CHAPITRE XVII
SoxifTi'îviices des équipag-es. — L'île Qiiix'ilbî. — Les Incliens <ie ces côtes. — L'istlime de DPanama. — Le cyclone. — Moines de Verag-na.
Les réparations nécessaires aux caravelles étant achevées, Colomb songeait à reprendre sa route : mais la nature entière paraissait conjurée contre lui : pas un souffle de vent, ou bien des brises violentes ou irrégulières qui le rejetaient près des côtes après l'avoir tenu immobile ; à peine avait-on couru quelques bordées, les navires retournaient pendant la nuit en deçà du chemin parcouru ; les matelots se lamentaient, ils se plaignaient amèrement.
Colomb, toujours le premier au travail, le plus dur à la souffrance, le plus fidèle au devoir, était en même temps le plus compatissant à ses hommes; surmontant sa propre douleur et les crises aiguës de la goutte, il s'était fait construire sur le gaillard d'arrière une chétive cabine, et commandait les manœuvres sans abandonner les matelots.
C'est au nom du patriotisme et de la foi qu'il demandait les sacrifices.
« Nous devons à Dieu de faire cette tentative,
« disait-il, le service de sa très-haute Majesté re- « quiert cet effort. »
Son autorité et sa douceur jointes à son indomptable fermeté ranimèrent les plus découragés. Ceux qui demandaient à revenir à la Jamaïque ou à Saint- Domingue découvraient bientôt l'île de Guanaja, située en avant du golfe de Honduras ; des outils perfectionnés, des creusets pour fondre les métaux, annonçaient une civilisation plus avancée.
Tout à coup on se trouvait en face d'une grande barque longue et étroite, dont le pont était couvert par une tente assez semblable aux gondoles et formée de feuilles entrelacées avec tant d'art que les averses n'y pouvaient pénétrer. Un cacique entouré d'Indiens était assis dans la barque, encombrée du reste par des marchandises de toutes sortes et des produits indigènes.
Les Espagnols remarquèrent, pour la première fois, le cacao.
Les femmes drapées dans de larges couvertures et les hommes moins vêtus, ne témoignaient aucune crainte. L'Amiral conduisit ces indigènes à sa caravelle, les combla de présents et décida un vieillard à le suivre comme interprète. Ces Indiens lui donnèrent à comprendre qu'ils trafiquaient avec un riche pays de l'Ouest, probablement le Yucatan.
Puis, le 14 août 1502, qui se trouvait un dimanche, l'Adelantado et la plupart des hommes descendirent à terre pour y entendre la messe célébrée par le Père Franciscain Alexandre.
Le 17 du même mois, on planta de nouveau la croix à l'embouchure d'une rivière que l'Amiral nomma Possession; il ne se doutait pas que de ce jour il avait rempli sa glorieuse entreprise et découvert non-seulement les Antilles, mais les deux parties Sud et Nord du continent américain.
Les pluies, les vents, les courants et les calmes se succédaient sans interruption ; la navigation était dangereuse et fatigante, mais l'Amiral cherchait toujours le détroit et ne pouvait s'éloigner du rivage,
« Pendant quatre-vingt-huit jours, dit-il dans sa « relation, je ne cessai d'être assailli par une tem- « pête épouvantable, et je n'aperçus ni le soleil ni. « les étoiles. On a bien vu d'autres tempêtes ; mais « aucune n'a été si affreuse et n'a duré aussi long- « temps ; aussi plusieurs des miens qui passaient
« pour intrépides perdirent tout à fait courage
« Notre Seigneur donna un tel courage à mon fils « qui n'avait pas treize ans, qu'il ranimait les autres ; « s'il fallait mettre la main à l'œuvre il le faisait « comme s'il eût navigué quatre-vingts ans, et c'était « lui qui me consolait... Tel est mon bonheur, que « vingt ans de service au milieu de fatigues et de tra- « vaux si périlleux ne m'ont profité à rien, au point « que je ne possède pas en Castille une tuile ; et que, « si je veux manger ou me reposer, je ne le puis qu'à « l'auberge ou au cabaret ; et la plupart du temps « même cette ressource me manque, parce que je « n'ai pas de quoi payer mon écot. »
Le danger que couraient les navires pendant soixante et dix lieues de parcours depuis le cap Hon-
duras fut si grand, qu'on fit des vœux en se disposant à la mort; encore n'arrivait-on que le 14 septembre au cap, auquel l'amiral donnait le nom de la Grâce de Dieu, qu'il porte encore aujourd'hui.
La mer était devenue clémente et la brise favorable ; les navires longeaient la côte de Mosquitos ;
La première Messe au Nouveau-Monde.
mais ils avaient besoin de réparations après tant d'épreuves, et Colomb envoya les canots à la recherche d'un port.
