M ciAti
il le jugerait ûonveo^blet et de Miaiie pfttvemr la prix 6» la
vente.
Le lendemain du jour où cette lettre arrivA à la N<».TeUe- Orléans, Susanno et EmmoUne furent attachées et envoyées au dépôt, pour attendre l'enchère générale qui devait avoir Heu le lendemain matin. Tandis que nous les apercevons vaguement à la clarté des rayons de la lune pénétrant à travers la fenêtre grillée , écoutons leur conversation. Toutes deux pleurent, mais en silence, craignant de» s' attrister l'une l'autre.
— Mère , posez votre tête sur mes genoux et essayez de dormir un peu, dit la jeune fille s'efibrçant de paraître calpne.
. — Je n'ai pas le cœur à dormir, Em! cela m'est impossible. C'est la dernière nuit que nous devons passer ensemble.
— Oh î ma »èw, ne dites pa» cela ! peut-être serons-nous vendues ensemble, (pi sait ?
— S'il s'a^ssait le totote afutre que vous, je pourrais dire comme vous, Em ; mais je crains tant de vous perdre, que je n'aperçois que le danger.
- — ^Et pourquoi, ma mère? L'homme a dit que nous avions toutes deux bonne mine et que nous serions bien vendues.
Stisanné se rappelait les regards et les paroles de Thomme. Avec une angoisse mortelle au cœur, elle se rappelait comme il avait examiné les mains d'Emraeline, relevé sa chevelure bouclée, en la déclarant un article de 'premier ordre. Susanne avait été élevée en chrétienne, dans la lecture quotidienne de la Bible, et à la pensée que sa fille pouvait être vouée à une vie de honte , elle éprouvait autant d'horreur qu'en eût pu éprouver toute autre mère chrétienne ; mais eue était sans espérance, sans protection.
— Ma mère, je croîs que nous pourrions être placées avantageusement, vous comme cuisinière, et moi cosome femme de chambre ou lingère, dans quelque bonne famille. J'ose espérer que cela arrivera. Efforçons-nous de paraître aussi alertes , aussi vives que nous le pourrons , disons tout oe que nous savons faire, et peut-être aurons-nous cette chance, dit Emmelinc.
— Je désire que vous brossiez demain vos cheveux et que vous les rameniez tous en arrière , dit Susauue.
— Et pourquoi, ma mère ? cela né me va. pas aussi bien.
— C'est possible ; mais vous serez mieux vendue ainsi.
— Je ne vois pas pourquoi ? dit l'enfant.
^ — Une respectable famille aimera mieux von* acheter 9I vous avez l'air simple et décent, que si vous voas efforcez
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de paraître jtAîd. Je sais mietuc que vous ce qu'il en est, dit Sosanne.
— Eh bien î ma mère, je le ferai.
— KootLtez encore, Emmeline; si k ravenirnous ne devons plus nous revoir, si nous sommes vendues pour des plantations différentes, sotcvenez-fous de la manière dont vous avez été élevée et de tout ce que notre maîtresse vous a dit. Prenez votre Bible avec vous et votre livre d'hymnes, et si vous demeurez fidèle au Seigneur , il ne vous abandonnera pas.
Ainsi parlait cette pauvre âme dans son triste découragement, car elle savait que le lendemain le premier homme venu, quelque "brutal et yil, quelque irréligieux et dur qu'il fut, pouvait devenir le maître — corps et îline — de sa pauvre fille, s'il avait assez d'argent pour la payer ; et alors comment cette enfant pourra-t-elle rester fidèle au Seigneur ? Elle pensait à tout cela pendant qu'elle pressait sa fille dans ses bras, et eût désiré qu'elle fdt moins belle et moins attrayante. Le souvenir de la pureté et de la piété de son enfant, de l'éducation supérieure qu'elle a reçue, vient encore accroître sa douleur. Mais il ne lui reste qu'à prier. Hélas 1 combien de prières semblables se sont élevées vers Pieu, de ces prisons d'esclaves si bien tenues, si propres, si décentes, — prières que Dieu n*a pas oubliées , ainsi que le prouvera le jour qui s'approche; car il est écrit : « Celui qui est un sujet de scandale pour un de ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât une pierre au cou et qu'on le précipitât dans les profondeurs de la mer. »
Les rayons doux, mélancoliques et calmes de la lune dessinent sur les esclaves endormies les baiTeaux de la fenêtre grillée. La mère et la fille chantent ensemble une mélodie sauvage et mélancolique , hymne des funérailles parmi les esclaves
Oîi t oh est Marie lii plenreuse?
