‹ Vie intime de Pie XChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SoMMAiKE. — La nomination de J. Sarto au canonicat et à la chancellerie épiscopale. — Le jeune vicaire général. — M'' Gallegari, évoque de Trévise. — La nomination à l'évéché de Mantoue. — Pèlerinafjre à Padoue.

Le vrai mérite peut rester longtemps caché, mais il finit toujours par briller au dehors. Comme ces diamants que recouvre la gangue, les hommes sup«5rieurs, souvent tenus par les amis dans l'ombre, apparaissent un jour fulgurants au soleil, et chacun s'étonne d'avoir si longtemps ignoré la présence du trésor : — il en fut ainsi pour Don J. Sarto.

De grands vides venaient de se faire à Trévise. La mort avait enlevé, en quelques mois, l'examinateur canonique du clergé, h; professeur de dogme au grand séminaire et le cha-

noino théologal de la cathédrale. Il fallait, pour remplir ces postes, trois hommes éminents.

Le nouvel évêque, M"' Zinelli, qui avait remplacé M'' Farina, promu à Vicence, jeta les yeux sur le pauvre curé de Salzano.

La renommée de ses prédications était parvenue jusqu'à Trévise : partout dans la marche trévisane, il avait évangélisé les paroisses; nul mieux que lui n'était à même de connaître les besoins des populations et les aspirations du clergé : c'était l'homme indiqué pour présider la commission synodale des examens.

On se souvint ensuite que ce modeste curé, oublié depuis dix-huit ans dans la campagne, avait été le plus brillant élève du Séminaire, qu'il en était sorti avec la mention d'éminence : il eût été difficile de trouver un meilleur professeur de dogme; enfin la charge de théologal lui revenait de droit.

On savait d'ailleurs que le nouvel élu était pauvre; et ce n'étaient pas assurément les maigres prébendes de ses postes antérieurs qui avaient pu l'aider beaucoup à se faire un patrimoine. Bien des fois, il l'avouait lui-même, Don Sarto avait dû renoncer à acquérir un ou-

vrage théologique dont il aurait eu besoin, pour consacrer la modeste somme mise en réserve à des dépenses plus urgentes en faveur des pauvres et de sa famille.

Les honneurs semblaient donc venir tous à la fois trouver l'humble pasteur de Salzano. 11 en fut heureux sans s'en montrer enorgueilli. Une vraie peine de cœur l'angoissa cependant (juand il lui fallut quittoi" sa paroisse, qui était devenue pour lui sa famille : d'autant qu'il laissait en réalité quelque chose de lui à Salzano, en laissant ses deux sœurs mariées au pays qu'il avait tant aimé. Les habitants se consolèrent plus facilement de ce départ, en songeant qu'ainsi leur bon « Don Beppe » reviendrait ({uelquefois les retrouver.

Cet enthousiasme pour leur pasteur dure encore aujourd'hui à Salzano ; et quand on y apprit, au soir du 4 août 1903, l'élévation du saint curé au Souverain Pontificat, toutes les maisons s'illuminèrent en un instant, pendant que, sur les hauteurs, des feux de joie étaient allumés pour annoncer au loin la joie de la première famille spirituelle de Pie X. Un voyageur qui arrivait ce soir-là de Venise, pour interroger les parentes

du nouveau Pape, raconte qu'il ne vit jamais rien de plus beau, ni rien de plus touchant, dans les manifestations populaires, que cette illumination enfantine à l'aide de coquilles d'escargots posées sur toutes les fenêtres du bourg, aux maisons des riches comme aux chambrettes des pauvres, pendant qu'au loin toute la plaine semblait éclairée par les brasiers irradiant le ciel, depuis les collines de Mestre jusqu'aux rivages du Lido, pareillement illuminés dans la cité patriarcale.

M^'"^ Zinelli accueillit à Trévise le nouvel arrivé comme un ange de bon conseil. Il eut bientôt fait d'apprécier la science élevée et la sagesse prudente de l'examinateur. Il voulut l'avoir auprès de lui, et il ne tarda pas à le nommer chancelier de Tévêché.

Ce n'était qu'une étape dans la voie. L'évêque l'associa bientôt au gouvernement du diocèse, en le choisissant comme vicaire général. C'était un poste délicat, le plus élevé de la hiérarchie et le plus difficile.

