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pieux, vos chants pîenx, vos rugîssemens pîevx } chez Ie$ blancs ou chez les noirs» cette piété là ne vaut pas grand'chose. Mais celle-ci est «"ééllement sincère ; et j'ai vu des nègres aussi souvent que d'autres si réellement doux, tranquilles, honnêtes et pieux, que pour tout au monde ils n'eussent consenti h faire ce qu'ils ciroyaîent mauvais. Vous voyez ds^s cette lettre ce que l'ancien maître de ïom dit de lui;
— Eh bien ! dit le jeune homme en se penchant gravevement sur son portefeuille rempli de billets de banque, si vous voulez m' assurer que je puis' réellement acheter cette espèce d'homme pieux, et que cela sera porté à mon compte là haut, comme quelque chose m' appartenant, je ne regarderai pas' à le payer un peu cher. Qu'en dîtes- vous ?
— Je ne puis vous assurer cela, dit le marchand. Je croîs bien que chacun aura à régler son propre compte soi-même, dans ces quartiers-là.
— C'est dur pour quelqu'un qui achète si cher de la relîgion de n'en pouvoir faire usage dans le pays où il en aurait le plus besoin, qu'en dites-vous ? dit le jeune homme, qui tout en parlant avait fait im paquet de billets de banque. Tenez, comptez votre argent, vieux malin, ajouta-t-iï en tendant le paquet au marchand.
— Tout est en rè^le, dit Haïey, la %ure rayonnante de joie ; et tirant u» vieil encrier de corne, il se mit à rédiger l'acte de vente qu'au bout d'un moment il présenta au jeune hpmme.
-- Je serais curieux de savon*, dît celui-ci en le parcoarant, ce que je rapporterais si j'étais inventorié. Disons tant pour la forme de ma tête,, tant pour mon front élevé, tant pour mes bras, tant pour mes mains, tant pour mes jambes, puis tant pour mon éducation, mon instruction, mon talent, ma probité,* ma religion! Dieu me bénisse ! ce dernier article ne serait pas coté très-haut, je pense. Mais venez, Eva, ditil; et prenantja main de sa fille, il traversa le bateau, et mettant nonchalaniment le bout de son doigt sous le mea^n de Tom, il lui dit avec bonne humeur i
— Levez la tête^ Tom, et voyez : Que vous semble de votre nouveau maître r
Tom leva les yeux. Il était impossible de regarder cette gaie, jeune et belle figure sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes couler de ses yeux, et dit du fond du cœur :
— Que Dieu vous bénisse, massa I
^- Bien, j'espère qu'il me bénira* Quel est votre nom, Tom ? Il est plus probable qu'il le fera à votre prière qu'à la mieiwe, Top». S/^VQj^vpu* oondoire, Tom ?
DE I.*OifCLB TOM. . M
-f-J'ai toi^oon enPh^ituâd dos chevaax,- ait toÉi/HM6H
Shelby en élevait un g^and nombre.
— Eh bien 1 je crois que je pourrai faire de- vous un eocher, à la condition que vous ne vous griserez qu'une fois par semaine, excepté dans les grandes occasions, Toni.
Tom parut surpris et quelque peu blessé ; il répondit :
— Je ne bois jamais, massa.
— J'ai entendu bien des fois àéjk cette histoire, Tom ; mais nous verrons bien. Ce sera avantageux pour tout le monde, s'il en est ainsi. Ne songez pas ainsi à ce que j'ai dit, mon garçon, fijouta-t-il avec bienveillance, en voyant que Tom par ais&ait triste. Je ne doute pas que vous n'ayez l'inUsitioB de bien faire.
— Je l'ai certainement, masssi, dit Tom.
— Et vous aurez du bon temps, dit Eva. Papa est trèsbon pour tout le monde. Seulement il plaisante toujours.
— Papa vous est fort obligé de l'observation, dit en riant Saint-^lair, et tournant sur ses talons, il s'éloigna. - «
GHAPITEE XV.
BU N017VSAT7 MAITBB PE TOH ET BB I>IV£B8S0 AUTBEi OHOSES.
Maintenant que l'existence de notre humble héros sp trouva associée à celle de personnes d^un rapg plus élevé, il est né* cessaire de faire connaître celles-ci en quelques mots an lecteur.
Augustin Saint>Clair était le fils d'un riche planteur do }% Louisiane. Sa famille était originaire du Canada. De deux frères, d'une parfaite ressemblance de tempérament et de ca-* ractère, l'un s'était établi dans une riche, ferme du Vermont, l'autre, le père d'Augustin, était devenu un opulent planteur dans la Louisiane. La mère d'Augustin était une Fran^ çaise protestante d'une famille de Huguenots qui avait émigré à la Louisiane lors du premier essai de colonisation de^ Huguenots en Amérique. Augustin n'avait eu qu'un frère Ayant hérité de sa mère une constitution d'une extrêm» délicatesse, il avait été, de l'avis des médecins, confié pendant plusieurs années aux soins de son oncle du Vermont, dans l'espoir que sa constitution se fortifierait sous l'influence d'un climat plus froid et plus salubre. .
