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CHAPITRE XI

Découverte des mines d’Hayna. — Retour d’Aguado et de Colomb en Espagne.

La construction d’une caravelle et les réparations nécessaires à la Santa-Clara avaient retenu l’Amiral deux mois entiers ; ce retard était encore ménagé par la Providence pour la grande cause qu’il servait avec zèle.

Des matelots s'étaient querellés et battus quelque temps auparavant; l'un d’eux ayant blessé son adversaire d'un couteau catalan et le croyant mort, s'était enfui dans les bois, pour se soustraire à la justice de l’Amiral. Il arrivait au centre même d’une tribu établie sur les côtes à l'embouchure de l’'Ozama (où a été depuis bâtie Saint-Domingue), et gouvernée par une femme. Pour fixer au milieu d’eux « cet homme descendu du ciel » les Indiens lui montrèrent à sept lieues de distance, sur larivière Hayna, une mine d’or incomparable ; ils sollicitèrent l'Espagnol de retourner vers le commandant et de ramener ses compatriotes pour fonder une ville et s'établir dans leur district.

Le coupable espérant qu’une si précieuse découverte lui obtiendraïit le pardon, se décidait à retourner à Isabelle ; le matelot blessé n’était pas moït et Colomb renvoyait avec son frère Barthélemy, Diaz et le savant métallurgique Pablo Belvis pour sonder la rivière Hayna. |

Dans un rayon de plus de six milles, « le sol était « littéralement imprégné d'or; ils purent l'y recueil- « lir en quantités considérables et par morceaux « d’une telle grosseur qu’à peine en croyaient-ils « leurs yeux. » Ils revinrent à Isabelle chargés de pépites d’une valeur énorme. Colomb remercia avec effusion la divine Providence; et, « comme « c'était sa pratique constante, lorsqu'on lui appor- « tait quelque chose de prix, il s’agenouilla dans son « oratoire et rendit à Dieu de ferventes actions de « grâces. »

L’'Amiral, au moment de s’embarquer, confiait à Barthélemy son frère, remplacé en cas de mort par Diégo Colomb, tousses pouvoirs sur la colonie; dès lors Barthélemy sera connu sousle nom d'Adelantado (titre d'honneur suprême dans la langue Castillane, et qui répond à notre mot de vaillant gouverneur). Puis il redoubla de soins pour assurer aux indigènes les missions apostoliques des religieux franciscains, et il chargea l’un d’eux, le frère Roman Pane, qui par humilité se faisait appeler le pauvre Ermite, de recueillir les premières observations nécessaires pour guider les missionnaires dans leur travail; enfin il ordonna de faire toujours accompagner les

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religieux, par des hommes de guerre pour leur (l sécurité personnelle.

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11 Colomb et Aguado mirent à la voile pour retour- ( e ner en Espagne lé ro mars 1496 ; mais l’Amire! qui ne 14 'S | connaissait pas encore les vents alisés qu'il pouvait À

S Baptème des premiers Indiens.

rencontrer un peu au Nord, se dirigeant en droite ligne, eut à combattre pendant vingt-six jours contre les brises contraires ; il fut même contraint de relàcher à la Guadeloupe pour faire de l’eau et reprendre des vivres. Dans les cases désertes, et d’où les Caraïbes s'étaient enfuis à l'approche des étrangers, on trouva les restes sanglants de festins abominables et les membres rôtis de malheureux Indiens ; les matelots eurent à soutenir de véritables combats contre les femmes Caraïbes qui non contentes de s'opposer au débarquement par les armes, se jetaient sur les hommes et essayaient de les tuer avec leurs ongles ou de les écraser sous leur propre poids.

On s’empara de dix femmes, et au moment du départ Colomb les fit déposer sur la plage, couvertes de verroteries et de grelots; mais l'une d'elles, femme d’un Cacique, déclara qu’elle voulait suivre les étrangers et demeura sur le navire pour passer en Espagne où elle ne tarda pas à mourir. Dans la traversée, le superbe et cruel Caonabo mourut ainsi

que son frère, ne pouvant supporter le roulis et le ;

manque d'exercice à bord.

Le 20 mai, les vents contraires étaient si tenaces qu’on se trouvait encore au milieu de l'Océan sans savoir ni la distance de la terre, ni même sous quelle latitude on naviguaïit. Les vivres diminuaient, l'eau commençait à manquer; au mauvais temps allait se joindre la famine, les hommes après avoir murmuré tout bas, le faisaient tout haut; ils en vinrént jusqu'à proposer de jeter les Indiens à la mer

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pour diminuer les bouches à nourrir, ou même à les manger pour conserver leur propre existence.

