‹ Vie, Poesies et penseesChapitre 5 sur 7 · STICKS · texte numérisé non relu

STICKS

Ainsi , mon cher Ulric , ma muse gémissante Cherche en vos souvenirs des instants qu'elle chante ; Et , ranimant pour vous des temps qui ne sont plus , Pleure , comme autrefois Virgile pour Gallus. Puissent au moins ces chants que l'amitié soupire , De votre cœur saignant alléger le martyre , D'un passé qui s'éteint vous rendre les couleurs , Et faire luire encore un rayon dans vos pleurs!

3mtté ï>e ôd)Mcr.

La grille s'ouvre , il est bien l'heure :

J'entends comme un verrou crier

Non ; c'est un jonc qu'un souffle effleure; C'est la brise du soir qui pleure Dans des branches de coudrier.

Oh ! pour mieux recevoir ma jeune bien-aimée, Feuillage , embellis-toi ; fleurissez, verts gazons ; Berceaux , pour mieux couvrir sa pudeur enflammée , En alcôve entr'ouvrez vos discrètes cloisons ; Et quand son pied, pliant sous un beau corps qui penche, Cherchera son chemin jusqu'à moi qui l'attends, Longs rameaux , qu'au passage écarte sa main blanche , Jouez dans ses cheveux , sans l'arrêter longtemps.

Silence !... derrière la haie Qui donc court si vite ?... avançons !... Non , c'est un oiseau qui s'effraie Et s'enfuit, comme si l'orfraie Planait d'en haut sur les buissons.

Jour , ton flambeau pâlit ; hâte-toi de l'éteindre !

Vers d'autres horizons quand tu t'en es allé,

La nuit au ciel désert se glisse sans rien craindre ,

Silencieuse , en noir et le front étoile.

La confidence éclose à ta lueur si douce ,

0 nuit , loin des jaloux , fuit l'œil ardent du jour.

Oh ! que ton astre seul , sur le tapis de mousse ,

Argenté à nos fronts nus les rougeurs de l'amour !

Mais quoi! l'on dirait qu'on appelle; C'est comme sa voix qu'on entend.

Non , pas encor... ce n'est pas elle ; C'est un cygne qui bat de l'aile Et qui fait des ronds dans l'étang.

Autour de moi dans l'air montent mille harmonies ;

La cascade à deux pas murmure comme un chant ;

Une dernière fois levant ses fleurs jaunies ,

La tige encor se tourne aux baisers du couchant ,

Demi-voilée à l'œil la pêche veloutée ,

Ou sous le pampre vert la grappe au sein vermeil ,

Sourit en se cachant , pareille à Galatée 5

Un vent humide arrose où passa le soleil.

Pourtant, la voici... Rien n'empêche D'entendre son pas dans le bois, Non... ce n'est qu'une feuille sèche, Ou la poire mûre, ou la pêche Qui tombe à terre de son poids.

La teinte du couchant de plus en plus s'efface j L'aile du crépuscule en éteint les couleurs. La lune alors , ôtant le voile de sa face , Regarde sans témoins, se penche sur les fleurs , Telle une fiancée autour de sa corbeille; Et la terre, posant son beau front endormi , Semble une jeune épouse , et sous le ciel sommeille , Longs cheveux , seins épars , bras ployés à demi.

Mais dans la brume fantastique J'ai vu sa robe d'un blanc pur...

Non , c'est le marbre d'un portique , Une Pomone , un Mars antique , Sous les ifs au feuillage obscur.

Pourquoi battre si vite à ces folles idées , Mon cœur ? mon pauvre cœur , pourquoi t'enfler ainsi , Et dans mon sein bondir à vagues débordées ? J'ai beau regarder... rien... Je me dévore ici; L'ombrage est sansfraîcbeur... oh! pourvu qu'elle vienne! Oh ! seulement l'entendre ! oh ! seulement la voir! Seulement son soupir , ou sa main dans la mienne , Ou les plis de son schall qui flotte au vent du soir !

Et durant l'ardente prière Déjà luisait l'heureux moment ; Car elle , arrivant par derrière , M'avait aperçu la première , Et couvrait de baisers l'amant.

