‹ Vie illustrée de Christophe ColombChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ti'avei'sée. — Colomb reçu, par les Rois. — Autiience d'Isabelle.

QUATRIÈME VOYAGE De Cadix à Hispaniola.— Tempête lég-endalre.

« Jetez dans le sein de Dieu le soin de ce qui vous regarde... il ne permettra pas toujours les fluctuations de l'opinion humaine concernant le juste. »

Déjà pour abréger l'épreuve du courageux Amiral, Dieu permit que la traversée fût plus prompte des Indes en Espagne, que toutes les autres ; Andrès Martin se hâta d'expédier à la Reine un courrier porteur de la lettre de Colomb ; il arrivait à Grenade avant que Bobadilla ait pu y envoyer aucune dépêche.

Il est plus facile de comprendre que d'exprimer rindignation de la noble Isabelle en apprenant les outrages faits à l'Amiral ; les Rois lui adressèrent aussitôt une lettre collective revêtue de leur double signature, pour l'assurer que les mauvais traitements qu'il avait reçus, les chaînes dont il était chargé,

offensaient leur propre personne, et pesaient de tout leur poids sur leur cœur, plein de gratitude pour les immenses services dont ils lui étaient redevables.

Ils priaient l'Amiral de se rendre promptement à la Cour pour recevoir de leur bouche les témoignages de la plus haute bienveillance.

Audience particulière de la grande Isabelle.

En effet, le 1 7 décembre 1 500, le Vice-Roi, accompagné de ses frères, se présentait aux Souverains. L'audience solennelle était une première réparation, et la preuve évidente que les accusations contre les Colomb n'avaient trouvé aucune créance. Mais peu de jours après, Isabelle mandait l'Amiral à son propre palais, désireuse de recevoir tous les détails sur la colonie, sur les révoltes et sur les malheurs personnels à Christophe Colomb.

Le grand Révélateur se présenta seul.

Isabelle avait un cœur aussi reconnaissant et sensible que noble et généreux; la vaste étendue de son génie pour les guerres, et radministration du royaume, n'avaient pas refroidi les élans de son âme; à la vue de ce vieillard vénérable, hier courbé sous le poids des fers, après avoir doublé l'étendue des terres et rendu l'Espagne, jusque-là la moins riche des nations, la plus opulente de toutes, Isabelle ne put retenir ses larmes.

Colomb était guéri !

La blessure faite contre le gré de sa souveraine à son honneur et à son cœur était cicatrisée par ces larmes !

Aussi pas un mot de reproche contre les ennemis qui l'avaient maltraité, pas une accusation ne put sortir de ses lèvres ; heureux de retrouver pour le comprendre la grande âme d'Isabelle, qui l'avait soutenu dès le début de l'entreprise, il se contenta de produire contre les plaintes formulées dans l'enquête de Bobadilla, des preuves si évidentes que

Bobadilla fut destitué et Colomb maintenu dans tous ses privilèges.

Mais on persuada à la Reine de remplacer provisoirement l'Amiral par un gouverneur venu d'Espagne : Ovando fut choisi par Ferdinand; c'était un homme de Cour, tout prêt à seconder les vues du pouvoir; le Roi, jaloux des succès de l'Amiral, avait résolu de lui enlever la vice-royauté et le gouvernement des Indes. Ovando mit à la voile le 13 février 1502.

Toutefois Christophe Colomb n'avait pas abandonné ses projets de voyage; la seconde partie du programme restait à remplir : la délivrance de la Terre-Sainte.

Il demeura plus d'un an à Grenade, étudiant les Saintes Ecritures, compulsant les textes sacrés qui lui offraient quelque analogie à la découverte des Indes et à la délivrance du Saint-Sépulcre ; et ne songeant même pas à solliciter les récompenses promises par les Rois, il vivait d'emprunt et dans une médiocrité voisine de l'indigence.

Il avait calculé qu'en recevant les dîmes et les indemnités promises dans le traité conclu en 1492, il pourrait lever une armée de cent vingt mille hommes ; puis, prévoyant que son âge ne lui permettrait pas de conduire cette armée, il suppliait la couronna de donner pour héritage à l'Eglise de

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Rome l'ancienne Jérusalem, et d'ajouter la Palestine au domaine de Saint-Pierre.

