CHAPITRE XX
]V[allaeiivs cl'Kispaniola, sousa le gouvernenfient cle Ovantio. — A.i*i*ivée de Colomb ù, Saint— DoMiing-ue. — I>épart poui* PS^spag^x^c»
Diego Mendez était arrivé, par une merveilleuse protection du ciel et au travers de mille dangers, jusqu'à Ovando ; cet astucieux gouverneur, sous prétexte de veiller à la sûreté de Mendez, le retint longtemps près de lui, et Diego put juger par luimême des exactions et des cruautés de Ovando, et des malheurs qui accablaient les indigènes si chers au cœur d'apôtre du grand Amiral.
Sous prétexte de visiter militairement l'intérieur de l'île vers Xaragua, le cruel Ovando avait résolu d'anéantir la race indienne. Il ne manqua pas de trouver des flatteurs, pour lui persuader que les Caciques préparaient un soulèvement, et que la grande reine Anacoama les excitait sous main.
En effet, depuis la mort de son frère le cacique Behechio, Anacoama régnait sans rivale sur les deux tribus. Ses sujets l'aimaient et la respectaient ; c'était le type de la souveraine, exerçant sur tous les esprits l'influence habituelle aux natures supérieures ; elle
était poëte et musicienne, faisant exécuter chaque jour de nouvelles danses, composant de nouvelles harmonies. D'une beauté incomparable, la « Fleur d'Or » éclipsait toutes les fleurs.
Ovando pénétra jusqu'à elle; il se fit annoncer comme envoyé des Castillans pour remercier une souveraine, amie de la nation.
Anacoama fit un accueil princier au gouverneur; on lui servit des mets rares et abondants ; il occupa avec les siens des demeures soigneusement ornées. Une vaste tente de verdure réunit les Espagnols pour les jeux et les danses des Indiens ; les Espagnols annoncèrent ensuite, qu'eux aussi réjouiraient les Indiens par une représentation guerrière.
Le carrousel commença par des manœuvres intéressantes ; tout à coup Ovando tira son épée, les cavaliers leurs sabres ; les soixante-dix cavaliers et les trois cents fantassins entourant les Indiens, en firent un effroyable massacre.
La salle de verdure où se trouvait la reine fut envahie ; quatre-vingts Caciques liés aux piliers devinrent en quelques instants la proie des flammes et la capitale de Xaragua disparut pour toujours.
La malheureuse Anacoama fut conduite à Saint- Domingue chargée de chaînes, condamnée à mort et pendue publiquement.
La population indigène disparaissait massacrée par Ovando ; les Européens vivaient à son exemple dans le désordre, aussi Colomb pouvait-il écrire aux Rois dans l'amertume de sa douleur :
« Les Indiens d'Hispaniola étaient la véritable richesse de l'île.... J'apprends que depuis que j'ai quitté comme gouverneur, il est mort les cinq sixièmes des naturels, tous par suite de traitements barbares et d'une froide inhumanité, les uns par répée, d'autres sous les coups; la plus grande partie ont péri dans les montagnes et les cavernes où ils s'étaient enfuis, faute de pouvoir supporter les travaux qui leur étaient imposés Hélas! ce n'est
point ce que j'avais espéré ! »
Lorsque les Indiens furent ainsi comme anéantis, Ovando laissa enfin Diego Mendez libre de partir; aussitôt il fit voile pour l'Espagne portant le message du grand Colomb.
Cependant quand on apprit à Saint-Domingue que, depuis sept mois, Ovando n'avait pris aucune mesure pour secourir l'Amiral et les naufragés de Santa-Gloria, les habitants, les religieux missionnaires, le peuple même se souleva d'indignation ; la rumeur publique força la main au gouverneur, qui envoya enfin, avec la caravelle nolisée par Diego Mendez, un petit navire.
En le voyant arriver monté par un traître, l'Amiral comprit ce qui l'attendait. On offrit à la hâte comme provisions pour les cent trente hommes réfugiés à la Jamaïque, un porc salé et un baril de vin; et le brigantin disparut, assurant l'Amiral que l'on viendrait à son aide aussitôt qu'il serait possible.
