‹ Vie illustrée de Christophe ColombChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Hispanîola (Saint— Doming'ue, Haïti).

Premier établisseinent.

Reprenant résolument la mer, Christophe Colomb à la recherche de cette Babèque dont les Indiens parlaient avec transports, rencontrait un groupe d'îles ravissantes qu'il nomma les Jardins de la Reine, puis un archipel plus riche encore, qui reçut la désignation de Mer de Notre-Dame.

Le vendredi i6 novembre, TAmiral mit pied à terre pour arborer la Croix sur la première de ces îles, et en prendre possession pour la couronne d'Espagne, avec les cérémonies accoutumées ; on aperçut tout à coup au sommet d'une petite élévation deux madriers posés l'un sur l'autre en forme de croix, et si bien proportionnés que l'équipage, tombant à genoux, « adora cette Croix » providentiellement préparée sur le rivage.

Peut-être Dieu voulait-il indiquer aussi par la rencontre de cette Croix visible celle qui, dès le lendemain, devait atteindre au cœur l'âme du noble Amiral. Alonzo Pinzon, jaloux de la gloire de celui

qu'il nommait encore « un étranger, » jaloux surtout de la fermeté que Christophe Colomb mettait à réprimer tous les abus, à retenir les hommes des trois équipages dans leurs rapports avec les Indiens, se crut en mesure de découvrir seul la terre de Babèque et résolut d'y commercer à son aise. Le commandant de la Pinta quittait à la nuit son poste de marche ; il ne parut comprendre ni les signaux, ni les appels de l'Amiral et disparut dans l'espace. Pour comble de malheur, un vent contraire et persistant arrêtait Colomb dans sa route et le forçait enfin à la changer complètement.

Ce qui paraissait un contre-temps sauvait l'escadrille. Dieu connaît mieux que nous les moyens d'atteindre la fm vers laquelle il nous conduit ; l'abandon filial à sa Providence est la voie la plus douce, mais aussi la plus sûre.

Le vent contraire forçait les caravelles à rebrousser chemin, au moment précis oii elles allaient atteindre la région impétueuse des vents variables, revenir à San-Salvador, ou entrer dans le désert de l'Océan, y périr peut-être sans que le Nouveau-Monde apprît jamais la Découverte ! Le vent, obstinément contraire, ramenait Colomb sur Cuba ; il visitait comme malgré lui les côtes de l'île sur une longueur de cent vingt lieues, et ses nouvelles découvertes, suivies d'autres incidents, décidèrent du sort du Nouveau-Monde.

Le 24 novembre , veille de Sainte Catherine, dont il venait comme tertiaire des franciscains de

réciter les premières vêpres, Colomb trouva un port où cent navires pouvaient s'abriter aisément; des forêts de pins « droits comme des fuseaux, d'une « grosseur et d'une élévation prodigieuses, » bordaient le port, auquel il donna le nom de Sainte- Catherine; avec ces pins on pouvait « construire des <£. vaisseaux, se procurer des planches et des mâts « pour les plus grands navires de l'Espagne. Enfin^ « continue le journal, il plaît à Notre Seigneur de « me montrer toujours une chose meilleure que la « précédente ; et jusqu'ici, tout a été de bien en « mieux dans toutes les découvertes. »

En explorant les côtes de Cuba, Colomb rencontrait l'embouchure d'un fleuve majestueux, il se trouvait dans la partie la plus merveilleuse de cette île incomparable; et si l'on considère la surprise que l'inconnu ajoute à toute beauté contemplée pour la première fois, il est facile de comprendre l'enthousiaste description que l'Amiral a tracée de cette nature grandiose, dans le style le plus entraînant.

La relation qu'il prépare pour les Rois affirme que : « des rapports et des relations importantes et nouvelles de la chrétienté avec le Nouveau-Monde, seront la conséquence des explorations qu'il vient d'accomplir; :î> puis découvrant avec une sainte liberté les aspirations apostoliques de son grand cœur, il demande que l'incrédulité, l'hérésie et le libertinage ne puissent s'emparer de cette conquête faite en vue

de la vraie Foi, « et je dis que Vos Altesses ne

« doivent permettre à aucun étranger de mettre le « pied dans ce pays et d'y commercer, s'il n'est « Chrétien Catholique ; à aucun Espagnol d'y « aborder, s'il n'est pas véritablement Chrétien; « puisque le projet et l'exécution de cette entreprise « n'ont eu d'autre but que l'accroissement et la « gloire de la religion Chrétienne. »

Indécis sur la route qu'il devait prendre en quittant l'île de Cuba, Colomb aperçut le 6 décembre, dans la direction Sud-Est, une terre longue et haute dont les sommets éclairés par un soleil éclatant se reflétaient dans les eaux d'une limpidité incomparable. C'était Haïti dans la langue Indienne, il la nomma Hispaniola (petite Espagne) ; le nom de Saint-Domingue est plus généralement employé.

