‹ Vie illustrée de Christophe ColombChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I>6coiivei-te de la Jamaïque. — Exploration Uo Cuba. — IVXiîssioa d'A-jj^uado

Cette fois, l'Amiral désignait la Nina comme navire-amiral et la nommait Santa-Clara en l'honneur de la sainte fondatrice de l'ordre franciscain pour les femmes. Le 24 avril 1494, Christophe Colomb mit le cap sur Cuba, doubla la pointe Maysi et après quelques jours de navigation il approchait une île d'un mei*veilleux aspect; les habitants montés sur de grands canots et conduits par leur chef, tous tatoués et couverts de plumes, menaçaient les étrangers de leurs flèches et semblaient résolus à s'opposer par la force au débarquement.

Colomb les apaisa avec des perles et des grelots, il entra dans un golfe si magnifique et d'une splendeur si ravissante, qu'il le nomma la Sainte-Gloire, et comme rentrée du paradis. Il y réparait son navire et donnait à l'île le nom de Saint-Jacques; c'est l'île de la Jamaïque.

Une tempête effroyable, d'une violence rare même en ces climats, mit la caravelle en grand péril. L'amiral reconnut qu'il naviguait au milieu

d'îles innombrables, entourées d'écueils, de récifs et de bancs de sable, c'étaient les Jardins de la Reine; la plupart étaient inhabitées, mais toutes les beautés de la végétation, toutes les espèces d'oiseaux particuliers aux Tropiques, semblaient s'être donné rendez-vous sur ces îles pour y vivre en liberté et s'y développer à l'aise.

Colomb cherchait toujours le continent, car « Dieu seul et les anges savaient alors la forme du Nouveau-Monde. » Dans ce but, il forma le gigantesque projet de circumnavigation et du retour en Espagne par rOcéan Pacifique ; 1© mauvais état des caravelles l'obligea bientôt à rebrousser chemin vers Hispaniola ; il y avait cinquante-neuf jours qu'il naviguait sans avancer, les vivres manquaient et la ration quotidienne se composait d'un biscuit et d'un peu de vin. « Jamais, écrit l'amiral, l'intérêt personnel ne « me ferait supporter tant de fatigues et de périls. »

Mais pendant qu'il avait suivi au prix de tant de dangers les côtes de Cuba, Colomb avait étudié les merveilles de l'Océan, la vie et les mœurs des innombrables habitants de l'air et des eaux.

Il observa une migration considérable de tortues énormes, suivant la même direction avec ordre, et en bataillon tellement serré que les navires durent leur céder le pas ; au moment de la ponte la population entière s'était mise en mouvement, pour aller à la côte sablonneuse et méridionale de Cuba, déposer ses œufs dans le sable où le soleil devait les échauffer et les faire éclore.

loS CHRISTOPHE COLOMB

Des bandes d'oiseaux, de grues et de corbeaux marins, avertis par cet admirable instinct dont le poëte a dit :

Dans un sage conseil parles chefs assemblé- Du départ général le grand jour est réglé,

paraissaient se hâter vers un point fixe et inconnu, en passant au-dessus de Cuba.

Enfin, des papillons en masse si compacte que la lumière du soleil en était obscurcie, se maintenaient avec peine sur l'immense étendue, s'abattaient par milliers dans les cordages et la voilure, excitant la curieuse admiration des matelots, qui n'avaient jamais rencontré des insectes aux couleurs si diaprées, si brillantes et si variées.

Toutes ces merveilles réjouissaient l'âme méditative de Colomb, mais il n'oubliait pas le but du voyage. Son ambition était à ce moment de parcourir enfin l'archipel Caraïbe, de punir et d'intimider ces farouches mangeurs d'hommes et de rendre la sécurité aux indigènes. Mais il est des limites que les forces ne peuvent franchir impunément; le courage le plus indomptable est contraint de s'humilier de ses impuissances devant l'ordre de Dieu, qui se sert le plus souvent de petites causes pour produire de grands effets.

