviteurs, je le suis toujours ; mais il faut les mettre à leur place, ce qu*Eva ne lait jamais ; il est mêm^ impossible de faire entrer dans la tête de cette enfant ridée de ce qu'est la condition d'un domestique. Vous l'av^. entendue m'offrir de passer les nuits près de moi pour laisser dormir Mammy ! Voilà un échantillon de ce que fejsaît cette enfant si elle était abandonnée à elle-même,
— Mais, dit brusquement miss Ophélia, je suppose qpie vous pensez que vos serviteurs sont des créatures humaines, et doivent prendre du repos lorsqu'elles sont fatiguées ?
. — Certainement. Je leur accorde très-volontiers tout ce qui peut leur être nécessaire^ pourvu que cela s'accorde avec les exigences du service, vous savez. Mammy peut faire son somme dans un moment ou dans un antre ; il n'y a là aucfone difficulté. Elle est bien la plus dormeuse çxéatwe que
j*aie jamais vue. En consaiit, debout, assise, elle dort — partout et à toute heure. Il n^ a pas de danger qu'elle ne derme pas suffisamment. Cette façon de traiter les domestiques comme s'ils étaient des fleurs eiotiques ou des vases de porcelaine de Chine, est vraiment ridicule, dit Marie en se plongeant dans les profondeurs d*un volumineux coussin, et attirant à elle un flacon de sels en cristal élégamment ciselé.
— Vous voyez, continu a-t-elle d'une voix languissante, suave comme la dernière exhalaison d'un jasmin d'Arabie ou quelque chose d'également éthéré , vous voyez , cousine Ophélia, que ]&ne parle jamais de moi. Ce n'est point mon habitude ; cela ne me convient pas ; et d'ailleurs^ je n'ai pas la force de le faire. Mais il y a des points sur lesquels Saint- Clair et moi différons. Saint-Clair ne m'a jamais comprise, ne m'a jamais appréciée. Voilà, je crois, la cause de ma mauvaise santé. Saint-Clair a d'excellentes intentions» j'aime à le croire ; mais les hommes, par nature, sont égoïstes et sans égards pour les femmeè. Du moins, telle est mon impression.
Miss Ophélià, qui était douée au plus haut degré de la prudence caractéristique des habitans de la Kouvelle- Angleterre et qui avait une hoi^eur toute particulière de se voir mêlée . à des discussions de famille, commençait à prévoir quelque chose de ce genre; aussi, composant son visage et prenant un air de sévère neutralité, elle tira de sa poche un bas d'une aune de long qu'elle tenait en réserve comme un spécifique contre les tentations dont Satan, selon le docteur Watts, a l'habitude de poursuivre les gens oisifs, et se mit à tricoter énergiquemeiit, serrant les lèvres d'une façon qui semblait clairement dire : « N'essayez pas dé me faire parler ; je n'ai pas à me mêler de vos affaires ; » et, dans le fait, elle montrait juste autant de sympathie à ce qu'on lui disait qu'eût pu le faire un lion de pierre. Mais Marie s'inquiétait fort peu de cela. Elle avait trouvé quelqu'un à qui parler, et elle croyait de son devoir de parler ; cela lui suffisait ; respirant de nouveau son flacon pour se donner des forces, elle poursuivit :
— Voyez-vous, lorsque j'épousai Sâint-Clair, Je lui apportai en dot mes biens et mes esclaves, et j'ai légalement le droit d'en user à ma fantaisie. Saint-Clair a sa fortune et ses esclaves, et je ne demande pas mieux qu'il les administre h sa guise. Mais Saint-Clair veut toujours intervenir dans mes affaires. Il a des idées extravagantes sur une foule de choses, et notamment sur la manière de traiter les esclaves. Il agit réellement comme s'il les mettait au-dessus de moi, et même au-dessus de lui ; car il les laisse lui donner toutes
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sortes de tounnens, sans' jamais lever le doigt contre eux. Sur certaines choses, Saint-Clair est réellement terrible, bien qn'il paraisse généralement bon, il me fait trembler. Il a mis tout sur ce pied ici, que, quoi qu'il arrive, il ne sera pas donné un coup de fouet dans la maison, excepté par lui ou par moi ; et il fait exécuter cette décision avec une fermeté que je n'ose contredire. Vous voyez d'ici le résultat. Saint- Clair ne lèverait pas la main sur un nègre, quand même toute la race lui passerait sur le corps ; et, quant à moi^ voua voyez combien il serait cruel d'exiger un pareil efiEort de ma faiblesse. ï)' ailleurs, vous le savez, ces esclaves ne sont autre chose que de grands enfans.