Le port que la chaloupe avait reconnu la veille était si vaste que « mille caraques (grands navires portugais) eussent pu y courir des bordées, » un grand nombre de pirogues amarrées au rivage, annonçaient la présence d'une peuplade importante; mais à la vue des étrangers, les Indiens s'étaient cachés dans les bois. Colomb donnait à ce port le nom de Saint-Nicolas; le lendemain il nommait la Conception un second abri aussi sûr que le premier. Le 12 décembre seulement la brise permettait d'atterrir, et l'Amiral put planter une grande Croix;

puis il voulut visiter la terre, et l'équipage se mit en devoir de la parcourir.

Ayant rencontré une troupe de sauvages , les matelots parvinrent à saisir une femme et la conduisirent à l'Amiral. La nouvelle venue fut habillée de couleurs éclatantes, couverte de verroteries, ornée de grelots, de bracelets et de bagues de laiton, puis reconduite à terre très honorablement.

Le lendemain, on arrivait à cinq lieues de la côte, dans la tribu de l'Indienne ; dès que les Espagnols parvinrent à se faire comprendre, ils se virent entourés de deux mille sauvages, qui, posant la main sur la tête des matelots en signe d'amitié, leur offrirent du poisson, du pain de cassave, des fruits et toutes espèces de racines. Ils amenèrent ensuite « aux hommes descendus du ciel » l'Indienne si bien parée la veille, portée sur un brancard de verdure et précédée de son mari, qui témoignait sa reconnaissance par une foule de gestes bruyants.

Colomb, toujours désireux d'atteindre Babèque, était constamment ramené sur Hispaniola, par les vents contraires. Le i6, il rencontra un jeune Indien, le prit à bord, le combla de caresses et de petits présents et le remit à terre près de sa tribu ; il espérait que les sauvages seraient attirés vers les Espagnols, et qu'ils retireraient de leurs indications de nouvelles lumières pour les découvertes.

En effet une foule d'Indiens accoururent au devant des équipages ; les uns portaient aux narines et aux

oreilles des grains d'or très pur et les échangèrent volontiers. L'Amiral traita les insulaires avec empressement, respect et affabilité, « parce que, écrit- « il, ce sont les meilleures gens du monde et les « plus doux des hommes; j'ai grande espérance en « Notre-Seigneur que Vos Altesses en feront autant « de fidèles sujets et qu'ils seront tous chrétiens, et « je les regarde déjà comme tels. 2>

Le i8 décembre, Colomb, le pieux dévot de Marie, salua par l'artillerie de bord le mystère de l'Annonciation, dont on fait la mémoire ce jour-là dans l'église de Sainte-Marie de l'O (i).

Au soir de ce i8 décembre, un jeune Cacique de l'île se présenta porté sur un palanquin, accompagné de deux cents hommes dont deux seulement entrèrent avec lui dans la chambre de l'Amiral; le Cacique déploya aussitôt une ceinture garnie de deux plaques d'or délicatement travaillées et l'offrit à Colomb, qui lui donna un collier d'ambre, des brodequins rouges

(i) Près de Ségovie, une église est dédiée à la Sainte Vierge sous rinvocation de Notre-Dame de l'O. L'an 656 les Pères du 10^ Concile de Tolède, regrettant que la fête de l'Annonciation tombât en Carême, décidèrent qu'on célébrerait en Espagne, huit jours avant Noël et comme préparation, une fête solennelle en mémoire de l'Annonciation. Dans la suite, une nouvelle fête, dite de l'Expectation de Marie, ayant été créée, fut célébrée en Espagne avec une grande dévotion, sous le nom de Notre-Dame de l'O ou la Fête de rO, à cause des grandes antiennes qui commencent toutes par une invocation O ! et que Ton chante huit jours avant Noël, pour appeler le divin Messie, et en particulier à cause de celle qui est propre à cette fête : O Virgo Virginum, et que Ton récite sans omettre celle du jour : O Adonaï,

et la courtepointe de son lit; il lui montra les portraits des Rois et surtout le Crucifix.

Après le départ du Cacique, il planta au centre même de la tribu une grande Croix; les Indiens, comme s'ils eussent compris le sentiment de l'Amiral, se prosternèrent avec les Espagnols, essayant d'imiter leurs mouvements et même de répéter les mots de leurs prières. Un second Cacique envoya des messagers prier Colomb de le visiter; un troisième, qui semble avoir été le plus important, fit porter aux caravelles toutes sortes de provisions ; et les Indiens, après avoir tenté de retenir l'Amiral, le conduisirent jusqu'à bord avec enthousiasme.

Enfin Guacanagari, nommé le « grand Cacique», envoyait à Colomb une ceinture, portant en guise d'aumônière un masque de bois léger dont les oreilles, la langue et les yeux étaient d'un or très pur, il sollicitait instamment sa visite; mais le vent ne permettant pas aux navires d'aborder, Colomb envoya complimenter le Cacique ; plus de mille sauvages offrirent des présents, des perroquets de toute couleur et plusieurs morceaux d'or.