Cette fois ce fut le sommeil, sommeil invincible et léthargique, qui terrassa le grand amiral ; pendant cinq jours et cinq nuits, les battements du cœur

CHRISTOPHE COLOMB lOQ

indiquaient seuls que l'âme habitait encore « la frêle enveloppe terrestre. »

En ouvrant les yeux, Colomb rencontrait ceux de son frère Barthélémy ; ils ne s'étaient pas vus depuis huit ans ! On se souvient que Barthélémy avait été en France, puis en Angleterre, proposer aux puissances l'entreprise qui avait paru rejetée en Espagne ; lorsqu'il était revenu à Séville, Christophe Colomb avait non-seulement découvert les Indes, mais repris une seconde fois la route du Nouveau-Monde.

C'est donc entouré des soins de ses deux frères, Barthélémy et le jeune Diego, qui l'avait suivi cette fois, que l'amiral reprit peu à peu ses travaux; de plus Antonio Torrez revenait d'Espagne avec quatre navires chargés de provisions, de médicaments, de vêtements et de toutes les choses demandées.

Isabelle exprimait sa satisfaction. des nouvelles reçues, elle demandait que l'Amiral lui envoyât chaque mois les détails de ses découvertes, et le rapport sur les établissements ; elle se réjouissait de voir l'entreprise gigantesque du génie de Colomb « mise au jour et exécutée par ses labeurs et son « habileté... Nous en rendons, écrivait-elle, de « vives actions de grâces à Dieu, Notre-Seigneur. « Nous espérons qu'avec son aide cette œuvre, qui c< est la vôtre, sera cause que notre sainte Foi « catholique recevra une grande extension. "^

IIO CHRISTOPHE COLOMB

Le nouvel établissement au fort Saini-Thomas, avait beaucoup souffert de l'absence de ] 'Amiral. Le commandant Pedro Margarit, au lieu de garder le fort, de faire observer les ordres de Colomb, s'était établi dans la séduisante vallée; il avait donné l'exemple de la cupidité et d'exactions odieuses de tous genres contre les paisibles indigènes ; ses troupes, abandonnées à la mollesse et aux plaisirs, se transformèrent en bandes de pillards, les Indiens furent rançonnés, insultés, égorgés.

Ils se soulevèrent, et les Caciques se liguèrent sous la conduite du grand chef Caonabo, « le seigneur de la Maison d'Or. ?> Dix mille guerriers assiégèrent Saint-Thomas; mais les Espagnols demeurés fidèles sous la conduite d'Ojeda, parvinrent au bout de * trente jours à lasser la patience des assiégeants. Guacanagari toutefois n'avait pas consenti à briser avec ses amis Espagnols, qui avaient trouvé près de lui refuge et protection.

Les autres Caciques ne lui pardonnaient pas cette noble conduite ; Caonabo et les Caciques alliés, après avoir envahi sa tribu, avaient resserré leur ligue et juré la perte des étrangers ; l'échec devant Saint-Thomas avait redoublé leur fureur, ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour anéantir les établissements, incendier Isabelle et se ruer avec tous les Indiens sur Colomb et ses équipages.

Déjà le cacique Guatiguana avait fait périr dix

Espagnols, et incendié la grande case servant d'hôpital où les malades avaient péri dans les flammes. L'Amiral, tout en déplorant les excès de ses soldats, ne pouvait laisser impunies les cruautés des Caciques.

Il fit attaquer à l'improviste Guatiguana, ses troupes furent défaites, mais il parvint à s'échapper. Pour paralyser les Indiens, il s'agissait de s'emparer de Caonabo, qui chercherait jusqu'à la mort le moyen d'inquiéter et de molester les Espagnols. Il fallait user du stratagème indien pour réussir; Alonzo de Ojeda fut choisi pour réaliser cet audacieux projet.