' Oly! oh est Marie la pleiipeuse ?
Elle est arrivée dans le pays des faeareirx.
Elle Cet morte, elle est au ciel.
Elle est morte, elle est âa ciel, Elle est arrivée dan^ le pays des henrpux.
Ces pavoles^ chantées par des voix douces et méiabcoU^ qnos, sur un air qui ressemblait aux aspirations de la douleur terrestre vers la céleste eapérance, vibraknt en cadeooe pathétique à travers les murs sombres de la prison à mesure que se suivaient les stances :
an . ukOÂffii
Oh ! ou sont Paul et Silas ?
Olx ! oîi sont Paul et Silas ?
Ils sont partis pour Vimmortel séjour.
IlB sont morts, Ils sont au ciel, *
Ils sont mort», ils sont an ciel, ns sent arrivés dans rissmortal *4twr.
Chantez , pauvres amîs ! la nuit est courte, 9t le xxiaUn vous séparera pour toujours.
Mais le matin est arrivé, et tout le monde est sur pied. Le digne M. Skeggsest affairé et de belle humeur, car il s'agit de former un lot de marchandise pour Tenchère. Il jette un coup d'œU rapide sur la toilette ; il enjoint à chaque esclave de prendre son air le plus avenant et le plus gai. Les voilà rangés en cercle pour la dernière revue, civant d'être conduits^à la Bourse. M. Skeggs, son chapeau de palmier sur 'la tête et son cigare à la boi^e, court çà et là pour mettre la dernière main à la toilette de sa marchandise.
— Qu'est-ce que cela ? dît-il en s'arrêtant en foce do Susanne et d'Emmc^line ? Où sont vos boucles, petite ?
La jeune fille jeta un regard timide sur sa mère qui, avec la finesse des gens de sa caste, répondit aussitôt :
— Je lui ai dit hier soir de lisser ses cheveuat^ et de ne pas les, laisser âotter en boucles — cela a un air plus décent,
— Quelle stupidité l dit Thomme d'un ton péremptoire en se tournant vers la jeune fiUe. Allez ref€dre vos joHes boucles, ajouta-t-U en faisant tourner le rotin qu'il tenait à la main, et surtout revenez promptement. Et vous, allez l'aider, dit-il à la mère. Ces boudes peuvent produire à la tente une différence de cent dollars.
Sous un dôme splendide des hommes de toutes nation? se promenaient de long en large sur les dalles de marbre. Do chaque côté de l'enceinte ci|pcttlaire étaient de petites tribunes à l'usage des commissaireg-priseurs et de leurs crieurs. Deux de cee tribunes, en face l'une de' rautre, étaient en ce moment occupées par d'élégans et habiles gentlemen, s'efforçânt à qui mieux mieui, dans un jargon moitié français, moitié anglais, de faire monter les miaesdes connaisseurs sur leurs diverses marchandises. Une troisième, de l'autre o5té, était encora iàoocupée «t entoarée d'un gnmpe attendant le commeiMement de l:a vente. Là nous pouvons leoomialtre ke serviteurs de Saint Clair : Tom, Ad<rifpteeet les autres ; là aussi Suzanne et EimiieliBe atten-* dent leur eort avec nu visage anxieiix et abana* Divws
sp^ototow» vftOtJt ymt«ation d' acheter on de né pas acbeter, selon qu'ili trouveraient . ou noîi rooeafeion favorable, se pressaient autour du groupe, palpant, eitaminant et discutant les qualités respectives de chacun avec la mtme liberté qu^un groupe de jockeys discutant les mérites d'un cheval.
— Holàî Alf ! qui vous amène donc ici ? dit un jeune fashionable en frappant sur l'épaule d'un autre danay qui examinait Adolphe à -travers son lorgnon.
•^ J'ai besoin d'un valet de chambré, et j*aî entendu dire qu'on allait vendre le lot de Saint- Clair. J'étais venu jeter imcou^V^...
