IMITÉ DE WORDSWORTH
Quittons le berceau de feuillage Et les bords fleuris du torrent ; Le soleil , las d'un long voyage , S'est couché derrière un nuage , Et déjà le jour est mourant.
Le soir , qui lentement arrive , Détache le réseau vermeil Qui couvrait la terre captive , Comme un pêcheur fait sur la rive Ses filets séchés au soleil.
Une fraîche haleine soupire Dans le saule et dans le roseau ; Le soir et son paisible empire Sont chers à tout ce qui respire , A la fleur , à l'homme, à l'oiseau.
Puis surtout, aucune journée N'a de soir si beau qu'aujourd'hui ; Plus haut notre âme est ramenée ; Car le plus long jour de l'année , 0 Laure , en ce jour nousa lui.
Pourtant, ô blonde jeune fille , Tu vas folâtrer , comme avant , Sur le gazon devant la grille , Ou sous l'odorante charmille Des jasmins qui tremblent au vent.
File ta trame fortunée ,
O la plus belle du vallon j
Au doux printemps , la matinée
Sait-elle ce que la journée
A de plus court ou de plus long ?
Qui voudrait troubler , dès l'aurove L'alouette dans sa chanson , La vive abeille qui picore , L'hirondelle, étrangère encore, La linotte au bord du buisson ?
Mais dans l'amitié qui nous lie, Sans te troubler , ne puis-je pas , A cette heure où rien ne s'oublie , Mêler à ta jeune folie Quelques mots sérieux tout bas ?
Et , tandis que l'ombre abaissée Nous empêche déjà de voir, Tenant ta blanche main pressée , T'apprendre une grave pensée Avant le baiser du bonsoir ?
L'été , — c'est l'océan qui roule Des flots dont les bords sont couverts , Chaque jour est un flot qui coule .
Et qu'un reflux bientôt refoule Au gouffre glacé des hivers.
Ainsi, sur celte plage humaine.
Nos jours d'abord montent un peu .
Et l'homme rêve un grand domaine ; Puis un prompt reflux les ramène ; Ainsi tu l'as voulu , mon Dieu !
Et nous , égarés dans le rêve ,
Nous ne croyons pas au déclin j
L'arbre , au printemps , reprend sa sève ,
La fleur, chaque avril, se relève,
Et notre cœur est toujours plein !
0 jeune fille , sois plus sage , Et , quand ton déclin va venir , Ne laisse pas le frais ombrage Ni les fruits d'or dans le feuillage Te voiler le sombre avenir.
Mais avant que ta nuit s'avance , Mais dès aujourd'hui , dès ce soir , Au rivage où , sans fond , immense , L'éternité dort en silence , Viens debonne heure , viens t'asseoir.
Vois-y tomber comme une goutte Ces ruisseaux au cours incertain, Portant sur leur mouvante route La foule crédule qui doute , Et sur chaque barque un destin.
Au dessus , l'éclatante roue Fait tourner les astres au ciel ; Et cependant le vent se joue , Le flot grossit , la barque échoue , Chaque astre revient éternel.
Toi , dont la nef est la dernière , 0 toi , qui chantes et qui ris , Quand va s'élargir la rivière , Et que bien loin fuiront derrière Tapis de mousse et bords fleuris ;
Alors , en la beauté qui passe , Malheur , si tu croyais encor !
Que faire , hélas, au sombre espace Où tout s'abîme , où tout s'efface , Si l'on n'a pas une ancre d'or?
Maître austère aux leçons divines Le devoir gronde par amour , Il a parlé , tu le devines , A ta main le sceptre d'épines ; A ton front les roses d'un jour !
Blanche reine de la pelouse , Arme-toi de grave douceur ; Sois prudente comme une épouse ; Que plus d'une Éloa jalouse Te reconnaisse pour sa sœur;
Jusqu'à l'heure auguste , suprême , Où , parmi les anges ravis , Tu fleuriras , ange toi-même, Fleuron du sacré diadème Tombé sur l'éternel parvis !
21 mon omi B» i§*
Minuit, 21 octobre.
Mon ami , vous voilà père d'un nouveau-né j C'est un garçon encor : le ciel vous l'a donné Beau , frais , souriant d'aise à cette vie amère; A peine il a coûté quelque plainte à sa mère. Il est nuit ; je vous vois ;... à doux bruit , le sommeil Sur un sein blanc qui dort a pris l'enfant vermeil ,
Et vous , père , veillant contre la cheminée ,
Recueilli dans vous-même, et la tête inclinée,
Vous vous tournez souvent pour revoir, ô douceur!
Le nouveau-né , la mère , et le frère et la sœur ,
Comme un pasteur joyeux de ses toisons nouvelles,
Ou comme un maître, au soir, qui compte ses javelles.
A cette heure si grave , en ce calme profond,
Qui sait , hors vous , l'abîme où votre cœur se fond ,
Ami? qui sait vos pleurs, vos muettes caresses ;
Les trésors du génie épanchés en tendresses,
L'aigle plus gémissant que la colombe au nid ;
Les torrents ruisselants du rocher de granit,
Et, comme sous les feux d'un été de Norwège ,
Au penchant des glaciers mille fontes de neige?
Vivez, soyez heureux , et chantez-nous un jour
Ces secrets plus qu'humains d'un ineffable amour !
— Moi , pendant ce temps-là , je veille aussi , je veille ,
Non près des rideaux bleus de l'enfance vermeille ,
Près du lit nuptial arrosé de parfum ,
Mais près d'un froid grabat , sur le corps d'un défunt.