Les messagers ayant rencontré une rivière y firent provision d'eau, et revenaient vers l'Amiral lorsqu'un coup de mer enleva les de^ canots ;"celui de la Biscaienne disparut avec ses hommes et Colomb, plein de douleur pour la perte de ses compagnons, nomma le cours d'eau \q fleuve du Désastre,
Les équipages déjà épuisés ne trouvaient plus la force de réaction nécessaire ; les matelots étaient arrivés entre l'île Quiribi et la terre ferme, dans un port naturel excellent pour s'y arrêter; ils demandèrent à rester à bord dans les hamacs, plutôt que de prendre même la peine de s'établir sur le rivage.
Les Indiens, accourus en grand nombre, se disposaient à couper le chemin aux Espagnols ; comme ceux-ci ne bougeaient pas, les indigènes avec des signes d'amitié, et montrant les objets d'échanges, abordèrent les navires à la nage. Colomb leur distribua tous les petits cadeaux en usage, sans rien garder de leurs présents; mais les sauvages retournés à terre et ayant délibéré, laissèrent sans y toucher les verroteries, les grelots et les sonnettes des étrangers qui avaient méprisé leurs dons.
L^Amiral se dirigea vers le Sud et entra dans un golfe délicieux nommé depuis haie de l'Amiral; il était à la hauteur de cette partie de l'isthme à laquelle ses riches mines d'or ont fait donner le nom de Costa-Ricca (la Côte-Riche).
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Vingt canots étaient amarrés près de là, les insulaires portaient au cou de riches ornements d'or, ils ne concevaient ni crainte ni joie de la rencontre des étrangers, mais se prêtaient volontiers aux échanges.
Plus loin, au contraire, les Indiens couverts de plumes d'oiseaux- et de plaques d'or refusaient de s'en dessaisir. Ils assuraient qu'à Veragua, à vingtcinq lieues de distance, les Espagnols trouveraient de l'or en abondance ; mais Colomb cherchait le détroit et rien ne pouvait le distraire de son application.
Il était alors près de Chagres, de l'autre côté de Panama.
Chose merveilleuse ! le lieu même où l'Amiral s'était promis de rencontrer le détroit pour accomplir le tour du monde et passer de l'Atlantique dans l'Océan Pacifique, était ce point fixe et précis où le travail des hommes le veut établir, et où le réclament les rapports commerciaux entre les plus grands peuples. Le génie de Colomb l'avait indiqué, dans la région de Panama encore inconnue.
N'ayant point trouvé le passage, l'Amiral se dirigea vers TEst et longea, sans le savoir, l'isthme presque entière ; il entrait dans toutes les anses, faisait remonter, pour les reconnaître, les plus petits cours d'eau, malgré les bourrasques et le vent contraire.
Les indigènes apportèrent des vivres et de l'or ; ils témoignèrent la plus grande confiance; mais les matelots parvinrent à tromper la vigilance de l'Amiral : ils spéculèrent sur les richesses des naturels et
ne respectèrent ni les biens ni les personnes ; de sorte que tout à coup les caravelles furent entourées d'Indiens armés de flèches et de massues. L'Amiral, obligé quoique à regret de se défendre, tira d'abord le canon à poudre et n'intimida pas les insulaires ; mais un second coup porta les ravages dans leurs rangs, et ils s'enfuirent dans les bois.
La tempête durait sans interruption depuis quatre mois ; l'équipage était découragé ; les caravelles, endommagées par le mauvais temps, avaient encore été criblées par les tarets(i); les Espagnols réclamaient à grands cris d'atterrir vers la Côte-Riche pour recueillir les quantités d'or qu'on y avait vues.
Colomb, jugeant que le manque de provisions empêcherait d'avancer encore, prit le 2 décembre 1502 la route de Veragua pour y exploiter les mines dont il avait reconnu l'existence et dont les indigènes lui vantaient la richesse.
Cependant la mer était si mauvaise qu'on ne pouvait gouverner les navires ; pour comble de malheur, l'Amiral tomba gravement malade; la blessure reçue dans sa jeunesse se rouvrit, il demeura neuf jours entre la vie et la mort, et pourtant jamais sa présence n'avait été si nécessaire.
(i) Tarets : Insectes de la classe des mollusques qui percent le bois et s'introduisent dans la coque des navires au moyen d'un instrument dont ils sont tnunis et semblable à une tarière.
« On ne vit jamais, écrit-il^ la mer aussi haute, « aussi horrible, aussi couverte d'écume.,. Le vent « me retenait dans cette mer, qui semblait être du « sang, et paraissait bouillonner comme une chau- « dière sur un grand feu.