Le vicaire général représente l'évêque et tient sa place en plus d'une circonstance. C'est lui qui doit préparer le travail et veiller aux

afTaires. C'est lui qui doit savoir, bien des fois, assumer les décisions désagréables, pour éviter à l'autorité les critiques intéressées. Un vicaire général a pour mission de partager toutes les peines de l'évêque, sans goûter à aucune de ses joies. Il faut, pour cola, plus que de la prudence, il faut de la vertu.

Le nouveau grand vicaire sut se montrer à la hauteur de sa fonction. Il avait de la prudence et il possédait à un haut degré les vertus qui font les saints. Aussi s'attira-t-il bientôt, non seulement l'estime, mais l'afTection de tout le diocèse. Il est à remarquer, en effet, que, partout où il passa, Joseph Sarto sut toujours captiver les cœurs par sa bonté naturelle, et gagner les âmes par ses manières affables. C'est un don de Dieu, et c'est souvent un privilège de îa naissance. Don Sarto, sorti des origines les plus modestes, porta toujours avec lui un grand air de patricien. \ le voir si majestueux dans les cérémonies, si grave dans les fonctions ecclésiastiques, on l'eût pris pour un prince de sang. Sa hiille svelte, son profil de médaille, ses yeux d'ange priant, le faisaient paraître idéal à l'église. La noblesse du cœur lient parfois lieu d'aris-

tocratie familiale, tant il est vrai que l'âme façonne à sa manière le corps qu'elle informe en lui donnant la vie.

Dans la vie intime d'ailleurs, la plus grande simplicité et la plus humble modestie permettaient à tous d'aborder sans crainte le pieux chanoine.

M^~ Zinelli avait voulu le loger près de lui dans son évêché. Il l'avait pris pour directeur et pour confident de son âme, en même temps que pour coadjuteur de son aduiinistration.

Ce fut entre les bras de son vicaire général que la mort vint chercher le saint évêque, et, en mourant, il lui rendit témoignage qu'il avait trouvé en lui plus qu'un collaborateur, un frère.

C'était en 1879.

Le Chapitre fut unanime à souscrire à l'éloge du défunt. D'une seule voix les chanoines le nommèrent vicaire capitulaire pendant la vacance du siège.

Un moment on crut que le choix de l'autorité allait se porter sur Don Sarto, et déjà on s'en réjouissait. Mais l'heure n'était pas venue encore.

GefutM^'Callegari qu'on nomma à l'évêchéde Trévise. — Ce choix était heureux: — le nou-

vol évèqiie arrivait précéd<î cliino renommée d'homme de Dieu. Il garda avec lui le chanoine Sarto, en qualité de vicaire général. Cette nomination facilita la tâche du nouveau gouvernement, en môme temps qu'elle concilia à Tévéque le diocèse tout entier.

M^" Gallegari était jeune : il ne fit rien sans consulter son grand vicaire. L'union de ces deux hommes de honne volonté, doués, par ailleurs, des talents les plus riches et les plus variés, prépara dans le diocèse une éclosion d'œuvres nouvelles.

Don Sarto ne ménageait ni son travail ni ses forces. Il avait repris le ministère de la prédication. On le vit reparaître souvent dans les chaires, oii il était monté plus d'une fois, quand il était curé de Salzano. Sa parole simple et apostolique plaisait au peu[)le. H avait ce charme -ittirant et cet ascendant irrésistihle que donnent au pri'dicateur une vie exemplaire et une conviction enracinée au plus profond de l'àme. A h' voir, ou l'eût pris pour un huml)le missionnaire ile cam|)agne, cl îi rcnten(he, on le trouvait un iniiLinirKjuc doclcur de IP^glisc.

l/lieurc alhiil hiculùt sonner où il serait vii: iMiMi: m- vu: x. — ">.

appelé d'ailleurs, lui aussi, à s'asseoir au milieu des princes de l'Eglise. On le savait à Trévise, et on craignait à chaque instant de voir partir Joseph Sarto pourun évêché nouveau. Plusieurs fois les évoques de la province en avaient parlé dans leurs réunions pour le choix des candidats aux sièges vacants.

On sait en effet que, dans certaines régions de l'Italie, la désignation des sujets à proposer au Saint-Siège pour l'épiscopat appartient aux évêques de la province. C'est une des formes du Droit Canon, la plus sage peut-être après celle qui laisse aux chanoines et aux dignitaires d'un diocèse le soin de désigner eux-mêmes par le vote le plus digne de recueillir l'héritage de l'évêque défunt. Les électeurs, pris ainsi dans l'Eglise même, connaissent mieux les besoins des âmes et semblent plus aptes à choisir le pasteur désiré. C'est d'ailleurs la procédure suivie pour l'élection du Souverain Pontife, dans le collège des Cardinaux, qui n'est que le Chapitre du Pape; et on n'a pas trouvé jusqu'ici de mode d'élection plus simple à la fois et plus indépendant.