C'est un voisin , vieillard goutteux , mort de la pierre;
Ses nièces m'ont requis , je veille à leur prière.
Seul , je m'y suis assis dès neuf heures du soir.
A la tête du lit une croix en bois noir,
Avec un Christ en os , pose entre deux chandelles
Sur une chaise ; auprès , le buis cher aux fidèles
Trempe dans une assiette , et je vois sous les draps
Le mort en long, pieds joints, et croisant les deux bras.
Oh! si, du moins, ce mort m'avait durant sa vie
Été longtemps connu! s'il me prenait envie
De baiser ce front jaune une dernière fois!
En regardant toujours ces plis raides et droits,
Si je voyais enfin remuer quelque chose ,
Bouger comme le pied d'un vivant qui repose,
Et la flamme bleuir ! si j'entendais crier
Le bois de lit!... ou bien si je pouvais prier
Mais rien : nul effroi saint; pas de souvenir tendre;
Je regarde sans voir, j'écoute sans entendre,
Chaque heure sonne lente, et lorsque, par trop las
De ce calme abattant et de ces rêves plats ,
Pour respirer un peu je vais à la fenêtre
(Car au ciel de minuit le croissant vient de naître),
Voilà, soudain , qu'au toit lointain d'une maison ,
Non pas vers l'orient , s'embrase l'horizon ,
Et j'entends résonner , pour toute mélodie ,
Des aboiements de chiens heurlant dans l'incendie.
^&^(D^SS23SÎS?<
Que faire delà vie? Ah! plutôt qu'en ma couche Une nuit , le teint vert , les dents noires , l'œil louche , Plié sur mon séant, un bras hors du rideau , Remêlant quelque poudre au fond d'un verre d'eau , M'assoupir lâchement sous une double dose , Que ne puis-je , en mourant , servir à quelque chose ! C'eût bien été ma place , en ces jours désastreux Où des bourreaux sanglants se dévoraient entr'eux.
Le juste par sa mort proteste et se retire.
Que j'eusse alors, tout fier , porté comme au martyre,
Après Roland , Charlotte , et le poëte André ,
Ma tête radieuse à l'échafaud sacré !
Même aujourd'hui , qu'après les tempêtes civiles
La concorde au front d'or rit d'en haut sur nos villes ,
Et qu'il n'est ni couteau ni balle à recevoir
Pour le Roi , pour le peuple , enfin pour un devoir ;
Si du moins , en secret, ces dévouements intimes
Pouvaient aux mains du sort échanger les victimes,
Et si , comme autrefois , l'homme obtenait des cieux
De racheter les jours des êtres précieux !
0 mes amis si chers , lorsque dans nos soirées
J'ai senti sous les chants vos voix plus altérées ,
Sous vos doigts merveilleux de plus mourants accords ,
Et l'âme trop ardente en de trop faibles corps ;
Lorsque je vois se fondre une face jaunie ,
Et des yeux se creuser sous un front de génie ,
Et tomber vos cheveux et vos tempes maigrir;
0 mes amis, pour vous que je voudrais mourir !
Et pour la vierge encor , qui , tremblante , inconnue ,
Au torrent l'autre jour me tendit la main nue ,
Et qui , blanche , demain , va porter à l'autel ,
Près de l'amant qu'elle aime , un germe , hélas ! mortel ;
Pour cette vierge encore , offrant au ciel propice
Dans leur calice amer mes jours en sacrifice,
Afin que , rose et fraîche , elle puisse guérir ,
Sans qu'elle en sache rien , que je voudrais mourir!
Tacendo il nome di (juesta genlilissima. Dajtti , Vita niÀova,
Toujours je la connus pensive et sérieuse; Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse Elle se mêlait peu , parlait déjà raison ; Et quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon , Elle était la première à leur rappeler l'heure , A dire qu'il fallait regagner la demeure ; Qu'elle avait de la cloche entendu le signal ; Qu'il était défendu d'approcher du canal ,
De troubler dans le bois la biche familière ;
De passer en jouant trop près de la volière :
Et ses sœurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans ,
Et sa raison brilla d'attraits plus séduisants :
Sein voilé , front serein où le calme repose,
Sous de beaux cheveux bruns une figure rose ,
Une bouche discrète au sourire prudent,
Un parler sobre et froid , et qui plaît cependant;
Une voix douce et ferme , et qui jamais ne tremble ,
Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.
Le devoir l'animait d'une grave ferveur •
Elle avait l'air posé , réfléchi , non rêveur :
Elle ne rêvait pas comme la jeune fille
Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille ,
Et du bal de la veille au bal du lendemain
Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.
Le coude à la fenêtre , oubliant son ouvrage,
Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage
Le vol interrompu des nuages du soir ,
Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir.
Mais elle se disait qu'un avenir prospère
Avait changé soudain par la mort de son père ;
Qu'elle était fille aînée, et que c'étaitraison
De prendre part active aux soins de la maison.
Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance
Des ennuis dont soupire et s'émeut l'innocence.
Il réprima toujours les attendrissements
Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants ,
Et les désirs obscurs, et ces vagues délices
De l'amour dans les cœurs naturelles complices.
