‹ Vie intime de Pie XChapitre 8 sur 49 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SoMMAiiîE.— Au « paesello » de Riese. —Vicariat deJ. Sarto à Tonibolo. — Au milieu des ouvriers. — Les oruerres de l'indépendanco. — La cure de Salzano. — Zèle et charité du jeune curé. — Souvenirs de jeunesse. — Les homélies de J. Sarto.

Le nouveau prêtre passa deux mois dans son «I>aesello », comme il l'appelle dans une de ses lettres, tout entier à la joie de son premier ministère. Il était devenu le seigneur de la famille. Ses frères et ses su'urs ne parlaient de lui qu'avec respect, et sa mère elle-même, à partir d(* ce jour, ne le tutoya plus. On lui réserva la plus belle chambre de la maison, audessus de la porte d'entrée, dans la modeste habitation voisine de l'église.

C'est laque, plus tard, le jeune évoque aimait à revenir, aux jours anniversaires des joies et des deuils de la famille.

La chambre a été conservée telle qu'elle était alors, et aujourd'hui encore on voit au chevet du lit la belle image de Notre-Dame de la Cendriola, devant laquelle priait l'enfant de chœur, et qui est devenue un but de pèlerinage.

Ces jours de solitude et de recueillement furent peut-être les plus heureux dans la vie du nouveau prêtre.

Ils passèrent vite.

Au mois de novembre suivant, 1858, Joseph Sarto fut envoyé comme pro-curé, c'est-àdire vicaire coadjuteur, à la paroisse de Tombolo.

C'était une modeste cure de campagne. La population y était nombreuse, mais pauvre. Les travailleurs des rizières et les ouvriers des fabriques composaient, avec les paysans, la totalité de la paroisse. Tombolo n'avait point l'aspect riant des plaines de Riese. Enterré dans une vallée humide plantée de mûriers et coupée de marais ensemencés de riz, le village prospérait grâce au commerce alors florissant des tissages; mais les habilauts demeurèrent toujours pauvres.

Le nouveau prêtre se trouva bientôt dans son

élément, au milieu des infortunes à soulager et des tristesses à consoler.

Le curé était âgé, et tout le poids du travail retombait sur le jeune vicaire. Il ne s'en plaignit jamais; pas plus qu'il ne trouva jamais une parole d'amertume pour constater que l'administration épiscopale lui avait donné Tun des postes les plus humbles du diocèse. Il était cependant sorti avec les meilleures notes et la première place dans la promotion de cette année.

C'est ainsi qu'agissent les saints; c'est ainsi que s'acquièrent les vertus et que se trempent les caractères. Dieu permet quelquefois ces humiliations d'un temps, pour mieux faire éclater les qualités des siens.

Il esta remarquer, d'ailleurs, quedesemblables variations sont plus fréquentes dans les administrations religieuses que partout ailleurs, où une hiérarchie de postes est établie par les règlements. Il est vrai aussi que les placements, dans le ministère pastoral, ne doivent pas être considérés au point de vue des avantages matériels, mais dans l'oidre des œuvres à accomplir. Et c'est bien ainsi que comprit sa mission le nouveau titulaire de cette dernière place.

Il est cependant un côté humain, même dans le ministère sacré, qu'il ne faut point négliger. L'Eglise, dans la sagesse de son expérience, l'avait si bien compris que dans le Droit Canon elle a institué les concours pour tous les bénéfices ecclésiastiques. De cette façon, la faveur et les recommandations, qui sont le fléau des hommes, se trouvaient arrêtées à la porte du sanctuaire. Malheureusement, le temps et quelquefois les hommes ont presque partout détruit ce que l'Eglise avait établi. Don Joseph Sarto s'en souvint néanmoins, et un des premiers actes épiscopaux du jeune prélat, quand il eut été nommé plus tard évèque de Mantoue, fut de rétablir dans son diocèse les concours aux postes canoniques.

Pendant neuf ans, l'humble vicaire exerça ses modestes fonctions, au milieu de cette population laborieuse, qu'il aimait comme sa propre famille. C'est là qu'il apprit à connaître la vie rude et pénible des ouvriers, les besoins de leur cause et les revendications souvent bien justifiées de ces travailleurs obscurs, qui édihent la fortune des nations, sans en rien garder pour eux-mêmes.

La question sociale, de tout temps en suspens, est devenue plus aiguë de nos jours, à mesure que les transformations mécaniques, en obtenant pour le capital un rendement supérieur, ont diminué peu à peu la main-d'œuvre, parfois jusqu'à ruiner des populations entières établies sur place, obligées soudain de chercher ailleurs un travail qui les fît vivre. Et ceux même qui restaient réclamaient à leur tour un relèvement de salaire, proportionnel au bénéfice réalisé par le capital.

Il y a là des problèmes ardus à résoudre, mais qui réclament une solution. Le Pape d'aujourd'hui sera appelé à les trancher : il se souviendra alors de son ministère à Tombolo et peut-être bénira-t-il la Providence de l'avoir fait vivre, un temps, de la vie même des ouvriers.