Passé vingt ans , quand l'âme aux rêves échappée S'aperçoit un matin qu'elle s'était trompée, Et , rejetant l'espoir d'un jeune et frais amour , Se dit avec effroi qu'il est trop tard d'un jour , Oh! pourquoi, quelque part, en l'une des soirées Où j'aime tant au son des valses adorées , Au bruit des mots riants soriis des cœurs séduits , M'asseoir et m'oublier et bercer mes ennuis , Pourquoi ne pas enfin trouver une âme tendre ,

Affligée elle-même et qui saurait m'eutendre ,

Deux yeux noirs d'où les pleurs auraient coulé longtemps ;

Une brune , un peu pâle , ayant bientôt trente ans ,

Ou veuve, ou presque veuve ; et qui , lasse du monde ,

Heureuse d'accepter un cœur qui lui réponde ,

Le veuille à soi , l'enlève; — et tous les deux d'accord ,

Dans sa terre, en Anjou , Touraine ou Périgord,

Nous irions nous aimer d'une amour longue et forte.

Ce serait un château, gothique ou non , qu'importe!

Mais de grands bois touffus tout autour du manoir ,

Des charmilles , un parc , où bien avant , au soir ,

On pourrait s'égarer au bord des eaux courantes ,

Et se dire longtemps des paroles mourantes.

Et quel bonheur encor , au lever , le matin ,

Quand ses cheveux sentant la rosée et le thym ,

Roulent en noirs anneaux autour d'un cou d'albâtre ,

Moi près d'elle , à genoux ; son esclave idolâtre,

De réciter tout haut, en mariant nos voix ,

Les doux chants nés d'hier ou connus d'autrefois ,

De nous associer à ces plaintes chéries ,

Et de mêler , après , aux molles causeries

Chacun des noms divins qu'un poète adora ,

Elvire et Béatrix , Gulnare et Médora.

En hiver, quand il neige , au coin du feu qu'on aime,

Pour nous, après causer , la volupté suprême ,

Ce serait de nous lire un roman tour à tour :

Non pas quelque beauté captive en une tour ,

D'éternels souterrains , des spectres et des chaînes ,

Mais des romans de cœur pleins d'amoureuses peines ,

Où l'art sait retracer , sous l'éclat de nos mœurs ,

Ce mal délicieux dont je sens que je meurs ,

Et dont tu meurs toi-même, ô ma belle complice,

Et dont mourut aussi Delphine après Clarisse!

Puis , le roman fermé , toujours , d'un air jaloux

Nous dirions : ces amants s'aimèrent moins que nous.

Point de fâcheux d'ailleurs ; point de prude voisine

Débitant d'un ton sec sa morale chagrine ,

Et, durant plus d'une heure, installée au fauteuil ,

Le visage allongé , comme aux jours de grand deuil.

Non , rien que nous ; nous seuls , nous pour toute la vie.

Et que m'importe à moi ce que dira l'envie?

« Il se fait tort vraiment ; il perd son avenir ,

Et sa jeunesse ainsi dans l'ombre Ya finir. »

Allez, tourmentez-vous, ô sages que vous êtes;

A chaque vent qui souffle agitez tous vos têtes ;

Heurtez-vous , foulez-vous dans un même chemin;

En regrettant hier , espérez pour demain ;

Poursuivez , haletants , une ombre qui recule ,

Ou dans l'étude encor que votre sang se brûle,

Et , pâles de soucis , prononcez gravement

Que les jours sont perdus que l'on passe en s'aimant :

Moi désormais je vis pour celle que j'adore ;

Ce qu'on dira de nous je veux qu'elle l'ignore :

Durant nos soirs d'hivers , ou l'été dans nos bois ,

Pour lui remplir le cœur c'est assez de ma voix;

Tout d'elle m'appartient; mon amour l'environne,

Et ma main à loisir lui tresse une couronne,

Une noble couronne aux immortelles fleurs .

Et dont en rêve un Dieu m'a donné les couleurs.