« Le Saint-Esprit, écrivait-il, ne prend pas tou- « jours pour instruments des hommes de génie; « aux ignorants même il a souvent révélé l'avenir... « J'ai été, dès mon enfance, déterminé à choisir la « carrière maritime pour ces deux grands desseins. »

L'amiral se rendit à Séville vers la fm de l'année 1501; la flottille préparée par Ovando et la munificence qui avait présidé à l'armement, firent comprendre à Colomb que la politique de Ferdinand l'emportait une fois de plus; mais sous ses cheveux blancs il avait conservé l'intelligence, la vivacité, l'ardeur de la jeunesse; on peut dire qu'il n'avait pas changé, car une existence où domine l'âme immortelle ne saurait vieillir. Il sollicita une escadre pour reprendre la mer.

Maintenant qu'il avait découvert le Nouveau- Monde, il voulait faire le tour du globe et ne « lais- « ser aucune plage, aucune mer, où n'ait été publié « et béni le nom de Dieu. »

Par une intuition vraiment merveilleuse, l'Amiral montrait à la Reine la carte encore incomplète du nouvel hémisphère, affirmant que vers la ligne équatoriale se trouverait un détroit pour arriver de l'autre côté du continent à d'autres Océans inexplorés.

Quatre auteurs contemporains, et tous les historiens de Colomb, témoignent qu'il plaçait ce détroit vers l'isthme du Darien et à une hauteur corres-

pondante au cap Nombre de Dios, qu'il ne devait découvrir que plusieurs mois après.

Colomb trouva non un détroit de mer, mais Vîstlime de Panama.

Une entreprise si magnifique trouvait un écho certain dans le génie d'Isabelle ; elle fit équiper quatre navires approvisionnés pour deux ans. L'Adelantado et Fernand Colomb accompagnaient l'Amiral, dont l'ambition était, à ce quatrième voyage^ de revenir en Espagne par la mer d'Asie et le Sud de l'Afrique, après avoir fait le tour du monde.

Outre les hommes de service et les interprètes, cent cinquante matelots et soldats seulement montaient les quatre caravelles : la Capitane^ Saint- Jacques de Palos^ le Galicien et la Biscaïenne. Les navires étaient relativement petits : la résolution de visiter toutes les côtes, de longer tous les golfes et de naviguer peut-être au travers d'un détroit peu profond et peu large, commandait cette précaution. En quatre jours l'Amiral arrivait aux Canaries.

Le 25 mai, Colomb mettait, au nom de la Très Sainte Trinité, le cap sur Hispaniola ou Saint- Domingue, il atteignait en seize jours les îles Caraïbes et le 29 juin jetait l'ancre à une lieue en mer de Saint-Domingue.

Son intention était de changer le Galicien contre un autre navire plus léger ; il envoya sa chaloupe, montée par un officier , solliciter du gouverneur Ovando une autre caravelle dont il payerait le prix, et la permission de se réfugier quelques jours dans le port, pendant une tempête prochaine qui s'annon-

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çait terrible. Ovando refusa brutalement l'échange du navire et défendit à Colomb « de descendre à terre et même d'entrer au port. »

Cependant trente-quatre navires et deux caravelles se disposaient à repartir pour l'Espagne, pendant que le Vice-Roi des Indes, gouverneur perpétuel, « était repoussé des terres que par la volonté de « Dieu il avait gagnées à l'Espagne, au risque de sa « vie, au prix de son sang ! »

Par un sublime effort de vertu chrétienne, Colomb fit retourner une seconde fois vers Ovando, pour lui dire que la tempête était imminente, qu'elle serait effroyable, qu'il agirait sagement en retardant le départ des navires, parce que l'ouragan étendrait au loin ses ravages.

Aucune des perturbations qui précèdent les orages et les trombes ne s'étaient encore montrées, le ciel était pur, la brise égale et les flots calmes à l'horizon ; on traita l'Amiral de « prophète de malheur » et l'on mit à la voile, pendant que Christophe Colomb abritait ses caravelles loin du port de Saint- Domingue, dans une petite baie de la côte.

Bobadilla et Roldan, appelés à la Cour pour rendre compte de leur conduite,, et tous les mécontents avec les ambitieux dont la fortune était faite aux dépens de la prospérité de la colonie, entrèrent sur les navires, emportant malgré les vives réclamations

« le plus énorme morceau d'or natif dont il ait « jamais été parlé dans l'histoire » et du poids de trois mille six cents pesants d'or. Ce qui n'empêcha pas qu'ils prirent encore les autres richesses, tant en or qu'en antres denrées, entassées pendant l'absence de l'Amiral.