^ Dans son enfance, il se faisait remarquer par une sensibi* lité extrême qui participait plutôt de la douceur d'une femme que de l'énergie de son propre sexe. Le t^nps né|uimoin^ avmt recouvert cette sensibilité de lu nidd éçorcç de la
\32 LA OÀS£
VM-nîté, et peu de personnes soupçonnaient combien elle était
demeurée vive encore au fond de son cœur. Doué de talens du premier ordre, son esprit montrait une préférence marquée pour Pidéal et l'esthétique. Ainsi organisé, il était naturel qu'îl éprouvât une certaine répugnance à s'occuper des affaires positives de la vie. A peine sorti du collège, tout son être s'était enflammé d'une passion romanesque. Son heure était venue — cette heure qui ne vient qu'une fois ; son étoile s'était levée h l'horizon — cette étoile qui se lève sonvent en vain, mais dont le souvenir ne s'efface jamais ; et pour luî'cette étoile s'était levée en vain. Pour parler sans métaphore, il connut et aima une femme des Etats du Nord, aussi remarquable par son esprit que par sa beauté, et ils furent fiancés. Il était retourné dans le Sud pour les préliminaires de son mariage, lorsque tout à coup ses lettres lui furent retournées avec une note du tuteur de sa fiancée l'informant qu'avant que c«t avis lui fût parvenu celle qu'il aimait serait la femme d'un autre. Fou de douleur, il espéra vainement, comme beaucoup d'autres, bannir ce souvenir de son cœur par un effort désespéré. Trop fier pour supplier et demander des explications, il se jeta dans le tourbillon de la société fashionable. Quinze jours après avoir reçu la fatale lettre,,il se trouvait l'adorateur agréé de la belle de la saison, et aussitôt que les arrangemens nécessaires purent être terminés, il devint l'époux d'une jolie tournure, d'ime paire de hriUans veux noirs et de cent mille dollars ; et tout le monde, comme de raison, le considéra comme un heureux mortel.
Les jeunes époux passaient leur lune de miel au milieu d'un brillant cercle d'amis, dans leur splendide villa située sur les bords du lac Pontohartrain, quand un jour on lui apporta une lettre de cette écriture si connue. On la lui remit au milieu d'une spirituelle conversation dans laquelle il brillait, et devant une nombreuse société. A^la vue de Récriture, il devinf d'une pâleur mortelle. Il fit bonne contenance néanmoins, acheva la lutte de badinage dans laquelle il se trouvait engagé avec une dame assise en face de lui, et peu après il quitta le cercle. Retiré seul dans sa chambre, il ouvrit et lut la fatale lettre, qu'il eût mieux valu pour lui ne connaître jamais. La lettre était de sa fiancée ; elle lui faisait un long récit des persécutions auxquelles elle avait été en butte de la part de la famille de son tuteur, dont on voulait lui faire épouser le fils. Pendant longtemps ses lettres avaient cessé de lui parvenir ; elle avait écrit à plusieurs reprises, puis le découragement et le doute s'étaient emparés d'elle et avaient détruit sa santé. Enfin elle lui racontait comment <*le avait d'éeôùVé^ Ïâ-'M pratiquée envers tous deux.
DE L*OKCL» TOM. 1Ô3
La lettre se terminait par des expressions ^'espérance, de gralitndey et- des protestations d*nne étemelle affection plus cruelles que la mort pour le malheureux jeune homme. Il kd répondit immédiatement :
« J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru tout ce qne j'entendais dire; j'étais au désespoir. Je suis marié. Tout est fini ! Oublions-nous. Hélas ! c'est tout ce qui nous reste à ftiire. »
Ainsi -finit Tidéal de la vie pour Augustin Saint-Clair ; mais la réalité demeura — la réalité^ semblable à la vase que laisse sur le*s côtes en se retirant la vague bleue, étincelante, avec son cortège de barques glissantes, dévoiles argentées, le bruit harmonieux des rames et le murmure des flots — ^réalité plate, nue, fangeuse — la triste réalité.
Dans les romans, les persomiages qui ont le cœur brisé meurent, et tout est fini. C'est fort commode. Mais dans la vie réelle , nous ne mourons pas, alors même que nous voyons 8*évanouir tout ce qiii faisait le charme de notre existence. Il faut manger, boire, s'habiller, se promener, faire ses visites, acheter, vendre, causer, lire, accomplir enfin tout ce qu'on est convenu d'appeler la vie ; et tout cela restait à Augustin. Si sa femme eût été une femme complète, elle eût pu, comme bien des femmes, renouer les fils rompus de cette existence et en faire tm tissu brillant. Mais Marie Saint- Clair ne pouvait même s'apercevoir qu'ils étaient brisés. Comme nousravons dit, ses qualités consistaient en une taille charmante, en une paire d'yeux splendides et en cent mille dollars ; et aucun, de ces avantages n'est précisément le remède qui peut guérir un cœur malade.
Quand Augustin, pâle comme la mort, fut trouvé étendu sur sOtt sopha et prétexta une subite migraine, elle lui conseilla de respirer la corne de cerf ; la pâleur et la migraine persistant plusieurs semaines, die se contenta ^e dire qu'elle n'avait jamais pensé que M. Saint-Clair fût maladif; qu'il paraissait fort sujet aux maux de tête, et que c'était fort malîieureux pour elle, parce qu'il ne pouvait l'accompagner en société et qu'il était étrange de l'y voir aller si souvent seule si peu de temps après leur mariage. Augustin se félicitait dans son cœur d'avoir épousé une femme aussi peu clairvoyante. Mais lorsqu'eurent enfin disparu les quartiers de la lune de miel, il découvrit qu'une belle jeune femme habituée aux flatteries et aux adulations pouvait être une maîtresse assez tyrannique dans le ménage. Marie n'avait jamais été douée d'une grande puissance d'affection ni de beaucoup de sensibilité, et le peu qu'elle en avait reçu de la nature s'était Absorbé dans un égoïsme eflréné et inintelligent, — égoïsme
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d'autant plus Incurable q:^';6^1e n>]çi avait p.j|9 la cosVKrîm^ et était incapable de comprendre d- autres droiU qne.les $îans« Depuis son enfance, elle avait été entourée d^ domestiques dont l'unique affaire était d'étudier ses xiap^-ices. L'idé© qu'ils pouvaient avoir des sontiniens et des droits ne lui était, même vaguementj jamais venue & l'esprit. Son père, doii^ elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien refusé d^ ce qu'il était humainement possible de lui donner, et, lors.; qi^'eUe fit son entrée dans le monde, belle,. distingjpée, et, de plus, riche héritière, elle vit tout naturellemeat l'éHte di^ l'autre sexe à ses piedà, et ne doutait pas qu'Augustin ne fût le plus fortuné des hommes d'avoir obtenu sa main. C'est, une grande erreur do penser qu'une femme sans, ooeur m sera pas exigeante en matière d'affection. Il n'y a pas eij amour de créancier plus impitoyable qu'une femme profondément égoMe. Moins elle devient aimable, plus elle devjen^ jalouse et exigeante et veut être aimée. Lors donc que Saint-Clair commença à se relâcher de ces galanteries et da ces petites attentions qu'il avait l'habitude de lui prodiguer en lui faisant la cour, il trouva sa sultane fort peu ^sppsée à abïindonnèr ses droits sur son esclave ; il y eut des pleurs, des bouderies, de petites tempêtes, des langueurs, des reproches. Saint-Clair était d'un caractère doux et .indulgent j il chercha à la calmer par de petits présens et des cajoleries, et, lorsque Marie devint mère d'une charmanjtp petite fille, il sentit s'éveiller d^ins son cœur, de te^p$ à ajotre, quelque chose qui ressemblait à de la tendresse.