Aller trouver Caonabo dans sa case, à soixante lieues de tout secours, le saisir et l'amener à Isabelle, c'est à quoi Alonzo se résolut avec intrépidité.

Neuf cavaliers intelligents et sûrs accompagnaient Ojeda, ils portaient au Cacique les présents ordinaires, verroteries, grelots, bracelets ds fil de laiton ; mais entre ces bracelets, quelques-uns d'acier brillant, allaient devenir des menotes ; Caonabo reçut avec joie les envoyés, il simula la plus grande oienveillance peur les Espagnols dont le petit nombre ne pouvait éveiller les soupçons; Alonzo de Ojeda parvint en causant à l'éloigner, le saisit vigoureusement et le faisant garrotter sur son cheval se dirigea de toute la vitesse du coursier vers Isabelle.

Les premiers moments de consternation passés, les Indiens couduits par les trois frères du Cacique se répandirent dans toute la campagne au nom.bre de

cent mille hommes; les Espagnols étaient réduits à deux cent vingt. Un contre cinq cents ! On frémit à l'idée de cette proportion ! Un Espagnol devait donc paralyser l'effort de cinq cents indigènes.

<L Aux approches de la plaine, écrit Roselly de Lorgues, Colomb cédant le commandement à son frère Barthélémy, monta sur une colline et se mit en prières.

« Au moment où cinq mille archers d'élite engageant la bataille obscurcissaient l'air de leurs flèches, à la supplication de Colomb, un vent violent s'éleva qui les faisait dévier; elles retombaient inertes loin du but.

« L'épouvante saisit alors les Indiens ; se débandant, ils s'enfuirent de toutes parts, tandis que les Espagnols criaient miracle l et, enthousiasmés du prodige, s'élançaient à la poursuite des ennemis.

« Dans sa gratitude Colomb fit dresser un autel, célébrer une messe d'action de grâces, et élever une Croix qui s'y voyait encore dans notre enfance. Cette victoire, humainement impossible, fut appelée de son vrai nom : le miracle des flèches. Le lieu où pria Colomb continue d'être appelé la Sainte-Colline (Santo Cerro). 2>

L'Amiral parvint à subjuguer entièrement l'île entière, et les Espagnols pouvaient la parcourir sans armes; il établit des impôts réguliers consistant en poudre d'or, et, tout en maintenant les indigènes, il sut les protéger et les délivrer de toute exaction.

Pendant que l'Amiral se livrait à sa grande mission et sans faiblir jamais sous le poids des difficultés, Pedro Margarit qui s'était enfui du fort Saint-Thomas avec le P. Boïl arrivait en Espagne. Pour justifier sa conduite , Margarit représenta l'administration de Colomb comme vexatoire et cruelle; le P. Boïl, qui n'avait pas eu le courage d'être apôtre, appuya Margarit ; mais la Reine, malgré ces accusations, ne pouvait accepter des rapports si évidemment intéressés.

Elle nomma Juan Aguado, que la recommandation de Colomb avait fait arriver à la Cour, pour aller aux Indes lui rendre compte des faits; on lui adjoignit plusieurs religieux, des mineurs et des fondeurs, avec les instruments nécessaires pour l'exploitation de l'or et des mines à découvrir.

Aguado ne tarda pas à comprendre ce que Ferdinand et Fonseca attendaient de lui. Le désir de l'avancement lui donna de l'audace, et comme sa lettre de créance lui donnait de grands pouvoirs, il ne craignit pas d'en user en l'absence de l'Amiral; il osa destituer des chefs et emprisonner quelques autres.

Il ne pouvait pas ignorer que l'Amiral était en ce moment-là même occupé à combattre la puissante ligue des Caciques ; il s'oublia cependant jusqu'à dire qu'il prolongeait son absence pour ne pas paraître devant lui. Mais Colomb avait reçu par le miracle

des flèches une preuve trop évidente de la protection divine, pour ne pas attendre la contradiction et l'épreuve ; son âme appuyée sur la confiance en Dieu méprisa le jugement des hommes.