Maîtresse d'elle-même aux instants les plus doux ,
En embrassant sa mère, elle lui disait vous. Les galantes fadeurs , les propos pleins de zèle Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ; Mais qu'un cœur éprouvé lui contât un chagrin , A l'instant se voilait son visage serein : Elle savait parler de maux , de vie amère , Et donnait des conseils comme une jeune mère. Aujourd'hui la voilà mère , épouse , à son tour , Mais c'est chez elle encore raison plutôt qu'amour. Son paisible bonheur de respect se tempère ; Son époux déjà mûr serait pour elle un père ; Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois , Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois ; Et son front et ses yeux ont gardé le mystère De ces chastes secrets qu'une femme doit taire. Heureuse comme avant , à son nouveau devoir Elle a réglé sa vie... Il est beau de la voir , Libre de son ménage , un soir de la semaine , Sans toilette , en été , qui sort et se promène Et s'asseoit à l'abri du soleil étouffant , Vers six heures , sur l'herbe , avec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge , Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage , D'un cours lent , uniforme , et pourtant solennel ; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée Au penchant du devoir doucement entraînée , Ces jours purs , transparents, calmes , silencieux , Qui consolent dubruit et reposent les yeux ,
Sans le vouloir , hélas ! je retombe en tristesse : Je songea mes longs jours passés avec vitesse, Turbulents , sans bonheur, pour le devoir , Et je pense , ô mon Dieu ! qu'il sera bientôt soir !
^asre&at? aâ^a^a,
Abandonnant tout-à-coup mes jeunes compagnons , j'allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive , ou entendre la pluie tomber sur le feuillage. Rexb.
31 won amt <D
Où vas-tu, bel enfant? tous les jours je te vois,
Au matin, t'échapper par la porte du bois,
Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge,
Chercher dans les taillis un solitaire ombrage;
Et le soir , quand , bien tard , nous te croyons perdu ,
Répondant à regret au signal entendu ,
Tu reviens lentement par la plus longue allée,
La face de cheveux et de larmes voilée.
Qu'as-tu fait si longtemps? tu n'as pas dans leurs nids
Sous la mère enlevé les petits réunis ;
Pour un chapelet d'oeufs , dont tous les ans l'on change,
Jamais tu ne troublas fauvette ni mésange ;
Hier encor tu lâchas un bouvreuil prisonnier ,
Et tu n'aimes qu'au bois les soupirs du ramier.
Dans tous nos environs , une lieue à la ronde ,
Jamais tu n'as pu voir déjeune fille blonde,
Et d'un an plus que toi , qui vienne tous les jours
T'attendre innocemment, veuille jouer toujours ,
Et te donne à tenir sa boucle dégrafée ;
Puis sous les clairs taillis le bois n'a plus de fée.
Où vas-tu cependant? et que fais-tu si seul?
L'autre jour je passais ; assis contre un tilleul ,
Le front sur tes genoux, sur les yeux tes mains blanches ,
Dans tes cheveux noyé comme un tronc dans ses branches,
Ému profondément , tu gémissais tout bas. ,
Et tu ne levas point la tête au bruit des pas.
De quoi peux-tu pleurer , bel enfant , à ton âge ?
Déjà ton jour d'hier a fui sur un nuage;
Un brouillard si doré couvre ton avenir;
A l'horizon , de loin , qu'as-tu cru voir venir ?
Ah! serais-tu de ceux (je commence à le craindre)
De ceux qu'embrase un feu que rien ne peut éteindre ,
Que dévore en naissant un regret éternel ,
L'absence de quelque être oublié par le ciel?
De ceux dont l'âme tremble à des voix inconnues ,
Et jjémit en dormant comme un lac sous les nues?
D'abord le lac est frais , et claires sont les eaux ;
A peine un vent plaintif incline les roseaux ;
Et l'enfant amoureux de suaves murmures ,
Des saules entr'ouvrant les pleureuses ramures ,
Avance un front vermeil , comme entre les lilas
Son amphore à la main penchait le bel Hylas.
Dans ce grand lac de l'âme il regarde et s'arrête ;
Un pur soleil levant des flots rasant la crête
Émaille au loin l'écume , et d'un éclat changeant
Peint le dos des poissons écaillés en argent.
0 jeune enfant , prends garde * il en est temps encore ;
Ne reviens pas au lac tous les jours dès l'aurore *
Loin de ta mère , enfant , ne viens pas jusqu'au soir
Te mirer , écouter et pleurer sans savoir.
D'abord ce ne seront que vagues mélodies
Dans les joncs , par degrés quelques voix plus hardies,*
Mais un jour te viendra l'âge d'homme, et pour lors
Tu verras en ces eaux naître et fuir de beaux corps j
Et tu voudras nager , et bien loin les poursuivre.
On te dira des mots dont tout le cœur s'enivre ,
Et tu répondras oui. — Brûlant, plein de rougeur,
De son rocher déjà s'est lancé le plongeur ,
Et l'onde refermée a blanchi sur sa tête,
Comme un gouffre qui prend et garde sa conquête*
Un triste écho succède , et le rideau mouvant
Des saules d'alentour frissonne sous le vent.
Pauvre enfant, qui plongeais avec une foi d'ange,
Qu'à ton œil détrompé soudainement tout change !
Au lieu des blancs cristaux, des bosquets de corail ,
Des nymphes aux yeux verts assises en sérail
Et tressant sous leurs doigts , à défaut de feuillages ,
Les solides rameaux semés de coquillages ,
Qu'as-tu vu sous les eaux? précipices sans fond, Arêtes de rocher , sable mouvant qui fond , Monstres de toute forme entrelacés en groupe , Serpents des mers, dragons à tortueuse croupe , Crocodiles vomis du rivage africain , Et , plus affreux que tous , le vorace requin. C'en est fait, pauvre enfant, de ta jeunesse amère , Et sur le bord en vain t'appellera ta mère.