QUI AVAIT LU AVEC ATTENDRISSEMENT LES POÉSIES d'un JEUNE AUTEUR QU'ELLE CROYAIT MORT.

Et c'est lui , c'est bien lui dont vous avez parlé ; Si vous l'aviez connu , vous l'auriez consolé! Vous me l'avez écrit ; n'est-il pas vrai , Madame ? Et depuis bien des nuits ce mot me trouble l'âme , Et je médis souvent qu'il aurait été doux Pour lui , d'être compris et consolé par vous. Mais , saviez-vous , hélas ! compatissante et belle , Et écrivant ce mot à son ami fidèle ,

Saviez-vous ce que fut celui que nous pleurons ? Saviez-vous ses ennuis , tous ses secrets affronts, Tout ce qu'il épanchait de bile amère et lente ; Que ce marais stagnant avait l'onde brûlante ; Que cet ombrage obscur et plus noir qu'un cyprès Donnait un lourd vertige à qui dormait trop près ?... Savez-vous de quels soins , de quelle molle adresse Vous auriez dû nourrir et bercer sa tendresse ; Que même entre deux bras croisés contre son cœur , Il eût aimé peut-être à troubler son bonheur ,

Et ce qu'il eût fallu de baisers et de larmes

Et savez-vous aussi , vous , brillante de charmes , Que ce jeune homme , objet de vos tardifs aveux , N'était point un amant aux longs et noirs cheveux , Au noble front rêveur , à la marche assurée , Qu'il n'avait ni cils blonds , ni prunelle azurée , Ni l'accent qui séduit , ni l'œil demi-voilé... Pourtant vous avez dit : Je l'aurais consolé!

Le dites-vous encor? car si vous l'osez dire ,

Si , le connaissant mieux , la pitié qu'il inspire

Résiste en vous , Madame , au mépris , à l'effroi ,

Si vous me répétez : Que ne vint-il à moi?

Ah ! qui sait ? — de la tombe , où son humeur sauvage

Et son besoin d'aimer l'ont conduit avant l'âge ,

— Qui sait ? — certain d'avoir enfin à qui s'unir ,

Ce mot puissant pourrait le faire revenir.

Au fond de votre parc , dans la plus sombre allée ,

Vous le verriez un soir, de dessous la ieuillée

Sortir , et s'avançant au milieu du chemin ,

Se nommer , vous nommer et vous prendre la main ;

Et l'un l'autre d'abord croyant vous reconnaître ,

Comme deux âmes sœurs qu'un même astre a vu naître ,

Vous parleriez longtemps : il vous dirait son mal ,

Vous lui diriez le vôtre , et vos ennuis au bal ,

Vos vingt-cinq ans , le vide où leur fuite vous laisse ;

Comment aux vœux légers succède la tristesse ,

Et ce qui fit qu'un jour votre gaîté changea ;

Puis vos loisirs , vos vers , tout ce qu'il sait déjà ;

Il irait au devant des phrases commencées ,

Et vous l'écouteriez achever vos pensées.

Lui , sûr d'être compris pour la première fois,

Lisant dans vos regards , ému de votre voix,

Se sentirait moins prompt à rompre un nœud qu'il aime ,

A refermer sa tombe , à se clore en lui-même ;

Il oublierait qu'il n'est qu'un fantôme incertain ,

L'ombre de ce qu'il fut à son riant matin ;

Il vivrait retrouvant un reste déjeune âge;

Les cieux sont plus brillants le soir d'un jour d'orage ;

Il rouvrirait son toit aux songes amoureux ,

Et redeviendrait bon , fidèle et presque heureux.

s>as3Qâa smjracDaasîa,

Jardin du Luxembourg , novembre.

Au déclin de l'automne , il est souvent des jours

Où l'année , on dirait, va se tromper de cours.