Lorsqu'à son retour Aguado le reçut avec arrogance, il ne parut pas le remarquer; Aguado lui montra sa lettre de créance, et l'Amiral, après avoir réuni tous les Espagnols au son des instruments, en demanda la lecture publique. Enfin, aux provocations de l'envoyé, il répondit par une modeste déférence « et souffrit son insolence avec une grande douceur :».

Aguado se hâta de réunir contre son ancien protecteur les dépositions malveillantes des paresseux, des libertins, des soldats indisciplinés et des Indiens qui avaient eu à se plaindre, malgré les précautions de l'Amiral, des Espagnols et de leur cupidité.

Il précipitait son départ, lorsque les premiers jours de janvier 1496, une convulsion de la nature, suivie ordinairement de tremblements de terre, une trombe violente traversa l'île du côté Nord-Ouest. C'était une de ces foudroyantes tempêtes dont les Antilles ont le calamiteux monopole, et que l'Europe n'a pu nommer qu'en empruntant aux naturels un terme de leur langue : un ouragan (hurracan) se déchaîna sur Hispaniola. Les navires amarrés dans le port furent soulevés à plusieurs reprises et engloutis, les arbres déracinés avec les herbes, le sol fouillé profondément; enfin la mer, dépassant ses limites, se fraya uri passage et inonda les plaines de la côte.

« D'ordinaire l'action de l'électricité s'ajoute à la

violence de Tair en mouvement pour augmenter les ravages de la tempête. Parfois les éclairs sont tellement nombreux qu'ils descendent en nappes comme des cascades de feu ; les nuages, les gouttes de pluie même, émettent de la lumière... une forêt de rîle Saint-Vincent fut détruite tout entière, sans que pourtant un seul tronc ait été renversé.

« L'action de l'ouragan se fait sentir aussi dans les eaux de la mer où elle tue des populations entières de coraux et de poissons.

« C'est principalement sur les rivages des îles et des continents, là où la tempête, arrivant avec toute sa force initiale, n'a pas encore été retardée par les obstacles du sol, que les effets du météore sont les plus violents. C'est aussi là que, dans le désastre général, sont dévorées le plus grand nombre de vies humaines, puisque les navires se donnent précisément rendez-vous dans les ports et qu'en maints endroits des côtes il se trouve des terres basses, que les eaux brusquement refoulées peuvent noyer sur de vastes étendues.

« Depuis Christophe Colomb, «le premier qui ait contemplé les ouragans des Antilles, » des milliers de navires se sont engloutis pendant les tempêtes tournantes des mers tropicales. Au milieu de l'Océan, la mer ne se déroule plus en vagues larges et puissantes, mais elle bout à grosbouillons comme une chaudière énorme chauffée par le feu de volcans sous-marins. Les nuages bas ou même rampants sur les eaux émettent souvent une lueur qu'on dirait être le reflet de quelque géhenne invisible;

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au zénith paraît, environné de ténèbres, un espace blanchâtre que les marins ont nommé « l'œil de la tempête. >

« Oui vraiment, l'homme intelligent qui étudie ces merveilles de la puissance divine, doit s'écrier, pour peu qu'il ait en son âme une étincelle de foi et même de sens moral : « Mirabiles elationes maris, mirabilis in altis Dominus. '^ « Les voix de la mer sont admirables, le Seigneur est admirable dans ses hautes manifestations! » Ou bien avec Chateaubriand dans le Génie du Christianisme : « Malheur au voyageur qui aurait fait le tour du Globe et qui rentrerait athée sous le toit de ses pères. 2>

Lorsque le terrible fléau eut passé il ne restait au port qu'une caravelle : la Santa-Clara, qui semblait attachée par la Providence au sort de T Amiral! Il fit réparer le navire et construire une deuxième caravelle, la Sainte-Croix, pour retourner en Espagne.

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