CHAPITRE XXVn
Ceci est la fin des choses terrestres.
JOHK Q. ÂDÀMS.
Les statuettes et les tableaux de la chambre d'Eva étaient couverts de voiles blancs. On n'entendait que le bruit de la respiration et les pas légers des personnes qui allaient et venaient. Un demi-jour solennel pénétrait par les jalousies il demi fermées.
Le lit était tendu de blanc, et 1^, sous la statue de l'ange, reposait la forme d'un ange dormant pour ne plus se réveiller. I
Elle reposait là, vêtue d'une simple robe blanche, comme elle avait l'habitude d'en porter durant sa vie. La lumière, nuapcée de rose en traversant les rideaux, colorait d'une teinte chaude la froideur glacée de la mort. Sas longs cils appesantis tombaient doucement sur ses joues pures ; la t^te était tournée un peu de côté comme dans le sommeil naturel ; mais sur chaque linéament de ce visage une expression céleste, un mélange d'extase et de calme montraient que ce n'était point le sommeil terrestre et temporaire, mais le repos sftci^é et étemel que Bieuâonne à sea bren-aimés^
Il iTy a pas de trépas pour ceux qui t« ressemblent, ehëre Evft. FMlr «rt Ia T*^t n'a pa*de ténèbre»; eHe^Véranmii»-
X>% L*ONCÎI,E TOaL 303
seiit comme l'étoîle du matin au lever de Taurore. A toi 1% victoire sans le coiiibat, la couronne sans la lutte.
Ainsi pensait Saînt-Glair, taudis que, les bras croisés, U ' contemplait sa chère J]va. Qh ! qui pourrait dire à quoi U pensait ? car, depuis le moment où il avait entendu prononcer dans la phambre mortuaire ces mota : « Elle est partie, » il avait été enveloppé d'un brouillard lugubre, de l'épaisse obscurité de l'angoisse. Il avait entendp. des voix autour de lui ; des questions lui avaient été adressées et il y avait répondu ; on lui avait demandé l'heure des funérailles et eu quel lieu on enterrerait sa fille, et U avait répondu avec impatience que cela lui importait peu.
Adolphe et Rosa avaient arrangé la chambre. Légers, frivoles et puérils d'orrdinaire, ils n'en avaient pas moins le cœur tendre et plein de sensibilité, et, tandis que miss Ophélia présidait aux détails généraux d^ordre et de propreté, leurs main,s ajoutaient aux arrangemçps cette touche douce et poétique qui ô tait à la chambre mortuaire cet aspect triste etlrgubre qui accompagne trop souvent les funérailles dans la Nouvelle-Angleterre,
Il y avait toujours dos fleurs sur les étagères,— -toutes blanches, délicates, dont les feuilles retombaient gracieusement. La petite ttible d'Eva, couverte de blanc, portait son vase favori en forme de lys contenant un seul bouton de rose blanche mousseuse. Les plis de la draperie, la chute des rideaux avaient ^té disposés à plusieurs reprises par Adolphe et Rosa avec cette perfection d!eco«p d'œil particulière à leur race. Même en ce moment où Saint-Clair était là, livré à ses tristes pensées, Rosa se glissa doucement dans la chambre, portant une corbeille de fleurs blanches. Elle recula en apercevaut Saint-Clair et s'arrêta respectueusement ; mais, voyant qu'il ne faisait pas attention à elle, elle s'avança et plaça les fleurs autour de la morte. Saint-Clair l'apercevait comme dans un rêve placer dans les petites mains d'Eva iine jolie branche de jasmin et disposer avec un goût admirable d'autres fleurs autour de la couche.
La porte s'ouvrit de nouveau, etTopsy, les yeux gonflés" de pleurs, apparut portant quelque chose sous son tablier. par un geste rapide, Rosa voulut l'empêcher d'entrer ; maïs eue fit un pas dans la chambre.
— Il vous faut sortir ! lui dît Rosa d'un ton aigre et positif, quoique à voix basse j vous n'avez rien ^ faire ici.
— Oh î permettez-moi d'entrer *, j'apporte une fleur, une 8Î jolie î dît Topsjr en montrant un bouton de rose-thé à demi épanoui. Laissez-moi la poser là.
— Sortes^ J dît Eo^a d'«n ton plus déddé encore.
— Qu'elle reste ! dit tout k coup Saint-Clair. fra|»]^a&t du pied, je veui qu^ellé approche.
Rosa se retira aussitôt , et Topsy s'avaùça et plsui*û tôA offrande aux pieds du corps. Puis tout à coup, aVec un cri sauvage et perçant elle se jeta à terre à côté du lit, pleurant et poussant des cris.
Miss Ophélia accourut dans la chambre et s^effdrça de H faire lever et de la faire taire, mais en vain.
— Oh ! miss Eva ! miss £va ! je voudrais être morte aussi ï je voudrais être morte !
n y avait dans ce cri quelque chose de si sauvage, de s! perçant que le sang monta au visage de Saint-Clair , jusque-là d'une pâleur de marbre, et les premières larmes qu*il eût versées depuis la mort d'Eva jaillirent de ses yeux.
— Levez vous , mon enfant , lui dit miss Ophélia d^une voix douce ; ne pleurez pas ainsi. Miss Eva est au ciel ; c'est un ange.
— Mais je ne peux la voir ! dit Topsy. Je ne la verrai plus jamais ! et elle sanglota de nouveau.
Tous gardèrent le silence.
— Elle disait qu'elle m'aimait , dit Topsy , elle le disait ? Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! il ne me reste plus ^rsonne maintenant, plus personne"!
— C'est assez vrai, dit Saint-Clair ; mais voyez donc, Ophélia, si vous pouvez consoler cette pauvre créature.
— Oh! je voudrais n'être jamais née, s'écriait Topsy. Je n'avais pas besoin de nattre ! Je ne vois pas pourquoi je suis née !
Miss OpMlia la releva doucement , mais avec fermeté, et la conduisit hors de la chambre ; non toutefois &ans que les larmes lui vinssent aux yeux.
— Topsy, ma pauvre enfant, lui dit-elle en la conduisant dans sa chambre, ne vous désespérez pas ainsi. Je puis voua aimer aussi, moi, bien que je ne ressemble guère à cette chèro petite enfant. J'espère avoir appris d^elîe quelque peu de l'amour du Christ. Je peux vous aimer. Je vous aime, je m'efforoerai de vous aider à devenir une bonne fille chrétienne.
La voix de miss Ophélia en disait plus (|ue ses paroles, et les larmes sincères qui coulaient sur ses joues étaient plus expressives encore que sa voix. De ce moment elle acquit sur l'esprit de la pauvre enfant une influence qu'elle ne perdît jamais.
— O mon Eva, dont la courte présence sur cette terre a prpduit tant de bien, pensa Saint-ôlair, quel compte aurai-jo à fendre de mes longues années !
