‹ Vie illustrée de Christophe ColombChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le Qwilt>iaii. — Prise d'une chaloupé, massacre des £]spas-iiols. — Courag^e de I>iégo M!cndez.

Le Quibian épiait les Espagnols et ne cherchait qu'une occasion de les massacrer tous; ils étaient loin de soupçonner ce qui les attendait ; Colomb avait embarqué comme otages les femmes, les enfants, les meilleurs guerriers du cacique dans l'intention de les ramener à son retour, et prévoyant que c'était le meilleur moyen d'assurer la tranquillité de la colonie.

Mais le terrible Indien veillait.

Le 6 avril les Espagnols s'étant rendus en trois bandes aux caravelles pour saluer l'Amiral et leurs compagnons, avant le départ, le Quibian attaqua les campements. Diego Mendez, l'Adelantado avec une petite poignée de braves se défendirent plusieurs heures et le Quibian disparut.

Pendant cette alerte, Diego Tristan accompagné de dix hommes avait été envoyé faire de l'eau à la côte par l'Amiral; tout à coup la chaloupe est entourée de pirogues, elles étaient dissimulées par les arbres du haut desquels les Indiens tiraient égale-

ment sur les matelots ; Téquipage entier fut massacré, excepté un seul homme qui plongea sous l'eau et parvint à rejoindre le fort.

Cet événement jeta la consternation parmi les Espagnols désignés pour demeurer à la Veragua ; ils n'écoutèrent aucune remontrance et s'emparèrent de la caravelle pour rejoindre l'Amiral, se souciant fort peu d'abandonner l'Adelantado et les soldats fidèles; mais le vent et la mer ne leur permirent pas de quitter la côte.

Cependant le nombre des Indiens qui observaient les Espagnols croissait toujours; ils savaient se tenir cachés, éviter ainsi les armes des Européens, et les affaiblir peu à peu en les tenant dans de continuelles alertes.

L'Adelantado se plaçant alors sur un terrain plus découvert, entoura la chaloupe, les provisions et les armes d'une sorte de redoute, bien faible il est vrai , mais que protégeaient suffisamment deux canons placés aux embrasures.

Ainsi réfugiés derrière leur artillerie, les Espagnols devaient promptement manquer de vivres et de munitions.

Telle était la situation critique de la petite colonie, pendant que l'Amiral attendait plein d'angoisse Diego Tristan et la chaloupe. Ignorant le sort des dix Espagnols et celui de son frère, il ne pouvait sortir du petit port où le ressac (i) repoussait les canots.

(i) Ressac : retour violent des vagues vers la mer après qu'elles ont frappé un rivage ou un obstacle.

iSS CHRISTOPHE COLOMB

Une nouvelle catastrophe augmenta le danger. Tous les Indiens capturés avec le Quibian, étaient enfermés sur le Saint-Jacques de Palos ; une forte chaîne cadenassée fermait l'ouverture.

Un soir on oublia de mettre la chaîne; et vers le milieu de la nuit, les sauvages sortant tous à la fois, par un effort suprême, bousculèrent les matelots et se jetèrent dans la mer; la plupart parvinrent au rivage.

L'Amiral ne douta plus qu'ils ne fissent les plus grands efforts pour détruire l'établissement, massacrer les soldats et l'Adelantado.

Dans les grands malheurs, il est rare de ne pas rencontrer aussi de grands dévouements : un matelot de Séville, Pedro Ledesma, vint s'offrir à^Colomb pour porter à l'Adelantado la nouvelle du danger, en sorte qu'il eût le temps de préparer la défense, pour s'enquérir aussi du sort de la chaloupe.

« Puisque les sauvages n'ont pas craint d'exposer leur vie pour recouvrer la liberté, dit-il, je puis bien exposer la mienne pour sauver celle de nos compatriotes. »

En quelques heures^ l'héroïque Ledesma était de retour, il confirmait les tristes appréhensions de l'Amiral : Diego Tristan et ses hommes étaient morts, l'Adelantado, ses matelots et soldats, bloqués et à bout de leurs provisions, étaient presque aussi menacés par les mécontents que par les Indiens; et il était impossible de leur porter secours, tant les navires étaient avariés et le temps contraire.

Pour se faire quelque idée des tortures intimes de Colomb, il faut emprunter à sa propre plume une relation incomparable qu'il écrivit pour les Rois. « Si nous voulons trouver, dit M. Villemain (i), dans l'idiome espagnol un discours, un écrit d'une beauté durable, il faut nous adresser aux hommes qui ont agi et qui ont fait de grandes choses. Un d'eux n'était pas même Espagnol... C'était le Génois Christophe Colomb.