Ce fut d'ailleurs une période fertile en leçons pour le jeune prêtre.

L'année môme de sa nomination à Tombolo, il vit les campagnes de la Lombardie envahies, tour à tour, par les Autrichiens et par les Français. La guerre d'Italie, déclarée le 3 mai 1859 par Napoléon III et Victor-Emmanuel II à l'Autriche, olors maîtresse de la Lombardie, se déroula tout

entière sur les rives du Tessin, à Montebello, Palestro, Magenta et Solférino. Mais Tombolo eut à recueillir les épaves et les blessés de la campagne.

Un souffle de liberté soulevait d'ailleurs la Vénétie, qui réclamait, à son tour, son annexion au nouveau royaume d'Italie.

Etait-ce un avantage pour Venise?

Quoi qu'il en soit, le clergé, aussi bien que la noblesse et le peuple, aspirait à l'indépendance du pays. Il est vrai qu'on représentait la future Italie, non point comme un assemblage de royaumes unis au profit de la maison de Savoie, mais comme une confédération d'Etats demeurés libres, sous la haute présidence du Pape. C'était un rêve idéal qui séduisit les foules. Il ne devait point se réaliser.

Sous la pression de la révolution, le Piémont s'unit cette fois à la Prusse, comme il s'était uni six ans auparavant à la France, pour repousser l'Autriche de la Vénétie.

On était en i&06. Après les désastres de Custozzaet de Lissa, les armées alliées triomphèrent cà Sadova, le 2 juillet i860. L'unité était faite : la Vénétie devenait italienne. Ce fut un cri de

joie dans toutes les bourgades, quand le nouveau drapeau aux trois couleurs de la jeune Italie fut hissé à la place de l'étendard à l'aigle bicéphale de l'Autriche.

Le vote du plébiscite ordonné après l'annexion, en plus d'un endroit, eut lieu dans les églises. A Tombolo, le jeune vicaire avait été l'âme de la délivrance. Le vieux curé, Gonstantini, lui en (it même un doux reproche. On montre encore au Municipe la première liste électorale préparée par Don Joseph Sarto et tout entière copiée de sa main. Et quand la garde nationale fut rétablie aussitôt après, c'est dans la cour même du presbytère qu'elle venait faire l'exercice. Joseph Sarto était devenu le vrai chef du pays, chef aimé de tous, et de tous estimé comme le meilleur des prêtres et le plus zélé des patriotes.

C'est l'éloge qui était dans toutes les bouches quand, au mois de mai 1867, il quitta le vicariat de Tombolo pour la paroisse de Salzano, où il venait d'être nommé curé.

C'était un avancement nKTÎté, mois qui ne devait rien à la faveur.

Salzano formait une paroisse de 3.000 âmes,

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composée de cultivateurs et de paysans en majorité, mais policée à l'égal d'une petite ville. La bourgade, d'ailleurs, n'est qu'à une douzaine de kilomètres de Venise, sur les limites du diocèse de Trévise. De magnifiques routes la traversent qui conduisent, à travers des plaines embaumées de lavande et de romarin, jusqu'aux montagnes du Tyrol et jusqu'aux lagunes du Lido.

Le nouveau curé y fut reçu comme un prophète. Il était alors dans toute la splendeur de sa jeunesse. Avec son air d'exquise bonté, son regard compatissant, ses manières douces, il eut bientôt conquis tous les cœurs.

Salzano, comme tous les petits pays, était divisé en deux factions. Don Sarto sut si bien se tenir à son poste qu'il demeura l'arbitre incontesté des deux partis, sans jamais donner lieu à un murmure sournois ou à une plainte amère. Et cette vie dura neuf ans. C'est plus qu'il ne faut pour laisser percer les côtés faibles d'un ministère. C'est plus qu'il n'est nécessaire aussi pour laisser briller les qualités éminentes d'une position.

Celle du jeune curé était d'autant plus diffi-

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cilo, on peut bien le dire, qu'il avait avec lui trois de ses sœurs. Et il faut aux personnes, même de la famille, qui vivent avec les prêtres dans le ministère, une grande circonspection et une prudence plus grande encore, pour ne pas susciter des jalousies ou faire naître des critiques. Les parentes de don Sarto, élevées par la mère dans un grand esprit chrétien, attirèrent au contraire vers le presbytère un grand courant de sympathies.

La mère venait elle-même souvent à Salzano ; et ce fut dans l'une de ces entrevues que deux jeunes hommes du pays, ap[)artenant aux familles les plus honorables, M. Boschini et M. de Bei, vinrent demander à la bonne veuve la main de ses deux filles, Lucie et Antonia. Ils les savaient sans dot; ils n'hésitèrent pas néanmoins à faire la demande.