Sous les grands marronniers , sous les platanes jaunes ,

Sous les pâles rideaux des saules et des aunes ,

Si par un levant pur ou par un beau couchant

L'on passe, et qu'on regarde aux arbres , tout marchant ,

A voir sur un ciel blanc les noirs réseaux des branches ,

Et les feuilles à jour , aux inégales tranches ,

Creuses par le milieu , les deux bords en croissants ,

Figurer au soleil raille bourgeons naissants ;

Dans une vapeur bleue , à voir tous ces troncs d'arbre

Nager confusément avec leurs dieux de marbre,

Et leur cîme monter dans un azur si clair ;

A sentir le vent frais qui parfume encor l'air ,

On oublie à ses pieds la pelouse flétrie,

Et la branche tombée, et la feuille qui crie *

Trois fois, près de partir, un charme vous retient ,

Et l'on dit : « N'est-ce pas le printemps qui revient? »

Avant la fin du jour il est encore une heure,

Où , pèlerin lassé qui touche à sa demeure,

Le soleil au penchant se retourne pour voir ,

Malgré tant de sueurs regrettant d'être au soir ;

Et, sous ce long regard où se mêle une larme,

La nature confuse a pris un nouveau charme 5

Elle hésite un moment, comme dans un adieu,

L'horizon à l'entour a rougi tout en feu ;

La fleur en tressaillant a reçu la rosée;

Le papillon revole à la rose baisée ,

Et l'oiseau chante au bois en ramage brillant :

« N'est-ce pas le matin ? n'est-ce pas l'orient? «

Oh ! si pour nous aussi , dans cette vie humaine ,

Il est au soir une heure , un instant qui ramène

Les amours du matin et leur volage essor ,

Et la fraîche rosée, et les nuages d'or;

Oh! si le cœur, repris aux pcnsers de jeunesse

(Comme s'il espérait, hélas! qu'elle renaisse),

S'arrête , se relève avant de défaillir,

Et s'oublie un seul jour à rêver sans vieillir,

Jouissons, jouissons de la douce journée ,

Et ne la troublons pas, cette heure fortunée;

Car l'hiver pour les champs n'est qu'un bien court sommeil;

Chaque matin au ciel reparaît le soleil ;

Mais qui sait si la tombe a son printemps encore ,

Et si la nuit pour nous rallumera l'aurore ?

Entre les orangers , oh ! qu'il fait beau , le soir ,

Se promener au frais , respira et s'asseoir

Voir passer cent beautés dont le regarû cmvre

Et celles au long voile, et celles qu'on peut suivre !

Mais , assise à deux pas, avec son œil châtain

Et ses cheveux cendrés sur un cou de satin,

Plus blanche que jamais bergère au pied d'un hêtre,

Son mouchoir à la main , j'ai cru la connaître ,

C'est Rose.« Bonjour , Rose. — Ah ! c'est vous que je Vois ,

Méchant ; et n'être pas venu de tout un mois ! »

Et je m'assieds , pressant déjà sa main charmante;

Rose aime à pardonner presque autant qu'une amante ;

Rose est bonne ; elle est faible , et son souris changeant

Vers les ingrats toujours revient plus indulgent.

Et d'abord, aux doux mots mêlés de gronderie ,

Aux mille questions sur sa santé chérie,

Sur ses yeux plus éteints, son front plus pâle 5 et puis

A mes soins empressés quand je la reconduis j

A nous voir , si légers , descendre la terrasse ,

Moi cherchant sous le schall sa taille que j'embrasse ,

Et dès qu'à l'entresol sont tirés les verrous ,

A nos baisers encore , à nos combats si doux ,

Au fichu répoussé qu'enfle une gorge ardente,

Aux cheveux débouclés sous ma lèvre mordante,

Au sofa gémissant que voile un demi-jour,

Aux soupirs de l'alcôve , on dirait de l'amour.

Mais , hélas ! quand parmi ces fureurs de jeunesse

Tarit la jouissance ,... avant qu'elle renaisse ,...

Même aux bras l'un de l'autre , oh ! que l'amour est loin !

Car de quoi se parler , bien qu'on soit sans témoin ?

Et quels pleurs essuyer , et quels serments se faire

De vivre et de mourir pour l'être qu'J|' préfère ?

Quel souci de se voir oa -dépit des jaloux,

De régler longuement le prochain rendez-vous ?

Si ce sera demain , dans le parc , à la brune ,

Ou sous la jalousie, au coucher de la lune?

