‹ VieChapitre 40 sur 51 · DE L*ONCLE TOM. 36Ô · texte numérisé non relu

DE L*ONCLE TOM. 36Ô

Un brnît de pas se fit entendre dans la chambre derri re lui, et la lumière d'une lanterne brilla à ses yeux.

— Qui est là? Ab! pour l'omour du Seigneur, donnez-moi Tiii peu d'eau.

La femme Cassy — car c'était elle— posa sa lanterne, versa de l'eau d'une bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Deux verres furent vidés avec une ardeur fiévreuse.

— ^Buvez tant que vous voudrez, dit-elle. Je savais ce qu'il en serait. Ce n'est pas la première fois que je me trouve dehors la nuit, apportant de l'eau à des malheureux comme vous.

•— Merci, missîs, dit Tom lorsqu'il eut fini de boire.

— Ne m'appelez pas missis; je ne suia qu'une misérable esclave, comme vous — plus dégradée que vous ne pourrez jamais l'être! dit-elle amèrement. Maintenant, ajouta-t-eUe en allant auprès de la porte et en attirant dans la salle une petite paillasse sur laquelle elle avait étendu des draps hu« mectés d'eau fraîche, essayez, mon pauvre garçon, de voua rouler jusque là-dessus.

Couvert de blessures et de contusions, Tom mît beaucoup de temps à accomplir ce mouvement ; mais lorsqu'il y fut parvenu, l'application du linge frais sur ses blessures lui pro* cura un notable soulagement.

Une longue résidence parmi les victimes de la brutalité avait familiarisé cette femme avec de nombreux moyens curatîfs. Elle se mit à panser les blessures de Tom, qui bientôt se sentit beaucoup mieux.

— Voilà, lui dit-elle après avoir placé sous sa tête quelques poignées de coton avîfrié, tout ce que je peux faire de mieux pour vous.

Tom la remercia. La femme s'assît sur le parquet, éleva ses genoux qu'elle entoura de ses bras, et se mit à regarder fixement devant elle avec un»î amère et douloureuse expression. Son chapeau tomba en arrière, et les flots ondoyans de ses cheveux noirs se répandirent autour de son visage étrange et mélancolique.

— C'est peine perdue, mon pauvre garçon, dit-elle enfin, c'est peine perdue de vouloir continuer ce que vous avez essayé de faire. Vous êtes un brave garçon, vous aviez le droit de votre côté. Mais vous luttez en vain et tout à fait hors de propos t vous êtes entre les mains du diable ; il est le plus fort et vous devez céder.

Céder î Est-ce que la faiblesse humaine et l'agonie physique ne lui avaient pas déjà conseillé de le faire ? Tom tressaillit ; cette femme avec sa parole amère, ses yeux sauvagesi

sa yoix mélancoUqi}», lui parât la j^rioimificatio^dela t^i* tàtion contre laqijelle 11 se débattait.

— mon Dieu ! mon Dieu ! dit-il en gémissant, comment pourrais-je céder ?

— C'est peine perdue d^invo'çiuer Dieu, il ne nous entend jamais, dit la femme avec énergie. Il n'y a pas de Dieu, je «rois ; ou s'il existe il a pris parti contre nous. Tout est contre nous, la terre et les cieux. Tout nous pousse vers Teufer ; comment n'y tomberions-nous pas ?

Tom ferma les yeuK, çt frissonna en entendant ces mots athées.

— Voy«z-^Ton8, continua la femme,^ vous ne saves rien tà-dessns, et je sais quelque chose , moi. Jl y a cinq aus que je suis ici, cerps et âm», sous les pieds de cet homme ; et je le hais oommaje hais le diable. Vous êtes id sur une plantation isolée, là dix milUs de distance de toute autre, dam les maréeages. On pourrait vous brûler vif, vous écharper, irmie couper en morcea,ux, vous faire déchirer par les ehiens, vous pendre et vous fouetter jusqu'à la mort qu'il n'y aurait aacun blanc pour en téiyioigner. Il n'y a ici aucune loi, de Dieu ou des hommes, (|ui puisse vous être, ou à qui que ce «oit d« nous, de la m<»ndre utilité. Kt cet homme, il n*y s rien au monde qu'il ne soit capable ie faire. Les cheveux ss dresseraient sur la tête, les dents claç^ueraient d'horreur si je racontiûs ce ^ue j'ai vu et entendu ici depuis cinq ans. Et c'est tout à fait inutile de résister. Est-ce <|ue j'ai .désiré vivre avec lui ? n'étais-je pas une femme délicatement élevée ? et lui, grand Dieu ï qu'était-il? Et cependant j'aî \écu avec lui pendant ces cinq années, maudissant jonf et nuit mon existence. Et maintenant il vient d'en prendre une autre, une jeune, de quinze ans seulement, et pieusement élevée, dit-elle.' Sa bonne maîtresse lui a enseigtié à lire la Bible, et elle a apporté sa Bible dans cet enfer a ec elle. Et la femme se livra à un accès de rire sauvage et déchirant qui résonna d'un son surnaturel dans la masure en mines.