'— -Que l'wime preime à acheter aucun des esclaves de . Sajnt-Olair ! Ce sont des nègres gâtés, hnpudens comme le diaMe, dit l'autre.
^- Ne cral^ez rien, reprit le premier, si je les achète, je leur aurai bientôt fait perdre laxrs grands airs. Ils verront bientôt qu'ils ont affaire à un maHre d'an autre genre que monsieur Saintr-Clair. 8ur ma parole ! j'adïèterai ce garçon ; sa tournure me plaât.
—^ Il vous coûtera cher à entretenir ; il est d'une extravagance, et...
— Oui^ ma» ce milord trofuvera qu*il n'y a pas moyen d'être extravagant avec moi. Après deux ou trois visites à la Calabouse, il sera parfaitement dressé. Si je ne le ramène pas au véritable sentiment de sa condition, je vous en dirai des nouv^les. Oh! je le Téformerai complètement, vous' verres i Décidément je l'athlète.
Tôm avait examiné avec soin la multitude de figures qui se pressaient autour de lui, en cherchant une qui pût lui faire déâirer de lui i^partenir. Si jamais, monsieur^ vous vous trouvies dans la nécessité de choisir parmi deux cents hommes celui qui devrai être votre maître absolu et disposa sana coatuôle de votre persoooei peut-être vous découvriyies* comme le pauvre Tom, combien peu vous inspireraient le désir de leur appartenir. Tom vit passer sous ses yeux de nombreux spécimens de l'espèce humaine : des homme» grands, gros, à la mine réchignée ; de petits homines aecs auhahil intarissable; des hommes grêles, aux traits durs ; toutes les variétés d'hommes trapus et vulgaires qui veinassent un de leurs semblables comme on ramasse des «ppeaux, et le jettent au fdu ou au panier avec une égale ind^^'encte, aelon leur eaprico ; mais il ne vit aucun Saint- Clair.
Un peu av,anfc qve la vente commençât, uo homme trapu, large, musculeux, portant une chemise de couleur débraillée «I HH {iiMitftloxi sftle et nsé, se fraya un pa«eag« à travers
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la f«Q]é «n ooBdogriAYU àdnrfte «t 4 gAMxhb^ emnme'qttelqvt'wi qui egt pf«8sé ; puis, «rrivé près du groupe ées esclaves, il se mit à examiner chaeua d'eux en connaidëeur. Atnsitot que Tom l'eût aperça, U épj-onvaun mouvement d*h©îTe«r qui s'accrut encore à mesure c^ue cet homme s'approchait de lui. Malgré sa petite taille, il était évidenament doué'cl'imd force gigantesque. Sa tête jDnde et large, semblaMe^i <^e d'un taureau, Ises yeux gris clair surmontés de eîls refHX hérissés,* sa figure cuivrée et brûlée du soleil, n'afraient rien de bien attrayant, on en conviendra. Sa boudke grande 4ft rode était tendue par une chiqno de tabac dont il crài^ît le jn» de temps en temps avec une force extraordinaire. Ses maink étaient très^lfltges, velues, brûlées du sol^l, parsemées de taches do rousseur, trës-sales et garnies d'ongles longs et sordides. Cet hsmme se livra à un examen trè»-détaillé dn lot. Il saisit Tom par la mâohoird, Im "fit ouvrir la bouche pour voir «es dents î lui fit relever sa manche pour voir ses muscles, le tourna et le retournai dans tous les seâs, le fit sauter et courir pour s'assurer de son agilité.
-r. Où avez-vous ^té élevé ? lia dit-il d*un ton bref, après Fon examen.
— Daflisle Kentucky, massa, dit Tom, regardant autour de lui comme pour implorer aa délivrance.
— Que faisiez-vous r - '
— J'avais soin de la ferme de mon maître, dît Tom.
— Probablement ufte histoire ! dit^il brièvement en -passant plus loin. Il s'arrêta un moment devant Adtoiphe, puis, lançant wte décharge de jus de tabac sur les- bottes bien cirées du jeune esclave, et marmottant un hum l méprisant, il passa. Il s'arrêta ensuite devfmt Suzanne et Emme- Une. Avançant sa main lourde et sale, il attira vers 1ih la jeune fille, en palpa le cou et le buste, tâta les bras, examina les dents, puis la rejeta vers sa mère, dont les traits altérés exprimaient toute l'angoisse qu*e}le éprouvait à cha^ que mouvement du hideux étranger.