Et quand tu reviendrais , par miracle échappé , Quand, aux feux de midi séchant ton corps trempé , Tu sentirais un peu renaître ton courage, Et que , pâle à jamais des scènes du naufrage , Sur ton luth vierge encor , sur ta flûte de buis , Tu voudrais les chanter durant les longues nuits , Personne sous tes chants ne suivra ta pensée , Et de loin on rira de ta plainte insensée.
Et quand (nouveau miracle !) à ta lyre soumis, Plein des cris arrachés à tes douleurs sublimes Et de ces grands récits qui rouvrent les abîmes , Tout mortel ici-bas qui souffrit un seul jour Adorerait ton nom et t'aimerait d'amour , Toi poète , toujours , comme un enfant sauvage , Sous un charme inconnu t' égarant au rivage , Tu vivras à rêver sur l'éternel tableau , A regarder encor tomber tes pleurs dans l'eau , A saisir d;ms la voix de l'écume plaintive Quelque nom oublié de nymphe fugitive , A voir aux flots du lac un soleil onduler :
Et l'affreux souvenir revenant s'y mêler
Gâtera tout , soleil , flots bleus , doux noms de femme.
Malheur à qui sonda les abîmes de l'âme !
& sa-iiJDéiaas s.
Le fleuve Poésie épand ses chastes eaux Tantôt le long des prés , tantôt dans les roseaux , Aux flancs des verts rochers que tapisse la vigne , A travers de grands lacs , où navigue le cygne ; Il devient lac lui-même , et hien loin des cités , Sans trace de limon dans ses flots argentés , Il s'endort et s'oublie en plus d'un golfe somhre, Sous des bois où jamais midi ne perce l'ombre ; Il baigne , arrose , emplit de bruits harmonieux, Les saules iguorés , les échos de ces lieux ;
Et tandis que la foule , esclave de la gloire , Aux endroits fréquentés se presse et croit y boire , Et pareille au troupeau qui trouble le courant , N'y boit que sable et fange ainsi qu'en un torrent , Loin de là , sur ces bords où tout n'est que silence , Sur ces tapis de mousse , asile d'indolence , Quelque fleur rare et tendre, un lys au front penché , Un bleuâtre hyacinthe à tous les yeux caché , Puise à l'eau sa fraîcheur , et se mire sans peine Dans ce fleuve , aussi pur qu'une claire fontaine.
Oui , vous êtes , Madame , oui , vous êtes la fleur , L'hyacinthe caché, dont la tiède pâleur, Dont la tige , docile au zéphir , fut choisie Pour se pencher au bord du fleuve Poésie.
Ce fut hasard , bonheur , presque un jeu du destin !
Vous n'aviez pas quitté , dès votre humble matin ,
La maison maternelle , où la vierge s'ignore :
L'époux qui vous y prit vous y laissait encore ;
Il partait en voyage, et vous restiez toujours
A voir ces escaliers , ces murs , ces mêmes cours
Où vous aviez joué dans votre enfance heureuse ,
Où jouait votre enfant , jeune mère rêveuse !
Ainsi pouvaient passer les saisons et les ans
Dans les devoirs soumis , dans les soins complaisants ,
Et si la Poésie , à votre seuil venue ,
N'eût parlé la première à votre âme ingénue ,
Jamais vous ne l'eussiez été chercher ailleurs ;
Vous n'auriez pas troublé vos jours intérieurs
Pour de lointains désirs ; car vous êtes de celles Qui gardent dans leur sein leurs douces étincelles , Qui cachent en marchant la trace de leurs pas , Qui soupirent dans l'ombre et que Ton n'entend pas. Vous eussiez toutefois été toujours la même ; Cette âme délicate et discrète qu'on aime , Eût versé tout autant de parfums et d'amour A l'enfant chaque soir , à l'époux au retour. Mais vous n'auriez pas su ce qu'est la poésie , Et que pour recevoir cette vive ambroisie Vous étiez préparée entre les cœurs mortels , Autant qu'un vase d'or pour le vin des autels , Qu'un encensoir vermeil pour la myrrhe embrasée , Qu'un calice entr'ouvert pour l'humide rosée.
Cependant , par hasard , dans la même maison ,
Du même âge que vous , de la même saison ,
Croissait et fleurissait une jeune compagne,
Qu'un noble enfant , un jour , arrivé de l'Espagne ,
Vit , aima , poursuivit ardemment en chemin ,
Et dont il eut bientôt le cœur avec la main :
Cet époux d'une amie était un grand poëte ;
Et dès lors vous voilà , du fond de la retraite ,
Initiée au prix des plus divins trésors,
Recevant un reflet des clartés du dehors ,
Des plus glorieux noms recevant les prémices ,
Avant cette rumeur qui trouble nos délices ;
Vous voilà recueillie , et les yeux rayonnants ,
Lisant leur âme à nu sur ces fronts étonnants ,
— Ce qu'ils ont dû souffrir, — ce qu'un Dieu leur destine
Une fois vous avez entendu Lamartine ;
Pour vous rien n'est perdu dans vos jours enchaînés , Vous sentez en silence et vous vous souvenez.
Et dans le même temps solitaire et secrète , Toute à l'époux absent que votre cœur regrette, Toute à l'enfant chéri qui croît sous vos baisers , Vous contenez en vous vos désirs apaisés ; Vous calmez d'un soupir votre âme douloureuse , Et, triste quelquefois , vous savez être heureuse»
Heureux , heureux aussi quiconque près de vous A vu sous ses regards luire vos yeux si doux ! Qu'il soit peintre ou poète , il emporte une image Qui brillera longtemps sur son obscur voyage. Souvent dans ses ennuis il croira vous revoir, Pâle et pensive , assise à la fenêtre au soir , Suivant d'un œil distrait quelque tremblante étoile , Dont le rayon expire à votre front sans voile , Attentive à des chœurs lointains , mystérieux, Et vos longs doigts jouant sur vos sourcils soyeux.