Tom joignit les mains ; tout lui semblait horreur et ténèbres.

— Jésus! Seigneur Jésus ! ave^-vous tout à fait abandonné vos pauvres créatures ? s'écria>-t-il enfin. Tenez à inoii aide, Seigneur, ou je péris.

lia femme continua d'un ton grave :

— Et que sont les misérables chi'ens avec Wsquela vous ^availlez, pour que vous souffriez pour eux;? Il n'en est au cun oui ne se tourne contre vous à la première ocoaaîon. Us ^nt tous aussi vUs, aos^i oruelç p© p()i>#le Ifiji ôi^a 9r^rw

DB L'ÛHCLV TOM. 8117

let'ttitrM. k qaoî .bon eoufErir pour Iduf épargn9r de maavais traitemens ? . . '

— ^Pauvres créatures, dit Tom, qui les a rendues cnulles ? f]t moi, si je cède, je m'habituerai à la cruaiité, peu à peu je de iendrai semblable à eux. Non, non ! missis. J'ai tout perdu — femme, eiifans, maison, un mattre généreux et bon, qui m'eût rendu libre s'il eût vécu une semaine de plus. J'ai tout perdu en ce monde, tout et pour toutours I Je ne piiii encore perdre le del. Non, après tout, je ne peux devenir méchant.

— Mais il n'est pas possible que Dieu perte nés péohéi à - nette eompte, dit la femme. Il ne peut nous imputer ce que

l'on nous contraint de faire. Il en fera peser la responsabilité sur ceux qui nous y foreent.

— Oui, répondit Tom. mais eela ne peut nous empdelier de devenir méchans. Si |e deviens aussi dur^ ânssi médkani que ce Sambo, peu m'importe comment eela sers arrivée Devenir méchant, voilà ce qui me fait trembler.

La femme jeta sur Tom nn regard vafl^ueet étotoné, eomrae fi! âne pensée nouvelle se fût emparée d'elle; pois, poassMBl nn gémissement profond, elle s'éeria :

— Dieu de miséricorde ! il dit vrai. Pais elle td«^ sur le parquet en poussant des gémissemens et se tordani dans le paroxisme de là douleur morale.

Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le bruit de leur respiration ; puis Tom reprit d'ané voix faible : O missis, je vous prie. . .

La femme se releva tout à coup, et ses traits reprirent leur expression sévère etmélancoÙque.

— On ! je vous prie, missis, je les ai Toa jeter n|on habit dans oe coin^ et dans la poche se trouve mn Bible^si tnissis était assez bonne pour me r8p))orter.

Cassy se leva et alla chercher la Bible. Tom l'onrrit à nn assage fortement marqué, très-îisé, celui oÀ sont retraeées [es dernières scènes de la vie de celui par les menrtrifisnres duquel nous avons été guéris.

— Si missis voulait être aases bonne potfr lire ee passage, il me fera plus de bien que de l'eau.

Oassy prit le livré d'un air sec et fier , et regarda le pas* sage. Puis elle lut tout hatit , d'une voix douce, et avec nn charme d'intonation tout particulier, ee touchant récit de douleur et de gloire. Souvent, pendant sa leoture, sa voix faiblissait et même s'éteignait tout à fait ; alors elle s'arrêtait,- prenait un air d'une froideur affectée, jusqu'à ce qu'elle eût domiilé sea émotion. Lorsqu'elle arriva à ces SublimOe paroles : u Mon père, pardonnez leur, èar lU ne savent ee

le

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qti'îl3.font, » elle jeta le Uvre, se couvrit le visage âd ses cnevenx fiottans, et se mit à sangloter avec une vi<$tence convulsive.