De dons murmures, des pas légers se âreat entendre quel*
DX L*aNCLB 9ÔM. 905
qae temps enoors dans la chambre ; tons, les «ns a|>rës les antres, "Vinrent jeter un dernier regard sur la morte.* Puis arriva le petit cercueil et les funérailles commencèrent ; les voitures s* arrêtèrent à la porte, les étrangers entrèrent et s'assirent ; il y avait des échappes blanches, des rubans, des bandes de crêpes, des pleureurs vêtas de crêpe noir ; on lot des versets de la Bible, on récita des prières ; et Swnt-Clair allait, venait, se mouvait comme quelqu'un qui a répandu toutes ses larmes. Jusqu'au dernier moment il ne vit qu'une chose : cette petite tête aux boucles dorées dans le cercueil ; puis il vit étendre sur elle le drap mortuaire et fermer le couvercle, et il marcha à coté des autres jusqu'à une petite place *ati fond du jardin, près du banc de mousse où elle et Tom avaient tant de fois causé, chanté et lu la Bible ; c'est là qu'était creusée la petite tombe. Saint-Clair s'arrêta à côté ; il jeta au fond un regard distrait; il vit descendre le cercueil , il entendit vaguement les solennelles paroles : Je suis la Kéawmction et la Vie ; celui qui croit en moi, qtnyiqu'il aoit mort^ virra ; et lorsque la terre fut jetée sur le cercueil et la fosse remplie, il ne pouvait se faire à l'idée que ce fût sa chère Eva qu'on venùt de cacher à sa vue pour toujours.
Non, ce n'était pas Eva ! ce n'était que la fragile semence de ce corps brillant, immortel, dans lequel elle revivra au jour du Seigneur.
Puis tout le monde s'en alla ; les cœurs désolés revinrent à oelte maison qui ne devait plus revoir Eva. Marie fit fermer sa chambre aux rayoï^s du jour. Couohéa sur son lit, elle poussait des gémissemens et des sanglots que rien ne pou* vait calmer, et réclamait à chaque instant les soins de tous ses serviteurs. Ils ne devaient pas snroir le temps de pleurer, et pourquoi eussent-ils versé des larmes ? Cette douleur était ta douleur, et elle était pleinem^t convaincue que personne au monde ne pouvait ni ne voulait la ressentir.
Saint-Clair n'a pas répandu une lanne, -disait-elle ; .il est sans sympathie pour mon affliction. C/e^i vraiment une chose étonnante que l'insensibilité de son cœur «t sou indiilBérence lors qu'il sait conmbien je soofifre.
Tant de personnes sont esclaves de leurs yeux et de leurs oreilles, qu'un grand nombre de serviteurs de la maison croyaient réellement leur maitresse plus affligée que tout le monde, surtout lorsqu'on proie à des attaques de neirfs elle envoya chercher le docteur en disant qu'elle allait mourir. Forcés de courir de çà et de là pour apporter des bouteilles d'eau chaude, chauffer des flanelles, tout ce mouvement apporta une diversion à leur douleur.
Tom cependant avait au fond de son cœur un sentiment
quiTatlir^t vers son maître. Partout ph. il allait, il le suivait et l'observait tristement. Quand Û le voyait s'asseoir, calme et pâle, dan^ la chambre d'Eva, tenant devant ses
Î' eux sa petite Bible ouverte, bien qu'il n'en distinguât ni une ettre ni une parole, Tom comprenait qu'il y avait plus (Je vraie douleur dans- cet œil calme, fixe et sec, que dans tous les gémissemens et les lamentations de Marie. \
Au bout de qujelques jours la famille Saint-Clai^ revint à la ville; Augustin, dans l'agitation de sa douleujr, avait besoin de changer de scène pour donnpr nn, autre courant à se» peafiées..lls quittèrent donc la maison et le jardin où était le petit tombeau et revinrent ^ la Nouvelle-Orléans. Saiiit^Cloi^ parconr£Ût les rues -d'un air a^a^ré, s'efforçânt de remplir le vide de son cœur par le mouvement et le changement de place. Les personnes, qui le voyajent dans la rue ou le rencontraient au café n^ savaient la perte qu'il avait faite que par le crêpe qu'il portait à son chapeau, cav il souriait, causait, lisait les journaux, parlait politique et s'occupait d'affaires. Qui aurait pu, voir qi|e ces dehors sourians n'étuieiit que la creuse envdoppe d*u4 cœu^ qui. n'était plus qn'im sombre et, silencieux. sépulcje? .
. — M. Saini-Glflir est un hpmme aiaguUer, disait Maxie à miss Ophélia cTun ton dolent. Je pensais que s'il aimait .quelque chose au mond3 c'était notre chère petite £va, tuais U parait l'oublier bieu facilenient. Je ne puis jamais parve nir à. lui faire parler d'elle. Je lui croyais réellement uo eœur plosafifeetueux.
— Les eaux caimes seoEkt les plus profondes, cUt-on, dit mias Ophélia d'un ton d'oracle.
-—Oh ! je ne vois pas cela, ce ne sont que des mots ; Ips gens qui ont du sentiment le ifiontrent, c'est plus fart qu'eux. Mais c'est "un grand malheur d'avoir le cœur sensible. Je voudrais être comme Saint-Clair, maïs ma sensibilité me tue.
— Mais, missis, massa Sahit-Claîr devient transparent comme une ombre. On dit qu'il ne mange plus rien, dit Mammy. Je sàfs qu'il n'oublie- pas miss Eva; je sais que persomiene pourrait l'oublier, cette chère petite et bienheureuse créature, ajouta-t-elle eu s'essnyant les yeux.
•"— Eh bien ! dans tons les caSj il n'a aiicnn (^gard pour moi, dit Marie ; il ne m'a pas adressé un mot de sympathie, n doit cependant savoir combien une mère r<^?^ent plus vivement qu'un homme.
— Le cœur connaît sa propre amertume, dit gravement mUs Oph.nîa. r r . .-* \ e . .
DE fONCLE TOM. W
— C'est justeiyient là ce que je pense. Je sens parfaUement ce que j'éprouve ; personae ne semble s'en clouter. Eva uip comprenait, mais elle est partie î Et Marie s'étendit dan* b& chaise longue et recommença à sangloter d'une façon inccuasolable.
Marie était ime de ce? mortelles malhoarèusepient constituées aux yeux de}«iuelles ce qui est perdu sans retour prend une valeur qu'il n'avait jamais eue auparavant, pendant" qu'elle possédait un objet, elle s'évertuait à lui^ trouver des défauts ; r avait-elle perdu, elle ne tarissait pas sur l'éloge 4e ses qualités.
Pendant que cette conversation se poursuivait dans le ^Br îon, une autre avait lieu dans la bibliothèque.
Tom, qui suivait toujours avec sollicitude les mouvememj de son maître, l'avait vu entrer dans sa bibliothèque quelr ques heures auparavant, et, après avoir attendu vainement sa sortie, s'était décidé à entrer, sous quelque prétexte» ^ ouvrit la porte sans bruit. Saint-Clair était étendu sur un sofa à l'autre bout de la salle. Son visage était appuyé sur u» coussin, et la petite Bible d'Eva gisait ouverte $1 quelque distance devant lui. Tom s'avança et se tînt debout à côté du sofa. Il hésitait, et pendant ce temps Saint-Clair se leva ^Qut à coup. L'expression de vraie douceur, de suppliante et ç^fec- ^ueuse sympathie qui animait l'iionnête figure de/Tom.frappa î5on maître. Il posa sa main sur celle de Tom et inclina sur elle son front.
— Oh ! Tom, mon garçon, le monde entier est aussi vide qu'une coquille d'oeufs.
— ; Je le sais, massa, je le sais, dit Tom ; mais, ai masga pouvait seulement regarder là-haut, — où est la chère miss feva, — là-haut vers le bien-aimé seigneur Jésus.
— Ah ! Tom, je le fais ; mais malheureusement je n'y vois rien. Je voudrais le pouvoir..
Tom soupira profondément.