Ces chantres sont de race divine, ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Eui.
0 toi qui sais ce que la terre Enferme de triste aux humains , Qui sais la vie et son mystère , Et qui fréquentes , solitaire , La nuit , d'invisibles chemins ;
Toi qui sais l'âme et ses orages , Comme un nocher son élément ,
Comme un oiseau sait les présages , Comme un pasteur des premiers âge»
Savait d'abord le firmament ;
Qui sais le bruit du lac où tombe Une feuille échappée aux bois ,• Les bruits d'abeille et de colombe , Et l'Océan avec sa trompe , Et le ciel aux immenses voix j
Qui, dans les sphères inconnues, Ou sous les feuillages mouillés , Ou par les montagnes chenues , Ou dans l'azur flottant des nues , Ou par les gazons émaillés ,
Pèlerin à travers les mondes , Messager que Dieu nous donna, Entends l'alcyon sur les ondes , Ou les soupirs des vierges blondes , Ou l'astre qui chante : Hosanna !
Sais-tu qu'il est dans la vallée , Bien bas à terre , un coeur souffrant , Une pauvre âme en pleurs , voilée, Que ta venue a consolée Et qui sans parler te comprend ?
J'aime tes chants , harpe éternelle !
Astre divin , cher au malheur ,
J'aime ta lueur fraternelle ! As-tu vu l'ombre de ton aile , Beau cygne , caresser la fleur?
Est-ce assez pour moi que mon âme Frémisse à ton chant inouï ; Qu'écoutant tes soupirs de flamme, Comme à l'ami qui la réclame , Dans l'ombre elle réponde : Oui?
Qu'aux voix qu'un vent du soir apporte Elle mêle ton nom tout bas , Et ranime son aile morte A tes rayons si doux... , qu'importe, Hélas ! si tu ne le sais pas'.
Si dans ta sublime carrière Tu n'es pour elle qu'un soleil Versant au hasard sa lumière , Comme un vainqueur fait la poussière Aux axes de son char vermeil ;
Non pas un astre de présage Luisant sur un ciel obscurci, Un pilote au bout du voyage Éclairant exprès le rivage , Un frère, un ange , une âme aussi!
Mais que tu saches qu'à toute heure Je suis là , priant , éploré ; Mais qu'un rayon plus doux m'effleure Et plus longtemps sur moi demeure , Je suis heureux... et j'attendrai.
J'attendrai comme un de ces anges Aux filles des hommes liés Jadis par des amours étranges, Et pour ces profanes mélanges De Dieu quelque temps oubliés ;
En vain leurs mortelles compagnes Les comblaient de baisers de miel ; Ils erraient seuls par les campagnes , Et montaient, de nuit, les montagnes, Pour revoir de plus près le ciel ;
Et si , plus prompt que la tempête , Un ange pur , au rameau d'or , Vers un monde ou vers un prophète Volait , rasant du pied la tête Ou de l'Horeb ou du Thabor ,
Au noble exilé de sa race Il lançait vite un mot d'adieu , Et tout suivant des yeux sa trace, L'autre espérait qu'un mot de grâce Irait jusqu'au trône de Dieu.
&S (â&S^S £)3 && "\?<£12ï2i;2i[ât
La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu.
Rejé.
Au fond du bois , à gauche , il est une vallée Longue , étroite; à l'entour, de peupliers voilée; Loin des sentiers battus ; à peine du chasseur Connue, et du berger : l'herbe en son épaisseur N'agite sous vos pas couleuvre ni vipère j A toute heure au mois d'août un zéphyre y tempère, A l'ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.
Mais vers le bas surtout, dans le creux, où. la source
Se repose et sommeille un moment dans sa course,
Et par places scintille en humides vitraux,
Ou murmure invisible à travers les sureaux,
Que le vallon est frais ! l'alouette y vient boire,
La sarcelle y baigner sa plume grise et noire,
La poule-d'eau s'y pendre au branchage mouvant.
En me promenant là, je me suis dit souvent :
Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.
On n'aurait qu'à venir , un jour de fantaisie,
A cacher ses habits au pied de ce bouleau ,
Et , comme pour un bain , à descendre dans l'eau :
Non pas en furieux , la tête la première ;
Mais s'asseoir ; regarder ; d'un rayon de lumière
Dans le feuillage et l'eau suivre le long reflet ;
Puis quand on sentirait ses esprits au complet ,
Qu'on aurait froid , alors, sans plus traîner la fête,
Pour ne plus la lever, plonger avant la tête.
C'est là mon plus doux vœu, quand je pense à mourir.
J'ai toujours été seul à pleurer , à souffrir ;
Sans un cœur près du mien j'ai passé sur la terre;
Ainsi que j'ai vécu , mourons avec mystère ,
Sans fracas, sans clameurs, sans voisins assemblés.