— Je ne sais absolument rien de tout cela, et j'en remercie le Seigneur, dit laconiquement miss Ophélia.
- — Bien; mais vous aurez à l'apprendre, et vous l'apprendrez à vos dépens, si vous demeurez ici. Vous ne sav»>z pas combien ces misérables sont irritans, stupides, déraisonnables et ingrats ! .
Marie seniblait recouvrer ses forces comme par miracle lorsqu'elle abordait ce sujet ; elle ouvrait de grands y eux, et semblait oublier tout à fait son éta't de langueur.
— Vous ne vous doutez pas, vous ne pouvez vous faire une idée des épreuves auxquelles ils soumettent une maîtresse de iiiaison,Joumellement, en tous lieux et de toates manières ; mais il est tout à fait inutile de s'en plaindre à Saint- Clair. Il répond par une étrange plaisanterie : il dit que nous les avons faits ce qu'ils sont et que nous devons les supporter. Il dit que tous leurs défauts viennent de nous, et qu'il serait cruel de les punir pour des fautes dont nous sommes complices. Il dit encore qu'à leur place nous ne ferions pas autrement qu'eux, comme si l'on pouvait raisonner d'eux à nous !
— Est-ce que vous ne croyez pas que Dieu les a créés d'un même sang que nous ? dit miss Ophélia.
— Non, assurément, je ne le crois pas ! Plaisante histoire, vraiment ! C'est. une race dégradée.
— Ne pensez- vous pas qu'ils ont une âme immortelle ? dit *miss Ophélia avec une croissante indignation.
— On 1 pour cela, dit en bâillant Marie, personne n'en doute, mais, vouloir les mettre avec nous sur le pied de l'égalité, les comparer à nous, c'est impossible. Eh bien ! Saint-Clair n'est-il pas allé jusqu'à me dire que séparer Mammy de son mari, c'était la même chose que me séparer du mien ? Est-il possible d'établir de pareilles comparaisons ? Comme si Mammy pouvait éprouver les mêmes sentimens que moi ! Il y a ime différence énorme, assurément, bien
que SaîntrClaîr prétdUde n'en pas voir. Comme si Màmniy pouvait aimer ses sales petits négrillons comme j'aime mon Eva ! Et cependant Saint-Clair a sérieusement essayé de me persuader qu'il étiait de mon devoir, avec ma faible «anté et tout ce que je souffre, de renvoyer Mammy dans sa famille et de prendre une autre esclave pour la remplacer. Oh ! pour le coup, c'en était plus que je n'en pouvais suppGiier. Je ne manifeste pas souvent mes sentimens ; j'ai pour principe de tout endurer en silence. C'est le triste sort de la femme, et je m'y soumets. Mais cette foi* j'ai éclaté, si bien quHl n'est plus revenu sur ce sujet depuis. Mais je remarque par ses regards, par quelques paroles lancées de temps à autre, qu'il n'a pas changé d'opinion ; c'est une contrariété, une provocation continuelles !
Ici miss Ophélia n'araissait craindre beaucoup de ne poavôir se contenir. Elp imprima^ -ses aiguilles un mouvement qui voulait dire bienfde&fchoses, si Maria eût pu les comprendre.
desfchofi Lt-lue,
— Ainsi, continua t-lUe, vous voyez quelle maison vous avez à administrer ; — ^rone maison sans règles, où les esclaves sont abandonnés i eux-mêmes, font ce qu'ils veulent, obtiennent ce qu'ils ve ilent, excepté lorsque, malgré ma faible santé, je me sens assez de force pour prendre le commandement. Je saisis b en quelquefois mon nerf de boeuf et je le fais retomber sur ] îurs épaules , mais ce devoir çst audessus de mes forces. Attl si Saint-Clair voulait faire comme les autres l .
— Etquefbnt-fls? |
-^ Us envoient leurs nègres à la Calabouse,ou en quelque autre lieu, pour être fouettés. Voilà le sevQ moyen ! Si je n'étais une pauvre- et faible créature^ je croîs que je les ferais marcher avec deux fois plus d'énergie que Saint-Clair.
.— Et comment Saint-Clair peut-il tenir sa maison ? dit jmss Ophélia ; vous m'avez dit qu'il ne frappait jamaîs pwfionne.