La mère de Saint-Clair «avait été une femine d'une grande élévation et d'une grande pureté de caractère ; caressant la, pensée que sa fille serait un jour la vivante reproduction de cette mère chérie, il lui donna le nom qu'elle avait pc|g|é. Si femme avait vu^cela avec une pétulante jalousie, et i'aâec* tion qu'il prodiguait à l'enfant ne faisait qu'exciter se;|i susceptibilités et son humeur. Elle, semblait croire que cette tendresse donnée à la fille était ravie à la mèrev Depuii la naissance de son enfant, sa santé déclina .graduellement. Cette vie d'inaction physique et intellectuelle,' l'incessante action de l'ennui et du mécontentement, jointes à la faiblesse qui accompagne ordinairement là période de la maternité,, changèrent en peu d'années cette fraîche jeune belle en un^ femme jaune, flétrie, maladive, dont tous lesinstans se partageaient entre une variété d'indispositions imaginaires, et qui se considérait, à tous égards, comme lapins maljtrajtéô et la plus malheureuse des femmes,
Ses diver4^,n?alî^^^ (étirent sans nomhrei mais la pria? Cipal|Bjàte^;^)8}i^$^i%(^vl|^ çouûnfûtd^ ^s^ (^«ikiubrç
maison retombaient anx mains des domestiq^oee, Saiat^Uair trouvait son ménage fort peu comfortable. Lasanté de^a fille, extrêmement délicate et exigeant des soins^ de tous les instans, il craignit qu'etie ne fût tôt ou tard victnme4e l'impuissance et de rincurie de sa mère, Il T avait enunenée avec) lui dans un voyage qu'il fit dans le Vennond, et avait décidésa cousine, nnss Ophélia Saint-Clair, à venir partager sa résidence dans le Sud, où Us s*en retournaient sur le bateau lorsque nous les avons présentés un lecteur.
Et maintenant, tandis que les ddmes et les fièohes de la' Nouvelle^rléaiis s'offrent dans le lointain encore à no» re gards, le moment est venu de faire connaître au lecteur d'une façon plus intime miss Opliélia.
- Quiconque a voyagé dans les Etats de 1^ Nouvelle-Anglo-ten'e se rappellera avoir vu, dans quelque frais village, la ! grande ferme avec .sa cour propre et bien tenuoi où l'herbe abonde,,^!nbragée parle massn et épais feuillage de l'érable • à sucrçTil se rappellera l'air' d'ordre et de calme, de per* pétuité et d'inaltérable repos que tout y respire. Riffli n'est hors de sa place ; pAsun piquet ne manque à la barrière, pas un brin de litière ne se montre sur la pelouse verte de la cour' avec ses épais biûssons de lilas croissant sons les fenêtres. A rii^térieur, même tranquillité dans le» clakes et vastes chambres où rien ne. semble s'être fait de temps immémorîal ,<^ où chaque chose est dattis un ordre méthodique à sa plaee^comme si elle y avait été mise une fois pour toujours, et dont* les hôtes se meuvent aveO la ponctuelle exactitude de la vieille horloge qui y marque l'heure dans un coiti^ d'un pa^ paisible et solennel. Dans la « chambre de fainille, » comme on la mç^nme, est, on* s'en souvient, la grave et respectable vieille'%îbliothèque, derrière les vitres de laquelle sont rangéscôte à côte V Histoire Ancienne de Bollin, le Paradis Perdu de Milton, la Marche du Pèlerin de Bunyan, et la Bible dê^ Famille de Scott, avec une multitude d'autres livres, également solennels et respectables. Il n'y a pas de domestiques dans la maison; mais la dame en bonnet blane comme la neige, avec ses lunettes sur le nez, qui, assise au milieu de ses filles, est là cousant chaque après midi comme si jamais elle n'avait fait ou ne devait faire autre chose, a, avec ses filles, à^n . moment du jour dont on a perdu le souvenir, fait le ménage^ et, à quelque heure que vous veniez les voir, le ménage est fait. Le vieux plancher de la cuisine semble n'avoir iamai» connu ni une souillure ni une tache; les tables, les chaisea» et les différens ustensiles semblent n'«vf«r jamais Qervi, tant on Iw voit toi^oo» proprai^t bMisâ^i$4tfoS4^'^^MM
}B6 ' "EXCÈÊ»
là trois et<tnelqii«fot0 quatre repaA |Mur]ottr« qu'on y lave et y repasse le linge de la famille, et que de fortes parties de beurre et de fumage s'y battent et s*y formulent comme par quelque muet et mystérieux procédé.
C'est dans une ferme et au milieu d'une famille s^nblablés que miss Opbélia avait vécu quarante-cinq années de cette paisiUe vie, quand son cousin l'invita à venir visiter sa maison dû Sud. Quoique la î)lus âgée d'une nombreuse famille, elle était toujours considérée par son père et par sa mère comiùe l'un « des énfans, n et la proposition de la laisser partir pour la Nouvelle-Orléans produisit nne sensation inouïe dans la famille. T^ vieux père à tête grise tira de la vieille bibliothèque vitrée l'Atlas de Morse, et vérifia exactement la latitude et la longitude ; il lut aussi les Voyages de Flint dans le Sud et dans l'Ouest, pour se rendre bien cOmpte de la nature du pays.