— 11 semble être donné aux enfans, aux pauvres et honnêtes garçons comme vous de voir ce que nous ne pouvons apercevoir, dit Saint-Clair. Comment cela.se fait-il ?
— « Tu as caché aux sages et aux prùdens les choses que tu as révélées aux petits enfans, murmura Tom ; il en es| ainsi, 6 Père, parce que tel est ton bon plaisir.' »
— Tom,je ne croîs pas, je ne puis croire. J'ai pris l'habitude du doute, (lit Saint^lair. Je voudrais croire à cette Bible, et je ne le puis.
— Cher massa, adressez-vous à notre bon sauveur ; dites : Sei^eiir, je crois ; aidez-moi dans mon incrédulité.
" ' — Qui sait quelque chose, sur h'importc quoi? dit Saint-
•SOe LÂCAiB
Clair, laiMant flotter vagtiement son re^^ et M filant à Im-mdine. 0ht cet amour si beau, cette foi si ptire n'étaieniils que des phases toujours changeantes du sentiment humain^ qui ne reposaient sur rien de réel et se sont évanouies avec son petit souffle? N'y a-t-il plus ni Eva, ni ciel, ui Christ, ni rien *i
— Oh ! cher massa I tout cela existe ! je le sais ! j'en suis sûr, dit Tom en se jetant à genoux. Oh ! cher massa ! croyez,
■ croyez!
— Et comment savez-vous qu'il y a un Christ, Tom ? von» n' avez j am ais vu le Seigneur ?
— Je le sens dans mon âme, massa, je le sens maintenant ! . Oh ! massa, lorsque je fus vendu et séparé de ma femme et de
mes enfans, j'étais comme dé8esx>éré. Il ine semblait qu'il ne me restât plus rien. Alors le Seigneur se tint près de moi et médît: Ne crains rien, Tom; et il apporta la lumière et U joie dans Tâme du pauvre malheureux, il y établit la paix; et je suis heureux, j'aime tout le monde, je veux appartenir à Dieu, faire la volonté de Dieu et être tout ce que Dieu veut que je sois. Je sais que tout cela n'est pas venu de moi-même, parce que je suis une pauvre et malheureuse créature ; c'est le Seigneur qui a opéré ce changement, et il fera la même chose pour massa.
Tom parlait d'une voix entrecoupée, d'abondantes larmes inondaient son visage. Saint-Clair avait sa tête appnyée sur l'épaule de son fidèle serviteur, et tordait sa main rude et noire.
— Tom, vous m'aimez? dît-il.
— Je donnerais volontiers ma vie en ce bienheureux jour, pour vdr massa devenir chrétien.
— Pauvre et simple garçon ! dit Saint-Clair en se levant à demi, je ne suis pas digne de l'amour d'im cœur bon et honnête comme le vôtre.
— Oh! massa, je ne suis pas le seul qui vous aime — le divin Seigneur Jésus vous aime aussi. .
— Comment savez-vous cela, Tom? dit Saint-Clair.
— Je le sens dans mon âme. Oh ! massa, « l'amour da Christ passe science. »
^— Chose étrange ! dit Saint-Clair en se retournant, que l'histoire d'un homme qui vécut et mourut il y a dix-huit siècles puisse encore impressionner ainsi ces pauvres gens. Mais ce n'était pas un homme, ajouta-t-il soudain. Jamais , homme n'eut un pouvoir si long, si vivace. Oh ! que ne puisje croire aux enseignemens de ma mère, que ne puis-je prier comme je le faisais dans mon enfance !
•— Si massa voulait, dit Tom ; miss £va lisait si bien ce
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passage; si massa était assez bon pour le lire. Nous n'avons plus guère de lectures, depuis que miss Eva est partie.
Le chapitre était le onzième de Jean, le touchant récit de la résurrection de Lazare. Saint-Clair lut à haute voix, s'interrompant souvent pour comprimer l'émotion produite par ce pathétique épisode. Tom se tenait à genoux devant lui, les mams jointes ; une profonde expression d'amour, de foi et d*adoration était répandue sur ses traits.
— Tom, lui dit son maître, ceci est donc réel pour vous?
— Je le vois, massa, répondit Tom.
— Je voudrais avoir vos yeux, Tom.
—- Je prie Dieu pour qu'il vous les donne !
— Maas, vous savez, Tom, ^ue j'ai bien plus d'instructloa que vous. Si je vous disais que je ne crois pas à ce que dit cette Bible?
— Oh ! massa! s'écria Tom, levant les mains au ciel avec un geste sup^^ant.
— * Est-ce que cela n'ébranlerait pas votre foi, Tom?
— En aucune façon, dit Tom.
— Cependant, Tom, vous devez savoir que je suis plus îns^ trait que vous ?
— Oh ! massa ! ne venez- vous pas.de lire qu'il se cache aux sages et aux psudens et se révèle aux enfans? Mais massa ne parle pas sérieusement, j'en suis sûr, dit Tom avec anxiété.
— Non, Tom, ce n'est pas sérieux. Je ne suis pas incrédule, je pense qu'il y à des raisons de croire ; et cependant je ne crois pas encore. C'est une fort mauvaise habitude que j'ai contractée, Tom. ,
— Si massa voulait seulement prier !
— Comment savez-vous que je ne prie pas, Tom?
— Massa prie-t-il?
— Je le ferais, Tom, s'il y avait là quelqu'un lorsque je prie ; mais il me semble que je ne m'adresse à perscmne, quand je le fais. Allons, Tom, priez, maintenant, et montrez • moi la manière de le faire.
Le cœur de Tom débordait ; sa prière s'épancha comme ime eau longtemps oont^sue. Une chose était évidente : qu'il fût entendu ou non, Tom croyait qu'on l'écoutait. Saint-Clair se sentit emporté par le torrent de foi et d'amour de son esclave, jusqu'aux portes du ciel dont ce dernier semblait avoir une conception si vive. Il se sentait rapproché de son Eva.
— ' Merci, mon garçon, dit Saint-Clair lorsque Tom se releva. J'aime à vou^ entendre, Tom ; mais allez, maintenant, ut laissez-moi. seul ; une autre fois nous causeroni davantage.
Tom quitta gikscieusdiiàdiitia chambre*
31Q tA CA8E
côApiTïtE xxvin.
Les semaines s'écoulaient l'une après l'autre dans la famille Saint-Clftîr, et le fleuve dé la vie avait rwOTÎs son cours naturel après avoir englouti la petite barque <î*Eva. Comme elles sont impérieuses et froides, ces dures et positives réalités de l'existence , qui nous portent à fouler aux pieds ùos sentimens les plus tendres ! Ne dfe\'ons-nous pas manger, boire, dormir, nous éveiller — ^faire des* affaires, acheter, vendire, interroger, répondre, nous livrer, en un mot, à mille occupations qui n'ont plus pour nous d'intérêt ? La froide et machinale habitude de vivre nous reste, lors m$me que Testistence a perdu tout charme pour nous.
Toutes les espérances de Saint^Clair , toute son existence étalent concentrées sur sa fille. C'était pour Eva qu'îï prenait soin de sa fortune ; c'était à elle qu'il consacrait tout son temps ; ftdiats, améliorations, changemens, il faisait tout pour elle ; et cette habitude était tellement entrée dans sa nature, que maintenant qu'elle n'était plus là, il lui semblait n'avoir plus rien à penser, n'avoir plus rien à faire.
