CHAPITRE VII
Retour de Christophe Colomb en Espagne.
Tempêtes et Vœux.— Arrivée à Palos
Christophe Colomb aurait voulu, avant de quiti:r Hispaniola, connaître et châtier les Caraïbes anthropophages qui inquiétaient les paisibles tribus ; mais il crut nécessaire de profiter du vent pour repreudre la mer qui s’annonçait clémente ; la traversée commença sous de favorables auspices, la température était douce, les marins joyeux nageaient autour du navire. L'Amiral, tout entier à sa grande entreprise, étudiait le retour avec 1e même soin, et marquait les rioindres indications qui pouvaient servir à connaître l'Océan. Il rencontrait les mêmes prairies d'herbes flottantes, et constatait qu’elles se maintenaient à deux cent soixante lieues environ de l’île de Fer.
Vers la fin de janvier, la brise baissa, les eaux restaient immobiles, on avançait peu; le 12 février tous les signes précurseurs d’une violente tempête se montrèrent à la fois ; aux éclairs succéda bientôt l’ouragan. Colomb fit carguer (plier) les voiles, on mar-
cha à arbre sec, c'est-à-dire à mâts et à cordes. Les vagues furieuses balançaient les caravelles, la petite Nina se laissait aller; mais la Pinta fut entraînée dans l’espace et disparut à l'horizon ; Colomb ignora le sort du navire jusqu'à l'arrivée er: Espagne. L'équipage brisé d'émotion et de ierreur, accepta volontiers un vœu solennel en l'honneur de Marie. L'Amiral tira au sort le nom de celui qui s’engageait à se rendre en pèlerinage au sanctuaire de Sainte- Marie de la Guadeloupe, avec un cierge de cinq livres (1). Le sort désigna l'Amiral lui-même. Le danger augmentait avec la tempête, on promit un second pèlerinage à Notre-l}1me de Lorette (2), puis un troisième à l’église de Sainte-Claire près du cap Palos; enfin les matelots firent une promesse
collective de se rendre, dès l’arrivée, à l'église de Notre-Dame la plus proche de Ia terre qu'ils pourraient atteindre.
L'Amiral a dépeint les cruelles angoisses de son âme : « J'aurais porté, écrit-il, ma mauvaise fortune avec résignation si ma personne seule eût été en péril;
(1) Dans le village de Guadalupe (prononcez Guadaloupe) en Estramadure, est un célèbre pèlerinage à la Sainte Vierge, très révéré des Espagnols ; c'est en souvenir de cette Vierge d'Espagne qu'a été établi au Mexique en 1531, sur la colline de Tepséjacac, à huit milles de Mexico, un autre sanctuaire dédié à Notre-Dame de 1: Guadeloupe et devenu très célèbre.
(2) Pélerinage près de Recanati et d'Ancône ; on y vénère la Santa Casa ou maison de la Très-Sainte Vierge à Nazareth. Lorsque la Terre-Sainte tomba entre les mains des infidèles, la Sainte Maison fut transportée en 1291 par les Anges en Italie. On la renferma dans une église. Paul II construisit celle qui existe encore et que Sixte-Quint embellit avec magnificence.
ose
je sais que je dois la vie au Souverain Créateur, et je me suis trouvé maintes fois si proche de la mort, que le moment le moins terrible eût été le dernier, qui aurait suffi à calmer la douleur de tousles autres. Mais ce qui m'occasionnait une douleur infinie, c'était la crainte que Notre-Seigneur, après s'être servi de moi pour la Découverte, et pour augmenter contre toutes les prévisions des savants contradicteurs, les Etats des Rois Catholiques, permît que par ma mort tout demeurât anéanti et inconnu. La vie de ces hommes qui m’ont accompagné avec tant de peine m'est plus précieuse que la mienne... La pensée des deux fils que j'ai laissés à Cordoue et qui vont demeurer sans secours, redouble encore mes angoisses... D’une part la confiance que Notre- Seigneur ne permettra pas qu’une entreprise si utile à l'exaltation de la Sainte Eglise et menée à fin avec tant de travaux et de contradiction, demeure imparfaite et inackevée, soutient mon courage; et de l’autre, je considère que mes péchés ont mérité que je demeure privé de la gloire en ce monde. »
Sous l'empire de cette idée, et du désir que la Découverte ne fût pas ignorée si l'équipage entier venait à disparaître, l’Amiral écrivit rapidemen+ une courte relation du voyage, enveloppa le parchemin d'une toile cirée qu’il entoura de cire; puis plaçant le gâteau de cire dans une barrique, il la fit sceller avec soin et jeter à la mer. Une seconde barrique toute semblable à la première fut attachée au navire de manière à flotter au-dessus en cas de nacfrage. Dans chacune des barriques Colomb plaçait
un billet promettant à quiconque remettrait le paquet cacheté à la Reine de Castille, une récompense de mille ducats (environ 5,000 fr.).