La bonne mère s'enquit avec anxiété « si Orléans n'était pas une ville aifreusement corrompue » ajoutant cff^k son avb n autant vaudrait aller aux àes Sandwich ou partout ailleurs parmi les païens. »
On ne tarda pas à savoir chez le ministre, chez le docteur, et chez miss Peabody , la modiste , qu'Ophélia Saint- Ci are parlait de s'en aller à Orléans avec son cousin ; et tout le village ne put faire moins que de délibérer de cette importante affaire. Le ministre, qui penchait fortement vers les idées abolitionnistes, se demandait si une telle démardie ne semblerait pas aux habitans du Sud un encouragement à raïuntenir l'esclavage ; tandis que le docteur, déterminé «rfonija<io»m«te, était d'avis que miss Ophélia devait aller, afin de montrer aux Orléanais qu'après tout on n'avait pas d'eux une trop mauvaise opinion. Il pensait, en effet, que lflfi|g;ens du Sua « avaient besoin d'être encouragés. » LOTsique l'on sut que son départ était résolu, miss Ophélia fut solennellement invitée à prendre le thé par tous ses amis et voisins pendant une quinzaine de jours, et ses espérances et ses projets furent duement examinés et discutés. Miss Mos^eloy, qui venait dans la maison pour aider à faire les robes, voyait ae jour en jour s'accroître son importance, à mesure que s'augmentait le trousseau qu'elle avait été appelée à confoctionfter. On savait à n'en pas douter que le Squire Sincîare, ainsi qu'on l'appelait dans le voisinage, avait tiré de sa bourse chiquante dollars et les avait donnés à miss Ophélia en Ini disant d'acheter les habillemens qui lui plairaient le mieux, et qu'elle avait cojnmandé à Boston deux nouv^es robes de soie et «n bonnet. Quant à l'opportunité de cette dépense extraordinaire, l'esprit public é^t dmaé, les uns
affirmant qoief, tont cons^ré, pour une dépense qne Von fait une fois dans la vie, il n^ avait rien à mre ; les autres soutenant quMl eût beaucoup mieux valu envoyer cet argent aux missionnaires.: mais tous convenaient que l'on n'avait jamais vu dans le pays d'ombrelle pareille à celle que miss Ophélia avait reçue de New-York, et qu'elle avait une robe de soie qui eût pu se tenir debout toute seule, quelque cbose qu'on pût ^re de sa maîtresse. Il était aussi question d'un mouchoir de poche ourlé à jour ; on alla jusqu'à dire que miss Ophélia en avait un garni de dentelle, et on «joutait même que les coins en étaient brodés ; mais ce dernier point n'a jamais été bien établi et est demeuré douteux jusqu'à ce jour.
Miss Ophélia, telle que vous la voyez maintenant devant vous, est vêtite d'une robe de voyage de toile brune lustrée. C'est une grande personne aux fonnes carrées et anguleuses. Son visage est maigre "et ses traits ont quelque chose de dur ; «es plèvres sont pincées comme celles d'une personne qui a l'habitude de prendre d'irrévocables décisions sur toutfe chose, tandis que ses yeux noirs et perçans promènent sans cesse un regard scriitateur sur tout ce qui l'environne et semblent chercher si quelque chose n'est pas à mettre en or- ^re.
Tous ses mouvemeus sont brusques, décidés, énergiques, et, bien qu'elle parlât peu, ses paroles lAlaieut toujours fort directement au but. Quant aux habitudes, c'était la personnification de l'ordre, de la méthode, de l'exactitude. Elle était ponctuelle comme une horloge, inexorable comme une locomotive, et elle avait en abomination et méprisait souverainement tout ce qui avait un caractère opposé.
Le plus grand des péchés, la source de tous les maux s'exprimait pour elle par un moi très-commun et très-usuel dans son vocabulaire : shiftlessness *. Le plus haut degré de son mépris consistait dans la prononciation de ce mot shiftless^ et elle avait l'habitude de l'appliquer à toute manière d'agir qui n'avait pas une relation directe et inévitable avec l'accomplissement du dessein que l'on avait dans Tèsprit. Ceux qui ne faisaient rien, ceux qui ne savaient pas exactement ce qu'ils allaient faire ou ceux qui ne prenaient pas la voie la plus directe pour accomplir ce qu'ils fixaient entrepris étaient l'objet de son mépris le plus profond, —
* Manquer d'expédiens, de ressources. Ke pouvant, dans notre langue, traduire ce mot autrenient44isnp|jt(ttiei p^pbrase, non» piéi^roQft conseryer ie mot «njïhi^s'I- ,rànn\h'îor,'tiy:'^ "-
mépris qu'elle tn^vùsaâi bboîx» simvaiit en pai«icB ifâè pit-
une expression dédfiig&ense et glaciale.
Intellectuellement, elle était douée d'un esprit Inâde^ fort, actif, était très-versée dans l'histoire et les vieux classiques anglais, et sa pensée avait une vigueur peu commime, bien que renfermée dans d'assez étroites limites. Ses dogmes théologîques, parfaitement arrêtés, étaient étiquetés à^tma manière positive et distineto,^ et classés dans sa tête comme les paquets dans sa malle. Il y en avait juste un tel ncmtbr«, il ne devait jamais y en avoir davantage. Il en était ainsi de ses idées touchant la plus grande partie des actes de la tîq pratique, comme la tenue d'une maison dans ses diverses branches et les affaires politiques de son village natal. ,MfHSi comme la base de tout cela, plus profond, plus haut et pins large que tout le reste, était le principe le plus fort de son être : la conscience. Nulle part la conscience n'est si impérieuse, si absorbante que chez les femmes ^e la Nouvelle- . Angleterre. C'est la formation granitique qui git ausi^lus grandes profondeurs et s'élève jusqu'au sommet dês plus hautes montagnes.