AssurénfeA, il y a une autre vie— une vie qui, tme fois admise, se place comme un chiffre solennel et significatif devant les zéros de notre existence, et les change en nombre d'«ne valeur mystérieuse et inexprimable. Saint-Claif te savait bien ; et souvent, dans ses heures de tristesse, il entendait cette voix douce et enfantine l'appeler du haut des deux, il voyait une petite main lui montrée le chemin de la vie ; mais la profonde léthargie de la douleur pesait sur lui et il né pouvait se lever. Il avait une de ces n&tures qui peuvent «lietix et plus clairement concevOTT les choses delà religion parleur instinct et leurs seules perceptions, que beaucoup de chrétiens instruits et pratiques. Le don d'apprécier , de sentir les plus délicates nuances des choses morales, est souvent l'attribut de ceux qui sont le moins disposés à y conformer leurs actions. Ainsi Woore, Byron , Goethe ont souvent trouvé en parlant de la religion des accens d'une vérité, d'un sentiment imxquels n'eussent pu atteindre des hommes entfèrement gouvernés par ses préceptes. Chez de tels hommes , le mépris de la religion est une trahison plus «ftayante, un péché X)lu9 fatal. I,
Saimt-Clair n'avait jamais eu l'intention de se diriger par aucun principe religiemi. \h»cwtman c >JB 6»tc a ^ dovgani-'
DE l'oncle TOM. 311
satjon lui donnait une vue mstînctîve si complète de l'étendiie des devoirs imposés par le cliristîanisme, qtfil reculart par anticipation devant ïes exigences que ne manquerait pas de lui imposer sa. conscience si jamais il entreprenait de les remplir. Telle est en eflfet l'inconséquence de l'hranaine nature, dans la spîière de l'idéal smptout, que nous pensons qu'il vant miefux renoncer kim prcjet, que de rester au- dessons du but dans l'exécution.
Néanmoins," Saint-Clair, sous beaucoup de rapports, était un tout autre homme. Il lisait sérieusement et de bonne foi la Bible de sa petite Eva. Il envisageait d'une façon plus pratique sa conduite envers ses esclaves- — et son passé et son présent n' étaient guère de nature à le satisfaire. Aussi, après SCO retour à la Nottvelle-Orléans, s'empressa-t-il défaire les démarches nécessaires pour l'affranchissement de Tom, qui devait avoir lieu aussitôt après l'accomplissement des formalités indispensables. Son attachenaent pour ce fidèle serviteur croissait oe jour en jour. Rien dans le monde ne lui rappelait si vivement son Eva ; il voulait l'avoir constamment auprès de lui, et bien qu'il fût difficile et inabordable en ce qui touchait aux sentimens de son cœur, il pensait tout haut avec Tom. Personne, d'ailleurs, ne s'en fût étonné, en voyant avec quelle expression d'affection et de dévouement Tom sui-, vait son jeune maître.
— ^Eh bien ! Tom, dit Saînt-Claîr, le lendemain du jour où il se ftit occupé de remplir les formalités légales pour son aâPranchissement, je vais faire de vous un homme libre ; ainsi, ]>r6parez votre malle et tenez-vous prêt à partir pour le Keutucky.
L'expression de joie soudaine qui illumina le vîsage do Tom, pendant qu'il levait ses mains au ciel, son emphatique ; «c T>ieu vous bénisse ! » déconcertèrent un peu Saint-Clair ; il se-mblait contrarié que Tom' parût ai prtt à le quitter.
— Vous n'avez pas été si malheureux ici, que vous deviez éprouver nsié si grande joie de nous quitter, Tom, lui ^t-il sèchement.
— Non, no©, massa f ce n'est pas cela — c'est d<être libre — voilà ce qui me rend si joyeux.
— Eh quoi ! Tom , ne pen»ez-voto9 pas , poftnr votre part, que vous avez été plus heureux que si vous aviez été libre V
— Non, certmm^nenit massa Saiut-Clafr, dit Tom avec énerve. Non, certainement. -
— ^ Mais, Tom, vous n'auries jamais pu gagner avec votre travail de» vêtemen* et ime nourriture semblables à ee«x que je vouai ai donnéft.
— Je 8tû« tout œl», itimfta Si£nl^Cl»ir. Maasa a é^é trop
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bon ; mal», mama, je préfère avoir de pauvres vêtemens, une pauvre demeure, et toutes choses pauvres, et les avoir à «mm, Que de les avoir meilleurs et qu'ils soient à un autre. Je snia fait^atmt, massa ; je crois que c'est la nature, massa !
>--Je le pense, Tom, et vous allez partir et me quitter dans im mois environ, ajouta-t-il d'un ton mécontent. Au reste, quel mortel pourrait vous en faire un crime ? dit-il d'un ton plus gai; puis se levant, il se mit à se promener sur le parquet.
— Non, pas tandis que massa sera dans la peine, dit Tom. Je resterai avec massa, aussi longtemps qu'il aura besoin de moi, que je pourrai lui être utilq.
— Non, pas aussi longtemps que je serai dans la pdne, Tom ! dit Saint-Clair, en regardant tristement par la fenêtre. Quand ma peine aura-t-elle une fin ?
— Lorsque massa Saint-Clair sera chrétien, dit Tom.
^ £t vous voulez réellement rester jusqu'à ce que oe jour vienne, dit Saint-Clair en souriant à demi, quittant la fenêtre ot posant sa main sur l'épaule de Tom. Ah ! Tom, naïf et a£ectueux garçon/^ je ne veuxpas vous retenir iusqu'à ce moment-là ; retournez auprès de votre femme et de vos enfans et ifaites-leur part de l'intérêt qu'ils m'inspirent.
— J'ai foi que ce jour viei^dra, dit Tom avec émoUon et les yeux pleins de larmes ; le Seigneur a une nnssion pour massa.
— Une mission ! dit Saint-Clair ; voyons, Tom, dites-moi ce que vous entendez par là ; expliquez-vous.
— Si un pauvre homme comme moi peut- travailler pour le Seigneur, combien massa Saint-Clair, ^ui possède instructioh, richesses, amis, se pourrait pas faire davantage pour le Seigneur ?
— Tom, vous me paraissez croire que le Seigneur a besoin que l'on fasse beaucoup pour lui ? dit en souriant Saint- Clair.
— Nous travaillons pour le Seigneur quand nous travaillons pour ses créatures, dit Tom.
— Ëxodlente théologie, meilleure que celle que prêche le docteur B..., j'en jurerais, dit Saint-Clair.
La conversation fut interrompue par l'annonce de quelques visites.
Marie Saint-Clair avait été aussi sensible qu*il lui était possible de l'être à la perte d'Eva ; et, comme elle poesédalt à fond le talent de faire partager aux autres les peines qu*elle éprouvait, les serviteurs qui l'entouraient n'en avaient que plus de raisons de regretter leur jeime maîtresse, dont lea manières affables, les bieiiveillante# interoesiions, les avaient souvent protégés contre les exigences tyranniques et égo!ates de sa
DE I 'oncle XOX. 313
mère. La pauvre Manuny, snrtoat, qui avait reporté sur cette charmante enfant toute l' affection qu'elle ne pouvait témoigner à sa propre familie, avait le cœur. Inîsé. Elle pleurait nuit et joxir, et l'excès de son cha^n la privant de la dextérité et de l'activité qu'elle déployait ordinairement dans son service auprès de sa maltresse, attirait sur sa tête, maintenant sans défense, dé continuels orages d'invectives.
