CHAPITRE XXI
LB S»ASSA<HS.
Tn SB les yeux trop pvr» pour voir le mal, et tM ne peux soutenir la vue fle riniciuité ; pourquoi gardes- tu le silence en voyant la perfidie, et le méchant dévorer eelnt qui est ploe Juste que lai ?
Habao, I, 13.
Sur le pont inférieur d'un mauvais petit bateau qui renontaât la rWière Rouge, Tom se tenait assis, les cnatnes aux mains et aux pieds, et ayant sur le eœur un poids plus lourd que ces chaînes. Tout avait disparu de son ciel, — la lune et les étoiles. Tout avait fui loin de lui comme les arbres et les rives fayaient e» ce moment, pour ne plus revenir : sa maison du Kentucky, avec sa femme et ses enfans et ses bons maîtres ; la maison deBaint-Clair, avec sa magnifieence et ses splendeurs ; la tête dorée d'Ëva, avec son regard de sainte ; le fier, gai et beau Saint-Clair, si insouoiant en apparence et pourtant si bon ; ces heures de repos et de loisirs,— tout a disparu, et, à leur place, que reste-t-il?
L'une des plus amères <ionséquence de l'esclavage, c'est que le nègre, si sympathique et qui s'assimile si facilement, après avoir "pris dans une respectable fi^mille les goûts et les sentiraens qui distinguent de semblables maisons , n'en est
Sas moins exposé à devenir la, propriété de l'homme le plus ur et le plus brutol^^-absolument eomme une chaise ou une table qui a décoré un superbe salon tombe, usée ou endommagée, dans le comptoir d'une sale taverne ou dans quelque repaire ténébreux de débu|phe, à la grande différence toutefois que la tablé ou la cnaise n'éprouve aucune sensation, tandis que l'esclave à le sentiment de sa dégradation '. car la loi qui décide qu'il peut être prta, ailribuéy adjitgé comme une chose mobilière ^ ne peut lui enlever son âme avec son petit nonde particulier de souvenirs, d'espérances , d'amour, de émintes et de désirs.
M. Biaioii liQgm , le maîta^ é» Tom , avait «dbeté en 4ifers endroits de la Nout^e<>OrléaiiLS huit «sciages >qti*ii avait copdoits, les. menottes ai^x m&ind et par coaples de deux, à "bord du bateau à vapeur le Pirate , stationnant a la levée et prêt à remonter la rivière Bouge,
Après les avoir convenablement installés à bwd et lorsquele bateau fut en naarche, il vint avec «et air d'activité qui le caractérisât se promener autour d'eux pour les passer en revue. S' arrêtant en face de Tom , qui avait mis pour la vente son plus bel habit de. drap, une chemise bien empesée et ses bottes luisantes, il lui adressa d*un ton bref les paroles suivantes :
— Levez-voua !
Tom se leva.
— Otez cette cravate! Et comme Tom, embarrassé par ses chaînes, se disposait ^ obéir, il vint à son aide en la lui arrachant d'une msûn brutale et la mettant dans sa poche.
Legris se dirigea ensuite ve» la malle de Tom qu'il avait déjà saccagée , et en tirant un vieux pantalon et un habit usé.qae Tom avait coutume de mettre pour ses travaux dans récurie, il lui dit en lui ôtaat ses menotes et lui montrant un espace vide entre les caisses :
— Entrez là et revôtez-moi cela !
Tom obéit et revint au bout d'un iaâtanl.
— Otez vos bottes, dit M. Legris.
. Toîp obéit,
-;:> Maintenant, dit Legri&t en lui jetant une pure degsM- - -eiei^s et fort? goullers comme en. portent les esclaves, mettez
Dans ce brusque changement 4® toilette^ Tom n'arut pas oublié sa chère Bible. Heureusement pour lui, c^r M. Le^^, après lui avoir,remis les menottes, procéda à une minutieufle inspection dps poches de l'habit quQ Tom venait de quitter. H en tira un foulard qu'il mit dans sa propre poche; puis diverses baga±||ile8 auxquelles Tom attachait beaucoup de prix parce qu'Sles avaient servi à amuser Eva; M. Legris les regarda en faisant entendre un grognement de mépris et les jeta par-dessus son épaule dans la rivière.