Miss Ophélia était l'esclave absolue du devoir. Une fois assurée que le sentier du devoir, comme elle avait l'habitada de dire, se trouvait dans une certaine direction, le feu et l'eau ne l'eussent pas empêchée dé la suivre. Elle se fût précipitée dans un puits ou à la bouche d'un canon si sa conscience le-Iui eût commandé. Son idéal du bien était si élevé, si vaste, si minutieux et faisant si peu de concessions à l'humaine faiblesse, qu'en dépit de ses héroïques efïbrts pour l'atteindre, elle demeurait toujours au-dessous ; aussi étaitelle sans cesse accablée par le sentiment pénible de son insuffisance, .ce qui donnait à sa religion un caractère sévèr© et sombre.
Mais comment miss Ophélia pouvait-elle partir avec Augustin Saint-Clair — gai, facile, peu ponctuel, peu pratique^ sceptique en un mot, — qui foule aux pieds avec une si impudente et si nonchalante liberté ses opinions et ses habitudes les plus chères ?
La vérité est que miss Ophélia l'aimait. Lorsqu'il était enfant, c'est elle qui lui enseignait le catéchisme, raccommodait ses habits, peignait ses cheveux et lui donnait la direction morale ; comme son cœur avait un côté chaud, ainsi qu'il arrive à beaucoup de gens sérieux, Augustin en avait accaparé la plus large part, et ce fut sans beaucoup d'efforts qu'il lui persuada qiie le sentier du devoir se trouvait dans la direction de la Nouvelle-Orléans, et qu'elle devait l'y suivre pour pi«ii« dre soin d'Èva et préserver de 1^ ruine une maia(m <yie l«i
DE L*««CL)B tOM, M .
fréqx^ntes îjuUsposltions 4e fa Cev9m4 pdttVftSent tdl 6a tard
ameuer, LMdêe d'iuie maiBon sans quelqu'un pour >a sur* veiller lui alla droit au cœur ; d'ailleurs elle aimait cette petite fiUe, ce que peu de personnes pouvaient s'onpêcher de faire, et quoiqu'elle regardât Augustin comme une espèce de païen, plie l'aimait aussi, riait ,de ses plaisanteries, et avait pooir ses faiblesses une indulgence tout à fait incroyable pour quiconque la connMssait. Quant à ce qui nous reste à savoie de miss Ophélia, le lecteur l'aj^r^ndra en faisant oonaaissaDce Avec elle.
La voilà assise dans sa cliamlHre, entourée d'une multitude de sacs de nuit gros et petits, de malles, de paniers ayant chacun son importance, et qu'elle attaebe, lie, empaquèt»o« ferme avec un air des plus sérieux.
— Eh bien! Eva, avez- vous fait le compte de vos afifaires? Non assurément ! les enfanç n'en fout jamais d'autres. Voi* ci le sac de nuit moucheté et le petit oarton bku qui contient votre chapeau, cela fait deux; et le petit sachet eia. caoutchouc, trois ; ma boite à. ruban et à aiguilles, quatre.} mon carton, cinq ; ma boite à cols,- six ; et le petit coffiret e^. crin, sept. Qu'avez-v«ns fait de votre ombrelle ? Donnez-la mol, que je l'enveloppe d'un papier et que je l'attache à mon parapluie ç-vecla mienne. Voilà.
— Mais, ma tante, nous allons arriver à la maison ; ^à: quM bon tout cela ?
— Pour la conserver fraîche, enfant ; on doit avoir soiut de ses effets si Ton veut avoir qaelque chose ; maintenant^ Eva, avez-vous serré voti^ dé?
— Vraiment, ma tante, je n'en sais rien . ,
— Je vais visiter moi-même votre boîte. Voici le dé, 1* pir^f les deux cuillers, les ciseaux, le couteau, le passe-lacet, c'est fort bien ; mettez-la ici. Comment faisiez-vous donci mon enfant-, quand vous voyagiez seule. avec votre papa? Je suis sûre que vous perdiez la moitié de vos effets. i
-T-Oofrtainement, matante, je perdais beaucoup de choses \ mais quan4 on s'arrêtait quelque part, papa m'en achetai^ d'autres. ' t
. — Miséricorde I enfant ; quelles habitudes !
— C'est très-commode, ma tante, dit Eva
— C'est une impardonnable négligence, dit la tante.
— Eh bien ! maintenant, ma tante, qu'allez- vous faî^e ? dit Eva î la malle est trop pleine pQur pouvoir fermer.
— Il faut qu'elle se ferme, dit la tante d'un air de génér4i en tiiasant les objets à l'intérieur et en pressant sur le couverte. Cepei\dant, malgré ses effort0« la^ maUe demeuri^ eatrebÂiUéê^ •.*:.'
->- Montez ctâssiis, Eva ! dit coarageiisettéht tnîss Ophé* lia; ce qui a été fait peut se l^ire encore. Ce^e malle doit être fermée à clef; il n'y a pas à dire.
Et la malle, sans doute intimidée par une volonté si énergique, céda. IjQ crochet entra dans son trou, et miss Ophélia tourna la clef et la mit triomphalement dans sa poche.
— Maintenant, nous voilà prêts. Où est votre papa ? Je crois qu'il ©st temps de faire emporter les bagages^ Regardez donc, *E va, si vous voyez votre papa.
— Oh !oui, il est en bas, à l'autre bout de la chambro de» messieurs, en train de manger une orange.
^ — Il ne sait pas sans doute que nous sommes si près d'arriver. Ne feriez-vous pas bien d'aller l'avertir?
— Papa n'est jamais pressé, et nous ne sommes pas encore au débarcadère, dit Eva. Montez sur la galerie volante ; regardez ! voilà notre maison, en haut de cette rue.
Le bateau, poussant de sourds gémisseraens comme un monstre fatigué, se prépara à s'ouvrir un passade parmi Tes nombreux steamers à l'ancre près de la levée. Eva montrait joyeusement de là main les clochers, les dômes et les édifices par lesquels elle reconnaissait sa Ville natale.