Colomb cherchait toujours à ramener au devoir les frères Porras, qui, au contraire, parvinrent de nouveau à réunir une bande de révoltés ; du rivage, Porras osa défier l'Amiral retenu par la maladie et ne pouvant se lever. L'Adelantado arma promptement ses hommes, il fit des prodiges de valeur, se rendit maître de Porras, plaça les révoltés sur l'île et les confia au capitaine pour en avoir la garde ; le reste prit la fuite.
Le 28 juin 1 504, une caravelle envoyée par Ovando et la seconde préparée par les soins de Diego Mendez arrivaient enfin à Santa-Gloria ; on mit à la voile pour Hispaniola, l'Amiral montant le navire de Diego et les rebelles celui de Ovando ; les Indiens de la Jamaïque ne pouvaient retenir leurs larmes et voulaient suivre Colomb. Le temps fut si mauvais, que l'on mit près de deux mois avant d'atteindre Saint-Domingue où l'on arriva le 18 août.
La population tout entière se porta avec enthousiasme à la rencontre de l'Amiral ; ceux même qui d'abord redoutaient sa fermeté, ayant ressenti les injustices de Ovando, avaient souvent pleuré le grand Colomb ; dans cette foule immense, il ne trouvait que des amis et des admirateurs.
Ovando, contraint par l'opinion publique si hautement exprimée, logeait Colomb dans sa propre demeure; mais, pour affirmer jusque dans le triom-
phe du Révélateur du globe, son titre de gouverneur, il rendait la liberté aux Porras, pardonnait aux rebelles sans informations, et prétendait examiner les décisions prises à la Jamaïque.
On comprend que la patience de l'Amiral, mise à de telles épreuves, ne pouvait cependant prolonger le séjour à Saint-Domingue; bien plus que ses douleurs personnelles, il ressentait jusqu'au fond de l'âme les malheurs irréparables des pauvres Indiens: cette île magnifique oii il avait introduit la première idée de Dieu et de la vraie foi avec la civilisation, était dépeuplée !
Cinq royaumes, des seigneurs puissants, des Caciques avec leurs tribus, leur fidèle alliée Anacoama n'étaient plus. Aux infortunés qui avaient échappé aux m.assacres et aux maladies, on avait imposé des travaux au-dessus de leurs forces, à peine rétribués avec une nourriture insuffisante.
Quelques familles en étaient venues à se donner ensemble la mort pour éviter les tortures de cette triste existence ; les Indiens avaient pleuré amèrement le départ de Colomb, ceux qui le revoyaient alors ne pouvaient se consoler de le perdre encore.
Lui cependant avait hâte de revoir l'Espagne : les nouvelles de la grande Isabelle étaient inquiétantes, elle était gravement atteinte ; et Colomb éprouvait je ne sais quelle appréhension en songeant qu'il n'arriverait peut-être pas à temps.
2l8 CHRISTOPHE COLOMB
Le 12 septembre 1504 il monta la caravelle qu'il avait achetée, son frère l'Adelantado commandait celle du gouverneur, et ramenait en Espagne tous les Espagnols qui le demandèrent, sans en excepter les rebelles et les ingrats auxquels le magnanime Colomb offrit le passage, oubliant ce qu'il nommait dans sa charité chrétienne leur « infirmité morale. »
A peine les navires avaient-ils quitté la rade, qu'un coup de vent brisa le grand mât; et Colomb renvoyant à Saint-Domingue l'une des caravelles, dut monter sur celle qui restait. La mer se maintint constamment mauvaise ; en deux tempêtes différentes, les mâts successivement brisés durent être raccourcis.
Colomb épuisé de souffrances morales, repris violemment de goutte et de rhumatisme, ne songea même pas à réparer son navire aux Açores ; il voulait toucher enfin la terre, où respirait encore la noble Isabelle, où sa grande âme imprimait à toutes les grandes choses le mouvement et la vie.
Le 7 novembre 1504, Colomb entrait au port de San-Lucar de Barrameda.