Tom pleurait aussî^ et de temps à autre faisait entendre une prière étouffée.

— ^Si nous pouvions l'imiter dans sa résignation I dit Tom. Gela lui semblait si naturel, et cela nous est si difficile ! Se^nenr , tiidez-nous 1 Ô divin Seigneur Jésus ! secoureznous;

— ^ Missis, dit Tom après un moment de silence, je vois que vous êtes ais^dessus de moi en toutes choses ; mais il en est cependant que vous pourriez apprendre du pauvre Tom. Vous dîtes que Dieu' est contré nous , parce ^u'Û permet que Ton nous opprime et que Ton nous maltraite ; mais voyez doue ce qu'a souffert *on fils, le divin Seigneur de gloire. Ne fttt«il pa» toujours pauvre? En est-il un parmi nous qtd ait BOE^ert autant que lui ? Le Seigneur ne nous a pas oubliés, j*en suis certain. Si nous Bouffirons avec lui) nous régnerons un jour, FEoritnre le dit ; mais si nous le renions, lui aussi notM remera. Oômbienle Seigneur n'a-t-il pas souffert, ainsi que tous les siens ? N'ont-ils pas été lapidés, coupés en morcea«s,' errans couverts de peaux de moutons et de peaux de chèvres, dénués de tout, affligés, tourmentés ? Parce que nous souffrons, ce n'est pas une raison de croire que le Seigneur s' est tourné costre'nou« ; bien au contrûre, pourvu que nous nous attachions plus fortement à lui, et ne nous abandonnions pas au péché.

'— "^ Mtts pourquoi nous place-t-il dans une situation où il nous est impossible d^viter le péché ? dît la femmel

— Je pense que nous pouvons Téviter, dit Tom.

— Vous verrez, dit Cassy.Que ferez-vous? Demain ils seront tous contre vous. Je les connais, je les ai vus à l'œuvre. Je ne puis 6U]pporter la pensée de tout ce qu'ils vous feront endurer pour vous faire lâcher prise.

— Seigneur Jésus! s'écria Tom, ayez soin de mon âme ! Seigneur, Seigneur I ne permettez paS que je cède !

-^ Oh ! moa Dieu, dît Oassy, j'en ai beaucoup entendu déjà, de ces cris et de ces prières. Ils n'en ont pas moins été bnsés et mis sous le joug. Voilà Ëmmeline ; elle s'efforce de résister oconme vous le faites, mais à quoi bon ? Vous céderez, ou vous serez hachés en morceaux.

— Eh bien ! alors^i^ mourrai^ dit Tom. Qu'ils prolongent mestourmens aussi longtemps (qu'ils le pourront, ils ne peuvent m'empêcher de mourir un jour^ et après cela ils ne me peuvent ^lus rien. Je suis décidé, je suis tranquille. Je sais que le Seigneur m'iûdera à traverser mes épreuves.

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La femmô ne répondit pas. Elle était là, immobile, les yeux fixés sur le plancher.

— C'est peut-être bien ainsi qu'il faut faire, murmura-telle. Mais ceux qui ont cédé, il n'est plus d'espoir pour eux, — aucun. Nous vivons dans la fange et devenons dé^oûtans au point de nous prendre nous-mêmes en horreur. Nous désirons la mort et n'avons pas le courage de nows la donner. Plus d'espoir ! plus d'espoir ! Et cette jeune fille, elle ajuste l'âge que j'avais. Vous me voyez maintenant, dit-elle en pfirlant à Tom avec rapidité, vous voyez ce que je suis ! eh bien ! j'ai été élevée dans le luxei Mes plus lointains souvenirs me rappellent que je jouais, enfant, dans de splendides salons, habillée comme une ijoupée , recevant les complimens des visiteurs. Il y avait un jardin devant les fenêtres du salon, où je jouais à cache-cache sous les orangers avec mes frères et sœurs. J'entrai ensuite dans un couvent, où j'appris la musique, le français, la broderie, que sais-je encore ? Lorsque j'eus quatorze ans, je sortis pour assister aux funérailles de mon père. Il était mort subitement, et, lorsqu'on examina ses affaires, on découvrit qu'il y avait à pleine un actif suffisant pour payer les dettes. Les créanciers dressèrent un inventaire de la prppriété, dans laquelle je fus comprise. Ma mère était esclave, et mon père avait