Et comment éviter les endroits hasardeux?

Délicieux tourments ! nous en ririons tous deux.

Pourtant il faut causer , se dire quelque chose ;

Je te demande alors , te voyant triste , ô Rose ,

Ton pays , ta famille , et tes secrets ennuis ,

Et l'emploi de tes jours 5 je connais trop les nuits!

Comme ta jeune sœur que la pudeur décore ,

Dis-moi, sage à quinze ans , voudrais-tu l'être encore ?

Rêves-tu quelquefois à l'avenir... longtemps ?

On n'aura pas toujours ces blonds cheveux flottants,

Ni sous les grains de nacre une épaule nacrée ;

On n'aura pas toujours, courtisane adorée,

Billets et bracelets , et doigts chargés d'anneaux ,

Au bal autour de soi de galants dominos ,

Des jeunes gens oisifs , sous la croisée ouverte 7

A travers le rideau de soie à frange verte ,

Épiant le regard qui doit les secourir ,

Des cœurs désespérés s'obstinant à mourir,

Et , sans parler des vieux, entre les jeunes même .

Quelque beau préféré que tendrement l'on aime !

L'âge vient , la fraîcheur se fane , et l'abandon

Succède à tout ce bruit. .. Pardon , Rose , pardon \

Je vois à ta paupière une larme qui brille...

Ne m'en veux pas du moins , et reste bonne fille.

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O ubi campi .'

Et pourtant le bonheur m'aurait été facile ! Que le sort aussi bien n'a-t-il jeté mes pas \u rivage d'Otrante, aux plaines de Sicile, \ux bosquets de Pestum que je ne verrai pas !

A , de nuit sur un roc , et de jour sous l'ombrage , Rêveur et nonchalant , couché comme un pasteur ,

Loin de l'humain troupeau qu'a dispesé l'orage , J'aurais aimé du ciel mesurer la hauteur.

J'aurais aimé le flot de ces rives fécondes , Les citrons dans la haie où le ramier s'endort', Quelques vapeurs dans l'air comme de blanches ondes , Et les astres au lac comme des graviers d'or ;

Et les chants du pêcheur , fils d'une noble race ,

Fort et vêtu de peaux , tel qu'un ancien Sabin ,

Et la vierge , au front brun , au marcher plein de grâce ,

Qui pend sa robe au myrte et desoend dans le bain.

Pour échapper aux maux que fait la destinée , Pour jouir ici-bas des fleurs de ma saison , Et doucement couler cette humaine journée , Que me faut-il?... du ciel , de l'onde et du gazon ;

Et , quand pâlit au soir la lumière affaiblie ,

Une amoureuse voix, qui meurt à mon côté ,

Qui dit non bien souvent et bien souvent l'oublie ,

Des pleurs dans deux beaux yeux ; un beau sein agité.

Que m'importent à moi les souvenirs antiques , Et les os dispersés de tant d'illustres morts, Et les noms qu'on veut lire au fronton des portiques, Misène et son clairon , Caprée et ses remords,

Et les temples sous terre , et les urnes d'argile , Tous ces objets si vains de si doctes débats? Et que m'importe encor le tombeau de Virgile, Et l'éternel laurier auquel je ne crois pas ?

Mais conte-moi longtemps , jeune Napolitaine , Les noms harmonieux des arbres de ce bois ; Xomme-moi les coteaux avec cbaque fontaine , Et les blanches villa qu'à l'horizon je vois j

Dis-moi les mille noms de la sainte Madone Dont tu baisas souvent le long voile doré, Et ces autres doux noms que ton amour me donne Et que me rend plus doux l'idiome adoré.

Oh .' jure de m'aimer ; alors je te veux croire ; Rien n'est sûr ici-bas qu'un humide baiser, Que le rayon tremblant d'une prunelle noire. Que de sentir un sein sous la main s'apaiser;

Rien n'est sûr que de voir contre une épaule nue Se briser en jouant des ondes de cheveux, De cueillir les soupirs d'une bouche ingénue , D'écouter succéder le silence aux aveux ;

De l'entendre jurer, quand tout change autour d'Elle , Qu'un éternel amour doit pour vous l'enflammer , Et de jurer aussi qu'on veut mourir fidèle... Rien n'est sûr ici-bas, rien n'est bon que d'aimer !