« Je n'hésite pas à le dire, cet étranger qui n'apprit l'espagnol que tard, dans ses audiences et dans ses placets pour faire agréer la découverte du Nouveau-Monde, a été, dans son siècle, l'homme le plus éloquent de l'Espagne. C'est qu'il avait de grandes idées, qui emportaient avec elles des expressions sublimes Avec lui (pour les chroniqueurs Espagnols) commence le sublime, la simplicité dans la grandeur

« Je voudrais avoir non seulement tout ce que Colomb a écrit pour s'expliquer, pour se défendre, mais tout ce qu'il a dit pendant sa longue attente et sa persécution, ses conjectures éloquentes, ses affirmations sublimes, ses vives répojises aux esprits

(i) Tableau de la littérature au moyen-âge. Le cours de M. Villemain, d'un style excellent, est entaché malheureusement de cet esprit rationaliste et sceptique qui rend la plupart des appréciations dangereuses et erronnées.

IÇO CHRISTOPHE COLOMB

légers ou envieux qui doutaient de son génie. Je voudrais qu'on nous eût fait connaître, ce qui existe encore, le procès-verbal des conférences de Colomb dans le couvent de Simancas avec plusieurs religieux qui opposaient à son dessein des textes de l'Ecriture et des raisonnements tirés de la Cosmographie de Ptolémée.

« Il ferait beau voir ce grand homme redressant par sa haute sagacité les notions incomplètes de la géographie antique, détruisant une fausse science par ses vues hardies et nouvelles ; puis s'armant à son tour d'une foi enthousiaste contre une foi ignorante et craintive, non pour arrêter, mais pour étendre et élever l'esprit de l'homme...

« Nous avons du moins le journal de Christophe Colomb, et quelques-unes de ses défenses et de ses suppliques. Ce journal est empreint de la plus vive émotion pour les beautés de la nature et de la plus fervente piété... L'âme a besoin de s'élancer pour atteindre au grand...

« Vous le savez, pour faire avec toutes nos forces la chose que nous voulons, il faut prétendre au-delà.

. Vif sentiment de la nature, naïveté du poëte,

enthousiasme qui rêve tout un monde idéal au-delà du nouveau monde découvert, voilà le journal et les lettres de Colomb pendant ses voyages. Rien dans la poésie descriptive n'est plus gracieux que la première impression qu'il a reçue des beaux rivages trouvés par son génie, de cette douce température qu'il compare à celle du royaume de Valence dans une matinée de printemps, de ces brises et de ces

CHRISTOPHE COLOMB iqi

grandes forêts qui semblent saluer l'abord de ses vaisseaux.

« Le plus haut degré d'éloquence ne peut se produire de lui-même et isolé de la vie réelle. Il faut qu'il porte sur l'énergie du caractère, sur l'homme tout entier, et sur l'homme exercé par de grandes épreuves... Je laisse ce qu'on a souvent admiré, et je m'attache à une lettre datée de son quatrième voyage, où cet homme prodigieux, avec de frêles embarcations dont notre habileté moderne n'oserait se servir, traverse des mers si nouvelles, brave tant de périls, consumé d'âge et de goutte.

« C'est une lettre adressée à Ferdinand et à Isabelle, et le compte-rendu des dernières souffrances qu'il a éprouvées, retenu par la saison et par la détresse de ses vaisseaux sur une plage malheureuse.

« Ecoutez ce récit cette vision sublime, où

rien ne manque, le génie, l'enthousiasme et le malheur d'un grand homme :

« Mon frère était blessé grièvement, et le reste des nôtres étaient loin sur un navire dans le fleuve, et moi sur une côte sans abri, seul, consumé d'une fièvre ardente; j'avais perdu tout espoir de délivrance. Je gagnai avec effort le point le plus élevé, appelant d'une voix lamentable, vers les quatre vents du ciel, les capitaines de guerre de Vos Altesses à mon secours. Mais ils ne me répondirent rien. Epuisé de fatigue, je m'endormis en sanglotant, et j'entendis une voix compatissante qui me disait :

« O insensé ! lent à croire et à servir ton Dieu,

le Dieu de tous les hommes : que fit-il de plus pour Moïse et pour David ses serviteurs ?

« Depuis ta naissance il a toujours eu le plus grand soin de toi ; lorsqu'il te vit parvenu à l'âge qu'il avait arrêté dans ses desseins, il fit merveilleusement retentir ton nom sur la terre.

« Les Indes, cette riche portion de l'univers, il te les a données comme tiennes : tu les a distribuées comme il t'a plu ; et il t'a transféré ce pouvoir.

« Il t'a donné les clefs des barrières de la mer Océane, fermées jusque-là de chaînes si fortes ; on obéit à tes ordres dans d'immenses contrées, et tu as acquis une gloire immortelle parmi les chrétiens.

« Que fit-il de plus pour le peuple d'Israël lorsqu'il le tira de la terre d'Egypte ? Et pour David même, qui de simple pasteur devint un roi puissant de Judée?

« Rentre en toi-même ; reconnais enfin ton erreur : la miséricorde du Seigneur est infinie ; ta vieillesse même ne te privera pas des grandes choses que tu dois accomplir.

« Le Seigneur tient en ses mains des héritages de longues années Tu réclames un secours incertain : réponds, qui t'a tant et si souvent affligé? Estce Dieu ou le monde?

« Dieu maintient toujours les privilèges qu'il a accordés, et ne fausse jamais les promesses qu'il a faites.

« Le service une fois rendu, il ne dit point que l'on n'a pas suivi ses intentions, et qu'il l'entendait d'une autre manière.