Enfin après trente-six heures d’angoisses inexprimables, le cri de ferre, terre! retentit sur le pont. L'annonce de la terre au moment de la Découverte n'avait pas été reçue avec plus d'enthousiasme.
Les matelots croyaient reconnaître les côtes du Portugal, d’autres celles de Madère; l'Amiral jugea que c'était Sainte-Marie, la plus méridionale des Açores. Il n'y avait que cinq lieues à franchir ; mais les vents et les flots repoussèrent encore la caravelle; pendant trois jours et deux nuits, elle demeura dans le plus grand danger jusqu'au 18 février, alors on jeta l'ancre et Colomb envoya sa chaloupe à la
plage.
Les matelots furent accueillis avec joie et surprise, on ne pouvait concevoir qu'une si petite embarcation ait résisté à la tempête; mais quand on apprit qu'elle venait des Indes, les habitants de Sainte- Marie gardèrent les matelots pour apprendre d’eux les détails de la Découverte, et envoyèrent à bord trois des leurs porter des vivres et annoncer à l'Amiral za visite du gouverneur. Ce gouverneur était Jean de Castanéda; Colomb fit honneur aux messagers et les pria de faire célébrer le lendemain
une messe à la plus proche église de Notre-Dame, afin que la moitié des hommes pût y aller de suite, ajoutant que l'autre moitié suivrait le jour même.
En effet, la moitié des matelots, dans le costume des naufragés, nu-pieds et en chemise, descendit à l'ermitage, entendit la messe 2t se disposait à repartir, lorsque la troupe portugaise, conduite par le gouverneur, les entoura et les retint prisonniers. Colomb ne voyant pas reparaître ses hommes, tourna la côte pour observer la chapelle; il vit alors des gens armés et le gouverneur remontant dans sa chalcupe. Du pont de la caravelle, l’'Amiral l’apostropha avec indignation, lui demanda de quel droit il retenait les sujets Espagnols, le menaçant des plus terribles représailles, et donnant sa parole de dépeupler l’île entière plutôt que de laisser impunie une telle insulte, une si cruelle trahison.
Castanéda répondit que les Portugais ne connaissaient ni le roi, ni la reine d'Espagne, qu'ils ne respectaient ni les titres d'Amiral et de Vice-Roi, ni la personne même de Colomb, qui leur était étranger; mais, dès le 22, Castanéda, ayant pu s'assurer par le récit des matelots prisonniers de l’invincible fermeté de Colomb, commençait à redouter les suites de son imprudence; il envoyait à bord un notaire et deux ecclésiastiques pour reconnaître la mission du navire ; on se déclara satisfait, et le lendemain tous les Espagnols rentraient à la Nina qui dut rester encore au mouillage pour attendre la fin des bourrasques persistantes. Colomb apprit alors que le roi de Portugal avait envoyé dans ses possessions d'outre-
? mer, l’ordre de le retenir prisonnier partout où il se
9 (A < : | Si présenterait : s’il fût tombé au pouvoir de Castanéda, ps “1?
« jamais il n’eût recouvré la
liberté.
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r- î Le 24 février, 5 Le Colomb put enfin s reprendre la haute ce TT mer; il n'était plus àS qu'à cent vingt lieues au 2.4 La er
e - | s : du cap Saint-Vincent, ;
An 1e 2 mars, lorsqu'une vio- : lente bourrasque emporta ‘ les voiles sans en épargner un lam- 1
. beau. Dan fit un nouveau vœu à Notre-Dame de à
la Cinta (province d'Huelva); le % la tempête
e Pèlerinage À Sainte-Marie par l'équipage sauvé de la tempête. js x F2 Le
augmenta de telle sorte que tous se résignèrent à mourir en vue du port; ils firent vœu de jeûner au pain et à l’eau le samedi qui suivrait leur descente à terre, s'ils étaient assez heureux pour l’atteindre. Enfin, dans l'obscurité, on aperçut la terre. « Dieu les conserva jusqu’au jour, » et l’'Amiral reconnut l'embouchure du Tage.
L'entrée du port, toujours difficile, est pleine de périls par le gros temps; la caravelle en détresse courait un si grand danger, que les habitants de Cascaës ne pouvaient s’arracher du port et passèrent la journée à prier et à faire brûler des cierges pour les matelots inconnus destinés à périr. Vers le soir on jeta l'ancre au mouillage de Rastello. La petite embarcation, protégée de Dieu, était sauvée, au moment même où les navires encombraient les ports sans pouvoit en sortir; vingt-cinq embarcations espagnoles avaient été englouties dans l’espace de quatre mois, durant cet hiver, si fécond en naufrages que sur toutes les côtes on en recueillait les tristes. épaves.