Le frère tout d'abord refusa, mais devant l'insistance des familles, après avoir mûrement réfléchi en présence de Dieu, il consentit.

Ce qui est le plus extraordinaire peut-être, c'est que tout le pays fut unanime à approuver la décision du jeune curé. Et aujourd'hui encore, les sœurs du bon c Don Giuseppe )>, comme on

les appelle, font radmiration de tous, par leurs vertus domestiques et la bonne tenue de leur maison.

C'est qu'une des grandes qualités de Joseph Sarto et des siens fut toujours l'amour des pauvres et le désintéressement. Les habitants de Salzano lui appliquent volontiers le proverbe vénitien, si expressif dans ses rimes susurrantes : El xe vegno colla giachetta sbrisa : el xe nandn senza camisa : il était venu pauvre et il s'en est allé plus pauvre encore.

Un jour, racontait modestement sa sœur, j'avais préparé pour le dîner un bon bouillon avec des légumes et de la viande. Pendant que j'élais sortie, on vient demander à mon frère un secours pour une pauvre femme en couches : il n'avait plus d'argent. Sans rien dire, il passe à la cuisine, sort de la marmite la viande du dîner et la remet au visiteur pour la porter à la malade. Quand je voulus servir à table, j'eus beau tourner le pot-au-feu, je ne ramenai que des carottes. Je courus vers mon frère pour lui demander s'il n'avait pas vu les chiens des chasseurs, qui étaient venus le matin, entrer à la cuisine. Il se mit à rire...

(( Andè là, ropondit-il en vénitien, el Signor provedara anca per nualtri ! »

Ce jour-là nous dînâmes avec du pain et du fromage, ajoutait la bonne maîtresse de maison.

M'' Sarto a gardé toute sa vie cette simplicité et ce bon cœur. La veille du Conclave, d'oii il devait sortir Pape, il reçut dans sa modeste chambre, au troisième étage du Séminaire Lombard à Rome, la visite de deux prêtres vénitiens ; il voulut leur olTrir un « rinfresco •> ; il faisait une chaleur atroce sous ce toit surchauffé, au milieu des Prati di Castello. On ne trouva qu'un verre dans la cellule : le bon Cardinal se mit à le laver lui-m^me :

— Lminencel Eminence ! s'écrièrent les visiteurs.

— Croyez-vous que saint Paul n'en lit pas autant, quand il arriva sur les bords du Tibre? répondit le Patriarche avec son sourire paternel. Et il continua son travail : les trois amis burent au môme verre, de l'eau coupée de tamarin. C'est la seule boisson de luxe du Saint-Père.

A Salzano déjà, les visiteurs étaient étonnés de la sobriété du bon curé.

Lui-môme aimait à raconter que, quand il allait

de Riese à Caslelfranco pour suivre les derniers cours de grammaire, il faisait d'ordinaire à pied les 7 kilomètres du matin et les 7 kilomètres du soir, avec un morceau de pain et une tranche de polenta dans son sac d'écolier, pour toute la journée. A mi-chemin, ajoutait-il, sous un chêne toujours couvert d'oiseaux en tout temps, il y avait une fontaine garnie de cresson : c'est là que nous nous arrêtions à l'aller et au retour, avec les camarades qui venaient, eux aussi, au cours supérieur.

Tout cela était dit avec une telle simplicité qu'on se sentait charmé par la grâce idyllique de ces premières années. Rien d'ailleurs n'a jamais paru plus insupportable à Joseph Sarto que la pose et l'ostentation.

Cette recherche de la simplicité apparaissait même dans ses goûts littéraires. C'est ainsi que, parmi les orateurs, son auteur favori fut toujours saint Léonard do Port-Maurice. 11 avait fini même par prendre au célèbre prédicateur apostolique quelque chose de son ardeur et de sa véhémence. Les instructions du curé de Salzano étaient de véritables homélies à la façon des Pères, et ses cours de catéchisme,

des catéchèses mêlées de récits et de demandes, (jui attiraient à Téglise les parents plus encore (|ue les enfants, aux lieures des offices et aux jours des instructions religieuses.

La prière liturgique et les grandes dévotions Ihéologiques, l'Office canonique pour les confrériesd*hommes,le Rosaire pour les associations de femmes, telles furent les pratiques religieuses soutenues et encouragées par Don J. Sarto à Salzano, comme plus tard à Mantoue et à Venise.

La paroisse formait une seule famille dont le curé était à la fois le meilleur ami et le plus tendre père.

Il semblait que le fidèle ouvrier de l'Evangile allait enfin pouvoir se reposer et jouir du fruit de son travail. Les semailles avaient levé; partout le bon grain de la parole apostolique annonçait la riche moisson des œuvres naissantes.

Don Joseph Sarto ne vit que l'aurore de ce jour à Salzano. Un nouveau champ plus vaste allait lui être confié par le Père de famille.

Au commencement de mars 1875, il fut nommé chanoine de la cathédrale et professeur au grand Séminaire de Trévise.

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