Statuaire»

A l'heure où Ton est loin de la foule envieuse , Quand la neige, à minuit, lente, silencieuse,

Tombe aux toits endormis , Et que seul , ô David , dans ton atelier sombre Tu veilles au milieu de tes bustes sans nombre

Comme au milieu d'amis ;

Quand ton poêle s'éteint; quand ta lampe mourante Tremble à tous ces frontsblancs, et comme une âme errante Passe et joue à l'entour ,

Bien des fois , n'est-ce pas? l'enthousiasme austère Par degrés te saisit et t'enlève à la terre , Épris d'un noble amour !

Tu penses à la gloire, à l'oubli qu'on redoute , A semer ici-bas le marbre sur la route

Où d'autres vont venir , A prendre rang un jour au Panthéon sublime Des hôtes immortels que ton ciseau ranime

Et garde à l'avenir.

Et déjà sous la lampe et ses rayons débiles , Tu vois autour de toi tes marbres immobiles

Frémir et s'ébranler , Ils vivent : un regard sort de chaque paupière j Comme le Commandeur , tous ces hommes de pierre

Te font signe d'aller.

Et bientôt, s'agitant, ils passent sur ta tête, Puis repassent ; et toi , tu voudrais à la fête

Suivre ces grands vieillards ; Telles sur Ossian , au sein des nuits neigeuses , Se penchent des aïeux les ombres voyageuses

Que bercent les brouillards.

Le pan de leur manteau flotte aux vents et te touche; Ému, tu sens la voix expirer à ta bouche

Et tes yeux se mouiller , Et l'extase pour toi prolonge ce beau rêve , Jusqu'à ce que ta lampe en mourant te l'enlève

Et te vienne éveiller.

Hélas! dans les cités la foule qui sommeille;

Cà et là, vers minuit, l'artiste en pleurs qui veille

Et lève au ciel les bras , Et quelques noms sacrés que toujours lui ramène Un ardent souvenir , c'est là ia gloire humaine ,

David , et tu l'auras.

Tu l'auras ; car , puisant dans ta pierre féconde , D'Argos à Panama tu vas orner le monde

D'illustres monuments ; Tu peuples de héros les vieux ponts de nos villes , Les continents nouveaux , et les lointaines îles ,

Et les tombeaux dormants.

flour un ami,

Que de fois , près d'Oxford , en ce vallon charmant , Où l'on voit fuir sans fin des collines boisées , Des bruyères couper des plaines arrosées , La rivière qui passe et le vivier dormant ,

Pauvre étranger d'hier , venu pour un moment , J'ai reconnu , parmi les maisons ardoisées , Le riant presbytère et ses vertes croisées, Et j'ai dit en mon cœur : vivre ici seulement !

Hélas! si c'est là tout , qu'est-ce donc qui m'entraîne? Pourquoi si loin courir? pourquoi pas la Touraine ; Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris ?

Un chaume du Jura , sous un large feuillage , Ou , bien encor plus près , quelque petit village , D'où , par delà Meudon , l'on ne voit plus Paris?

3QSÏSÏ3S?:

Chacun eu sa beauté vante ce qui le touche ; L'amant voit des attraits où n'en voit point l'époux ; Mais que d'autres , narguant les sarcasmes jaloux , Vantent un poil follet au-dessus d'une bouche ;

D'autres, sur des seins blancs un point comme une mouche; D'autres , des cils bien noirs à des yeux bleus bien doux, Ou sur un cou de lait des cheveux d'un blond roux ; Moi, j'aime en deux beaux yeux un sourire un peu louche;

C'est un rayon mouillé, • c'est un soleil dans l'eau , Qui nage au gré du vent dont frémit le bouleau ; C'est un reflet de lune aux rebords d'un nuage ;

C'est un pilote en mer, par un ciel obscurci , Qui s'égare , se trouble , et demande merci , Et voudrait quelque dieu , protecteur du voyage.

