CHAPITRE VIII
Eîntrée de Christophe Coloml> à Barcelone. Il est reçu, par les Rois.
L'Amiral avait écrit aux Souverains dès le jour du débarquement ; en attendant leur réponse et l'auto- isation de se présenter devant eux, il accomplit dans toute l'ardeur de sa piété les pèlerinages qu'il avait voués, et se rendit à Séville pour y recevoir les ordres de la Cour, alors à Barcelone.
La lettre qui lui fut adressée portait cette pompeuse suscription :
« A Dom Christophe Colomb, notre Amiral de « la Mer Océane, Vice-Roi et Gouverneur des îles « découvertes dans les Indes. »
Les Rois le priaient de se hâter pour les rejoindre et de préparer dès lors une seconde expédition.
Pour se rendre de Séville à Barcelone, il faut traverser les provinces les plus riches du royaume : les foules enthousiastes se portèrent au devant de lui. « Le voyage fut un triomphe; les chemins et les « campagnes étaient encombrés; les populations
« quittaient leurs travaux ; on sortait des villes pour « se rendre sur son passage. »
L'Amiral avait disposé son cortège de manière à frapper l'imagination, à rehausser encore l'éclat du triomphe.
Des matelots ouvraient la marche, l'étendard royal porté par le pilote précédait le reste des hommes chargés de tous les échantillons des produits inconnus en Europe : rameaux d'arbres gigantesques, roseaux énormes, fougères et herbes arborescentes; des liasses de piment et de gingembre, des chapelets de noix de coco, du poivre, d'énormes écheveaux de coton et de lianes aux fibres textiles.
Des couronnes de plumes, d'autres en or travaillé, des masques et des bracelets d'or.
Des animaux d'espèces inconnues vivants ou empaillés, des oiseaux ravissants de toute grandeur, quarante sortes de perroquets.
Enfin, venaient sept Indiens « soigneusement peints en blanc et en rouge et parés d'ornements en or. »
Puis rétat-major précédait l'Amiral, rayonnant de bonheur et dans tout l'éclat de son costume presque royal; c'était vers lui surtout que se portaient tous les regards, vers lui que l'on tendait les bras en signe de respect et d'admiration ; les mères le montraient à leurs petits enfants, la foule qui l'avait acclamé sur un point le suivait pour l'acclamer encore.
Washington Irving a écrit que la rumeur « publique avait exagéré la vérité. » Un pareil évène-
ment ne s'exagère pas ; et nul homme, si ce n'est Christophe Colomb, n'a reculé les bornes de la terre et doublé son étendue ! L'histoire non plus n'offre pas un second exemple d'un pareil triomphe, si l'on considère l'étendue du parcours, Taffluence des multitudes, la spontanéité de l'enthousiasme et la sincérité des acclamations.
L'entrée de l'Amiral à Barcelone fut encore plus saisissante ; la voix du peuple avait entraîné les Souverains au delà des bornes prescrites par l'étiquette des Cours, ils préparèrent à Colomb une réception unique.
Non seulement la jeunesse à cheval et la plupart des nobles habitants se portèrent à sa rencontre, mais la députation des Rois l'attendait au dehors vies remparts. C'était le 15 avril 1493 ; à cette époque du printemps, sous cette latitude, les premiers arômes des fleurs entr'ouvertes embaumaient l'atmosphère, les brises de la mer semblaient envoyer au triomphateur de nouveaux parfums, et se montraient jalouses des senteurs terrestres.
La salle du palais avait été agrandie, on en permettait l'accès à la foule enthousiasmée ; c'est aux frémissements de la multitude, que les Rois connurent l'approche du cortège ; il se déroula sous leurs yeux, et Christophe Colomb dans sa noble modestie, se présenta plein d'émotion et de respect devant les Souverains, Il s'inclinait pour baiser la main de la Reine ; mais Ferdinand et Isabelle par une impulsion irrésistible se levant en sa présence
lui tendirent la main, lui ordonnèrent de se couvrir, de s'asseoir à leur côté comme un grand d'Espagne, sur le premier fauteuil placé devant le trône. « Prenant alors la parole pour faire le récit du voyage, Christophe Colomb rappela d'abord le but
9|^ sublime et tout apostolique de l'entreprise ;
\ il remercia Dieu des faveurs qu'il avait daigné accorder à l'Espagne par la mission qu'il venait d'accomplir, faveurs qui étaient la récompense du zèle et de la piété des Rois.
« Il raconta par ordre les péripéties du voyage, et les premières découvertes ; il se félicita d'avoir été choisi pour ouvrir les routes maritimes aux flottes catholiques, pour planter la Croix sur un nouvel
Colomb reçu par les Rois.
Sg CHRISTOPHE COLOMB
hémisphère, et pour rendre au Créateur le premier hommage qu'il eût reçu pour les incomparables merveilles de la création au Nouveau-Monde.