— Oui, oui, ma chère, c'est très-beau, dit miss Ophélia ; mais, miséricorde ! le bateau est arrêté. Où est votre père ?
Au moment même commença le tumulte ordinaire d'un d^arquement : des garçons courant de vingt côtés, à la fois, des hommes traînant les malles, les sacs de nuit, les boîtes, — des femmes appelant avec anxiété leurs enfans, et tontlet monde s' assemblant en masse compacte vers la planche du débarcadère .
Miss Ophélia s'assit résolument sur la malle qu'elle était parvenue à fermer, et, rangeant tous ses effets dan» un orcte militaire, parut résolue à les défendre jusqu'au bout.
— Faut-il que j'emporte votre malle, madame ? prendrai-je votre bagage ? Laissez-^moi prendre soin de vos effets, madame.
Toutes ces questions pleuv aient sur elle de toutes parts, sans qu'elle y fit aucune attention. Mais, conservant un air refroghé, droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant en ihain eoij faisceau d'ombrelles et de parapluies, elle répliquait d'un ton capable d'intimider un cocher de fiacre, disant à Eva à chaque intervftUe :
— - Mais à quoi donc peut penser votre père ? Il ne peut pas être tombé à l'eau ! Il faut néanmoins que quelque chose lui ^it arrivé. Et, comme elle commesçailTà éprouver
DB VOSCtÉ TOM. 161
xme réelle inqfiidttiâe, ^ Sfant-Clair arriva avec son insou* dance habituelle, donna à £va le quart d'une orange qu'il achevait de manger, en disant :
— Eh Hen ! cousine Vermont, je suppose que vous êtes prête?
— n y a une heure que je suis prête et que j'attends, dSt miss Ophélia. Je commençais à être sérieusement en peine de vous.
— Ah ! voilà enfin un brave garçon. Eh bien I la voiture . nous attend et la foule est presque écoulée, de sorte que nous pourrons marcher d'ime manière décente et chrétienne, sans être par trop bousculés. Ici, dit-il en s' adressant à un cocher qui se tenait derrière lui ; emportez les effets.
— Je vais voir de quelle manière il les place dans la voiture, dit miss Ophélia.
— Bah 1 à quoi bon ? dit Saint-Clair.
— Oh ! pour rien au monde je ne renoncerais à emporter moi-même ceci et ceci, dit miss OpheHa en s'emparant d« trois boîtes et d'un petit èac de nuit.
— Ma chère miss Vermont, il ne faut pas vouloir apporter chez nous les habitudes des Montagnes-Vertes. Vous devez adopter un peu, les principes du Sud et ne point marcher chargé^ de tout ce bagage ; vous passeriez pour une femme de chambre. Donnez-les à cet homme ; il en pi-endra soin comme si c'étaient des oeufs.
Miss- Ophélia parut au désespoir en voyant son cousin la débarrasser de ses trésors ; elle ne se consola qu'en les retrouvant sains et saufs à côté d'elle dans la voiture.
— Où est Tora ? dit Eva.
— Oh ! il est sur le siège, ma chatte. Je vais donner Tom à votre mère comme une offirande propitiatoire pour remplacer cet ivrogne qui a versé la voiture.
— Oh I Tom fera «n excellent cocher, je le sais, dit Eva. n ne se grisera j amais.
La voiture s'arrêta devant une antique demeure, bâtie dans cet étrange mélange d'architecture espagnole et française, dont on trouve desspécimenë dans quelques parties de la iîouvelle-Oriéans : elle était construite dans le style mauresque ; c'était un bâtiment carré qui enfermait une cour dans laquelle entraient les voitures par une^ porte voûtée. La décoration de l'intérieur de cette cour était d'un pittoresque idéal et voluptueux. Sur les quatre faces se déployaient des galeries dont les arcades mauresques, les piliers élancés et les arabesques reportaient l'imagination, comme dans un rêve, au règne des merveiHes orientales en Espagne. Au oentre nne fontaine faisait jaallir^es «aux argentées, qui re-
UmhÊÔ^gA enéoitm^ dips ^m batiâ» dtfiMtfM thtottfé xL^u» bordure d'odorftol^ violeCtes. Dans l'eau de la foaitaine transparente comme le cristal, se jouaient des myriades de pobsonB dorés et argentés qui étincelaleot comme autant de joyaux vivans. Autour de la fontaine régnait une promenade pavée d'une mosaïque de petits cailloux formant des dessins fantastiques ; une pelouse verte et unie ooinme du velours venait ensuite, et une allée à l'usage des voitures encadrait le tout. Deux grands orangers cOuve^ de fleurs jetaient une ombre délicieuse ; des vases de marbre sculptés d'arabesques, rangés en cerole sur le gascon, contenaient lefs pins belles plantes des tropiques. D'énormes grenadiers avec leurs feuilles lustrées et leurs ileurs couleur de feu, les jomins d'Arabie au sombre feuillage et aux étoile» arf^ntées, les géraniums, les rosiers pliant sous le poids de leurs fleurs, le jasmin jaune, la verveine au parfum de citron, ooufondaient leur paruBe et leurs parfuii^s, tandis que çà et là tin mystique aloès, aux feuilles bizarres et massives, ressemblait à un vieil enchanteur trônant dans sa grandeur au milieu des fleurf et des parfums éphémères qui l'environnaient.
Les galeries qui entouraient la cour étaient festonnées dé rideaux d'étoffes mauresques, qu'on pouvait baisser à volonté pour se garantir des rayon» du soleil. En un inpt, cette demeure avait un aspect luxueux et romanticiue.
Quand la voiture entra dans la cour, £va, dans Tardei» de sa joie, ressemblait à un oiseau prêt à s'échapper de sa cage.
