SECOND VOYAGE
Descente aux îles Caraïbes.— La Ouaileloupe.
— A-utig-oa. — I*reimiière ville (Isalbelle). —
X^es mines <le Oil>ao.
Le second départ de Christophe Colomb fut bien différent du premier voyage, lorsque sortant du port de Palos il entreprenait ses audacieuses découvertes. Le 25 septembre 1493, au lever du jour, trois caraques et quatorze caravelles mouillaieni dans le port de Cadix. L'Amiral montait la Gracieiise-Marie, et plaçait la traversée sous le patronage de la très sainte Vierge.
Cette fois on avait embarqué tout ce qui pouvaît favoriser la première colonisation au Nouveau- Monde. Graines et semences , plants d'arbres de l'Europe, légumes, instruments aratoires, animaux domestiques de toutes espèces. Des ouvriers habiles en tous les métiers , gens de guerre, ingénieurs, astronomes , étaient accompagnés de sept cents Espagnols qui, à leurs frais, avaient obtenu de passer au Nouveau-Monde. Le désir de connaître le « pays de l'or » engagea même près de trois cents
individus à se cacher dans les navires, pour s'y embarquer malgré le refus de l'amiral.
Le i" octobre, Colomb fît relâcher aux Canaries pour la provision d'eau et de bois ; il se munit encore des graines de tous les fruits qui progressent
dans ces régions, et qu'il prévoyait propres à la culture au Nouveau-Monde; il acheta des chèvres, des génisses, des brebis et des pourceaux d'où sont venus tous ceux des Indes ; enfin il prit encore des poules, des oies et tous les oiseaux de basse-cour pour les acclimater sous le nouvel hémisphère. Pendant douze jours et douze nuits, les eaux et
Embarquement pour la première colonisation.
les vents se maintinrent de telle sorte qu'il n'y avait aucune manœuvre à faire. Sept jours encore, et l'Amiral aussi sûr de sa route que s'il l'avait déjà parcourue, annonçait la terre; on l'apercevait le dimanche 3 novembre, elle fut nommée en l'honneur de ce jour la Dominique; mais on ne put trouver un lieu de débarquement, et Colomb descendit à une seconde île dont il prit possession, la consacrant à la très sainte Vierge sous le nom de Gracieuse-Marie, aujourd'hui Marie-Galante (plus semblable comme euphonie que comme sens des mots, à la dénomination espagnole, Maria-Galanta).
Le P. Juan Ferez y planta la Croix avec les premières cérémonies religieuses qui furent accomplies au Nouveau-Monde, ^^SiX le premier religieux bénissant la terre au nom de Jésus-Christ.
L'Amiral passa néanmoins sur une île plus grande qu'il appela Guadeloupe, en souvenir du célèbre sanctuaire de Notre-Dame de la Guadeloupe ; il avait si bien calculé les distances à cette seconde traversée, qu'il arrivait au centre même des îles Caraïbes, et de cette féroce tribu de Cannibales anthropophages qu'il voulait gagner ou du moins effrayer, de manière à réprimer leur audace et entraver leurs affreux voyages dans les îles.
Plusieurs détachements armés s'avancèrent dans l'intérieur sans rencontrer un seul indigène; les préparatifs d'un festin de chair humaine, et quantité de membres sanglants destinés aux provisions des
sauvages, disaient assez les mœurs des habitants. Quelques femmes, indigènes et vingt autres retenues prisonnières, furent amenées aux caravelles où elles supplièrent les Espagnols de les garder ; on apprit que trois cents Cannibales étaient partis pour la hideuse chasse d'hommes dans les îles voisines ; ils devaient en ramener des hommes et des enfants, pour les engraisser et les manger.
Trois jeunes enfants prisonniers vinrent aussi se réfugier à bord. Colomb accueillit les enfants, mais il refusa de garder les femmes et les fit remettre à terre chargées de colifichets et de présents, dans l'espoir que les sauvages, attirés par la cupidité, se laisseraient approcher. Mais les mêmes femmes, dépouillées avec brutalité de leurs ornements, réclamèrent de nouveau l'hospitalité des Espagnols.