La jeune fille fut effrayée et se mit à pleurer.
— Voulez -vous bien vous taire, petite mi^&tzrée, dîk le vendeur ? on ne pleure pa* ici; la vente va comnçenoer. Et en effet la vcntecommença . .
Adolphe fut adjugé pour un prix fort élevé au jeune getitle' man qui avait manifesté le 'désir de t'aeheter, et lee autre» esclaves du lot de Saint-Clair échurent à diverD enchérisseurs.
— Allons, maintenant, à votre tour, mon garçon^ m^éatendez-vous ? dit le crieur à Tom.
Tom mont» »ur re»tr«id«*, regarda ave? anxiété <i«^fir^
DE L'QNCLS TOtf . Hl
lui ; tout semblftit se ipêler dans, un bruit confias et mâistmot
— la voix, retentissante du crieur énumérait les qualités de r article en anglais et en français, le feu roulant des enchères en ces deux langues ; puis bientôt retentirent le dernier coup de marteau et la dernière syllabe du mot dollars, quand le crieur annoçiçait son prix^ et Tom était adjugé. Il avait un maître. ■ • .
On le fit descendre do Testrade. Le petit homme à la tête de. taureau le saisit rudement par l'épaule, lé poussa de côté en lui disant d'une voix dure : — Kestez là, vous I
Tom comprenait à peine ce qui venait de se passer. La vente continua bruyante, assourdissante, tantôt en français, tantôt en anglais. De nouveau le marteau retombe, — Suzanne est vendue ; elle descend de- l'estrade, s'arrête, regarde en arrière d'un œil inquiet ; sa fille lui tend les bras. Elle adresse un regard désespéré à l'homme qui vient de l'acheter, personnage entre deux âges, d'une tournure re»pectablc, et dont les traits annoncent la bienveillance.
— Oh ! massa, jt» vous en supplie, achetés ma tille !
— Je le vouihrais, mais je crains de ne le pouvoir, dit le gentleman en examinant avec intérêt la jeune fiHe, qui montait sur l'estrade et promenait autour d'elle un r^ard effrayé et timide.
Le sang vient colorer douloureusei|iQnt les joues tout à rheure si pâles d'Emmeline ; s^ yeux ont une animation fiévreuseï et sa mère gémit en la voyant plus belle qu'elle ne l'avait jamais vue. Le crieur voit ses avtmtages, s'étend avec volubilité en français et en anglais sur les qualités de la marchandise, et les offres montent rapidement.
— J'irai jusqu'à un prix raisonnable, dit le gentleman à Tair bienveillant en se mêlant aux.) enchérisseurs. Mais bientôt le prix dépasse sa bourse. Il garde le silence. Le crieur devient plus pressant, mais les offres se ralentissent. La lutte n'est plus qu'enti*© un vieil aristocrate de la ville et notre connaissance à l'encolure de taureau. Le citadin enchérît plusieurs fois, mesurant avec mépris son adversaire ; mais la tête de taureau a sur lui l'avantage de l'opiniâtreté et de la longueur de la bourse, ,et la lutte est bientôt termi' née,— «le marteau retombe... il est le maître de la jeune fille,
— corps et âme, — à moins que Dieu ne lui vienne en aide I Le maître de la jeune fille est m, Legris, qui possède- une
plantation sur la rivière Rouge. Emmeline est poussée dans le même lot que Tom et deux autres esclaves, et elle s'éloigne en pleurant.
Le bienveillant gentleman est vraiment afBigé, mais cet accident arrive tous les jours. Tous les jours on voit à ce»
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▼eates pleurer des ôUes et des mères. QnV fnîre ? Et îl s*^
loigne avec son acqtiisjtion dans «ne antre direction.
Denx jours après, l'agent de la maison chrétienne Bi etO«,deNew^York,leur envoya l'argent. Sur le revers de la traite ainsi obtenue, qu'ils écrivent èes mots du payeur Bnprâme, auquel ils devront un jour rendre leur compte ; « Quand il fait Tenquête sur le sang répandu, il n'oublie pas le cri du faible. »