inquiétais guère. Qui peut penser, qu'un homme robuste et X)lein de santé va mourir ?'Mon père fut une d-es" premières \ictimes du choléra qui sévît à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain des fimérailles, la femme de mon père prit ses eufans, qu'elle emmena avec elle à la plantation de son père. Il me parut qu on me traitait d'une étrange façon, mais je ne pouvais m'en expliquer la cause. Us avaient laissé à un jeune homme de loi le soin dérégler les affaires ; il venait chaque jour à la maison et me parlait avec beaucoup de politesse. Il amena un jour avec lui un jeune homme, le plus beauque j'aie jamais vu. Je n'oublierai jamais cette soirée. Je me promenai avec lui dans le jardin , j'étais triste et seule, et accablée de douleur, et il fut si doux, si bienveillant pour moi ! Il me dit qu'il m'avait vue avant que je n'allasse au couvent, qu'il m'avait aimée beaucoup, qu'il serait mon ami, rnon protecteur. Enfin, quoiqu'il ne me dît pas qu'il

m'avait aChetftfi flfillTT tnillo /inllovc «no PA+oîa en mfnr\t^yA¥A

àernier soupir l II était si beau, si élevé, si noble ! Iltn'étailît dans une belle maison ; ïl tné donna des doniestîqiies, des chevaux, des voitures, des meubles et des ^êtelnen8 'somptueux. Tout ce que Vargent peut procurer, il me le èrodigua : mais je n'y attachais aucun prix : je ne pensais pu'àl'ui. Je Taimaisplus que mon Dieu, plus quemon âme, qt, quand même je l'eusse essayé, il m'eût été impossible de faire autre chose que ce qu'il désirait de moi.

Je ne désirais qu'une chose — qu'il m'épowât. Il me semblait que s'il m'aimait comme il le disait, si j'étais ce qu'il semblait me croire, il eût dû volontiers m'épouser et me rendre libre. Mais il me persuada que c'était impossible ; il me dit que si nous nous gardions fidélité l'un à l'autre, c'étàt le mariage devant Dieu. Si cela est vrai, n'étais^e pas U femme de cet homme? Ne lui étais-je pas fidèle? £st>ce que pendant sept ans je n'ai pas étudié chacun de ses regaras, chacun de ses mouvemens? N'ai-je pas vécu, respiré pour îni seul? Il fut atteint de la fièvre jaune, et je passai lîngt jours et vingt nuits à sou chevet, seule; je lui administrai tous les remèdes, je fis tout pour lui. Il m'appelait alor^ son "bon ange, il me disait que je lui avais sauvé la vje. Nous eûmes deux beauç en fans i le premier fut un garçon, nous l'appelâmes Henry. C'était la parfaite image de son père, beaux yeux, front élevé, entouré de cheveux bouclés. Il avait l'animation et l'intelligence de son père. La petite Elise, disait-il, me ressemblait. J'étais, ajoutait-il, la plus belle femme de la Louiéîane, et il était fier de moi et de mes eafans. Il aimait à me les voir habiller moi-même, à les promener avec moi en calèche découverte et â cntendi-e les remarques que le public faisait sur nous. Il me répétait toutes les jolies choses qiie l'on dit^ait siît moi et mes enfans. Oh! Iieureux jours! Je me croyais alors aussi heureuse qu'il ffit possible de l'être. Mais vinrent les mauvais jours. Vu de ses cousins*, son ami intime, et dont il avait la plus haute opinion, ^ int à la Nouvelle-Orléans. Jo ne sais pourquoi, mais la première fois que je le vis, il me fit peur. J'eus le pressentiment qu'il serait la cause de notre malheur. Il emmenait Henry avec lui, et souvent ils no rentraient qu'à deux ou trois heures du matin. Je n'osais dire un mot; Henry avait le caractère vif et je craignais de l'irriter. Il l'entraîna ànm les maisons de jeu; Ct Henry était une de ces natures qni ne peuvent s'arracher de pareils lieux, une fois qu'ils y sont entrés. 11 lui fit faire la connaissance d'une autre femîne, et bientôt je m'aperçus que son cœur ne m'appurtefiait plus. Il ne me le <Ut jamais; mais je le savais, je pouvais m'en convaincre de|our en )our. Je sentais mea çcBur ee hsms et