— Oh ! n*estrce pas qu'elle est belle, qu'elle est charmante, ma maison chérie ? dit-elle à mise Opbélia. N'est-dlle pas admirable ? v ;
— Klle est assez jolie, dit en descendant nùss Ophéliaf bien qu'elle me paraisse un peu antique, un ^eu païenne.^
Tom descendit du siège et regarda autour de lui avec un air de calme et placide satisfaction. h& nègre, on doit se le rappeler, est onginaire des plus luxuriantes, des plus riches contrées du monde, et il a dans son cœur une passion pro* fonde pour tout ce qui est splendide, riche et original, passion qui, satisfaite sans goût, lui attire le ridi(Hile de la raos blanche, plus froide et plus délicate.
Saint-Clair, qui était un voluptueux poétique, sourit à la remarque de miss Ophélia, et, se tournant vers Tom, qui regardait autour de lui, et dont le noir visage rayonnait d'ad*miration, il lui dit : '
— Tom, mon garçon, oeci a l'air de vous eonvenîr. - • — Oui, massa, cela parait tout & fait bien.
Tout ceci s'était passé en un moment, p^dttit ftts 1*M
descendait les so^lleB, que V&n payait le «9«h9v, et qif«»M
xbule de tout âg9 <et de toute taille, Jiommes, femme» et e&fansi accourait de toutes parts pour assister à l'arsivéade massa. Au pre^nier rang se faisait remarquer un jeunis mulâtre eu graude toilette, personnage distâugué à ooup sûr, çx)coutré à la dernière mode, et faisant ondoyer graoïeusement un mouchoir de batiste parfumé.
Ca peraonnuge s'oG01^)ait avec beaucoup de fcële à re- |)oasser la foule des domestiques de Tautre oM de la v«-' randah.
— Allons, en lurière, vous tous! J'ai honte pour vom, dit-il d'un ton d'autorité, AUez-yous troubler la iamilie de votre maître pendant les premiers instans de son vetour ? >
I Tous parurent interdits par cette élégante allocution^ débitée d'un ton superbe, et se retirèrent aune distance respectueuse, excepté deux robustes porteurs q^oi s'avauc^ant pour prendre les bagages.
Grâce aux arrangemens systématiques de M. Adolpha, lorsque Saint-Clair se retourna, après avoir pliyé le cocher, îl ne se trouva personne en vue que M. Adolphe lui-mêma, remarquable par sa veste de s^tin, sa ^atned'or^ son pantalon blnnc, et saluant aVec. une grâce et une suavité msx^ primables.
— Ah ! c'est Yous, Adolphe, dit Saint-Clair en lui d(>niiant la main ; coxnment aUez-vous, mon garçon ? tandis qu/'Adolphe débitait avec une grande volubilité une harangue imj>rovisée, préparée avec le pli^s grand soin depuis quîn»! jours.
— Bien, bien, dit Saint-Clair passant outre avec son air de ;:aillerie nonchalante ; c'est assez bien retenu. Voyez si les bagages sont bien en place. Dans une minute Je versai tout le monde. Et, disant cela, il conduisit miss Ophélia âan« pj^gvBi^à salon qui ouvri^t sur la verandah.
j^ndant ce temps Ëva, avec la légèreté d'un oiseau, tmt versant le vestibule et le salon, s'élançait dan« im pet^ boudoir ouvrant également sur la verandah.
Une femme grande, aux yeux noirs, pâle, se leva à é^emî d*un lit de repos sur lequel elle était couchée.
— Maman ! dit Eva dans un transport de joie, se jetant % fion cou et la couvrant de baisers.
— Assez, enfant, prenez garde ! vous allez me domter mon. mal dé tête, lui dit la pière en l'emlspâssant d'un air languissant.
Saint-Clair entra, embrassa sa femme d'une façon toute orthodoxe et maritale et lui présenta sa cousine. Marie leva ^ur çUe «es ^aada ywm av^ une certaine curiotité et Tac-
ea^lit avec tuie lang^ftante poUtegse. Une fbiile de Berviteurs 86 pressa ators à la porte d'entrée, et à leur tête une mulâtres&e d'un certain âge et* d'un extérieur fort respectable, que l'attente et la joie faisaient trembler.
-^ Ob ! voîci Mammy, dit Eva en traversant la chambre ; puis, se précipitant dans les bras de la mulâtresse, elle l'embrassa avec transports.
Cette femme ne lui dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête ; au contraire, elle la pressa sur son cœur et se mit à rire et à pousser des cris au point de faire douter de sa rai- 8on ; puis Eva courut de l'un à l'autre, prodiguant pdgnées de mains et baisers avec un abandon qui fit soulever le cœur à miss Ophélîa.
-r Ma foi ! dit -elle, vous autres enPans du Sud faites des choses qui me seraient impossibles.
Et quoi donc? demanda Saînt-Olair.
-j- Je suis bienveillante envers tout le monde, je ne vou ■ 4rais faire de mal à personne, mais, quant à embrasser...
— Des nègres! dit Saint -Clair, cela ne vous irait pas; eh ? .
— C'est cola même. Comment peut-elle faire une chose semblable ?
Saint-Clair se mit à rire et passa dans le corridor.
— Holà, ici ! qu'ai-je à payer ? Allons, vous tous, Mammy, Jimmy, Polly, Siikey', êtes-vôus contons de revoir votre maître ? dit-il en distribuant des poignées de mains de l'un à l'autre. Gare les enfans, ajouta-t-iî en trébuchant sur un marmot, couleur de suie qui se traînait à quatre pattes. Si je marche sur quelqu'un, cpi'on m'avertisse.
Ce fût un concert de rires et de bénédictions, tandis que Saint-Clair leur distribuait quelques pièces de nienue monnaie.
— Allons, maintenait, retirez vous coir*me de bons garçons et de bonnes filles, dit-il ; et la troupe aux diverses amaaices disparut par une porte, et se retira dans une grande verandah, suivie d'Eva portant un volum'ineux sach et rempli de ponmies, de noix, de sucreries, de «rubans, de dentelles et de jouets de toute espèce dont elle avait fait provision durant Ip voyage.
