CHAPITRE XV
La Vera-Cruz. — Mission de Bobadilla.
Christophe Colomb, revient en Espagne chargé de chaînes.
La Conception avait été bâtie en 1444 sur le territoire même habité par la tribu Indienne de Guarionex, ce cacique détaché par les soins de l'Amiral de la terrible ligue formée contre les Espagnols.
Les travaux devaient être longs ; et dès le début, une Croix magnifique de dix-huit à vingt palmes de haut, formée d’un arbre gigantesque et parfaitement équarri, avait été placée presque au sommet de la montagne et regardant la Vallée-Royale.
Autour de cette croix se faisait la prière commune, Colomb aimait à y méditer longuement pendant la nuit; il se promenaïit ou s’agenouillait à ses pieds en récitant l'office des tertiaires franciscains. Il avait fait devant cette croix comme ille dit lui-même, le vœu d’ériger une chapelle où trois messes porteraient chaque jour ses adorations, ses hommages et ses suffrages : à la Très-Sainte Trinité, à Marie conçue sans péché, aux saintes âmes du Purgatoire.
Pendant les absences de Colomb, la croix demeu-
tait un lieu de rendez-vous pour de pieux exercices ; on y priait presque sans relâche, des malades recouvrèrent la santé, d’autres accoururent au bruit du
prodige; et la dévotion des privilégiés la nomma bientôt la Vraie-Croix, Vera-Cruz.
Les Espagnols regardaient les grâces obtenues dans ce lieu sacré comme une protection visible du
Colomb au nied de la Vera-Cruz.
ciel, les Indiens la considéraient comme le signe évident de la domination « des étrangers » et, résolus à la détruire, ils se portèrent en foule vers la Croix, attachèrent des cordes tressées avec de l’aloës et des lianes énormes, et se réunirent pour l’abattre. Vsins efforts ! terreurs superstitieuses des indigènes! Le lendemain, craignant d’être écrasés par la chute , de ce bois miraculeux, ils entassèrent autour de la Croix des feuilles et des fagots qui la couvraient jusqu’au sommet ; le feu se propagea aux alentours, la Croix était enveloppée de flammes; mais lorsque l'incendie se fut éteint de lui-même, faute d'aliment, la Croix dominait les débris fumants, « sauf le pied, « dit Charlevoix, où il paraissait un peu de noir, « comme si l’on eût approché une chandelle allu- « mée, » le bois n'avait pas changé de couleur. Une vague inquiétude anima de nouveau les cu. Indiens; le bois fut attaqué à coups de hache, sans li qu'il fût possible d'en détacher des fragments plus épais que de minces copeaux. Cette fois, « les ido- « lâtres se prosternèrent devant la Vera-Cruz, et la êtr « vénérèrent comme les chrétiens (1). » ral « Dieu d'ailleurs, dit Charlevoix, fit pour autori- « ser et montrer qu'il agréait la piété des fidèles, ce
| « qu'il avait fait pour confondre la sacrilège entre- un 4 « prise des Indiens : on eut beau couper :a Croix ce | « pendant bien des années, elle ne diminua point. » eu D Exposée pendant un long espace de temps (plus de | tai 1 soixante années) aux ardeurs du soleil des tropiques, la
(1) Oviédo. | (
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aux pluies et aux ouragans, aux trombes et à la piqûre des insectes, sans avoir jamais été ni peinte, ni goudronnée, la Vera-Cruz résistait à toutes les causes successives de destruction sans être même endommagée.
En 1525, Charles-Quint pour relever encore le pèlerinage employa pendant « quatre années con- « sécutives vingt mille maravédis de sa cassette « royale à orner l'emplacement de la Très-Sainte « Croix, afin que la dignité du lieu fût en rapport « avec la dévotion des fidèles (1). » De plus, l’'Empereur sollicita, en Cour de Rome, des indulgences pour le pèlerinage; mais il évita de nommer Colomb ; le Saint-Siège refusa de frustrer la mémoire du pieux et grand Amiral de la gloire attachée au culte de la Croix qu'il avait élevée et n’accorda pas l’indulgence.
Dès lors le successeur de Pierre entrevoyait peutêtre l’auréole qui se prépare autour de la tête vénérable du grand Colomb.
Quelques années plus tard, la Vera-Cruz ornait une des chapelles de l'église principale à la Conception ; et lorsque le tremblement de terre de 1535 eut détruit la ville avec tous ses édifices, il ne restait de la cathédrale que la chapelle où se trouvait la Croix : aucun de ceux qui portaient sur eux une
(1) Herrera,
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parcelle du bois vénéré ne périt sous les décombres où plusieurs restèrent ensevelis pendant de longues heures ; et la seule maison demeurée debout après le désastre, fut le couvent des Franciscains qui possédait un fragment considérable de la Vera-Cruz. Lorsque la population dispersée se fut établie à la Vega, on ignore ce qui advint à la Vera-Cruz; mais Fernand Cortez (1), grand admirateur des vertus et de la grande personnalité de Chrisiophe Colomb, ne se sépara jamais d’un reliquaire avec un morceau de la Vera-Cruz; et la première ville mexicaine, Vera-Cruz, tire de là son nom.
Après avoir achevé l'historique curieux de la Vraie Croix, revenons à l’Amiral qui apprenait à la Conception la défaite d’Ojeda par Roldan et le châtiment des conspirateurs.
La sécurité qui suivit ce double évènement ramenait un instant la prospérité dans la colonie ; les Indiens recommençaient à payer le tribut en poudre d’or, les Espagnols reprenaient les travaux, les missionnaires amenaient à la foi les indigènes paisibles, enfin l’avenir semblait assuré.
Mais au moment de sa révolte, Roïidan avait su prévenir à Séville l'opinion des ennemis de l’A-
(1) Fernand Cortez, célèbre capitaine Espagnol (1485-1547), conquit le Mexique dont il fut le gouverneur ; mais il ternit sa gloire par d'inexplicables cruautés.
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