je bI^ Irenvais pas le oonrage de Itii. adresser oa iDOt de raproche. A la tin oe misérable offrit èi Henry de iti'aâh&^er moi et mes enfans, pour le libérer de ses dettes de jeu qui l'emp^ohaient de eon tracter un mariage- qa'il désirstit, et noui fûmes wndm, Henry m'annonça nn jour que ses a{ftti]?e« l'appelaient à la campagne et qu'il «erait abeent pendant deux ou trois semaines. Il me paitl» avM plus de tendresse que de coutume, et me dit qu'à reviendrait. Mais je ne pus m'y tromper; je compris que le tempe était venu. Je tus comme pétri Bée ; je ne pus prononcer une parole, ni répandr» une larme. Il m'embrassa à plusieurs reprises ainsi que les enlans, et il s'éloigna. Je le vis monter à cheval, je le suivis des yeux a^ssi longtemps que je pus ra{>ereev<nr, pttis je tombai évanouie.

AU>rs'il vint* le misérable, 11 vint prendro possession. Il me ditqu*il m'avait aohetée avec mes enflas, et montra lei titres. Je le maudis devant Dieu^ je lui ^ que je mottttdii plutôt que de me donner à lui.

— Gomme il votia plaira, dit-il; inai9 si v<ra6 n^étes pas raidonsable, je vendrai les enfaas, et vous ne les verrez plttfl jamais. Il me dit que la première fois qu'il m^ avait vue il avait eu le désir de me posséder ; qu^îl avait à dessein esàtraîné Henry hors de ches lui et l'avait poussé à contracter des dettes, afin de l'amener à me vendre ; qu'il lui avait îa&% aimer une autre femme, et que je devais savoir, après tout, qu'il ne céderait pas devant de grands axe& de A^dain et quelques larmes.

Je cédai, car j'avais les mains liées. Il po$sédait mes enfans ; toutes les fois qu'il m' arrivait de résister à sa volonté^, il menaçait de les vendre, et faisait ainsi ée moi ce qu'il voulait» Oh 1 quelle existence ! Sentir son cœur se briser chaque jour, continuer d'aimer lorsque ce sentiment n'est plus qu'one torture et que l'on e»t liée corps et âme à un homme que Ton abhorre 1 J'aimais à faire la lectuvo à Henry, à lui jouer du piano, à valser avec lui et à chanter pour loi ; tout ee que je faisais pour celui ci m'était insupportable, et cependant je n'osais rien lui refuser. Il était trèsimpérieux et très dur pour les enfans. Elise était une créature timide, mais Henry était courageux et fier comme son père, et il n'avait jamais été dominé par qui que oe fût. Il aimait à le prendra en faute, le querellait sans cesse, de sorte que je vivais dans des transes continuelles. Je m'fclïbrçai de rendre mes enfans respectueux, de les tenir éloignés de lui, car je les aimais plus que la vie. Tout fut inutile : H vertdé méêé9usi> enfam. H m'eitimena en jour avec lui dand pne'p^o* mtmèa h eh^vftl, et qu4nd j6 mim k H «iiImv je «elM