L'alouette , en. mourant, se cache dans les blés :
Le rossignol , qui sent défaillir son ramage ,
Et la bise arriver , et tomber son plumage ,
Passe invisible à tous comme un écho du bois :
Ainsi je veux passer. Seulement , un... deux mois ,
Peut-être un an après , un jour... une soirée ,
Quelque pâtre inquiet d'une chèvre égarée ,
Un chasseur descendu vers la source, et voyant
Son chien qui s'y lançait sortir en aboyant, Regardera : la lune avec lui qui regarde Éclairera ce corps d'une lueur blafarde; Et soudain il fuira jusqu'au hameau , tout droit. De grand matin venus, quelques gens de l'endroit, Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable, Cette chair en lambeaux , ces os chargés de sable , Mêlant des quolibets à quelques sots récits, Deviseront longtemps sur mes restes noircis, Et les brouetteront enfin au cimetière : Vite on clouera le tout dans quelque vieille bière , Qu'un prêtre aspergera d'eau bénite trois fois ; Et je serai laissé sans nom , sans croix de bois !
Et durant ces beaux plans d'un bonheur que j'espère ,
Que devient, croyez-vous , et l'herbe sans vipère ,
Et le zéphyr, et l'onde aux mobiles vitraux ,
Et l'abeille qui chante et picore aux sureaux ,
Et , de longs peupliers tout à l'entour voilée ,
A gauche , au fond du bois , la tranquille vallée?
as? sa»asj as^amsra
IKn eotr b'ctê ,
Vers neuf heures et demie.
Que faudrait-il , hélas ! pour que cette grande âme
Reprît goût à la vie et ranimât sa flamme ?
Jeune , comme il vieillit ! comme il se traîne seul !
A le voir si voûté , l'on dirait un aïeul !
Il se ride , il jaunit , il penche vers la tombe ;
Du front , chaque matin , une mèche lui tombe.
Sans doute , bien des coups , dès longtemps , l'ont blessé
Son destin finira , tel qu'il a commencé ,
Dans l'ennui , dans les pleurs ; il connaît trop la vie , Et combien tout est vain dans tout ce qu'on envie ; Sans doute, il sait trop bien ce que valent desoins La gloire , le bonheur ; — fantômes ! — Mais , au moins , Si quelque chose ici le consolait encore ! Car son génie ardent , chaque nuit , se dévore f Comme la lampe , au soir , laissée en un caveau , Sans qu'une vierge y verse un aliment nouveau.
Est-elle donc bien loin , la vierge , où donc est-elle , Qui pourrait ranimer cette lampe immortelle?
Peut-être elle a passé , ce soir , tout près de lui ;
Mais pour la lui montrer la lune n'a pas lui ;
Peut-être , lorsqu'au parc il prit la grande allée ,
Elle était sur la route, assise et non voilée 5
Mais lui , marchait sans voir et le front soucieux ,
Ou bien un éventail la cachait à ses yeux ;
Un regard eût tout fait ! — Peut-être c'était elle
Que je vis l'autre jour , au lac , sur la nacelle.
Non pas qu'elle ait, je pense , un cœur capable au fond
De sentir le poète et son amour profond,
Qu'elle vaille bien mieux qu'Adèle ou que Fanie,
Ni qu'elle entende fort ce que c'est que génie.
Mais elle est blonde et blanche ; elle a le front brillant ,
Et sa bouche, où scintille un ivoire riant,
Comme pour écouter , s'ouvre avec nonchalance ;
Mais elle a deux beaux yeux qui parlent en silence;
Mais elle sait placer à propos un souris,
Et , quand elle soupire , on croit qu'elle a compris.
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Voici bientôt huit jours qu'un soir , en nous quittant , Le lendemain du bal où nous causâmes tant , Vous me disiez : « Ami , demain soyons plus sages; Sachons nous contenir devant tous ces visages; Causons moins ; car ma mère enfin devinera. Invitez plus souvent ma cousine Eudora , Et je veux faire aussi semblant de me distraire Avec monsieur Alfred , cet ami de mou frère. »
Et dès le lendemain , amant triste et soumis , J'observai de mon mieux vos ordres ennemis ; J'affectai d'être gai , d'avoir l'humeur légère, De m'éprendre , en valsant, d'une ardeur passagère ,
Et , la valse finie , enivré d'un coup d'œil , De conter mille riens , debout ,près d'un fauteuil. Surtout , au grand dépit de plus d'une voisine , Je fis danser trois fois votre belle cousine ; Je vantai son bouquet , son peigne de corail ; Je tins nonchalamment son folâtre éventail ; Au départ, ce fut moi qui sur son cou d'ivoire , Sur son sein demi-nu jetai sa mante noire , Et , durant tout ce temps , à peine si j'osai M'apercevoir qu'Alfred avait beaucoup causé.
Mais quand, deux jours après, las de tant de contrainte ,
Au rendez- vous du parc je me glissai sans crainte ,
Quand je courus à vous , tout fier et tout joyeux ,
Dévorant du regard un regard de vos yeux ,
Au lieu de mots charmants comme après une absence ,
Et de baisers pour prix de mon obéissance ,
D'un ton froid et piqué vous m'avez dit : « Merci :
Bienheureux est l'amant qui dissimule ainsi !
Il échappe à l'envie , aux malices jalouses;
Il ne compromet point les vierges , les épouses ,
Et son amante en paix ne peut que le louer
D'un rôle que si vite il sait si bien jouer.
Et moi je sais aussi dissimuler , sans doute?
Monsieur Alfred n'est pas un rival qu'on redoute?
Mais j'entends quelque bruit — (et rompant là dessus):
Vite , séparons-nous, de peur d'être aperçus. »
Et comme , au bal d'hier , guéri de ma prudence, Je vous invitai presque à chaque contredanse ,
Que je pris vos deux maius , et qu'assis près de vous
J'eus bientôt réveillé tous les clins-d'oeil jaloux ,
Voilà que tendrement vous me grondez encore.