11 trouva le livre d'hymnes méthodistes que Tom avait eublié dans sa précipitation.
— Hum l vous êtes dévot, j^^ suis sûr. Qud est votre nom ? Vous appartenez à une église, eh ?
— Oui, massa, dit Tom avec fermeté.
— ^Bien,jevous ferai passer cela, Je ue veux dans ma plantation aucun de ces nègres qui pérorent, prient et chantent ; Bonve&ez-Yoos de cela. ÎPaites attentiou à vous, dât-il en £rfip-
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pjmt du pied et en lançant au pauvre Tom un farcmôlie regard de 8oa œil gris ; c'est moi i|iaintenant qui suis votre église , entendez-vous î Vous m'appartenez et devez faire ce
que je veux. ^ , . , t.
Quelque chose à l'intérieur de Tom lui répondit NOK, et comme répétés par une voix invisible, il entendit retentir ces mots d'une vieille prophétie qu'Eva lui avait lus^ bien souvent : « Ne crains rien, car je t'ai racheté. Je t'ai appelé de mon nom. Tu es A moi . » . ^ .
Mais Simon Legria n'entendit aucune Voix. Cette voix est une de celles qu'il n'entendra iamais. Il regarda pendant quelque temps la figure désespérée de Tom et s'élo%na. H emporta la malle de Tom, qui contenait une très-propre et très-abondante garderobe, sur l'avant du bateau, où elle fut à l'instant entourée par les divers matelots du bateau. A leur- grande hilarité , et aux dépens des nègres qui veulent trancher du gentleman, les divers articles furent vendus aux uns et aux autres, et la malle vide mise aux enchères. C'était, pensaient-ils, une bonne plaisanterie ; ils s'égayèrent de la figure que faisait le pauvre Tom , en voyant ainsi la dispersion de ses effets ; l'adjudication de la malle leur sembla plus amusante encore que tout le reste et donna lieu & une infinité de traits d'esprit.
Cette petite affwre terminée , Simon revint en toute hâte vers sa propriété,
— Eh bien ! Tom, je viens de vous débarrasser de votre surofOtt.de bagage, vous voyez. Prenez bien soin de vos habits. Il se passera quelque temps avant que vous en ayez d'autres. J'ai un talent particulier pour rendre les nègres soigneux. Sur ma plantation un habillement doit durer une année.
Simon se dirigea vers l'endroit où était assise Emmeline, eiiehaînée à une autre femme.
— Allons, ma chère, dit-il en lui prenant le menton, reprenez votre gaîté.
Le regard d'horreur et d'aversion que lui Biiça involontairement la jeune fille n'échappa pas à son œil perçant. Il fronça le sourcil avec colère.
Point de vos airs farouches, ma fille î vous devez avoirVair aimable lorsque je vous parle, entendez-vous. Et vous, vieille sorcière, jaune comme la lulie , dit-il en poussant la mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, tâclioz de prendre un autre visage. Je veux que vous me regardiez en face, vous dis-je !
— Je m'adresse à vous tous, dit-il en sereculant de quelques pas, regardez-moi, regardez-moi donc ^i face, dans le blanc
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des yeux, allons ! dît-il en frappant du pied à clia<iue panse.
Comme par fascination, tous les yeux se portèrent sur Fceil étincelant et verdâtre de Simon.
— Et maintenant, dit-il en fermant son poing énorme qui ressemblât quelque peu à un marteau de forgeron, voyezvous ce poing ? pesez-le, dit-îl en l'abaissant sur la main de Tom. Regardez ces os -là. Eh bien! je vous assure que ce poing est devenu dur comme du fer en abattant des nègres. Je n'ai Jamais rencontré de nègres que je ne pusse abattre d*uil seul coup, dît-il en approchant son poing si près de la figure de Tom, quecclai-oi cligna les yenx et recula. Jen'emploie jamais de vos misérables surveillans; je fais ma surveillance moi-même , et je vous assure qu^elle est bien faite. . Il faut que chacun de vous soit debout et marche droit et vite, aussitôt que je parle. C'est la seule manière démarcher avec moi. Vous ne trouverez en moi aucun endroit faible. Ainsi, attention à vous ! car je serai sans pitié.