traavfû plus. U me^dit qu'U les avait vendoft ; il me sontra Targent, le prix de levnr eang ! Il me semhla alors que tout ce qu*il y avait de boa en moi m'avait àbaadoxmé. Dans mon délire, je maudis — je maudis Dieu et les hommes, et pendant q[uelqup temps, je crois qu'U eut réellement peur de moi. Mais il ue renonça pas ainsi à ses desseins. U me dit que mes enfans étaient vendus, mais qu'il dépendait de lui de me les faire revoir ; que si je ne me calmais pas, ils porteraient la peine de mon emportement. Que no ferait-on pas d'une mère à qui on a enlevé ses enfans ? Je me soumis ; je devins calme ; il me flattait de l'espérance que peut-être il se déciderait & me les racheter, et les choses allèrent ainsi une se- ' maine on deux. Un jour, me promenant au dehors, je passai près de la çalabouae , je vis une foule à la porte, j'entendis une voix d'enfant — puis tout ^ coup mon Henr^ s'échappa des m^ins de deux ou trois hommes qui le tenaient, courut vers moi en pleurant, et me saisit par ma robe. Ses bourreaux se précipitèrent sur lui en jurant d'une manière efiirayante ; et l'un d'eux,' dont je n'oubUerai jamais la figure, lui dit qu'il n'échapperait pas ainsi, qu'on allait le faire rentrer à la ccUabouse, où il recevrait une leçon qu'il n'oublerait de longtemps. Je priai, j'implorai, ils se contentèrent de rire ; Ib pauvre enfant poussait des cris, me regardait et s'attachait à moi ; on .l'arracha avec une partie de mes vêtemena, et on l'entraîna pendant qu'il ne cessait de crier s Mère 1 mère ! mère I II y avait là un homme qui parut avoir pitié de moi. Je lui oSnB tout l'argent que je possédais, s'il voulait seulement intercéder pour mon enfant. H secoua la tête et me dit que le maître de l'enfant n'avait rencontré chez lui que de l'impudence et de la désobéissance, et qu'on allait le mettre à la raison une fois pour toutes. Je m'enfuis en courant, et à chaque pas il me sembltût entendre les cris de mon enfant. J'arrivai a la maison, je courus hors d'haleine au salon, où je trouvai Butler. Je lui dis ce que je venais de voir, je le priai d'intervenir. Il se contenta de me répondre en riant que l'enfant avait eu ce qu'il méritait, qu'il fallait le dompter, et, que le plus tôt était le meilleur. Qu'attendie&-vous donc de moi ? me demanda-t~il.

lime sembla que quelque chose se rompait dans ma tête. Je fus prise de vertige et je devins furieuse. Je me rappelle que je vis un grand couteau de table, que je le.pris et m'élançai sur lui ; cuis tout devint ténèbres autour de moi ; je ne vis plus rien, je ne compris plus rien pendant plusieurs jours.

Quand ie repris connaissance, je me trouvai dans une jolie chambre, mais qui n'était pas la miemw. Une vieille

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négresse me soignait, nn médecin venait me visiter, et on prenait grand soin de moi. J'appris bientôt que Butler était parti et m'avait laissée dans cette maison pour être vendue : voilà pourquoi on me traitait avec tant de sollicitude.

Je ne désirais point guérir. J'espérais même que je ne guérirais pas ; mais, en dépit de mes vœux, la fièvre disparut, j'allai de mieux en mieux, et ie fus enfin rétablie. Alors on me faisait faire ma toilette chaque jour ; des messieurs avaient l'habitude de venir me rendre visite : ils fumaient leur cigare, m'examinaient, m'adressaient des questions et débattaient le prix de ma personne. J'étais si sombre, si silencieuse, qu| aucun ne voulait m'acheter. On me menaça de me faire fouetter si je ne devenais plus gaie et ne m'efforçais de me rendre plus agréable. Enfin, un jour, se présenta un gentleman nommé Stuart. Il me parut éprouver quelque compassion pour moi ; il comprit qu'un chagrin terrible pesait sur mon cœur; il me visita seul plusieurs fois, et finit par me persuader de lui confier le secret de ma doiileur. Il m'acheta et me promit de faire son possible pour me "rendre mes enfans. Il alla à l'hôtel où était mon Henry ; on lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière • des Perles. C'est la dernière fois qne j'en aie entendu parler. Il découvrit où était ma fille ; eUe appartenait à une vieille femme. Il en offrit une somme énorme, mais elle ne voulut point la vendre. Butler apprit que c'était pour moi que Stuart. voulait l'acheter, et il m'envoya dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était très-bon pour moi ; il avait une magnifique plantation, et il m'y emmena. Dans le courant de cette année, j'eus un fils ; oh ! cet enfant, comme je l'aimais ! Comme la pauvre petite créature ressemblait à mon Henry ! Mais ma résolution était prise. Oui, je ne voulais plus élever d'enfans. Je pris le pauvre petit dans mes bras, lorsqu'il n'avait encore que quinze jours, je l'embrassai, je le baignai de mes larmes, puis je lui fis boire du laudanum et le pressai sur mon sein pendant qu'il s'endormait du sommeil de la mort. Comme je gémis et pleurai sur cet enfant ! Et qui aurait pu penser que c'était autrement que par une méprise que je lui avais donné du laudanum ? Mais c'est une de mes actions dont je me réjouis maintenant. Le pauvre enfant est au moins hors de peine. Pauvre créature, qu'aurais-je pu lui donner de meilleur que la mort? Bientôt après vint le choléra, et le capitaine Stuart mourut. Tous ceux qui désiraient vivre furent emportés, et moi, moi, qui touchais aux portes du tombeau, je vécus ! On me vendit de nouveau, et je passai de main en main jusqu'à ce que je devinsse fanée et ridée, et la fièvre ooe prit. Enfin le mieéj^ble

n4 -tAflMt

9»qaB\ j'fippArtl^s .m'aisheta bt me eondoisiti icif ~* et j'y suU encore.