« Jamais on n'avait vu le ciel avec un aspect si « effrayant ; il brûla un jour et une nuit comme une « fournaise, et il lançait des rayons tellement en- « flammés, qu'à chaque instant, je regardais si mes « mâts et mes voiles n^étaient pas emportés
« Pendant tout ce temps, l'eau ne cessa de tom- « ber du ciel ; on ne peut appeler cela pleuvoir,
« c'était comme un autre déluge Les navires
« avaient déjà perdu deux fois leurs chaloupes, « leurs ancres, leurs cordages ; ils étaient ouverts « et sans voiles. »
Le P. Alexandre mourut dans cette tourmente, épuisé qu'il était déjà par cette longue traversée.
Le premier aumônier de navire qui ait payé de sa vie les travaux apostoliques au Nouveau-Monde, fut un religieux franciscain.
Une des caravelles, séparée des autres, voulut jeter l'ancre : inutiles efforts, elle fut ballottée trois jours et trois nuits avant de rejoindre l'Amiral ; les marins ne pensaient pas qu'il fût possible de voir pareille commotion ; mais on ne savait pas jusqu'où peut aller la fureur des éléments dans ces parages encore inexplorés !
Au huitième jour, et lorsque l'équipage exténué
iSo CHRISTOPHE COLOMB
demandait la mort plutôt qu'une souffrance si prolongée, Colomb était privé de mouvement dans sa cabine; il semblait à l'agonie, lorsqu'une clameur de suprême détresse le tira de sa léthargie. C'était le 13 décembre 1502.
Un horrible sifflement, aigu et prolongé, poussait vers les navires une colonne formidable d'écume et de flots, tandis que du ciel chargé de nuages descendait une sorte de pyramide, à cône renversé. « Les masses se touchèrent et s'unirent par leur extrémité; elles formèrent ainsi comme un sablier colossal tournoyant sur lui-môme, soulevant les vagues et traversant l'espace. »
« C'était, dit Charlevoix, une de ces pompes ou « trombes marines, que l'on connaissait si peu alors « et qui depuis ont submergé tant de navires. » Ces trombes marines, ces cyclones, que les gens de mer appellent fronks, ont reçu en Orient le nom même de l'esprit infernal et sont appelés typhons.
Ces brusques mouvements de l'air sont peut-être, après les grandes éruptions volcaniques, les météores les plus effrayants, et l'on ne saurait s'étonner que, dans la mythologie des Indous, Rudra, le chef des vents et des orages, ait fini par devenir, sous le nom de Siva, le dieu de la destruction et de la mort.
Les vents sont de tous les phénomènes de la nature les plus terribles. Aussi nous lisons dans le
Saint Evangile que pendant la tempête qui menaçait d'engloutir la barque des Apôtres, encore simples pêcheurs, lorsque Notre-Seigneur, se levant, commanda à la tempête, le peuple entier s'écria: « Quel est celui-ci à qui les vents et la mer obéissent? »
Quelques jours avant que le terrible ouragan, précurseur du cyclone, se déchaîne, la nature déjà morne et comme voilée semble pressentir un désastre. Les petites nuées blanches qui voyagent dans les hauteurs de l'air, se cachent sous une vapeur jaunâtre ou d'un blanc sale; les autres s'entourent de halos vaguement irrisés; de lourdes assises de nuages qui le soir offrent les plus magnifiques nuances de pourpre et d'or pèsent au loin sur l'ho-
La Flotte de Colomb miraculeusement sauvée du cyclone.
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rizon ; l'air est étouffant comme s'il venait de passer sur la bouche de quelque grande fournaise.
Le cyclone qui tournoie déjà dans les régions supérieures, se rapproche graduellement de la surface du sol ou des eaux La colonne de mercure
s'agite affolée dans le baromètre et baisse rapidement ; les oiseaux se réunissent en cercle comme pour se concerter, puis s'envolent à tire-d'aile afin d'échapper au météore qui les poursuit.
Bientôt une masse obscure se montre dans la partie menaçante du ciel ; cette masse grandit, s'étale peu à peu et recouvre l'azur d'un voile affreux de ténèbres ou d'un reflet sanglant. C'est le cyclone qui s'abat et qui prend possession de son empire en tordant ses immenses spirales autour de l'horizon. Au silence terrible succède le hurlement de la mer et des cieux.
L'Amiral savait que les commotions de la nature, souvent laissées par Dieu à la puissance diabolique, ne peuvent alors être apaisées que par l'ordre de Celui qui tient en ses mains les ouragans de la mer. Le P. Alexandre était mort, c'était donc sur la flottille le commandant, l'Amiral, qui représentait l'autorité; de plus, le pieux Colomb rappelant à Dieu par un cri du cœur, que la propagation de la Foi et la glorification de son nom avaient été le premier et principal motif des expéditions, eut recours à la prière même de l'Eglise.