Ce mutuel amour que votre mère ignore ,
Il le faudrait couvrir d'un voile à tous les yeux ;
Puis revient la cousine au rôle officieux ,
Et dans ces doux projets qu'invente le caprice ,
Ces conseils , ces baisers , afin que j'obéisse ,
Nous prolongeons le soir et nos instants si courts....
Oh ! je veux mériter d'être grondé toujours !
Pour moi, je me mis à rêver au lieu d'avoir du plaisir.
Sii.ococa , Oberman.
Les flambeaux pâlissaient , le bal allait finir , Et les mères disaient qu'il fallait s'en venir; Et l'on dansait toujours , et l'heure enchanteresse S'envolait : la fatigue aiguillonnnait l'ivresse. Oh quel délire alors! Plus d'un pâle bouquet Glisse d'un sein de vierge et jonche le parquet. Une molle sueur embrasse chaque joue ; Aux fronts voluptueux le bandeau se dénoue
Et retombe en désordre , et les yeux en langueur
Laissent lire aux amants les tendresses du cœur ;
Les mains sentent des mains l'étreinte involontaire;
Tout ces seins haletants gardent mal leur mystère ;
On entend des soupirs ; sous les gants déchirés
On froisse des bras nus , à plaisir dévorés ,
Et la beauté sourit d'un regard qui pardonne ,
Et plus lasse , en valsant , se penche et s'abandonne.
Moi , je valsais aussi ce soir-là , bienheureux
Entourant ma beauté de mon bras amoureux ,
Sa main sur mon épaule , et dans ma main sa taille;
Ses beaux seins suspendus à mon cœur qui tressaille
Comme à l'arbre ses fruits, — quand d'un accentbien doux
« Que je suis lasse , ami! dit-elle ; asseyons-nous, »
Et nous voilà tous deux assis , un peu derrière ,
Moi , son bouquet ravi parant ma boutonnière ,
En main son éventail , jouissant de la voir
Passer , pour s'essuyer , à son front son mouchoir ,
Et la trouvant si belle , et la jambe si fine ,
Petite , en corset noir , à la taille divine ,
Aux yeux , aux cheveux bruns , et la croyant à moi ,
Mon cœur bondissait d'aise et j'étais comme un roi.
Mais cette voix bientôt , qui sans cesse s'élève
Du milieu des plaisirs pour gâter notre rêve ,
S'éleva dans mon cœur et me dit : Jeune amant ,
Amant si plein d'espoir , pèse bien ce moment.
Jouis bien , jouis bien de cet instant rapide ;
Mire ton front si pur à ce flot si limpide ,
Car le flot va courir ; et , je te le promets ,
Ces cinq minutes-là ne reviendront jamais.
Non , quand cette beauté , pour tes rivaux si fière ,
A toi se donnerait , dès demain , tout entière ;
Quand mille autres bientôt, prises à ton amour ,
Voudraient dans tes cheveux se baigner tour à tour
Et passer à ton cou leurs chaînes adorées ;
Quand beaucoup , vers le soir , dans les bois rencontrées ,
Pâles s'en reviendraient au logis tout pleurant ,
Et mourraient , et prieraient pour ton âme en mourant j
Quand pour prix des soupirs de ta vie inquiète ,
Descendue en tes nuits , la Gloire , ô grand poëte ,
De son aile effleurant ton luth harmonieux ,
Emporterait ton nom et tes chants dans les cieux 5
Non , dans tous ces plaisirs , dans ces folles merveilles ,
Tu ne reverras pas cinq minutes pareilles
A celles de ce soir. — Oh! retiens-les longtemps,
Cœur gonflé d'avenir , amant de dix-sept ans. »
Ainsi parlait la voix dans mon âme oppressée ;
Et moi , silencieux , écoutant ma pensée ,
Par degrés je sentais la tristesse arriver 5
Oubliant de jouir , j'étais près de rêver ;
Quand elle , tout à coup reposée et légère ,
Honteuse d'avoir fui la valse passagère ,
Reprit son éventail tombé sur mes genoux,
Et m'en frappa , disant : « A quoi donc pensez-vous? »
Et je revins à moi ; ma main saisit la sienne ,
Et je revis ses yeux , sa grâce italienne ,
Son beau sein si brillant dans le noir du satin ; —
Et nous valsions encor quand parut le matin.
Wric (g,
Quod mihi si secum taies concedere ouctes
Illa velit , vilae longtis et annus erit ; Si dabit liaec multa?, Gam iromortalis in illis : Noete unâ quivis veiDeus esse potest, Propebcs.
Au temps de nos amours , en hiver, en décembre, Durant deux nuits souvent enfermés dans sa chambre , Sans ouvrir nos rideaux, sans lever nos verroux , Ardents à dévorer l'absence du jaloux , Nous avions , dans nos bras , éternisé la vie ; Tous deux , d'une âme avide et jamais assouvie,
Redoublant nos baisers , irritant nos désirs ,
Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs ,
Nous n'avions fait qu'un rêve , — un rêve de chaumière ,
D'âge d'or , de printemps , de paisible lumière,
De fuite ensemble au loin , d'amour au sein des bois,
D'entretiens , chaque soir , sans fin , à demi-voix ;
Et tout cela confus , comme dans un nuage ;
Et dehors , cependant , la bise faisait rage ,
Et la neige à flocons aux vitres s'entassait j
Et lorsqu'après deux nuits le matin commençait
Lorsque , sans plus tarder , glissant par sa croisée ,
Je la laissais au lit haletante et brisée ,
Et que , tout tiède encore de sa molle sueur ,
L'œil encore tout voilé d'une humide lueur ,
Le long des grands murs blancs comme esquivant un piège,
Le nez dans mon manteau , je marchais sous la neige ,
Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel ;
Mon cœur était léger , car j'y portais le ciel ;
Mon pied impatient , touchant la terre à peine ,
Bondissait; et toujours je sentais son haleine
Et ses moites baisers ; et fatigue , et péril ,
Et froid , j'oubliais tout ; tel amant en avril
S'ouvre dans les lilas sa route parfumée ,
Ou tel un jeune dieu suit la mortelle aimée.