« Sa parole inspirée et vibrante enflamma tous les cœurs ; le Roi, la Reine, la Cour et tout le peuple se jetèrent à genoux. Au lieu de cris de joie profane et d'acclamations vulgaires, le Te Deum fut entonné spontanément et continué par les musiciens de la chapelle royale (i), » portant vers le ciel les élans de la reconnaissance et de l'adoration.
L'âme magnanime et généreuse d'Isabelle prenait grandement à cœur le bonheur des nouveaux peuples que le ciel semblait confier à sa maternelle sollicitude. Elle recommanda le plus grand zèle pour leur instruction religieuse et la plus grande douceur envers eux. Les six Indiens que Colomb avait amenés à Barcelone, y furent baptisés en grande pompe comme les prémices des nations payennes. Le Roi, la Reine et l'Infant Don Juan, leur servirent de parrains, dans l'espoir que de retour à leurs tribus, ils y répandraient la lumière de la Foi. L'un d'eux sollicita de rester au service de l'Infant et mourut peu après.
L'on doit pieusement espérer qu'il fut le premier Indien du Nouveau-Monde qui entrait au ciel revêtu de la robe baptismale.
(i) Washington Irving.
Après la Découverte Christophe Colomb eût pu mourir satisfait. Bien qu'il n'eût encore rencontré que des îles, par cela seul le Nouveau-Monde était trouvé ; l'œuvre de Dieu était accomplie « par un homme dont le nom , merveilleusement symbolique du salut, rappelait la colombe, emblème de TEsprit-Saint, et signifiait Porte-Croix, Christoferens, Christoforus^ et ce héros était un chrétien exemplaire (i). »
Mais Dieu le destinait à d'autres récompenses, par conséquent à d'autres épreuves !
Le Révélateur du Nouveau-Monde rêvait de déposer au pied du Saint-Siège le continent qu'il venait de découvrir, et de lui demander une solennelle approbation de sa grande conquête, lorsqu'il apprit que le roi de Portugal préparait en secret un voyage aux Indes. Le temps pressait et les Rois catholiques hâtèrent l'équipement des navires.
Le soupçonneux Ferdinand eut soin d'adjoindre à l'amiral le P. Boïl, bénédictin de mérite, mais aussi courtisan et diplomate que religieux, et entièrement dévoué à la politique du roi d'Aragon. La Reine, au contraire, toujours désireuse de seconder Colomb, fixa elle-même l'état de maison du Vice-Roi auquel on disputait déjà les honneurs ; et comme il avait besoin d'un bon astronome, elle désigna pour l'ac-
(1) Roselly de Lorgues.
QO CHRISTOPHE COLOMB
compagner son ami le P. Juan Ferez de Marchena, qui fut ainsi le premier prêtre qui offrit le saint Sacrifice sur V Océan, et le premier à bénir la nouvelle terre, à y arborer la Croix.
Cependant les Souverains ne tardèrent pas à connaître les prétentions du roi de Portugal Jean II sur les nouvelles terres. Dans le désir de s'attribuer les résultats de la Découverte, « il persistait à « confondre, malgré Tévidence, le Nouveau-Monde « avec ces terres situées entre le cap Non (i) et les « Indes Orientales, qu'une bulle du pape Martin V « avait réservées exclusivement au Portugal. » Les Rois firent proposer leurs demandes au Saint-Siège par les amis de Colomb, qui avaient porté à Rome l'hommage de sa filiale dépendance.
La Cour Pontificale considérant qu'à la prière de ce grand homme, « Dieu lui avait donné les païens <^ pour héritage et les parties les plus reculées de « la terre pour possession (Ps. ii), » accueillit favorablement la demande, et dix-huit jours après l'audience de Barcelone (le 4 mai), une bulle, dite de Répartition^ délimitait entre elles les possessions des deux couronnes d'Espagne et de Portugal : le Portugal avait l'Orient, l'Espagne l'Occident d'une ligne idéale, tracée d'un pôle à l'autre, par la moyenne de cent lieues à l'ouest des Açores et des îles du Cap- Vert.
Cette ligne idéale, Colomb la traça par une sorte d'inspiration, ne se doutant pas lui-même
(i) Ce cap était ainsi nommé parce qu'on le considérait comme Textrême limite, et le non plus ultra, des terres à explorer.
d'une si prodigieuse audace; c'est probablement la plus « hardie conception d'un cerveau humain, « jamais proportion si gigantesque n'était entrée « dans un calcul de mesure. » Humboldt affirme que si la science avait à résoudre aujourd'hui cette question, le tracé serait encore de préférence à tout autre, celui qu'imagina Colomb et que le Saint- Siège consacra (i).
(i) Humboldt (Alexandre), né à Berlin en 1769, connu par ses voyages d'exploration en Amérique et en Asie, et par ses découvertes en géographie physique et en histoire naturelle.