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Le jour même, Colomb demandait à Jean II, roi : de Portugal, l'autorisation de remonter jusqu'à Lisbonne pour mettre le navire en sûreté. Le lendemain un officier invitait l’'Amiral à rendre compte à la douane et au commandant, au moins. déléguer en sa place un officier de son état-major,
Colomb répondit qu'étant Amiral il ne devait de compte à personne, et que pas un homme ne quitterait le navire que par la force.
« La coutume des Amiraux Espagnols, dit-il, est « de mourir, non de se ‘’endre ou de livrer leurs « nommes. »
Il craignait une nouvelle trahison; mais il n’en était rien : le commandant du vaisseau portugais lui rendit de grands honneurs, lui fit ses offres de service; et le 28 mars l'Amiral recevait de Jean II une lettre de félicitation, le priant de le visiter quelques instants à sa résidence de Val-Paradis.
Cependant la population entière, depuis Rastello et jusqu’à Lisbonne, se portait sur les pas de Colomb et au devant des matelots ; on admirait les curiosités dont la caravelle était chargée, on examinait les Indiens, on ne se rassasiait pas d’entendre le récit de la gigantesque entreprise, et les contradicteurs d’hier étaient devenus les enthousiastes d'aujourd'hui.
Admis à l'audience du roi de Portugal, le Révélateur du globe, placé au niveau des souverains, éccuté de tous dans le plus religieux silence, fut logé dans la maison du personnage le plus important en attendant un nouvel entretien, pendant lequel le roi Jean II et ses courtisans témoignèrent le plus grand intérêt.
Mais la plupart étaient de ceux qui ayant traité Colomb de visionnaire, ne lui pardonnaïent pas le succes; leur mesquine jalousie alla jusqu’à soiliciter du roi la permission de le retenir dans les fers. ou
« de le tuer sur le champ. Jean II déclara que lui, prince catholique, regardait l'Amiral comme bienfaiteur du genre humain, qu'un tel homme était sacré à ses yeux, et qu’il ordonnait d’user envers lui des plus grands égards.
Le mercredi 13 mars, la Nina sortant de Rastello se dirigeait vers Palos. Depuis le 3 août 1492, la petite ville n'avait reçu aucune nouvelle des navires; toutes les familles, plongées dans le deuil, maudissaient « l'étranger ambitieux » qui avait enlevé les pères et les fils pour les engloutir dans la Mer ténébreuse ; à peine si quelque pieuse femme, d'une foi plus profonde en la bonté de Dieu, osait encore espérer dans le silence de la prière.
Tout à coup, le Vendredi 15 mars r493, vers midi, quelques marins inoccupés aperçurent l'étendard de Castille flottant au sommet du grand mât d'une simple caravelle; bientôt ils ont distingué l’étendard de l'expédition, à la coupe du navire ils ont reconnu la Nine.
À quatre siècles de distance, à ce récit, les émotions gonflent le cœur de tous ceux qui, se mettant à la place des familles, se rappéllent le jour béni et glorieux entre beaucoup d’autres, où Colomb revit l'Espagne, y ramena ses compagnons!
Que furent les sentiments de reconnaissance, la joie enthousiaste, les larmes de bonheur des habi- tants de Palos! Pas un des marins ne manquait au rendez-vous; les cloches sonnaïient à toute volée, les balcons et les rues se couvraient de tentures et
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de fleurs, le bruit du canon, l'ivresse du bonheur et du bonheur inespéré, se communiquait aux villages voisins.
Plus grande était la joie, plus prompte devait êtie la manifestation de religieuse reconnaissance. Tout l'équipage se rendit selon la promesse, piedsnus et en chemise, à l’église la plus proche dédiée à Marie : cette église se trouvait être, par une délicatesse de la Providence, Sainte-Marie de la Rabida! Après avoir sollicité le secours de Marie pour les voyageurs au moment du départ, le P. Juan Perez la remerciait au retour de la miraculeuse préservation, et du succès de la Découverte!:
On était encore à la joie, lorsque la Pinta jeta l’ancre et les matelots se joignirent à leurs frères dans les élans d’une commune allégresse. Ils racontèrent alors que l'ouragan les avait portés dans le golfe de Biscaye; de Bayonne l’ambitieux Pinzon, croyant au naufrage de la Niña, avait osé écrire aux Rois la relation de la Découverte, s’attribuant tout le succès. Mais lorsqu'il avait vu la caravelle arrivée avant lui au port de Palos, il s'était enfui dans sa maison de campagne. La réponse terrifiante ne tarda pas à lui faire comprendre la honte de sa conduite, et il succomba promptement aux remords plus qu’à la maladie.