Miss Ophélia ressentit vivement aussi cette perte; mais, dans son cœur bpn et honnête, cette épreuve porta ses fruits pour la vie étemelle. EDe devint plus douce, plus affable. D'une égale assiduité dans l'accomplissement de ses devoirs, elle s'en acc^uittait avec plus de calme, de réserve, comme quelqu'un qm n'est pas descendu en vain au fond de son propre cœur. Elle s'occupait avec plus d'activité de l'éducation de Topsy — éducation dont la 'Bible formait la base, — ^ ne craignait plus de se laisser toucher par elle, ne manifestait plus aucun dégoût, parce qu'elle n'en ressentait aucun. Elle la voyait maintenant à travers le doux prismç d'amour que la main d'Eva avait la première tenu devant ses yeux; elle considérait Topsy comme une créature immortelle que Die» lui avait envoyée pour qu'elle la conduisit à la vertu et à la gloire céleste. Topsy ne devint pas tout à coup une sainte ; mais la vie et la mort d'Eva produisirent en elle un changement marqué. Son indifférence obstinée avait fait place à la sensibilité, à l'espoir, aux aspirations, aux efforts vers le bien — efforts irréguliers, interrompus, souvent suspendus, mais toujours renouvelés.
Un jour que Topsy avait été mandée par miss Ophélia, elle arriva en cachant à la hâte quelque chose dans son sein.
— .Que faites- vous là, mauvaise? Vous venez de voler quelque chose, je parierais, dit impérieusement la petite Rosa qui avait été la chercher, en la sûsissant rudement par le bras.
— Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en s'échappant de ses mains, cela ne vous regarde pas.
— Pas d'impertinence ! dit Rosa. Je vous ai vue cacher quelque chose, je connais vos tours. Et Rosa la saisit par le bras et essaya.de s'emparer de l'objet caché, tandis que Topsy, furieuse, frappait et combattait vaillamment pour ce qu'^e considérait comme son droit. Les clameurs et la confusion de la bataille attirèrent miss Ophélia et Saint-Clair.
— Elle a volé ! dit Rosa.
— Ce n'est pas vrai ! s'écriait Topsy, en sanglotant violenunent.
— Donnez-moi cela, quoi que ce Mil ! dil vsm 0]^élia d'ua tonferiM.
— Topsy hésita; mais, sur un second ordre, elle tira de don sêîn nu petit pd^ttet ètivéloj^^pé datis le pied d'tm de ses vieux bas.
Miss Ophélia défit le paquet: & re^ifermaît un petit Hvre qui avait été donné k Tonsy par Eva, contenant un seul verset de FEcriture pour opaque jour de TaBnée, et dans un papier la boucle de cheveux qù'dle avait reçue le jour ménK>rable où Eva avait fait ses adieux.
Saint-Clair ^arutlbrt affecté à cette vue$ le petit fivre avait été enveloppé dans une longue bande de crêpe noir arrachée' d'un vêtement de deuil.
— Pourquoi as-tu enveloppé ce livre là-dedans? étit Saint- Claîr en tenant le crêpe.
— Farce que... parce que... parce que c'^étalt à nôss E#va. Oh ! je vous en prie, ne me Vêtez pas, dit-elle. Et s'asseyant sur le parquet, elle se couvrit la tête de son tablier et se mit à sangloter avec véhémence.
Cette sc^ne présentait un curieux mélange ds pathétique et de comique : ce vieux bas, ce crêpe noir, ce livre de pâété, cette boucle de cheveux blonds et le bruyant désespoh- do Topsy.
Saint-Clair sourit, mais des larmes roulaient dans ses yeux comme il disait :
— Allons, allons, ne pleurez pas , on vous les laissera. Et i^faisant le paquet, il le jeta sur les genoux de Topsy et entraîna avec lui miss Ophéiia dans le salon.
-, — Je crois réellement que vous pourrez faire quelque chose de cela, dit-il en indiquant Topsy du doigt par-dessns son épaule. Tout cœur capable d'éprouver un vrai chagidn est accessible au bien. Essayez de faire quelque chose d'elle. ' — Cette enfant a déjii changé considérablement à son avantage, dit miss Ophélîa. J!èn espère beaucoup. Mais, Augustin, dit-elle en appuyant lamain sur son bras, je vetix vous adresser une question : A qui appartiendra cette enfant ? A vous OU à moi ?
— Mais je vous Tai donnée, dit Augustin.
■ — Maïs non légalement. Je désirerais qu'elle m'appartînt légalement.
— Oh ! cousitie, ^t Augustip, qu'en pensera la Société abolîtionîste? Ils institueront un jour déjeune général pour cette défection à votre foi, si vous devenez possesseut d'esclaves.
— Quelle folie ) Je désire que cette enfant m'appartienne, pour avoir le drôSt de l'ènimener dans «a état limre et de lui donner la liberté, afin que tout ce que je m'efforce de f«ire
P9 I^'ONCWB TOJf. 115
^— Ali ! cousine, « faire le mal pour pro4ii&e le bien, » qjie^e ^ffz39?i»e liéréyie I Je ne peax vraiment l'encourager.
— Ne plaisantons pas, mais raisonnons, dit miss 0pl)éli4> Il est parfaitement inutile que je m'efforce de faire de pette enfant une (^retienne, si je ne la peux préserver 4es chances et des malheurs de l'esclavage, et,^ si vous avez réellement l'intention qu'elle m'appartienne , je désire que vous m'en fa9$ie^ une donation par un acte légal.
— Bien, bien, dit Saint-Clair, je le ferai. Et il s'assit et dé^, plia son journal. •
' — Mûis je désire que vous le fassiez^ tout de suj^te, dît miss pphéha.
— M&is pourquoi êtes-vous si pressée ?
— Parce que le temps présent est le seul où noti* soyons sûrs de faire une chose, dit mi^s Opbélia. AUpns, voki une plimifi, du papier et de l'encre ; écrivez.
Saint-Clair, comme la plupart àps hoinmes de son caraotère, haïssait cordialement en général le temps présent du verbe agit. La proposition de miss Opjiélia l'ennuya considérablement.
— Eh quoi donc ? dit-il, ma parole ne yous suffît-elle pas ? On dirait, à vous voir me harceler ainsi, que vous avez pris des leçons auprès des Juifs.
-rJ-aî besoin d'dtrë assurée de mon droit, ^miss 0|>héiia. Vous pouvez mourir, vos afi^ires peuvent se déranger, «1 Topsy sériait vendae aux enchères, en dépit de, toutes km protestations. • • ' '
— Vraiment vous êtes d'une prévoyance remarquaUe. E^ bien 1 pa^qaèjésnisentfe les mains d'une Ysé-eee, jen'ai rien de mieux a faire que de m'exéenter. Kt Saint-Clair, pa^ faitement au courant des formes légales, écrivit rapidement nn acte de donalàon qu'il revêtit de sa signature en grosses m^uscales, suivie d'un magnifique paraphe.
— Eh bien ! n'est-ce paslik noir sur blanc, miss Vermont ? dit-il en lui tendant l'acte.
' — Excellent garçon ! dit en souriant miss Ophélia. Mais ne feut-îl pas la signature de témoins ?
— Àh î diable ! oui. Hé ! Marie, dit-il en ouvrant la j)orte de la chambre de sa femme. Marie, notre cousine a besom de votre autographe ; venez placer ici votre nom.