Une île que l'Amiral nommait Monserrat, en l'honneur du célèbre sanctuaire (i), avait été entièrement dépeuplée : « les Caraïbes en avaient mangé tous les habitants ; » une seconde île, puis une troisième, furent encore placées sous la protection et l'invocation du nom de Marie : Sainte-Marie de la Rotonde (2), Sainte-Marie V Ancienne ^ ce dernier nom se cache aujourd'hui sous l'abréviation d'^72-
(1) Monserrat, montagne d'Espagne prés de Barcelone, ainsi nommée de ce que ses côtes sont dentelées en forme de scie : à micôte se voit une célèbre abbaye et un pèlerinage où l'on vénère une statue de la très sainte Vierge ; c'est au pied de l'autel de Monserrat que saint Ignace déposa son épée pour embrasser la vie religieuse.
(2) Ancien Panthéon de Rome, consacré à Marie Reine des Martyrs et nommé de la Rotonde, à cause de la forme du monument.
qô CHRISTOPHE COLOMB
tigoa; puis le ii novembre Saint-Martin, 2iVi]0Mïd'hui la Martinique, Sainte-Croix, Sainte-Ursule-, et la dernière île de cet archipel fut nommée Saint- Jean-Baptiste, maintenant Porto-Rico. Pendant le séjour à la Guadeloupe, Colomb découvrit un fruit délicieux, l'ananas.
Enfin, le Vendredi 22 novembre, le chef de la flotte, <r, par une route aussi directe que si elle eût « suivi un chemin frayé, » atteignait Hispaniola par l'embouchure du Fleuve-d'Or.
Contrairement à toutes les habitudes des Indiens, et aux prévisions de l'Amiral, aucune figure humaine ne se montrait sur la plage ; on trouva sur le sable deux cadavres; une corde entourait le cou du premier, ses bras placés en forme de croix étaient liés au gibet.
Plus loin deux autres cadavres dont l'un avait encore la barbe, ne laissaient plus de doute sur le sort des matelots, demeurés il y avait quelques mois pour occuper le fortin de la Nativité.
Le 27 novembre, les navires se tenant à une lieue de la terre commencèrent à tirer le canon ; les détonations ne ramenèrent que les échos de la forêt, aucun signe de vie n'y répondit.
Quand l'Amiral descendit à terre, le cœur oppressé et les larmes dans les yeux, il ne trouva que des
ruines, des débris incendiés, des lambeaux sanglants et pas un Indien. Cependant ils se rapprochèrent peu à peu. On apprit alors que deux officiers avaient quitté le commandant du fortin don Diego de Arana, accompagnés de neuf matelots révoltés; avec eux ils s'étaient aventurés dans l'île à la recherche de l'or, ils avaient été massacrés par Caonabo ; d'autres Espagnols, après avoir pillé les objets destinés aux échanges^ s'étaient enfuis pour en trafiquer à leur bénéfice personnel, plusieurs habitaient avec des Indiennes.
Lorsque Caonabo , « le seigneur de la Maisond'Or, » avait jugé que la garnison du fortin, ainsi réduite, ne pouvait se défendre, il s'en était approché de nuit. Profitant de la sécurité des Espagnols qui négligeaient de placer une sentinelle aux abords, les Indiens avaient escaladé la palissade, étaient entrés dans le fort, avaient massacré les défenseurs à peine réveillés, et avaient mis le feu aux cases indiennes qu'habitaient les Espagnols.
Le cacique Guacanagari, fidèle ami de Colomb, était accouru ; mais Caonabo déjà maître avait aisément dispersé ses hommes, l'avait blessé lui-même ainsi que plusieurs Indiens, et finalement avait, en se retirant, incendié les cases de sa tribu. Colomb n'hésita pas à se rendre près du bon Cacique, blessé et ne pouvant encore se tenir debout; il descendit de sa caravelle en costume de grand Amiral, accompagné de tous les hauts personnages de l'état-major, et faisant porter de nombreux cadeaux,
Guacanagari témoigna la plus grande joie de
revoir l'Amiral, répéta les détails déjà recueillis par les messagers ; néanmoins le P. Boïl, convaincu que le Cacique avait trahi et était complice du massacre, voulait persuader à Colomb de l'arrêter sur l'heure et d'intimider les Indiens par un châtiment exemplaire. Le noble Amiral s'y refusa absolument : l'habitation du Cacique incendiée, les blessures encore visibles de ses sujets, la parfaite conformité de tous les récits du prince et des sauvages, étaient aux yeux de Colomb des preuves irrécusables de l'amitié constante de Guacanagari. Mais le P. Boïl n'avait pas l'habitude d'être contredit; la résistance de l'Amiral à ses conseils, au moins prématurés, le mécontenta de telle sorte, qu'en toute circonstance il appuya les exigences des matelots et se mit du parti opposé à celui de Colomb.