Les femmes osaient à peine respirer , et toute la bande firappée de terreur baissait la t^fee d'un air morne. Simon tourna sur ses talons et se dirigea veï* la cantine pour prendre un verre d'eau-de-vie. '
— Voilà la façon dont je débute avec mes nègres, dit-il à un homme à l'air distingué qui se trouvait à côté^ de lui pendant qu'il débitait son étrange harangue. Mon système est de commencer vigoureusement, afin qu'ils sachent tout d'abora ce qu'ils ont à attendre.
^ En vérité! dit l'étranger en le considérant aveolaeurio- BÎté d'un naturaliste qui étudie quelque phénomène extraordinaire.
— Oui , vraiment ! Je ne suis pas un de vos planteurs gentlemen aux ntains blanches comme le Us, qui se laissent tromper et voler par de misérables surveillanH. TâteE platôt mes «rticulati#|is ; voyez mon poing. La chair qui les reoouvre est àevcnue dure comme la pierre à force de s'exercer sur les nègres. Tîltez donc!
L'étranger posa son doigt sur le bras en question et dit avec simplicité :
— Passablement dur, wi effet ; et je suppose, ajouta-t-il, que la pratique a rendu votre cœur tout aussi dur.
— Oh ! assurément, je puis le dire , dit Simon avec im franc éclat de rire. J* avoue que je possède aussi peu de sensibilité que qui que ce soit. Personne ne me fait aller, je vous l'assure. Les nègres ne me mettent dedans ni avec leurs criailleries ni avec leurs caresses, c'est un fait,
•^ V098 Rveï-là un joli lot.
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— C'est rraî. Voilà ce Tom, siittôut, qae Pon m'a donni pour un sxy et extraorcBnaîte. Je Val payé un peu cher, ayant rintention d'en faire un cocher ou un directeur de travaux. Seulement il anra à se défaire des habitudes qu'il a prises en Be voyant traité comxne les nègres ne devraient jamais l'être, et oe sera tin sujet de premier ordre. Quant à la femme jaune, j'ai bien peur d'avoir été volé. Je crois qu'elle est malade; mais après tout j*en tirerai parti; elle peut encore durer un an ou deux. Je n'ai pas pour système de ména^ les nègres. Les user et enacheter d'autres, voilà ma devise* Cela £>nne moins d'embarras, et je suis persuadé qu'en fin de compte on en est quitte à meilleur marché. Et Simon but & petites irorgées son verre d'eau-de-vie.
— Et combien durent-ils généralement? demanda Tétranger.
— Ma foi, je ne sais trop ; cela dépend de Istxt constitution. Les gaillards robustes durent de six à sept ans ; les faibles ont leur compte ré^é au bout de deux ott trois ans. Dams les oommencemsns de mon exploitation, j'avais ITiabitnde de me donner beaucoup de xnsX pour les faire dui«r, en leur donnant des remèdes lorsqu'ils étûent malades, deâ draps, des couvertures, et 'que sais-je encore, pour qu'ils fussent datas un état décent et comfortabk ; mais toitt œla ne servKit qu'à me faire perdre beaucoup d'argent et à mo donner des tracas sans fi^. Maintenant, voyez-vcms, malades on \À&a porkims, je les fais marcher droit. Lorsqu'un nègn est mort, j'en achète un autre, et je trouvé que de tou.te taaniève^ c'est beaucoup moins cher et plus commode.
L'étranger tourna le dos et alla a'aéiseoir auprès c^uh gentleman qui avait écouté cette conversation avec una indignation contenue.
— Vous ne deves pas regarder cet homme comme un spechneii'des planteurs du Sud, lui dit-il.
— J'espère que non, dit lo jeune homme iprec anîmatioiL •^ C'est un homme \il, méprisable et brutal, dit le premier.
— Et cependant vos lois «oumettent à sa volonté absolue un certain nombre d'ôtres humains sans leur accorder une ombre de protection ; et, quelque misérable qu'il soit, vous no pourriez dire qu'il n'en existe pas beaucoup ds semblables.
— C'est vrai, dit 1»? premier ; mais il y -a aussi parmi lel planteurs beaucoup d'hommes considérés et humains.
