‹ Vie illustrée de Christophe Colomb [microforme]Chapitre 43 sur 56 · RE SE · texte numérisé non relu

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Je considère le projet de passer à l’île espagnole avec un bâtiment aussi petit que ce canot, non-seulement comme fort difficile, mais comme impossible, parce que je ne connais personne qui ose se hasarder à courir le risque de traverser un golfe de quarante lieues, entre des îles où la mer est si impétueuse. »

En prononçant ces mots, le regard de Diégo rencontra celui de son maître et de son ami, il lut dans son cœur... et reprit incontinent :

« Seigneur, j'ai hasardé plusieurs fois ma vie pour l'équipage et pour vous... néanmoins il y en a qui se plaignent que vous me confiez les missions que d’autres rempliraient mieux que moi; que Votre Seigneurie propose cette entreprise... si tous la refusent, je hasarderai de nouveau ma vie. »

L'Amiral ayant approuvé ce langage, réunit les hommes ; et au milieu d’un morne silence, il exposa le projet d'envoyer un canot et attendit vainement la réponse.

Alors le brave Diégo prenant la parole devant tous : « Seigneur, dit-il, je n’ai qu’une vie et je la veux mettre en péril pour le salut de tous ceux qui sont ici; j'espère que Dieu Notre-Seigneur, voyant l'intention qui me dirige, me sauvera comme il l’a déjà fait tant de fois. » |

* Les larmes de l'équipage répondirent à cette héroïque résolution.

Sans perdre un seul jour, Diégo consolida 1e canot, ie fit fortement goudronner; et prenant avec

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lui six rameurs et un matelot qui désira le suivre, il longea pendant trente-cinq lieues les côtes de l’île, bravant les courants, louvoyant entre les récifs et miraculeusement délivré de l'attaque des Indiens.

« Arrivé à l'extrémité de l'île, il y attendait le vent pour se diriger sur Hispaniola, lorsqu'une tribu d’Indiens l’attaqua, le fit prisonnier et l’emmena dans l'intérieur, à trois lieues, avec son canot.

« Sa vie et ses dépouilles furent jouées par les sauvages à une partie de paume. À la faveur de leur entrain dans cette partie funèbre, il s'esquiva, regagna la côte et revint à Santa-Gloria. »

L'Amiral n'osait espérer qu'il reprendrait son voyage; mais l’intrépide Diégo, accompagné cette fois d’un marin de Gênes, Barthélemy Fieschi et de deux canots montés chacun par six Indiens, se confiait de nouveau à Dieu et à Notre-Dame d'Antigoa sur ce vaste Océan.

Après quelques jours d’une navigation périlleuse,

les provisions étaient épuisées, les rameurs exténués, la dernière goutte d’eau était distribuée, un homme était mort de chaleur... et Diégo, qui croyait avoir parcouru le chemin, ne voyant rien à l’horizon, se tenait immobile, dans l'attitude d’une résignation suprême. .

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Tout à coup la lune se leva et sur son disque à peine sorti des flots, se dessinait une silhouette dentelée : « Terre! terre! » cria Mendez dans une joie fébrile, excitant les ram"urs à redoubler d’efforts.

C'était la terre de Navasa, interposée entre la lune et les canots, et que l'on n'aurait pas aperçue, dans la nuit, sans cette circonstance providentielle, qui amenait les barques justement en face de cette petite île d’une demi-lieue de circonférence, et si le regard de Diégo ne se fût pas fixé sur la lune au moment précis où elle se levait derrière Navasa.

Il n’y avait plus que huit lieues avant le cap Saint- Michel (aujourd'hui cap Tiburon), partie la plus occidentale d'Hispaniola; mais il y avait encore cent trente lieues jusqu'à Saint-Domingue.

Après quarante lieues au milieu des anthropophages Caraïbes, qui parcouraient souvent la partie encore sauvage, Diégo apprit que le gouverneur Ovando était à Xaragua dans l'intérieur des terres. Mendez laissa les canots à la garde de Fieschi et partit seul pour joindre Ovando. Fieschi aurait voulu retourner aussitôt porter à l’'Amiral l'assurance du secours que Diégo avait mission de solliciter ; mais la fatigue des rameurs ne lui permit pas de mettre ce projet à exécution.

L'inquiétude était grande à Santa-Gloria; les hommes toujours consignés à bord, privés de viande et d'exercice, isolés et bientôt dominés par l’ennui,

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tombèrent malades. Ce fut le signal pour les mécontents de se révolter.

Deux officiers, les deux frères François et Diégo Porras, réunirent autour d'eux les matelots les plus robustes et les plus hardis; on résolut de quitter à tout prix la Jamaïque; pour cela il fallait s'emparer des provisions, des objets d'échange et des armes. Il fut décidé que si le premier jour de l’année 1504 n’amenait aucune nouvelle, la révolte éclaterait.