La femme s'arrêta. Elle avait raeonté sonbîstpire avec ane énergie sauvage et passionnée, tantôt paraifesant s'adresser à Toïiïy tantôt f0 parlant à elle-iu^me. Tels étaient la véhéraence, rentvaineipf.nt de sa parole, qqe Tom oublia an moment en l'écoutant la donleur que lui faisaient éprouver ses blessures} se soulevant et s' appuyant sur un conde, il la regardait parcourir la salle en tous sens, f^es longs cheveux noirs ilottant autour d'elle.

— Vous m'avez dit, continua-t-elle après une panse, qu'il y a un Dieu — un Dieu qui nous regarde et voit tous ces cri mes. Piiisse-t-il en être ainsi! Les sœurs du couvent où j'ai été élevée me parlaient souvent du jour du jugement où tout apparaîtra au grand jour. Ne sera-ce donc pas aussi le jour de la vengeance!

Ils pen^nt que ce que nous souffrons, oe que souffrent nos enfans n'est rien ; qu'il ne vaut pas la peine de s'en inquiéter. Cependant, j'ai erré dans les mes, le cœur oppressé d'une douleur capable d'engloutir la ville sous son poids. J'ai désiré que les maisons s'écroulassent sur moi, que le sol a'englonCft sous mes pieds. Oui ! au jour du Jugement, je me dressefaî devant Dien pour porter témoignage contre ceux qui nous ont perdus, moi et mes enfans — corps et âme !

Lorsque j'étais jeune, il me semblait que j'étais reli^ease. J'aimais Dieu et avais Vhabitude de prier. Maintenant je suis une âme damnée , poursuivie par les démons qui me tourmentent jour et nuit. Ils me poussent, iU me harcèlent — et I'q (ertà cela aussi, un jour on l'autre! dit-elle eu se tordant es mains, pendant qu'un éclair de folie brillait dans ses yeux noirs r— je l'enverrai où il est digne d'aller « et par le plus court chemin, encore , une d© ces nuits, dussent-ils me brûler vive ! Un éclat de rire long et sauvage retentit dans la chambre déserte, et se termina par un sauglot oonvuUif ; elle se jeta sur le plancher, en proie à un tremblement nerveux.

Un instant après, cet acoès frénétique parut se calmer ; elle se leva lentement et parut reprendre se» esprits.

— Pnis-je faire quelque ehose pour vous , mon pauvre ' garçon? dit-elle en s' approchant de la place. où Tom repo sait; vous donnerai-je encore un peu d'eau?

Son air bienveillant et la douceur avec laquelle elle prononça ces paroles formaient un frappant contraste avec sa fureur précédente.

Tom but l'eau qu'elle lui offrait, et jota Qur elle un regard plttD é'm9 tendre et alfoetueasQfiQ»^pA9»i99(

<^ missis, je voudrais que vons eusslea reeoors à Oehii qui peut vous donner les eaux vivifiantes.

— Recourir à lui ! où est-il? Qui est-il ? dit Cassy.

— Celui dont vous me parliez en lisant : — le Soigneur. '

— Je me souviens en cffjt d'avoir vu sob imag»» an-desaus de Pautel, quand j'étais enfant, dit Cassy ^ dont les yeux Boirs prirent une expression triste et rêveuse ; mais il n'est pas ici ! Il n'y a ici que crime et désespoir sans tin ! dit-elle en mettant la main sur sa poitrine comme pour cm arracher un poids qui la suffoquait.

^ Tom semblait* vouloir parler encore, mais elle lui imposa silence d'un geste impérieux.

— - Ne parlez point, mon pauvre garçon. TâeUez de dormir si vous le pouvez. Puis, plaçant l'eau à sh- portée et faisant les petits arrangemens nécessaires atiinaladef Caasy quitta le magasin.

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