— • Les hommes ont toujours quelqUe chose de plus imposant que nous", vous savez ; il leur est plus aisé de se faire obéir. D'ailleurs, si vous avez observé ses yeux, vous aver dû remarquer qu'Us ont quelque chose de particulier ; lorsqu'il parle d'un ton résolu, on dirait qu'ils lancent des lèclairs ; j'en suis moi-même efirayée, et les esclaves savent qu'ils doivent faire attention. J'ai beau me mettre en fureur et crier, j'obtiens moins que Saint-Clair avec un coup-d'œil, lorsqu'il est surexcité. Oh ! pour Saint-Clair, il ne faut pas se mettre en peine de lui ; voilà pourquoi ïl ne s'émeut pas de mes plantes. Mais vousverrçz bientôt, Ipr^oeiTona
& V<BwrtA, <{&'îl zi*y a i:}eii à ïfâx» sans sévôij^; iUl^ani u méchans, si menteurs, si paresseux !
•-«- Vieille ^Aiuson ! dit SaintrClair en reiitp!aikl.jQael terrible compte auront à rendre ces maudites eréatunWt surtant sur le chapitre de la paresse 1 Vous voyez, cous^iae» 4it*-il en s'étendani de topto sa longueur sur un divan es faoe de «a femme, que, diaprés les exemples, que Mari^ ^t moi leur donnons, cette paresse chez eux est* tout à fait ioeycusaÛe.
— Allons, Saint-Clair, vous êtes trop méchant, it Marier
— Vraiment ! moi qui croyais parler sagement — ctwm étrange de ma part. — Je m'e&rce toujours 4e coixoborer Tos observations.
— Vous savez bien le contraire, Saint-Clair, dit Marie. -^ Alors, je me suis trompé 3 merci, ma chère, de l'aver*^
tisseiQent.
— En vérité, vous voulez me provoquer, dit Marie.
— Allons, Marie, la chaleur devient accablante, et je Tiens à Tinstant d^ avoir avec Dolyh une longue quecélle q«d m'a.extr&nament fatigué ; aixi3i,' je vous en prie, soyez, aimable, et laissez-«noi me reposer ym instant sous la luesfaîsaate influence de votre sourire. •
— D& quoi s'agissait-il donct avec Dolph ? dit Marie. Kimpudenoe de ca drôle m'est devenue tout à fait insuppor*, t^ble^ Je voudrais le voir quelque temps sous ma^direetioai absokie^ Je me chargerais de le remettre à sa place.
-^Ce que vous dites-ïà, ma chère, est marqué au coin de votre bon sens et de votre per^cacité habituels, dit Saint* Clair. Quant à Dolph, voici le fait : Il s*est si longtemps étudié à imiter mes grâces et mes ^^»eifection8, qu'il a fini par se prendre pour son maître ; et j^ai dt l'avertir de «on erreur.
— Et comment ? dît Marie.
— J'ai été obligé de lui faire comprendre que je désirais garder quelques-uns de mes vêtemens pour mon usage personnel ; j'ai dû aussi mettre des bornes à son luxe quant ^ Tusage de mon eau de Cologne, et j'ai eu la cruauté de le restreindre à l'usage d'une douzaine de mes mouchoirs de poche de batiste. Dolph prenait mal la chose et j'ai été forcé de lui parler d'un ton tout piAéi-nel pour le ramener.
— Oh! Saint- Clair, qu^nd saurez-votts donc traiter conyenablement vos don^estiques ? Votre indulgence pour eux est vraiment abominable, s'écria Marie.
— ^Eh bien I après tout, .où est le pal ,qi;ie ce pauvre diabl« cherche à ressembler à son maître/ Et si je l'ai assez mal élevé ppnr faire copjM^t^ touts^n ))oob.evr en eai^ de Colo-
176 LA CAflfc
gne et en monclioirs de batiste, pourquoi ne lui en fonrniraisje pas?
— Et pourquoi ne l'avez-vous-pas mieux élevé ? dit brusquement iniss Ophélia.
—«-Cela donne trop de mal ; la paresse, cousine, la paresse qui perd plus d'âmes que vous n'en pourriez guérir avec le Mton ; sanà la paresse, moi-mémè j'aurais été un ange ; j'incline à croire que la paresse est ce que votre vieux docteur Botherem, du Vermbnt, a l'habitude d'appeler « l'essence dû mal nioraU » C'est une triste chose assurément.
— ^ Une terrible responsabilité pèse sur vous autres posasesseuTS d'esclaves, dit miss Ophélia. Pour tput au mondé je ne voudrais m'en charger. Vous devriez bien élever vos esclaves et les traiter comme des créatures raisonnftbles, des créatures immortelles, dont vous aurez à répondre au tribunal de Dieu. Voilà mon opinion, s'écria la bonne demoiselle, donnant soudainement cours au zèle ardent qui n'avait fait que s'accroître dans son ilme pendant la matinée.