Le 7 juin l'horrible motion arrivait aux oreilles de l’'Amiral. |

Emu d’indignation, le noble Colomb, d'autant plus maître des autres qu'il l'était de lui-même, déclara que fallût-il mourir jusqu'au dernier, il ne permettrait jamais de toucher aux Indiens : il fit « oublier la faim » par la douceur et la fermeté de ses paroles. Il rappela que la Découverte avait eu pour objet principal de gagner les âmes à Jésus-Christ, que notre Rédempteur avait répandu son sang pour tous les hommes, que tous sont nos frères, que plusieurs déjà étaient chrétiens, que tous peut-être allaient le devenir; qu’enfin le commandement de la charité envers le prochain était de stricte obligation, et qu’il fallait user envers tous les hommes, fussent-ils nos ennemis, comme on voudrait que l’on usât envers nous.

« Au surplus, ajouta-t-il avec assurance, dans trois « jours nous entrerons dans les eaux du cap Saint- « Vincent. »

À ces paroles, le respect qui avait porté les matelots à recevoir les reproches de l'amiral dans un religieux silence, fit place aux protestations, aux murmures, aux railleries même : tous se croyaient perdus dans les mers du Nord, près de l'Angleterre ou plus loin encore; les officiers partageaient l’erreur des matelots.

Le troisième jour, lorsque « Colomb persistant dans son opinion, donna l’ordre de carguer toutes

les voiles pendant la nuit, il s’éleva un murmure général et les matelots s’écrièrent qu'ils aimaient

mieux être jetés à la côte que de périr de faim au : milieu de la mer. * « Cependant le lendemain matin, à leur grande 6 joie, ils découvrirent la terre même que Colomb » avait annoncée. » La réalisation si prompte de l’affirmation de l’Amiral le fit regarder par la plupart d comme « vraiment doué d’une inspiration divine » ; mais quelques-uns, ainsi qu'il arrive d’habitude à F ceux qui n’acceptent pas d’avoir commis une erreur, prétendaient que le commandant appelait à son aide les coupables secrets de la magie. ; Il :

1 Ce fut le 11 juin 1496 que les deux navires en- & trèrent au port de Cadix. L Colomb donna aussitôt avis aux souverains de son arrivée, et la réponse se fit attendre un mois, jus- : qu'au 12 juillet. ÿ Aguado avait été moins réservé : il n'avait pas perdu un jour pour présenter à l'ordonnateur géné- d ral de la marine, et faire parvenir jusqu'aux rois, le dossier des réclamations et des plaintes contre le 4 glorieux Amiral, dont la gloire commençait à blesser : les yeux infirmes des obscurs courtisans.

(il Mais aussitôt que Christophe Colomb se présenta P

. devant Isabelle, la noble simplicité, la modeste assurance de ses récits, firent oublier les accusations.

Il exposa par ordre tous les détails des combats contre les Caciques, les coupables exactions de quelques Espagnols, le ressentiment des hidalgos contre sa fermeté, et les mesures indispensables qu'il avait dû imposer pour maintenir la discipline, enfin les dangers qu'il avait courus.

Il offrit aux souverains des armes, des instruments, des plantes, des oiseaux, des animaux encore inconnus. Surtout il raconta l'exploitation si heureusementcommencée des mines d’or de Cibao et d'Hayna, et mit au pied du trône des bourses remplies de grains d'or, des morceaux d’or brut, gros comme des fèves, d'autres comme des noix.

Isabelle se prononça aussitôt pour une troisième expédition et donna l'ordre d'y employer six millions de maravédis.

Sur ces entrefaites un pilote de la suite de Colomb écrivit à la Cour qu'il revenait d'Hispaniola « avec un chargement d’or. »

Aussitôt Ferdinand envoyait les six millions de maravédis dans le Roussillon, menacé alors par l'épée de la France.

Mais lorsque Alonzo Nino (1) fut sommé de produire son or, il se trouva que les prisonniers indiens qu'il ramenait au nombre de trois cents, étaient toute sa richesse : il comptait les vendre comme esclaves.

Le roi et la reine se montrèrent blessés au vif, non seulement de voir la richesse attendue se réduire à néant, mais surtout de l'attentat commis

(1) Prononcez Ninio.

| | contre leurs ordres positifs, à la liberté des Indiens; 1 et Colomb put mesurer dans toute son étendue la {l triste situation où se trouvait la colonie.

| lt Isabelle rassura Colomb, le consola en partageant | son désir d'accroître la connaissance du nom de Dieu, | ’ et déclara que sa « volonté expresse était de pour- £ ll « suivre cette entreprise, dût-on n’en retirer que des \l « pierres; qu’elle ne s'arrêterait pas à la dépense, ( « parce qu'elle croyait aue notre sainte foi s'étenll « drait par ce moyen, et que ceux qui dénigraient « l’entreprise n'étaient pas les amis de sa couronne.»

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