Guacanagari , accompagnant l'Amiral vers l'escadre, fut saisi de la grandeur et du nombre des bâtiments ; mais quand il vint à visiter le navireamiral, les éclats de sa joie et de sa surprise ne pouvaient se contenir; les animaux de l'Europe lui semblaient merveilleux ; les chevaux en particulier attiraient son attention, il les considérait dans un silence plein d'admiration ; mais il fut encore plus étonné de la puissance du chef qui tenait enchaînés à son bord plusieurs guerriers Caraïbes vaincus et enlevés.
Dix Indiennes autrefois prisonnières, avaient été délivrées par Colomb à la Guadeloupe et à Porto- Rico ; l'une d'elles, d'une beauté remarquable, nommée Catalina, trouva moyen de former, à la persua-
sion du Cacique, le projet de s'évader pour devenir son épouse. En effet, dans la soirée, la mer étant très forte, et le mouvement des vagues empêchant d'entendre tout autre bruit, les dix Indiennes se laissèrent glisser le long du navire et s'enfuirent à la nage avec une telle promptitude, que les matelots ne purent en rattraper que quatre seulement ; le Cacique et la belle Catalina, suivis de la tribu, disparurent dans les bois.
Pendant la visite de Guacanagari, l'Amiral lui parlant de Dieu et de Notre-Seigneur, avait voulu ajouter aux présents ordinaires une médaille de la très sainte Vierge ; mais aussitôt que le Cacique eut appris que cet ornement était le symbole de la religion des Espagnols, il refusa absolument de la recevoir, disant que les vices et les désordres des matelots au fort d'Hispaniola, ne lui avaient laissé que de la méfiance pour leur religion et pour leur Dieu.
En arrivant à Hispaniola, Colomb avait envoyé les ingénieurs reconnaître la côte pour y choisir le lieu le plus convenable à la construction d'une ville, ils revinrent en désignant le port de la Planta. Mais le vent se maintint si constamment contraire et les flots se mutinèrent de telle sorte, qu'on eut plus de peine à naviguer ces trente lieues, qu'à venir d'Espagne. « La Providence voulait que par suite de « la contrariété du temps, on fût obligé de prendre
« terre dans un lieu préférable et le mieux situé du « monde, tel enfin qu'on pouvait le désirer. »
Deux rivières, dont l'une plus large et plus profonde que l'autre, entraient dans l'Océan et formaient un port naturel, sûr et commode ; les eaux étaient poissonneuses, la végétation superbe et les montagnes aurifères étaient visibles de la côte.
Les Indiens, toujours attirés vers l'Amiral par la bonté et la douceur de ses procédés, partageaient l'ardeur des Espagnols pour le nouvel établissement. Colomb arrêta les plans, traça lui-même sur le sol les rues et la disposition d'ensemble, et posa
« Au noîiî de la Très Sainte Trinité la première pierre de la première ville au N ouveau-Monde , et l'appela Isabelle. »
Les maisons construites en bois et en plâtre entremêlé de roseaux et de branches , étaient entourées de jardins où les semences d'Europe se développèrent avec une rapidité merveilleuse ; l'église, le magasin général et la demeure du Vice-Roi devaient être bâtis de pierre. On commença par l'église, et l'activité entretenue par le zèle et la surveillance de Colomb, permit aux douze religieux amenés comme missionnaires d'y célébrer les saints Offices, le 6 janvier, avec une grande solennité. C'était la fête de l'Epiphanie, fête de la vocation des Gentils à la foi. Quelle coïncidence et quel sujet de reconnaissance pour l'âme si pieuse de Colomb !
Les fatigues de la traversée, celles de la cens-
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truction d'Isabelle, l'usage de provisions malsaines et avariées, jointes au changement de l'air, de l'eau
et des habitudes, causèrent des cas nombreux de maladie et de fièvres persistantes.
Première ville et première église au Nouveau-Monde.
L'amiral se décidait à renvoyer en Espagne chercher d'autres approvisionnements, ne gardant que cinq navires pour le service de la colonie; il faisait embarquer le 2 février 1494 les Indiens pris aux Caraïbes, et les échantillons d'or recueillis par Ojéda et Gorvalan dans le lit même des rivières et des torrents, dont quelques-uns roulaient des morceaux d'or vierge pesant jusqu'à neuf onces, et des cailloux éblouissants tout veinés d'or. Il confiait à Antonio de Torrès la conduite des douze navires et pour les rois \e premier rapport qui fut envoyé du Nouveau- Monde en Europe, embrassant l'histoire de la traversée, l'état de la colonie et les demandes relatives au succès des établissements.