— Qu'est-ce que cela ? dit Marie en papoùrant rapidement le papier. Quelle ridicule idée î Je croyais notre cousine trop pieuse pour se livrer à d'aussi horribles choses, ajouta-t-elle en écrivant nonchalamment son noip ; mais, puisqu'elle a envîe de cet article, qu'elle soit satisfaite.
— Mfuntenant elle e&t à vous corps et âme, ait Swnt-Clair en lui tendant le papier.
— Pas plus à moi qu'auparavant, dît miss Ophélia. Personne que Dieu n'a le droit de me la donner, mais seulement je puis la protéger.
— Au moins elle est h vous par une fiction légale, *t Saint-Clair en rentrant dans le salon, où il s'assit et reprit la lecture de son journal.
Miss Ophélia, qui ne demeurait pas souvent en la compagnie de Marie, le suivit au salon, après avoir soigneusement serré l'acte.
— Augustin, lui dit-elle soudainement après qu'elle eût repris son tricot, avez-vous fait quelques dispositions en faveur de vos esclaves pour le cas où la mort viendrait à vous surprendre?
— Non, dît Saint-Clair en continuant sa lecture.
— Dans ce cas, l'indulgence avec laquelle vpus les trûtez pourrait bien un jour n'être que la cruauté.
Saint-Clair avait souvent pensé la même chose ; mais fl répondit avec négligence :
— J'ai l'intention d'y pourvoir, à Toccasion.
— Quand ? dit miss Oph^a.
— Oh ! un de ces jours.
— Et si vous veniez à mourir avant ^
— £h ! cousine , que signifie? dit Saint>01air en posant son journal et la régardant. Est-ce que je. vous semble pré- MBter des symptômes de fièvre jaune ou de <dioléra, pour que vous vous occupiez avec tant de zèle de dispositâons posthumes ?
— Au sein de la vie, nous sommes souvent plus près de la mort que nous ne le croyons, dit miss Ophélia.
Saint-Clair se leva , posa son journal, et se dirigées vers la porte de la verandah qui se trouvait ouverte, pour couper court à une conversation qui ne lui était rien moins qu'agréable. Il répétait machinalement ces derniers mots : la mori I Appuyé contre la balustrade de la verandah, il r^içardait l'eau jaillir et retomber dans la fontaine, apercevant comme à travers une brume va^reuse les fleurs, les arbres, et les vases des cours, et répétait encore ce mot mystique si commun d'ans toutes les bouches et pourtant si puissant : la MOET ! C'est étrange, se disait-il , qu'il existe un tel mot et que nous puissions l'oublier ; qu'un être soit aujourd'hui plein de vie, d'enthousiasme, de beauté, d'espérances, de désirs, de besoins, et que demain il ait disparu, disparu entièrement et pour toujours !
La soirée était chaude Cit dorée. En se promenant d'an
t>B L'OKOLfi TOM. 317
bont àe la verandah à l'autre il aperçut Tom absorbé dans la lecture de sa Bible, marquant avec son doigt chaque mot qu'il se murmurait à lui-même d'un air grave.
— ^Voulez-vous que je vous fasse la lecture, Tom ? dît îi^aînt- Claîr en s' asseyant à côté de lui.
— S'il plaisait à massa, dit Tom avec reconnaissance. Massa se fait si bien comprendre.
Saint-Clair prit le livre, jeta les yeux à l'endroit où il était ouvert, et commença à lire un des passages que Tom avait marqués avec sa lourde main. Il était ainsi conçu :
« Quand le Fils do l'homme viendra dans sa mnjesté, accompagné dotons ses anges , il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et devant lui seront assemblées toutes les natiofis ; et il les séparer a. les unes d*avec les autres , commet un berger sépare les brebis d'avec les boucs. » Saint-Clair lut d'une voix animée jusqu'à ce qu'il fût arrivé au dernier vdrsct.
« Alors le roi dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirezvous de moi, maudits, allez au feu éternel : car j'ai eu faim et vous ne m'atez pas donné à manger, j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli ; j'étais nu et vous ne m'avez pas vêtu ; j'étais malade et en prison et vous ne m'avez pas visité. » Alors ils lui répondront : « Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, avoir soif, vu étranger, ou nu, ou malade, ou dans la prison, et que nous avons manqué à vous assister ? Mais il leur ré|)ondra : « Autant de fois que vous avez manqué à rendre ces services aux plus humbles de mes frères, vous avez manqué à me les rendre à moi-même. »
Saint-Clair parut frappé de oe dernier passage, car il le relut de nouveau, cette fois lentement , comme s'il eût pesé dans son esprit chacune de ses paroles.
— Tom, dit- il, il me semble que ces gens qui sont si sévèrement traités ont fait absolument comme moi — ^menant bonne, facile et respectable vie, sans s'inquiéter de savoir si un grand nombre de leurs frères avaient faim ou soif, étaient malades ou en prison.
Tom ne répondit pas.
Saint-Clair se leva et se mît à se promener en long et en large dans la verandah, paraissant tellement absorbé dans ses réflexions que Tom eut besoin de lui rappeler deux foi» que la cloche du thé avait sonné, avant de pouvoir attirer son attention.
Saint-Clair fut distrait et préoccupé pendant tout le repas. Après le thé, Marie, miss Ophélia et lui se rendirent silencieusement au salon.
M^TÎe 9*étal41t sur une chaise longue, sous un moustiç^uftiro
de soie, et's'endormit bientôt profondément. Mis3 ppliélîii tricotait en silence. Saint-Clair s'assît au pianQ et seniit àjoaer un air doux et mélancolique avec accompagnement de harpe éolienne. 11 semblait plongé dans nne profonde rêverie, et s'entretenir avec lui-même au moyen delà music^ue. Au bout d'un instant, il ouvrit un des tiroirs, en tira un \jeux livre de miisique dont les feuillets étaient jaunis par le temps et se mît à le feuilleter.
— C'était un des livres de musique de ma mère, dit-il à miss Ophélîa, et voilà de son écriture — voyez donc. Elle a copié et arrangé ceci du Reqwem de Jkfozart. Miss. Opbélia s'approcha.
— Elle chantait souvent ce morceau, continua Saint-Clair. Il me semble encore l'entendre. ,
Après quelques mai estueux préludes, il commença à chanter l'ancien et magnifique hymne latin, le Dies ira,
Tom, <^ui écoutait du dehors, s'avança jusqu'à la porte du salon où il s'arrêta vivéhient impressionné, il ne icomprenait pas lesparoles, niais la musique et la manière de chanter de baint-Clair paraissaient l'émouvoir profondément^ surtout dans les endroits les plus pathétiques. Tom eût été bien plus touché encore s'il avait pu comprendre le sens de ces beUes paroles :
Beoordare, Jesn pie, Quod sum causa ta» vise.
Ne me perdas illa die:
Qaœrens me scdisti lassus, liedemisti crucem passas, Tantas labor non ait cassiit.
Saint-Clair chantait ces strophes avec une expression profonde et pathétique. Il semblait que le voile des années ^e fût écarté et qu'il entendît la voix de sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument semblaient vivre tous deux et exhalaient avec une ardente sympathie ces accords que le divin Mozart conçut pour son propre Requiem.
Quand Saint-Clair eut fim de chanter, il demeura pendant quelque temps assis, la tête appuyée dans ses mains, puis il se mit à parcourir la chambre»
— Quelle sublime conception, dit-il, que celle du jugement dernier ! Le redressement de tous les torts des siècles, la mjlutîon de tous les problèmes moraux par une sagesse infaillible. C'est en venté une merveilleuse image.