âcDsrsra'iï;

En ces heures souvent que le'plaisir abrège , Causant d'un livre à lire et des romans nouveaux , On me parlant déjà de mes prochains travaux, Suspendue à mon cou , tu me dis : Comprendrai-je ?

Et , ta main se jouant à mon front qu'elle allège ,

Tu vantes longuement nos sublimes cerveaux ,

Et tu feins d'ignorer... Sais-tu ce que tu vaux,

Belle Ignorante , aux blonds cheveux , au cou de neige ?

Qu'est toute la science auprès d'un sein pâmé , Et d'une bouche en proie au baiser enflammé , El d'une voix qui pleure et chante à l'agonie ?

Ton frais regard console en un jour nébuleux ; Ou lit son avenir au fond de tes yeux bleus , Et ton sourire en sait plus long que le génie.

Je ne suis pas de ceux pour qui les causeries , Au coin du feu , l'hiver , ont de grandes douceurs ; Car j'ai pour tous voisins d'intrépides chasseurs Rêvant de chiens dressés , de meutes aguerries ,

Et des fermiers causant jachères et prairies , Et le juge de paix avec ses vieilles sœurs , Fort revêches beautés parlant de ravisseurs , Portraits comme on en voit sur les tapisseries.

Oh ! combien je préfère à ce caquet si vain Tout le soir , du silence , — un silence sans fin ; Être assis sans penser, sans désir , sans mémoire;

Et , seul , sur mes chenets , m'éclairant aux tisons , Écouter le vent battre , et gémir les cloisons , Et le fagot flamber , et chanter ma bouilloire !

3 mhé ht tDortawortl).

Ne ris point des sonnets, ô critique moqueur ! Par amour autrefois en fit le grand Shakspeare; C'est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire, Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur ;

Camoens de son exil abrège la longueur,

Car il chante en sonnets l'amour et son empire;

Dante aime cette fleur de myrte , et la respire,

Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur;

Spencer , s'en revenant de l'île des féeries , Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries • Milton , chantant les siens , ranimait son regard ,

Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France; Dubellay, le premier , l'apporta de Florence, Et l'on en sait plus d'un de notre vieux Ronsard.

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31 mon ûtnt 3lntont B ♦

Octobre.

Après la moisson faite et tous les blés rentrés , Quand depuis plus d'un mois les champs sont labourés , Qu'il gèlera demain , et qu'une fois encore L'automne , du plus haut des coteaux qu'elle dore , Se retourne en fuyant, le front dans un brouillard, Oh ! que la plaine est triste autour du boulevard ! C'est au premier coup d'œil une morne étendue, Sans couleur; çà et là quelque maison perdue,

Murs frêles , pignons blancs en tuiles recouverts ;

Une haie à l'entour en buissons jadis verts ;

Point de fumée au toit ni de lueur dans l'âtre ;

De grands tas aux rebords des carrières de plâtre;

Des moulins qui n'ont rien à moudre , ou ne pouvant

Qu'à peine remuer leurs quatre ailes au vent ,

Et loin , sur les coteaux , au-dessus des villages ,

De longs bois couronnés de leurs derniers feuillages.

Car , tandis que de l'arbre en la plaine isolé

Le beau feuillage au vent s'en est d'abord allé,

Les bois sur les coteaux , comme l'homme en famille,

Résistent plus longtemps ; un pâle rayon brille

Sur ce front de verdure à demi desséché ,

Quand pour d'autres déjà le soleil est couché.

Mais dans la plaine , quoi! des jachères pierreuses,

Et de maigres sillons en veines malheureuses,

Que la bêche, à défaut de charrue , a creusés;

Et sur des ceps flétris des échalas brisés ;

De la cendre par place, un reste de fumée ,

Et le sol tout noirci de paille consumée ;

Parfois un pâtre enfant, à la main son pain bis,

Dans le chaume des blés paissant quelques brebis;

A ses pieds son chien noir, regardant d'un air grave

Une vieille qui glane au champ de betterave.