— Allons, allons, dit Saint-Clair, se levant précipitamment, est-ce que vous avez pu apprendre à nous connaître ? Puis, s' asseyant au piano, il se mit à chanter un air brillaînt.
. Saint-Clair avait une aptitude spéciale pour la musique. Sa touche était élégante et ferme, ses doigts parcouraieût le clavier avec une légèreté et une préeision remarquables. 11 joua Tun après l'autre plusieurs morcsaux , comme un homme qui essaie de se mettre en bonne humeur. Enfin, jetant de côté sa musique, il se leva «)t dit gaiement :
— Eh bien ! cousine, vous nous avez donné là une excellente leçon ; vous avez accompli votre devoir, et je ne voua en aime .que mieux. Je ne fais aucune espèce de doute que vous ne m'ayez lancé un vrai diamant de vérité, mais il m'a si bien atteint en plein visage, qu'il m'a été impossible de l'apprécier tout d'abord.
— Pour ma part, je ne vois pas l'utilité de telles conversations, dit Marie. S'il est quelqu'un qui fasse plus que nous pour ses nègres, je désirerais le connaître ; et le toyt en pure perte, ils n'en deviennent que plus méchans. Quant à ce qui est de leur enseigner leurs devoirs, je m'y suis enrouée et fatiguée. Ils vont à l'église tant qu'ils veulent, bien qu'ils, ne comprennent pas un mot du sennon ; cela ne peut leur servir à grand' chose ; n'importe, ils y vont ; ils ont tous les'moyens posfeibles de s'améliorer. Mais, comme je l'ai dit déjà, c'est une race dégénérée ; elle le sera toujours, quoi qu'on fasse.En dépit de vos efforts, vous n'en obtiendrez rien. Voyez-vous, cousme Ophélia, j'ai essayé, et vous non. Je suis née, j'ai été élevée parmi eux, et je l6s conmb.
DE l'olclb tom. 177
Mis&Ophélia pensa en avoir dit assez et garda le silence. Saînl-Claîr se mit à siffler un air.
— Oh ! Saint-Clair, si vous pouviez vous abstenir de siffler ; vous aggravez mon mal de tête.
— Volontiers, dit Saint-Clair. — Que pourrais-je faire encore pour vous obliger ?
— Je voudrais vous voir montrer quelque sympathie pour mes peines ; vous n*avez aucune pitié de mes souffrances I
• — Oh ! mon cher ange accusateur ! dit Saint-Clair.
— Vous tenez donc à m'exaspérer, en me parlant ainsi ?
— Alors comment voulez-vous que je vous parle ? dites^ je suis prêt à me conformer en tout à vos ordres.
tTji rire joyeux vint en ce moment traverser lès rideaux de soie de laverandah. Saint-Clair alla à la fenêtre, leva la rideau et se mit à rire aussi.
'Qu*y a-t-il donc ? dit miss Ophélia s' approchant du balcon, y ^ ^
Tom était assis sur un pet)t siège de mousse au milieu de la cour, ses boutonnières garnies de branches de jasmin, et EVa, riant joyeusement, liri plaçait des guirlandes do roses autour du cou ; puis elle se perchait comme un oiseau sur ses 'genoux et riait aux éclats.
— O Tom, que vous êtes drôle ainsi !
Un spurire calme et bienveillant s'épanouissait sur le placide visage de Tom, qui semblait s'amuser à ce jeu autant que sa petite maîtresse. Quand il aperçut son maître, il leva sur lui. un regard confus et suppliant. *
— Comment pouvez-vous permettre cela à Eva ? dit mis» Ophélia.
— Et pourquoi pas ? dit Saint-Clair.
— Pourquoi? Je ne sais, mais cela me semble si horrible .,
— Vous ne verriez aucun inconvénient à ce qu'un enfant caressât un gros chien, fût-il^ même, noir ; mais jouer avec une créature qui pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle, cela vous fait frémir,' n'est-il pasjrai, cousine ? Je connais a^sez bien le préjugé qui vous domine, vous autres gens du Nord, h l'égard de la race noire ; non qu'il y ait le moindre mérite à ne point le partager, mais l'habitude produit ici ce que devrait faire le christianisme : elle détruit le préjugé de race. J'ai souvent remarqué dans mes voyages combien ce préjugé est plus fort chez vous que chez nous. Les noirs vous inspirent le même dégoût qu'un serpent ou un crapaud, et néanmoins vous vous indignez à la pensée de leurs misères. Vous aimeriez -à voir cesser leur oppression ) mais pour tout au monde vous ne voudriez avoir