Debout sur le pont, l'Amiral revêtit le costume du tertiaire franciscain, il fit allumer des cierges bénits dans tous les fanaux, prit entre ses mains les saints
Evangiles, puis, au pied de l'étendard royal à l'image du Christ, il lut à haute voix l'Evangile de saint Jean : « Au commencement était le Verbe, » versets sublimes consacrés par la sainte Eglise aux exorcismes et adjurations solennelles contre l'esprit du mal.
Lorsqu'il eut terminé le texte sacré et prononcé en fléchissant le genou que le Verbe fait chair a habité parmi nous, l'Amiral tirant son épée du fourreau traça dans les airs un grand signe de croix, dont les extrémités embrassaient en quelque sorte le monstrueux tourbillon, suppliant le Très-Haut de sauver ceux qui, « au nom de la Sainte Trinité, » travaillaient à porter la Croix aux confins du monde créé.
A l'instant, le cyclone poussé comme par un souffle invisible, changeait sa direction, se glissait entre les navires et se perdait à l'horizon dans les abîmes.
Dieu permit enfin que l'équipage pût se reposerun peu pendant les jours de calme. Mais le trouble de l'atmosphère et des flots continua par intervalles jusqu'au 6 janvier. Ce jour-là seulement, après avoir navigué un mois pour faire trente lieues de chemin, on jeta l'ancre dans le petit port de Bethléem, qui a gardé par abréviation le nom de Belen ; et Colomb nomma cette partie du continent la Côte des Contrariétés. « La cause de ces contrariétés est si épouvantable, dit Herrera, qu'il semble que jamais homme naviguant n'en a vu de semblables. »
« J'arrivai, dit Colomb, à Veragua n'en pouvant plus. Là Notre-Seigneur me fit trouver un fleuve et un bon port, quoiqu'il n'y eût pas à l'entrée plus de dix palmes de fond; j'y pénétrai avec peine, et le jour suivant la tempête recommença. Si je m'étais trouvé dehors, je n'aurais pu entrer à cause de la barre. » Les eaux de la petite rivière enflèrent toutà-coup et se précipitèrent comme un torrent sur les navires. « Jamais nous n'avions couru de danger plus imminent. Notre Seigneur, ajoute l'Amiral, y apporta remède comme il a toujours fait. »
A l'approche des navires, les indigènes au lieu de s'enfuir, s'étaient réunis en armes pour s'opposer au débarquement; les verroteries et les clochettes eurent bientôt calmé leur colère; et dès le 12 janvier 1503 Colomb se rendit dans l'intérieur des terres pour visiter le chef de la tribu.
Le Quibian (c'était un titre analogue à celui de Cacique), reçut de petits présents et se fit une gloire de rendre visite à l'Amiral sur sa caravelle ; on se quitta bons amis, et lorsque la pluie qui ne cessa de tomber pendant neuf jours, l'eut enfin permis, l'Adelantado acquit de nouveau la preuve que les mines les plus abondantes et de l'or le plus pur, étaient celles de Veragua.
En conséquence, l'Amiral résolut de laisser une centaine d'Espagnols sous le commandement de son frère, pour établir un poste près de la montagne aurifère. Des maisons en bois^ un magasin pour les provisions, les armes et les objets d'échange, furent
promptement construites et la caravelle le Galicien restait au port pour le service et la pêche.
L'Adelantado avait pour le seconder le brave Diego Mendez; c'était un admirateur et fidèle serviteur de Colomb, fort intelligent, et qui avait depuis la première traversée donné à l'Amiral des preuves d'un dévouement aussi désintéressé que constant.
Diego Mendez s'aperçut bientôt que le Quibian tramait en secret un complot contre l'établissement; il en prévint l'Amiral, qui apprit encore grâce à Diego le rassemblement, à quelques pas des Espagnols, d'un millier d'indigènes habilement dissimulés par la montagne et les anfractuosités de la côte.
Mendez poussa la témérité jusqu'à pénétrer dans le camp et sous la tente du Quibian, se donnant pour médecin et proposant de panser ses blessures.
Arrêté au milieu même de ses guerriers et sans combat, le Quibian fut garrotté à bord d'un canot; mais profitant d'un moment où son gardien regardait au loin, il se jeta d'un bond dans les eaux, et plongeant comme un poisson atteignit le rivage dans l'obscurité; il ne perdit pas, comme on le pense bien, un temps précieux pour lui et réunit le plus grand nombre possible de guerriers contre l'Adelantado.