‹ Vie illustrée de Christophe ColombChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

MEoi't d'Isalbelle la Catholique. — I^rofoiide douleur* die Colouil). — Ses xnallieui's.

L'Amiral n'eut même pas la joie de ressentir cette douce émotion du retour après tant de périls, car la consternation se lisait sur tous les visages. Luimême, terrassé par le mal, ne pouvait se faire transporter à Médina del Campo où se trouvait la reine. A Sév'ille il ne trouvait que des envieux et des ennemis, tous ses amis étaient alors absents. Dans les bureaux de la marine, devenue par sa découverte la plus importante de l'Europe, on le traitait en étranger ou même en suspect. Le grand Amiral, le vice-roi des Indes, voyait arriver des bateaux chargés d'or et de richesses, des îles qu'il avait explorées, et il ne pouvait obtenir la solde des marins qui l'avaient accompagné. Lui-même, sans demeure, sans un maravédis, était logé à l'auberge ; et l'on se demande quelle pouvait être au xv° siècle une auberge d'Espagne !

Cependant ses calomniateurs et ses ennemis révoltés, les Porras libres et reçus avec faveur, avaient osé se présenter au roi, sûrs de son accueil.

Et la Reine se mourait !

Malgré l'énergie de sa volonté, elle avait dû peu à peu abandonner le soin du royaume ; elle se sentait défaillir; mais, grande et héroïque jusqu'au bout, elle acceptait avec une calme douceur les souffrances venant de Dieu, plutôt que les soulagements qu'il aurait fallu demander aux hommes.

La main sanglante du divin Crucifié l'avaittouchée, elle baisait cette main qui ne blesse que pour guérir 1

Mais avant d'interrompre les affaires, Isabelle avait pu connaître par le brave Diego Mendez lui-même, les détails des derniers malheurs et des récentes découvertes de l'Amiral.

Elle avait pu lire la lettre sublime, arrivée comme par miracle en Castille, et portée à la reine par Diego.

Elle avait compris l'importance de trouver le détroit obstinément cherche par Colomb, et l'existence au delà de ce détroit d'une mer qui devait être le centre du commerce avec le Nouveau-Monde.

Isabelle avait tressailli d'indignation au récit des malheurs des Indiens, des massacres de Xaragua et des mauvais traitements infligés aux mineurs par Ovando.

Elle avait anobli Mendez, lui avait donné des armoiries et des titres, et l'avait chargé de remercier l'Amiral dont elle voulut encore attacher le fils aîné à sa personne.

Mais le grand Colomb et l'incompaiable Isabelle, sa protectrice, ne devaient pas se revoir sur la terre ; le ciel, véritable centre de réunion, allait bientôt leur ouvrir ses portes !

Le mardi 26 novembre 1504, Isabelle la Catholique demandait à revêtir, pour le moment suprême, l'habit de Saint-François, comme membre du tiersordre dont elle faisait partie.

Elle communia en viatique, reçut l'extrême-onction avec la ferme simplicité d'une âme prête à subir le redoutable mais juste jugement de Dieu.

Comme elle l'avait toujours servi avec générosité et constance, qu'elle avait embrassé sa cause avec ardeur et lui avait consacré toutes les forces de son âme et de son royaume, elle attendait en confiance la couronne éternelle qui allait remplacer la couronne de Castille, et briller sur son front d'un éclat immortel. •

Le 3 décembre seulement, Colomb apprenait son malheur; la reine était morte! Avec elle il perdait non seulement sa bienfaitrice, mais la seule âme qui eût compris ses projets, approuvé sa noble ambition ; la seule, qui se fût animée au récit des magnificences d'une nature qu'elle n'avait pas entrevue ; la seule, qui avait eu le don de lire dans ses yeux et de surprendre dans sonlangage les saints enthousiasmes excités dans les grands cœurs par les grandes choses !

Il fut comme anéanti, et regarda vers la patrie céleste, but de toutes ses aspirations, lieu du rendezvous éternel des saints.

Colomb reprit néanmoins pour ses fils et pour ses compagnons, les sollicitations auprès du roi pour l'arriéré de la solde et l'accomplissement des promesses signées devant Santa-Fé en 1492.

Quatre lettres successives n'ayant pas même obtenu de réponse, l'Amiral se fit un devoir d'essayer une dernière tentative; il se rendit à Ségovie près de Ferdinand au printemps de 1505.

Le roi le reçut avec bienveillance, « écouta avec « patience le récit de sa navigation et de ses décou- « vertes... Tout en reconnaissant les titres incontes- « tables de Colomb à la gratitude de la couronne, le « roi ne promit rien... Dans les diverses audiences, « il recommandait à l'Amiral de se bien soigner... et « d'un geste gracieux lui faisait le salut de congé. »

Abandonné de tous, frustré dans ses droits les plus légitimes, blessé au cœur dans les pauvres Indiens victimes de la cupidité des chercheurs d'or et dans la mort de la grande reine, l'Amiral se voyant traité comme son divin Roi, l'imita dans sa résignation. Il avait porté partout la croix, il sut la porter dans son corps et dans son âme, il sut y mourir en regardant le crucifix; comme son Maître il sut se taire et pardonner.

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