Au commencement de 1884, l'évêché de Man-

toue était devenu vacant à la suite de la promotion de ^J'' Berengo à rarchevêch«5 d'Udine.

Depuis neuf ans, Don Sarto remplissait à Trévise les haules fonctions qui le préparaient à l'épiscopat. Le poste de Mantoue passait alors pour iiii des plus difficiles. Le dernier évêque, d'abord partisan acharné de l'Autriche, puis en lutte continuelle avec les pouvoirs, s'était aliéné, par sa violence et ses écarts, non seulement les lidèles, mais une grande partie du clergé.

Les souvenirs du saint évêque originaire de Mantoue, et qui avait été longtemps vicaire général de ce siège, M^' Parocchi — à cette époque Cardinal-Vicaire de Rome, — suggérèrent au clergé ridée de s'adresser à lui pour le choix du futur pasteur. Ce fut une inspiration de la Providence. Le Cardinal, toujours prudent, consulta les évèques de la haute Italie, et d'un commun accord Don Sarto fut désigné comme le seul homme capable de remonter la belle Eglise des (ionzague.

Cette unanimité était un heuicux présage.

Le i<) novembre 1884, Léon XIII préconisait M*'' Joseph Sarto évoque de Mantoue.

Le nouvel du se préparai sa consécration épis-

copale par une longue retraite. Il la passa en méditations et en travaux d'études ascétiques.

Ici se place une anecdote que le pieux évéque aimait à raconter hii-même, et qui nous montre la simplicité familière du pontife.

Quelques semaines avant sa consécration, M^' Sarto voulut faire un pèlerinage au tombeau du saint que toute la Vénétie considère comme un protecteur spécial, saint Antoine de Padoue. Il se rendit à Padoue en modeste pèlerin, et, arrivé à Téglise des Franciscains, demanda à célébrer la messe au tombeau du saint. Le bon frère sacristain, sans même regarder le nouveau prêtre, lui demanda, comme il le faisait d'habitude par routine, s'il portait un Celebret.

M^*" Sarto, qui avait souvent prêché à Padoue, et qui y était connu de tous, ne gardait pas, bien entendu, ses diplômes sur lui : il répondit qu'il n'en avait pas.

Le frère alors se mit en devoir de lui faire subir un petit interrogatoire.

— De quel pays êtes-vous?

— De Trévise.

— Que faites-vous à Trévise?

— Rien.

LE r.RAND VICAIRE 69

— Comment, rien? Vous n'êtes pas curé, vicaire, chapelain, au moins prêtre de secours?

— Non.

— Je m'étonne que dans un pays comme Trévise, qui a besoin de prêtres, vous soyez sans place, d'autant que vous paraissez fort intelligent.

— llélas! c'est la vérité, pour le moment.

— Voulez-vous que je vous recommande à Monseigneur? ajouta paternellement le sacriste. Je le connais bien : il vient souvent ici. J'ai même appris qu'il a fait dernièrement nommer son vicaire général évêquedeMantoue.

— Je veux bien, répondit le prélat, sans se (lé[)artir de son calme.

Le sacrisle lui lit alors ('élél)rer la messe, et la servit lui-même. 11 fut frappé de la manière pieuse et du grand air de dignité que le prêtre inconnu apportait à la célébration des saints mystères, et, dans son intérieur, il se félicitait d'avoir autorisé le nouvel arrivant.

Après la messe, il demanda au célébrant de vouloir bien inscrire son nom, selon l'usage, sur le registre des Messes. Le bon pèlerin écrivit : Joseph Sario, rccqiir élu df Mantoue.

— Bon saint Antoine, que ne m'avez-vous inspiré? s'écria le sacriste, en tombant à genoux aux pieds de Tévêque : et il lui baisa les mains.

M^*" Sarto le releva paternellement, et, loin de lui trouver à redire, le félicita sur la manière dont il remplissait sa consigne.

— Seulement, ajouta-t-il, quand vous parlez à un prêtre, il faut vous lever.

Le saint des pauvres semble avoir inspiré le jeune évéque, car toute sa vie M^' Sarto demeura fidèle à la recommandation que le saint faisait souvent de son vivant, et qu'il répète encore du fond de son tombeau : « Aimez les pauvres. Dieu vous aiipera. »

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