Le 24 décembre, les caravelles étaient en marche et devaient s'arrêter pour rendre visite à Guacanagari ; l'Amiral très fatigué d'un travail continuel, non seulement pour diriger la marche des navires, mais

pour conserver et classer les nombreux échantillons de toutes sortes qu'il avait déjà recueillis, pour tenir note exacte de ses observations sur le climat, les terrains et les mers, pour rédiger le journal du bord, la relation destinée aux souverains, tracer les cartes, les plans et les dessins, fut obligé, vers le milieu de la nuit, de prendre un peu de repos. La mer était calme, les eaux de ces parages déjà connues, un officier surveillait.

Mais, à peine l'Amiral avait-il quitté le pont, que l'officier, le timonnier, les hommes de quart et les mousses se couchèrent pour dormir à Taise; l'équipage entier était plongé dans un profond sommeil, lorsque la Santa Maria, poussée par le courant, toucha un banc de sable, et y entra profondément. L'Amiral, le premier debout, fit mettre le canot à la mer et ordonna de jeter une ancre à la poupe (arrière du navire) ; mais les matelots effrayés se précipitent dans le canot pour se réfugier sur la Nina; l'Amiral essaie alors de couper le grand mât pour relever le navire ; mais la quille était trop engagée , il restait trop peu de matelots, la galère échoua sans remède et l'équipage se mit à l'abri sur la Nina.

Dès le point du jour, l'Amiral fit avertir Guacanagari de son désastre ; le Cacique lui envoya autant d'hommes et de canots qu'il demanda, mit à sa disposition trois grandes cases, établit des surveillants pour la propriété des nobles étrangers ; et « dans ce transbordement opéré par des sauvages, il ne fut pas dérobé un bout de ficelle. »

Colomb, toujours confiant dans la Providence et fidèle à étudier ses desseins miséricordieux dans la conduite des plus petits événements, reconnut « que Dieu Notre-Seigneur l'avait fait échouer sur ces côtes, afin qu'il s'établît dans cet endroit; » il va jusqu'à dire : «Notre-Seigneur a voulu miraculeu- « sèment que notre vaisseau naufrageât ici, paroe « que c'est le meilleur parage de l'île, et afin que « nous fassions notre établissement plus près des « mines d'or. » Il est certain qu'une série d'événements terminés par un naufrage, obligèrent Colomb à fonder en cet endroit le premier établissement des Européens au Nouveau-Monde.

Des trois navires, il ne restait à l'Amiral que le plus petit, lâNina; sous peine de demeurer à jamais prisonnier dans les îles, il devait songer au retour; mais la petite caravelle ne pouvait recevoir à bord les deux équipages, les Indiens et les échantillons qu'il ramenait en Espagne. D'un autre côté, les insulaires témoignaient un ardent désir de voir les étrangers s'établir au milieu d'eux. Colomb proposa de laisser à Hispaniola une partie des matelots; tous voulaient rester dans l'espoir de trouver enfin les richesses, de découvrir des mines.

L'Amiral se fit ingénieur : des débris de la Santa- Maria, il construisit une solide palissade pour protéger un fortin auquel il donna le nom de la Nativité, et dont les insulaires hâtèrent la construction : il fut entouré d'un fossé large et profond ; une vaste

cave renferma les vivres et provisions de toute sorte, ainsi que les objets propres aux échanges avec les indigènes; les remparts furent garnis des canons de la caravelle. L'Amiral choisit les hommes les plus sûrs, il leur laissa un chirurgien et tous les ouvriers nécessaires, les pourvut d'instruments de tout genre, de biscuit, de vin, de semences et d'artillerie pour un an.

Avant de les quitter, l'Amiral rappela le but de la Découverte : la propagation delà foi. Il recommanda de bien étudier la langue des naturels, de leur enseigner aussi l'Espagnol, de les attirer au Christianisme par les bons exemples et les bons procédés; d'avoir la plus grande déférence pour Guacanagari leur protecteur; de ne jamais marcher isolément, ni coucher hors de la citadelle; et de respecter avec un grand scrupule, les propriétés et les personnes de leurs hôtes.

Le 2 janvier 1493, le Cacique ne pouvant retenir ses larmes accompagnait Colomb au rivage, et le vendredi 4 janvier la Nina reprenait la route de l'Espagne, gouvernant à l'Est, près d'une montagne que Colomb nomme Monte-Christo ; puis mettant à la voile, il commençait la première traversée du Nouveau-Monde vers l'Europe.

Le 6 , comme il longeait encore Hispaniola , l'Amiral vit reparaître la Pinta. Alonzo avait parcouru la côte septentrionale de l'île, s'était procuré une quantité d'or; l'équipage livré tout entier à ses

passions cupides était démoralisé; la caravelle qui n'avait pas été réparée était en mauvais état. De plus, Alonzo avait embarqué de force six indigènes qu'il voulait ramener en Espagne. Colomb se les fit remettre, il leur prodigua toutes sortes de caresses, les combla de cadeaux, les habilla de vêtements éclatants et les déposa à terre.

Le vendredi ii janvier l'Amiral mit le cap sur l'Espagne, « parce que malgré la quantité d'eau que « faisaient les caravelles , il espérait que Notre- « Seigneur, qui l'avait amené dans sa bonté, dai- « gnerait le reconduire dans sa miséricorde. »

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