— C'en est aussi une effrayante pour nous, dit miss Ophéiia.
— Elle de\Tait l'être pour moi, je suppose, dit Saint-Clair en »*arrHant d*tin air pensif, tfe Usais* cett^après-mîa "
DB l'OLCLE TOM. 319
Tom le ckaj>ltte de saint Matliieu qui en donne une description, et j'en fll été fraçpé de terreur. On pourrait croire qu'il faut, pour être exclu du ciel, s'être rendu coupable d'énormités aoreuses; eh bien ! non^ U suffit de n'avoir point positivement fait lo bien, coiiime si cela seul renfetmaît tout le mal possible.
— Peut-être, dit miss Ophélia, est-il impossible à ceux qui ne font pas le bien de ne pas faire le mal.
— Et, dit Saint-Clair, d'un air distrait, mais avec une profonde émotion, que sef a-t-il alors de celui que son propre cœur, que son éducation, les besoins de la société ont en vaii^ appelé à de nobles actions, et qui est demeuré neutre et indolent spectateur des luttes, des angoisses, de l'oppression de ses frères, lorsqu'il eût pu agir?
— Je lui dirais, dit miss Ophélia, qu'il doit se repentir et. se mettre incontinent à l'œuvre.
— Toujours pratique et allant droit au. but! dit Saint- Clair dont le visage s éclaira d'un soi^rire. Vous ne me laissez jamais le temps de la réflexion, cousine. Sans cesse vous m'arrêtez court au moment présent; vous avez tot^ours à I4 bouche votre étemel maintenant.
— Le temps présent est le seul avec lequelj'aie affaire, dit miss Ophélia.
— Chère petite Eva, pauvre enfant ! dit Saint-Clair } sa petite âme simple avait résolu de me rendre meilleur.
C'était la première fois depuis la mort d'Eva qu'il arrivait à Saint-Clair d'autant parler d'elle, et il cherchait évidemment à réprimer une véritable émotion.
— Ma manière de comprendre le christianisïne est telle, ajouta-t-il, que je pense qu'aucun homme ne peut le professer sans s'élever de tout son être contre le monstrueux système d'injustice qui forme la base de notre société, dût-il périr dans la lutte. Pour moi, je sens que je ne pourrais être chrétien autrement, bieti que j Tiie connu nombre de chrétiens éclairés qui ne pensaient pas ainsi. J'avoue même que l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur insensibilité pour des iniquités qui me remplissent d'horreur, ont plu« contribué que toute autre chose à me rendre sceptique.
— Puisque voua saviez tout c^la, dit miàs Ophélia, pourquoi ne le faisioz-vous pas ?
— '■ Oh ! parce que je n'ai que cette espèce de bienveillance qui consiste h s'étendre sur un sofa et a maudire l'église et le clergé parce qu'ils ne se font point martyrs et conâasseursl Il est facile de voir, vous savez, comment Içs' autres pourraient être martyrs.
— Eh tien ! alIéz-YOUS faire différemment désormais ?
326 Ul CAStt
— Dieu sedl oonnidi Vavenir, dit Saint Clair, «te Aiûs pltu courageux qa* autrefois, parce que j'ai tout perdu ; et celui qui n'a rien à perdre peut s'expoaer à tous les risques.
— Et qu'allez-vous faire ?
— Mon devoir, je l'espère , envers les pauvres et les malheureux, aussitôt que je le connaîtrai parfaitement, dit Saint- Clair, en commençant par mes propres esclaves, pour lesquels je n* ai jusqu'à ce jour rien fait. Peut-être qu'un jour je pourrai faire quelque chose pour toute leur caste ; quelque chose ^our sauver mon pays de l'opprobre et de la fausse position dans lesquels il se trouve à la face des nations civilisées.
-«— Supposez-vous que la nation consente jamais yolontairement à l'émancipation ? dit miss Ophélia.
— Je ne sais, dit Saint-Clair. Nous sommes à l'époque diss grandes actions. L'héroïsme et le désintéressement se montrent çk, et là sur la terre. Les nobles Hongrois viennent d'émanciper des millions de serfs, auprîxd'immensea sacrifices pécuniaires. Peut-être se trouvera-t-îl parmi nous de généreux esprits qui feront passer l'honneur et là justice avant les dollars.
— J'ai peine à le croire, dit miss Ophélia.
— Cependant, supposez que nous émancipions demain, qui instruirait ces millions d'hommes et leur, apprendrait à jouir de leur liberté ? Ils n'arriveraient jamais à faire grand' chose parmi nous. Le fait est que nous sommes trop paresseux, trop indolens nous-mêmes pour leur donner une haute idée de l'énergie et de l'activité qui leur sont nécessaires pour devenir des hommes. Il faudra qu'ils se rendent dans le Nord, où le travail est de mode et en quelque sorte général ; et, dites-moi, jr a-t-il dans nos Etats du Nord assez de philanthropie chrétienne pour qu'il y trouvent des moyens d'éducation et d'élévation morale ? v ous envoyez des milliers de dollars aux missions étrangères, mais consentirîez-vous à recevoir les païens dans vos villes et dans vos villages ? Feriez-vous le sacrifice de votre temps , de votre intelligence , de votre argent pour les élever à la dignité de chrétiens ? Voilà ce que je désirerais savoir. Si nous émancipons, instruirez-vous ? Combien de familles dans vos cités voudront se charger d'un nègre où d'une ilégresse , les instruire , supporter leur présence et s'efforcer d'en faire des chrétiens ? Combien de marchands prendraient Adolphe , si je voulais en faire un commis ; combien d'artisans, si je voulais lui faire apprendre un métier? Si je voulais envoyer Jane et Rosa à l'école, est-il dans vos Etats du Nord beaucoup d'institutions qui consentissent à le» reç^yçir ? C^mUen 4e familles les Youdraiçnt
»B l'okclb tom. ^21
nourrir et loger ? Et cependant elles sont aussi blanche» qtie beancoup de femmes dn Nord on dû Snà. Vbnà T'oyez, cousine, je désire que l'on non^ rende justice. Nous sommes dans une mauvaise position. Nous sommes les plus manifestes oppresseurs des nègres^ mais le préjujijé antichrétien du Nord est un oppresseur prescjue aussi cruel.
— Je le sais , cousin , dit mîss Ophélia. Je sais que j*aî partage ce préjugé jusqu'au moment où j'ai vu qu'il étîdtdjB mon -devoir de m'en affranchir. J'ai la confiaûce dV être parvenue , et je crois que beaucoup de braves gens dans le Nord n'ont besoin que de connaître leur devoir pourl'accom-
5 lit. comme moi. Il y aurait sans contredit beaucoup plus 'abnégation à recevoir des païens parmi nous qu'à leur envoyer des missionnaires ; mais je pense qne nous en serions capables.
-^ Fetw, certainement, dit Saint-Clair ; je voudrais savoir ce que vous -seriez pas capable d'accomplir, lorsque vous pensez que c'est votre devoir ?
— Eh ! mon Dieu ! je ne vaux pas mieux que d'autres, dît miss OphéHa. D'autres feraient comme moi s'ils voyaient les choses à mon point de vue.' J'ai l'intention d'emmener Topgy lorsque je partirai. Je suppose que l'on s'«Honner» d'abord, mais je crois que l'on finira par penser comme moi. D'ailleurs, je sais qu'il existe dans le Nord beaucoup de gens qtii font exactement ce que Vous disiez.