Et de loin l'on entend la charrette crier

Sous le fumier infect , le fouet du voiturier,

De plus près les grillons sous l'herbe sans rosée,

Ou l'abeille qui meurt sur la ronce épuisée ,

Ou craquer dans le foin un insecte sans nom ;

D'ailleurs personne là pour son plaisir, sinon

Des chasseurs, par les champs, regagnant leurs demeures,

Sans avoir aperçu gibies depuis six heures... Moi pourtant je traverse encore à pas oisifs, Et je m'en vais là-bas ra'asseoir où sont les ifs.

3mttê be UtrU tt)l)he,

Puisque, sourde à mon vœu , la fortune jalouse Me refuse un toit chaste ombragé d'un noyer , Quelques êtres qu'on aime et qu'on pleure , une épouse , Et des amis , le soir , en cercle à mon foyer ,

0 nobles facultés , ô puissances de l'âme , Levez-vous , et versez à ce cœur qui s'en va L'huile sainte du fort , et ranimez sa flamme ; Qu'il oublie aujourd'hui ce qu'hier il rêva.

Lorsque la nuit est froide , et que seul, dans ma chambre. Près de mon poêle éteint j'entends siffler le vent , Pensant aux longs baisers qu'en ces nuits de décembre Se donnent les époux , mon cœur saigne , et souvent,

Bien souvent je soupire , et je pleure , et j'écoute. Alors , ô saints élans , ô prière , arrivez ; Vive , emportez-moi haut sous la céleste voûte , A la troisième enceinte , aux parvis réservés \

Que je perde à mes pieds ces plaines nébuleuses , Et l'hiver , et la bise assiégeant mes volets ; Que des sphères en rond les orgues merveilleuses Animent sous mes pas le jaspe des palais j

Que je voie à genoux les anges sans paroles ; Qu'aux dômes étoiles je lise , triomphant , Ces mots du doigt divin , ces mystiques symboles , Grands secrets qu'autrefois connut le monde enfant ;

Que lisaient les vieillards des premières années , Qu'à ses fils en Chaldée enseignait chaque aïeul... Sans plus songer alors à mes saisons fanées , Peut-être j'oublîrai qu'ici-bas je suis seul.

a,»a3S>3!]iai2r(â3,>

Ce soleil-ci n'est pas ve'ritable , je m'attends à mieux.

Dicis.

31 tnon amt iFerbinanfr £>.♦.

Quand le dernier reflet d'automne A fui du front chauve des bois ; Qu'aux champs la bise monotone Depuis bien des jours siffle et tonne.

Et qu'il a neigé bien des fois ;

Soudain une plus tiède haleine A-t-elle passé sous le ciel :

Soudain , un matin , sur la plaine , De brumes et de glaçons pleine , Luit-il un rayon de dégel :

Au soleil , la neige s'exhale ;

La glèbe se fond à son tour j

Et sous la brise matinale ,

Comme aux jours d'ardeur virginale,

La terre s'enfle encor d'amour.

L'herbe , d'abord inaperçue , Reluit dans le sillon ouvert ; La sève aux vieux troncs monte et sue ; Aux flancs de la roche moussue Perce déjà le cresson vert.

Le lierre , après la neige blanche , Reparaît aux crêtes des murs ; Point de feuille, au bois , sur la branche ; Mais le suc en bourgeons s'épanche , Et les rameaux sont déjà mûrs.

Le sol rend l'onde qu'il recèle ; Et le torrent long-temps glacé Au front des collines ruisselle , Comme des pleurs aux yeux de celle Dont le désespoir a passé.

Oiseaux , ne chantez pas l'aurore ; L'aurore du printemps béni , Fleurs , ne vous pressez pas d'éclore j Février a des jours encore, Oh ! non , l'hiver n'est pas fini.

Ainsi , dans l'humaine vieillesse, Non loin de l'éternel retour , La brume par moment nous laisse , Et notre œil , malgré sa faiblesse , Entrevoit comme un nouveau jour ,

Étincelle pâle et lointaine

De soleils plus beaux et meilleurs ,

Reflet de l'ardente fontaine ,

Aurore vague , mais certaine ,

Du printemps qui commence ailleurs !

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