Pendant ces préparatifs, l'amiral, miné par la fièvre, avait dû s'aliter; dès qu'il fut rétabli, il se résolut d'avancer vers les montagnes de Cibao pour tenter T'exploitation des mines d'or. Il espérait qu'une longue reconnaissance de l'Ile, les occupations du voyage et ses heureux résultats, calmeraient les esprits des riches hidalgos (i) et rendraient la gaieté aux Espagnols.
Pour attirer à lui les insulaires et les frapper d'admiration, l'amiral sortit d'Isabelle en ordre de bataille, bannières déployées, au bruit du tambour, au son des fanfares. On rencontra dès le lendemain un défilé rendu impraticable par les rochers et les
(ï) Titre que prennent en Espagne les nobles qui ne se sont jamais alliés aux Juifs ni aux Maures.
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éboulements, comme par les lianes enlacées et les arbres déracinés qui encombraient le passage. Colomb, faisant appel à l'habileté des jeunes gentilshommes qui s'étaient le plus signalés par leurs travaux de défense contre les Maures, anime leur courage, pique leur honneur, et bientôt ils ont ouvert là première route dît Nouveau-Monde.
« Colomb, avec le tact naturel aux âmes vrai- « ment militaires, leur décerna sur-le-champ la « récompense qui devait le plus leur agréer; il « nomma cette gorge le Défilé des gentilshommes. »
A peine eurent-ils atteint le versant de la montagne^ que leurs regards éblouis contemplèrent une savane immense, un « véritable paradis terrestre, » la vallée peut-être la plus ravissante du monde ; Colomb la nomma la Vallée Royale. Les sauvages hospitaliers de cette plaine les accueillirent avec des transports de joie; l'ordre et la marche des guerriers les saisirent d'admiration ; mais quand ils virent les hommes descendre de leurs chevaux, ils se figurèrent que ceux qu'ils avaient pris pour un être unique se séparaient en deux, et ils s'enfuirent effrayés dans les huttes.
Peu à peu les Indiens revinrent, et tous reçurent les verroteries et les grelots avec les cotonnades de couleur qui excitaient leurs plus ardents désirs. Puis les Espagnols arrivèrent à Cibao, où les indigènes leur apportèrent à l'envi des quantités d'or recueilli sur la demande d'Ojeda. L'Amiral leur ayant fait entendre qu'il donnerait en échange les objets d'Europe, tous se précipitèrent dans un
ruisseau voisin et y recueillirent promptement une poudre d'or superbe et très abondante, heureux de donner des morceaux d'or de deux onces pour obtenir une sonnette.
; Colomb trouva sur cette montagne de l'ambre et de l'azur, il reconnut aussi la présence du cuivre et y posa la première pierre d'une forteresse pour abriter les mineurs. En souvenir de l'incrédulité des mécontents, il la nomma Saint-Thomas et la relia par une route de vingt lieues à Isabelle; puis laissant les travaux déjà avancés sous le commandement de Pedro Margarit, il revint à la ville, où les maladies, l'inquiétude et l'indiscipline avaient démoralisé les hommes.
La fièvre sévissait avec violence, les ouvriers tombaient dans le découragement et ne travaillaient pas; le sol pourtant secondait leurs efforts, les légumes arrivaient à maturité en trois semaines, les blés mis en terre à la fin de janvier pouvaient se couper à la fm de mars; mais les provisions mal distribuées, souvent gâtées, ne suffisaient pas, il fallut rationner tout le monde.
Les malades ne pouvaient moudre leur ration de blé, les paresseux hidalgos ne voulaient pas le faire, les hommes de peine succombaient à la fatigue ; Colomb établit un moulin public et fit creuser un canal, obligeant tous les hommes \alides, sans distinction, de travailler à ces deux ouvrages d'utl-
lité publique. Aucune réclamation ne put l'arrêter : aux lâches paresseux il donnait à choisir entre le travail et la ration, ou le repos sans ration ; ces mesures nécessaires lui firent dans Tesprit des mécontents une réputation de « cruauté, » et ce fut malheureusement le mot imprudent sorti des lèvres envenimées du P. Boïl. Après avoir terminé les travaux, Colomb mit à la voile.