« Quel est celui, disait Colomb, qui, sans excepter « Job, ne serait pas mort de désespoir en voyant « que, quoiqu'il s'agît de mon salut, de celui de « mon fils, de mon frère et de tout l'équipage, on « m'interdît dans le danger, la terre et les ports que « par la volonté de Dieu j'ai gagnés à l'Espagne. »

Mais ce Dieu, son protecteur, prenait en main la défense du juste, et se préparait à frapper un de ces coups terribles qui font courber la tête aux plus incrédules sous l'arrêt de la divine justice.

A peine le convoi avait-il parcouru huit lieues en mer, que la sombre nuit succédait en plein jour à la lumière éclatante d'un ciel sans nuages ; pas un souffle dans l'atmosphère, la mer semblait une masse inerte de plomb fondu, une calotte de feu couvrait les navires, qui ne pouvaient ni avancer ni reculer vers le port.

« Un vaste balancement rompit la plaine unie des eaux. Les vagues se gonflèrent tout à coup, et leurs cimes bouillonnantes se couvrirent d'écume ; le souffle stridentde la tempête grinça dans les mâtures, ballottant comme un jouet cette superbe flotte. Le fond de l'abîme sembla se soulever... Les vergues des navires frappaient l'eau ; l'avant et l'arrière plongeaient tour à tour sous les lames... La fureur

des vagues fit s'entrechoquer plusieurs caravelles; quelques-unes s'ouvrirent et sombrèrent à l'instant...

« On ne se voyait pas ; on entendait à peine les commandements inutiles et les cris désespérés des victimes (i). »

Des trente-quatre navires qui étaient sortis, vingtsix disparurent dans l'abîme sur le lieu même du sinistre ; des autres, emportés à l'horizon dans le brouillard et l'obscurité, on ne retrouva ni un homme ni un trésor.

Les calomniateurs, les rebelles, Roldan et Bobadilla, les ambitieux et tous ceux qui, au mépris des ordres de Colomb, avaient tyrannisé les Indiens, le cacique Guarionex, traître à sa parole ; en un mot plus de cinq cents hommes, les richesses injustement amassées et leurs iniques possesseurs, tout fut anéanti pendant que l'Amiral priait et se confiait en la Providence dans le « port caché 2» puerto escondido où il s'était blotti.

Un seul navire, qui portait tout le bien de Christophe Colomb et se nommait VAigtiille, comme le plus petit de tous, put arriver en Europe sans avarie ; les deux ou trois caravelles horriblement maltraitées qui rentraient pour se refaire à Hispaniola, n'étaient montées que par des gens honnêtes et obscurs, conduits par le seul hidalgo fidèle à Colomb, Rodrigue de Bastidas.

Cet effroyable sinistre fut aussitôt regardé par les ennemis même de l'Amiral comme un châtiment

(i) Roselly de Lorgues.

venu de Dieu; seulement le salut presque miraculeux de sa fortune et la préservation des caravelles dans le « port caché », fut attribué « à la magie et aux puissances infernales » par ceux qui préféraient croire à l'intervention du démon plutôt qu'à celle de la Providence.

Oviedo revient à trois reprises différentes dans son Histoire des Indes Occidentales sur le récit de cette tempête et la perte de la flotte, engloutie avec ses trésors et ses équipages pour avoir négligé les avertissements de Colomb.

« Là, dit-il, prit fm François de Bobadilla, celui qui avait envoyé l'Amiral et ses frères, les fers aux pieds, sans l'accuser ni lui donner lieu de se défendre.

« Là prit fin aussi le rebelle François Roldan et quantité de ses complices qui s'étaient soulevés contre les Rois, contre l'Amiral, dont ils avaient mangé le pain, et qui avaient tyrannisé les Indiens, -« Là périt aussi le cacique Guarionex, qui avait opiniâtrement refusé l'Evangile ; les deux cent mille pesos furent submergés avec ce pain d'or, de grandeur prodigieuse.

«: Tout fut perdu, la mer engloutit à la fois avec ces richesses iniques leurs iniques possesseurs. »

« Le caractère vraiment surnaturel de cet événement, dit Roselly de Lorgues, impressionna profondément l'Espagne. L'étrangeté de ces circonstances, l'immensité de la perte, le deuil de plus de cinq cents familles, donnèrent aux détails de ce fait une authenticité lugubre et mémorable. »

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