Comme Saint-Clair allait se retirer, ses regards tombènent sur Tom, assez embarrassé de sa personne et se tenant tantôt sur un pied^ tantôt sur l'autre, tandis qu'Adolphe, négligemment appuyé contre la balustrade, l'examinait avec une lorgnette d'un air qui eût fait honneur au dandy le plus raffiné.
— Eh bien ! faquin, lui dit son maître en faisant tomber
DE V&SCLR TOM. leâ
ga lorgnettet, estrce fiînsi que vous tnûtjMs votre compagnie ? Sh mais! Dolph, dit- il en posant le doigt sur un élégant gilet de satin brodé dans lequel se pavanait ce dernier, S me semble que voilà mon gilet ?
— Ob ! maître, un gilet tout tacbé de vin. Un gentleman comme vous ne saurait porter un pareil gilet. J'ai cru de« voir le prendre. C'est bon pour un pauvre diable de nègre cxnnme moi.
Et Adolphe, secouant la tête, passa avec grâce sa main dans ses cheveux parfumés.
— Vous croyez ! dit négligemment Saint-Clair. Bien ! je vais présenter Tom à sa maîtresse, après quoi vous le conduirez à la cuisine. Et faites en sorte de ne plus prendi-e vos grands airs avec Ini. Il vaut deux faquins comme vous.
— Maître aime toujours à plaisanter, dit en riant Adolphe. Je suis enchanté de voir maître en bonne humeur.
— Venez, Tom, dit Saint-Clair en lui faisant signe de la main.
Tom entra dans la salle. Il fut ébloui par cette splendeur inconnue, ces tapis de velours, ces glaces, ces tableaux, ces statues, ces rideaux, et, comme 1% reine de Sabaen présence de Salomon, il était hors de lui. Il craignait de poser le pied à terre.
— Voyez, Marie, dit Saint-Clair à sa femme, je vous ai enfin acheté un cocher à .votre gré. Il est d'une sobriété et d'un noir irréprochables, et vous conduira d'un train d'enterrement si vous le désirez. Ouvrez les yeux et regardez-le. Vous ne direz plus que je ne pense pas à vous lorsque je Bvis en voyage.
Marie ouvrit les yeux et les leva sur Tom sans se dé- .ranger.
— Il se grisera comme les autres, dit-elle.
— Non, l'article est garanti sobre et pieux.
— Je souhaite qu'il toump bien, dit elle; mais c'est plus que je n'e-spère.
— Dolph, dit Saint-Clair, emmenez Tom en bas, et faites attention à vous ; rappelez-vous ma recommandation.
Adolphe s'éloigna en sautillant ot Tom le suivit d'im pas lourd. »
— C'est un hippopotame, dit Marie.
— Allons, Marie, dit Saint- Clair en s'a^&eyant sur un tabouret auprès du sopha, soyez gracieuse et dltes-mcH quelqiie chose d'aimable.
— Vous êtes resté quinze jours de plus que le temps CODv^u, dit la dame en faisant la moue,
16# IjXCâSÉ' '
— Eh Heri ! ne votts en aî-jé pas écrit là' raîsoà f '
— Une lettre si courte, sî froide ? dit la dame.
— Mon Dieu ! la malle allait partir ; il fallait donner cela ou rien. *
— C'est toujours la même chose , dît la dame ; toujours
• des raisons pour prolonger vos voyages et abréger vos * lettxes.
— Voyez ceci, ajouta- t-il en tirant de sa poche un élégant étui en velours et rouvrant ; voici un présent que ^© vous ai apporté de New-York.
C'était un daguerréotype net et pur comme une gravure , représentant Eva et son père assis la main dans la main. Marie regarda le portrait d'un air mécontent.
— Qui vous a engagé & prendre uiie pose si goudhe, dît- " elle?
— La pose est atfaîre d*opîû5on ; mais que dites-vous de la ressemblance ?
— Si vous n* attachez pas d'importance à mon opinion dans un cas, je pense que vous ne devez pas j en attacher ' davantage dans un autre, dit la dame enfertoimt; le daguerréotype. • '
— Peste de la femme î ge dit mentalement Saint-Clair. Mais il ajouta à haute voix ; Allons, Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Pas d'enfantillages.
— C'est fort inconsidéré de votre part, Saînt-Clâîr, de persister à vouloir me faire parler et à me préoccuper de mille choses. Vous savez que toute la journée j'ai été couchée' avec la migraine, et l'on a fait un tel vacarme tci depïds vo-. tre arrivée, que j'en suis à demi-morte.
— Vous êtes sujette aux migraines, madame, dît miss OphéHa, se levant ' tout à coup du profond fauteuil à bras dans lequel, tranquillement assise, elle s'occupait à faire l'inventaire de l'ameublement et à en évaluer le prix.
— Oui, c'est un vrai martyre, dit la dame.
— ^Le thé de baies de genièvre est excellent jpour la migraine, dit miss Ophélia ; du moins Augusta, la femme du diacre ' Abraham Perry, le prétendait, et c'était une très-bonne garde-malade.
— Je ferai apporter ici pour cet usage les premières haies de genièvre qui mûriront dans notre jardin sur les bords du lac, dit Saint-<^ur en agitant gravement la sonnette. Ma cousine, vous Ê^ez avoir besoin de vous retirer dans votre appartement pour vous reposer des fatigues du voyage. Dolph, ajouta-t-il, dites à Mammy de venir.
La respectable mulâtresse qu'Eva avait accablée de caresses entra bientôt ; dl0 était très-proprement habillée et
portait un turban ronge et jatme, récent cadeau â'Eva» que cette dernière lui avait elle-même arrangé sur la tête.
— Mammy, dit Saint-Clair, je confie cette dame à vos soins ; elle est fatiguée et a ^and besoin de repos. Conduisez-la dans sa chambre, et veiUez à ce que rien ne lui manque. Et mbs Ophélia d^parut à la suite de Mammy.
CIIAPÏTRE XYI. .