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Il est au monde un lieu , quel lieu ! quelles délices'. Un bois , et dans ce bois un arbre , sous lequel J'ai tant reçu de toi de bonheur immortel , Où j'ai tant de tes yeux essuyé les calices ;
Où, tant de fois , criant comme dans des supplices , Nous avons dit au Temps qui fuit d'être éternel ;
Où tu m'as tant aimé , tant appelé cruel , Tant brûlé du poison de tes folles malices ;
Que si jamais , un jour , une heure , un seul instant ,
Femme , redevenue ingrate et résistant ,
Devant moi , sous ce ciel qui tous deux nous regarde
Tu pouvais, en passant, le front haut , sans me voir, Au bal ou dans l'église insolemment t'asseoir ; — Que si tu m'oubliais jamais , — je te poignarde.
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Pauca meo Gallo , sed quae légat ispa Lycons. Vimfiiu.
Voilà deux ans , ici , c'était bien ce coteau , Roide et nu par ses flancs . et dont le vert plateau Étale un bois épais de hêtres et de frênes ; Et là, soit que régnât l'astre des nuits sereines , Soit qu'un soleil d'août embrasât les longs jours, Je venais , et d'en haut je regardais le cours
Du ruisseau dans la plaine , et les moissons fécondes , Et les pommiers sans nombre avec leurs touffes rondes , Pareils aux cerisiers tout rouges de leurs fruits j Les fermes d'alentour dont j'aimais tant les bruits ; Et les acacias qui fleurissent en grappes ; Et le gazon du parc aux verdoyantes nappes ; Et dans ce parc heureux , sur ce lit de gazon , Assise doucement , cette blanche maison , Surtout une fenêtre , aujourd'hui trop fermée , Toujours ouverte alors ; et toi, ma bien-aimée !
Tu l'étais, tu m'aimais. — Hélas ! combien de fois , Pour me venir trouver sous les frênes du bois , De peur des yeux jaloux choisissant l'heure ardente Où les champs sont déserts , où la meule pendante Abrite les faucheurs sous son chaume attiédi , Je te vis , gravissant la côte en plein midi ! Moi , par l'autre sentier arrivé dès l'aurore , J'attendais , j'épiais. Je la crois voir encore Avec son grand chapeau de paille , tout en blanc; Son voile qui recèle un front étincelant ; Sa joue en feu,, son sein battant et hors d'haleine ; N'osant lever les yeux , se retournant à peine De peur d'être suivie. Oh! que j'eusse souvent Souhaité me montrer et courir au devant , Dans mes bras l'emporter , la cacher tout entière , De son front sous ma lèvre essuyer la poussière, Et comme une rosée, aspirer sa sueur; Puis , arrivés bientôt , consoler sa frayeur ! Mais non , il faut rester j car de quelque fenêtre , Qui sait3 un œil malin pourrait nous reconnaître.
C'est tout , si près d'un arbre un mouchoir agité , Si mon cri familier , par l'écho répété , L'avertit qu'on l'attend , et de prendre courage , Et combien de baisers la paieront sous l'ombrage.
Patience! elle arrive ; elle est au bord du bois,
Au premier arbre, et tombe entre mes bras sans voix.
Jamais le naufragé , qui y dans la nuit obscure,
Sans espoir a lutté longtemps à l'aventure ,
Et qui voit au matin le rivage approcher ,
Ne s'attache si fort aux algues du rocher ;
Jamais le voyageur qui glisse d'une cime ,
Si fort ne se cramponne , en roulant vers l'abîme ,
Au buisson dont la touffe a croisé son chemin ,
Qu'elle, quand de sa main elle serrait ma main;
Et du ravin jamais , où son œil étincelle,
Le tigre n'a si fort bondi sur la gazelle ,
Ni si vite rejoint ses petits altérés ,
Que moi, quand j'emportais ces charmes adorés.
0 viens! pourquoi pâlir? le feuillage est bien sombre, L'instant est calme et sûr plus que minuit dans l'ombre; Nul pâtre aux enviions, nul chant de moissonneur, Qui harcèle de loin notre secret bonheur ; Tout dort, tout de l'amour protège le mystère ; L'arbre à peine murmure, et l'oiseau sait se taire. Va, laisse-moi t'aimer ; oublions le soleil, Et nos siècles d'attente et l'effroi du réveil,
Entre nos deux destins le noir torrent qui gronde, Les amis, les jaloux, et le ciel, et le monde ; Et quand tu parleras d'heure et de revenir, Par tes cheveux longtemps je te veux retenir.
Et ces jours sont passés! et moi, morne et fidèle,
Je revois seul ces lieux, ces beaux lieux si pleins d'elle!
C'est le même coteau, c'est la même saisonj
Ces frênes , dont l'ombrage a troublé ma raison , Unissent comme alors leurs branches enlacées ; Chaque feuille qui tremble éveille mes pensées; Le gazon a gardé la trace de ses pas ; Insensé ! je l'attends ; elle ne viendra pas.