— Oui-, mais ils soiit en minorité, et si nous commencions à émanciper en grand, nous ne tarderions pas à avoir de vos nouvelles.
Miss Ophélia ne répondit point. H y eut un moment de silence, et la figure de' Saint-Clair prit une triste et rêveuse expression.
— Je ne sais ce qui me fait tant penser à ma mère ce goîr, dit-il. J'éprouve un sentiment étrange ; il me semble qu'elle est près de moi. Je ne puis m'empêcher de penser à ce qu'elle avait l'habitude de me dire. Le passé se représente quelquefois à notre esprit avec»une vivacité singulière. ^
Saint-Clair se promena encore quelques minutes dans le salon, puis ajouta :
— Je crois que je vais sortir un instant pour savoir les nouvelles du soir.
Il prit son chapeau et sortit.
Tom le suivit jusqu'à là porte de la cour et lui demanda s'il devaît l'accompagner.
— Non, mon garçon, dit Saint-Clair ; je serai de retour dans une heure.
Tom s'assit dans la verandah, La soirée était magnifique,
dXÊ Vk (DASB
û iune biSliiit 4^ tout son éclat. Tom reg^wt J^a^eaaukm et la chute du jet d- eau et écoutait scm murmure ; il Çensfdt 4 sa case, il «ougeait qu'il serait bientôt libre etpexorait y retournée ; il formait des projets pour le rachat de sft femme et de ses enfans; il palpait avec une sorte de jde ses hras robustes, qui «Liaient bientôt lui appartenir et qu'il pourrit emplc^er à la délivrance de sa femme et de ses eiuans. Il se rappela alors son noble jeune maître, et la prière qu'il ' récitait pour lui tous les jours vint d'elle-même sqr ses lèvres. Sa pensée se reporta ensuite sur la belle £¥a, qn'3 croyait maintenant parmi les anges. A force d'y penser, il lui sembla la voir, avec son ^acieux. visage et sa chevelure dorée, à travers le brouiUardde la fontaine, le regard tourné vers lui. Il s'endormit et rêva qu'il la voyait bondir yershii comme elle avait l'habitude de le faire, une guirlande de
ses yeux brillaient d'un calme profond et divin, tme auréole dorée environnait sa tête, et elle disparut. Tom fut réveillé par des coups redoublés frappés à la porte et par le scm de plusieurs voix an dehors,
n se h^a d'ouvrir. Plusieurs hommes parlant à voix basse et marchant d'un pas pesant entrèrent, portant- sur un brancard un corps enveloppé dans un manteau, La lumière de la lampe tomba en plein sur le visage du blessé, et Tom poussa un cri âe surprise et de désespoir qui retentît dans toutes les galeries, tandis que les hommes s'avançaient avec leur fardeau vers les portes ouvertes du salon, où miss Ophélia tricotait encore.
Saint-Clair était entré dans un café pour lire les journaux du soir, pendant sa lecture, une rixe avait éclÂté entre deux hommes à moitié ivres, et Saint-Clair, aidé d'une ou deux autres persoimes, s'eSbrçant de les séparer, avait reçu dans le côté un coup de couteau à la Bovie qu'il s'efforçait d'arracher à l'un des combattans.
La maison se remplit à l'instant de cris, de lamentations, de sanglots et de gémissemens ; les esclaves s'arrachaient les cheveux, se roulaient à terre, ou couraient çà et là en se lamentant. Tom et miss Ophélia seuls semblaient avoir conservé leur raison, car Marie se tordait dans une attaque de nerfs. Sous la direction de miss Ophélia on disposa à la faâte une des chaises longues du salon sur laquelle fut déposé le corps sanglant de Saint-Clair. La douleur et la perte du sang l'avaient fait évanouir, mais ^âce aux cordiaux que lui administra miss Ophélia il repnt ses sens, ouvrit ses
DB L^ONCLB TOH. 92^
yeux qui errèrent yaguemént stœ les objets qui l'entouraient, puis- se fixèrent sitr le^ portrait âib sa mère.
Lb médecin aniva, exumina 1» blessure s rexpiessî^o de son visage annonça clairement qu'il n'y avait aucun espoir; cependant, aidé de Tom et de miss Ophélia, il posa un appareil, au milieu des lamentations, des sanglots et des pleurs des esclaves effrayés, qui s'étaient groupés aux portes et aux fenêtres de la verandah.
— Maintenant, dit le médecin, il faut faire sortir tout le monde ; le sort du blessé dépend du repos et du calme.
Saint-Clair ouvrit les yeux et regarda fixement ces pauvres êtres désolés que miss Opbélia et le doeteui s'efforçaient de faite sortir. Pauvres créatures ! murmura-t-il, et une expression d'amer reproche passa sur ses traits. Adolphe refoaa absolument de sortir. La terreur l'avait privé de tout sentiment ; il s'était étendu sur le parquet, et rien ne pouvait le décider à se relever. Les autres cédèrent aux assurances
Sue leur donnait miss Ophâia, que le salut de leur maître épendait de leur trimquillité et de leur obéissance. Saint-Clair pouvait ii.pmne parler; il était étendu, les yeux fermés, mais évidemment tourmenté d'amères pensées. Après C|u6lques instans, il posa sa main sur celle de Tom, agenouillé à côté de lui, et lui dit: Tom ! pauvre garçon !
— Eh bien ! maasa? dit Tom ave^ affection.
— Je me meurs ! dit Saint-Clair en lui pressant la main. Priez pour moi !
— Si vous vouliez un ministre? dit le docteur.
— Saint-Clair secoua la tête, et dit de nouveau à Tom d'an ton pins pressant : Priez pour moi !
Et Tom pria de tout son ocBur pour cette pasvre ftme qui allait s'échapper — cette âme qui semblait le regarder si fixement, si douloureusement à travers ces grands yeux bleus et mélancoliques. C'était bien littéralement la prière offerte avec les cris et les larme».
Lorsque Tom eut cessé de prier* Saint-Clair le fit lever, lui prit la main et le regarda affectueusement, mais sans proférer une parole. Il ferma leey^ux, sans cesser de te^ir cette, main dans 1^ sienne ; car, aux portes <ïe l'éternité, la ;naln noire et la m^n blanche s'unissent dans une même étreinte. Par intervalles, il se murmurait à lui-même ; Kecordare, Jesu pie,
Ne me perd» Ula die.
Qaœrens me sedisti lassos.
Il est évident que les paroles (j^'il avait ehnntées le soir même se ^spréieotneot à son eripirift-^|>ttrofleB de supf Htation
324 LA CABB I
adressées à rinfîuid Miséricorde. Ses lèvres remuaMnt de ' temps en tampSt iaksa&t tomber des paroks entreCMifâM de de 1 hymne, saint.
— Son esprit s'égare, dit ledocteiur«
— Non! il a enfin trouvé savoi»! dit Saint-Claif svec énergie. Enfin ! Enfin !
Cet effort l'avait. épuisé. La pâleur de la mort sd répandât sur ^B traits, mais avec- elle, comme tombsat des «il«s d'un ange miséricordieux, une admirable easpression de poix» semblable à celle d'un enfant fatigué qui s'endort.
U demeura ainsi quelques inetaus. On voyait ^pe 1* main du Seigneur était sur lui. Au moment où res{ttit allait prendre son essor, il ouvrit ses yeux qu'illumima sondùn un éclair de joie comme s'il reconnaissait un être aimé i M» mir« t s'écrWt-il ; puis il expûra.