Aussi bien, l’Amiral était retenu au lit; malgré cela il se faisait porter tous les jours près des matelots, restait avec les malades pour les distraire et les consoler, et se joignait au médecin pour panser leurs plaies. Les malades seuls et ses officiers les plus dévoués ignoraïient la conspiration.

Le » janvier, François Porras provoqua brusquement l’Amiral par des paroles hautaines; et à la réponse pleine d’aménité de son chef il lui tourna le dos, criant à ses affiliés : « Je m'en vais en Castille,

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« Moi, moi, » répondaient les rebelles, se ruant sur les marchandises, criant à tue-tête : « Qu'ils meurent, qu’ils meurent! »et se précipitant dans les canots, ils débarquaient au cap Aomaquique, maltraitaient les Indiens, les pillaient, embarquaient les marchandises volées dans des canots et partaient pour Hispaniola, en suivant la route que Mendez avait parcourue.

Ils ne purent jamais y arriver; pendant plus de six semaines, iis arpentèrent le pays, rançonnant et

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pillant les Indiens, jetant à la mer les rameurs indigènes qu'ils trouvaient trop difficile de nourrir, mais ne pouvant s'éloigner d’une terre où les flots et les vents semblaient les enchaîner.

Maïs soit que les Indiens de Santa-Gloria se fatiguassent de pourvoir aux besoins de l’Amiral et de ses hommes, soit qu’ils fussent excités sous main par les rebelles, Colomb remarquait moins de confiance dans les rapports, moins de bonne foi dans les échanges, et il jugea que le danger de sa position augmentait.

Comme toujours, le pieux Amiral eut recours à la prière; comme toujours, Dieu voulut bien lui répondre. |

Il n’est pas nécessaire que Dieu fasse entendre sa voix dans les éclairs et le tonnerre comme au Sinaï, il n’a besoin ni d'apparaître, ni même de donner un signe miraculeux pour venir au secours de ceux qui l’invoquent. « Sa parole se fait entendre sans bruit de parole, » mais à l’âme qui croit en lui ci qui l'écoute, il est aisé de reconnaître cette voix, qui porte toujours à la confiance et à la paix.

Dieu donc rappela à l'Amiral que dans trois jours aurait lieu une éclipse de lune; et chaque fois que Colomb reprenait sa prière, le souvenir de l’éclipse

s'attachait comme invinciblement à son esprit; il comprit que là était pour lui le salut.

En conséquence un interprète fut envoyé vers les Caciques, Colomb les invitait à un grand spectacle; ils accoururent en foule.

Profitant du grand nombre d’auditeurs, l'Amiral leur rappela qu’à son arrivée il les avait prévenus que Dieu son maître l'avait envoyé en ce lieu, et qu’il y devait demeurer jusqu’à ce qu'il lui plût de l’en faire sortir. Il leur dit que Dieu son Seigneur avait compris leur projet de ne pas apporter les provisions aux caravelles, et qu'il était irrité contre eux.

Il expliqua que, peu après le lever de la lune, à l'heure précise qu'il indiqua, l’astre prendrait une teinte rougeâtre et finirait par s’obscurcir.

Les uns se moquèrent de la menace, les autres furent saisis de crainte.

Mais quand, à l’heure même prédite par l’'Amiral, ils virent la lune changer de couleur et son disque se voiler, ils coururent aux caravelles, promirent fidélité au « grand envoyé de Dieu » et le supplièrent de le prier pour eux.

Colomb se retira dans sa cabine et supplia le Seigneur d'ouvrir les yeux de l'intelligence à ce peuple pour connaître sa grandeur et la nécessité de le servir; puis il annonça qu'il avait invoqué son Dieu, et leur expliqua que ce phénomène annonçait sa puissance, qu’il n'était pas inconnu ni effrayant pour ses serviteurs, et profita de leur soumission pour les engager à respecter « le grand Dieu

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des chrétiens » dont ils ne parlèrent plus qu'avec admiration.

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Eclipse de lune.

Dix mois après le départ de Diégo, l'Amiral n'avait reçu aucun message ; l'espérance s'évanouissait peu à peu, et de nouveau les Espagnols se résolurent à partir, au risque même de leur vie; ils aimaient mieux, disaient-ils, périr dans les flots que victimes de la famine ou des Indiens. Les malades eux-mêmes sauvés par les soins de Colomb se joignirent aux meneurs, et promirent aux mécontents d'enlever les canots et de massacrer l’'Amiral.

« Dieu remédia à ce péril, » dit Herrera. Dans la nuit même où devait s’accamplir le plus grand crime, un navire jetait l'ancre près de Santa-Gloria.

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