« Il ne martyrise pas pour montrei sa puissance.

« Il agit exactement comme il parle.

« Tout ce qu'il promet, il le tient, et même au delà : tel est son usage.

« Voilà ce que ton Créateur a fait pour toi, et ce qu'il fait pour tous. Montre maintenant la récompense des fatigues et des périls que tu as essuyés en servant les autres. »

« J'étais comme à demi-mort, en entendant tout cela; mais je ne pus trouver aucune réponse à des paroles si vraies ; je ne pus que pleurer mes erreurs.

« Celui qui me parlait, quel qu'il fût, termina en me disant : « Ne crains pas, prends confiance , toutes « ces tribulations demeurent gravées sur le marbre ; « et elles n'y seront pas gravées en vain. »

« je me levai aussitôt que cela me fut possible ; et au bout de neuf jours, le temps devint favorable. »

Neuf jours encore et la mer se calmant enfin, Colomb songeait à envoyer un message à la Veragua, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une embarcation de forme bizarre ; une chaloupe remorquait des canots liés deux à deux et chargés de tout ce qu'on possédait à Veragua.

Le brave et industrieux Diego Mendez était parvenu à sauver ainsi, peu à peu, le matériel du fort; tous les survivants se trouvaient réunis, et dans les

transports d'une joie plus facile à comprendre qu'à décrire.

Le 30 avril 1503, dans la nuit de Pâques, Colomb put enfin reprendre la mer ; mais à chaque fois que les caravelles quittaient le mouillage, l'inclémence des vents et des flots redoublait.

Il semblait que ce voyage destiné à porter la vraie foi à des peuples entiers, eût excité la rage des défnons contre l'Amiral ; jamais on n'avait couru tant et de si longs périls, jamais une si continuelle tempête ne s'était déchaînée sur l'Océan.

« Comme nous sortions d'un port, dit l'Amiral, il semblait que les vents épiassent notre sortie pour se déchaîner contre les vaisseaux... Plusieurs de mes compagnons étaient tombés dans cette absurde idée que nous étions ensorcelés, et ils le croyaient encore. Les Indiens eux-mêmes attribuaient à ces mystérieux vaisseaux la persistance inouïe des ouragans ; ils auraient donné le monde pour que je ne m'arrêtasse pas là une heure. »

Cependant l'Amiral continuait de naviguera l'Est dans l'espoir de trouver le détroit ; et comme il vit que ses hommes murmuraient consultant chacun sa propre carte, il se fit remettre toutes les cartes, imposa silence et reprit la route sans laisser qui que ce fût reconnaître la véritable direction ; il avait pour cela une raison grave.

L'autorisation donnée en Espagne à quelques aventuriers, de se rendre au Nouveau-Monde, était une

violation flagrante du privilège que les Souverains lui avaient accordé, non-seulement en faveur de sa personne, mais surtout en faveur de la couronne de Castille ; aussi a-t-il pu écrire :

« Personne ne peut faire connaître sous quelle partie du ciel nous avons navigué... Les pilotes abordèrent quatre cents lieues plus au couchant qu'ils ne pensaient.

« Qu'ils fassent connaître, s'ils la savent, la situation de Veragua. Je soutiens qu'ils ne peuvent donner d'autres renseignements que ceux-ci : Nous sommes allés à certains pays où il y a beaucoup d'or ; et cela, ils peuvent le certifier ; mais ils ignorent la route pour y retourner ; pour y aller, il serait nécessaire de la découvrir comme la première fois. »

Les trois caravelles retournaient à Beau-Port ; là il fallut échouer la Biscaïenne qui faisait eau de toute part, et tout l'équipage fut réparti sur la Capitane et le Saint-Jacques de Palos ; de Beau-Port on entra dans le golfe de Darien. Toujours dévoyé par les vents, Colomb lutta pendant vingt jours pour arriver aux Jardins de la Reine, dont il connaissait les dangereux écueils et qu'il avait en vain essayé de contourner.

Dès la première nuit une tempête violente pouvait faire croire « que le monde allait s'effondrer. » Une seule ancre tenait encore par un seul fil.

« J'avais perdu, écrit l'Amiral, tous mes agrès, mes navires étaient percés de trous par les tarets plus qu'un rayon d'abeilles, les équipages complètement

découragés... J'arrivai à Cuba, au cap Sainte-Croix, et là j'attendis que la fortune cessât de m'être contraire. »

Pendant six jours les matelots se reposèrent un peu, ils renouvelèrent les provisions de pain de cassave ; mais quand il fallut remonter vers Hispaniola, la tempête redoubla de fureur.

« On ne savait, dit Herrera, à quel saint se vouer € et la caravelle la Capitane était au moment de « couler bas, lorsque Notre-Seigneur la conduisit « tout à coup et comme miraculeusement à terre, » sur la côte de la Jamaïque ; le Saint-Jacques l'y rejoignit, mais la terre était déserte en cet endroit et le lendemain seulement ils abordaient le golfe de la Sainte- Gloire, nommé ainsi par Colomb, aujourd'hui la baie de Don-Christophe.

Page 1