— Je vous l'accorde, reprit le jeime homme, mois, dans mon opinion, c'est vous, hommes considérés et humainSf qui êtes responsables des brutalités et des vi^enott ^pie eeper-
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mettent ces misérables; car, sans votre sanction et votre influence, lé système entier ne durerait f>as nne heure. S'il n'y avait que des planteurs deVespèce de celui-ci, ajouta-til en désignant du doigt Legris qui leur tournait le do», tout cela disparaîtrait comme une meule jetée à l'eau» C'est votre humanité et le respect dont vous jouissez qui autorisenl et protègent sa brutalité.
— "Vous avez certainement une haute opinion de ma bonne nature, dit en souriant le planteur; mais je vous engage à ne pas parler si haut, parce que sur ce bateau il y a des geiisi qui pourraient bien n'être pas tout à fait aussi tolérana que moi pour vos opinions. Vous feriez mieux d'attendre que nous soyons arrivés à ma plantation ; là voua pourrez à votre aîse dire de nous tout le mal qu'il vous plaira.
Le jeune gentleman rougit et sourit, et tous deux furent bientôt absorbés dans une partie de tric-trac. Pendant ce temps, une autre conversation avait lieu à l'autre extrémité dtt bateau entre Ëmmeline et la mulâtresse à laquelle ell« était enchaînée ; elles échangeaient ôntr'ellea, comine cela arrive naturellement, quelques particularités dd leur histoire, .
— A qui appàrieniez-vous ? demanda EmmeUpe.
— Mon maître était M. Ëllis, qui demeurait dans la rue de la Levée. Peut-être avez-vous vu la maison.
— Etait-il bon pour vous? demanda Ëmmeline.
— Oui, la plupart du temps, jusqu'à ce qu'il tombât malade ; il fut malade ensuite peodiant plus de six mois et devint terriblement exigeant. Il ne voulait laisser dormir personne, ni jour ni huit ; il devint si difficile, que personne ne poTivaît fui convenir. Il devint de jour en jour plus méchant ; il me faisait veiller toutes les nuits. Je fus bientôt épuisée et ne pus lutter contre le sommeil, et, parc» qu'un jour il m' arriva de m'endormir, il entra contre moi dans une terrible colère et me menaça de me vendre ao. maître le plus dur qu'il pourrait trouver. Il m'avait pourtant prorais ma liberté, mais il.mourut.
— Aviez- vous des amis, — demanda Ëmmeline.
— Oui, mon mari; il est serrurier.. Massa le louait ordinairement au dehors. On m'a enlevée si promptement, qaft je n'ai pas même eu le temps de le voir, et j'ai quatre enfane. Oh ! mon Dieu ! s'écria la pauvre femme en se couvrant 1» visage de ses mains.
Un instinct naturel porte ordinairement ceux qui viennent d'entendre un récit de douleurs à chercher quelques parolea de consolation. Ëmmeline désirait bien dire quelque chose, mais elle ne pot trouver une parole* Et qu' aurait-elle pu
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dire ? Commue d'un commun ticcord, toutes deux évitèrent avec crainte et terreur de parler de l'homme horrible qui était maintenant leur maître.
Assurément les croyances religieuses ont des consolations pour les heures les plus sombres, La mulâtresse était membre d'une église métkodiste, et, quoique peu éclairée, elle avait une piété sincère. Emmeline avait été élevée avec beaucoup plus d'intelligence ; elle avait uppris à lire et à écrire, et s« pieuse et bonne maîtresse lui avait expliqué la Bible. Cependant, ne serait-ce pas une trop rude épreuve pour le plus ferme chrétien que de se voir ainsi en apparence abandonné de Bie^i, sous l'étreinte de la violence brutale ? Combien cette épreuve ne doit-elle pas, à plus forte raison, ébranler la foi de ces pauvres enfans du Christ, faibles dans la connaissance et jeunes d'années!
Le bateau s'avançait, chargé de son fret de douleurs, sur le courant rougeâtare et fangeux, à travers les sinueux et abruptes contours de la rivière Rouge. Des yeux attristés jetaient leur regard fatigué sur les bords escarpés d'argile rougeâtre qui fuyaient avec une lugubre monotonie. Le bateau s'arrêta enfin deva:nt une petite ville, et Legris débarqua avec ses -esclaves.