ET M. LE COMTE LOUIS DE CARNÉ
Le temps n'est pas bien éloigné où l'on traitait parmi nous avec une ironie fort dédaigneuse, et le plus souvent méritée, ces historiens aveuglément monarchiques qui, dans leur intempérance d'ardeur pour la royauté des quatorze siècles , peuplaient nos annales d'une monotone série de figures princières taillées plus ou moins exactement sur le modèle Louis XIV. On nous a amusés , avec autant d'esprit que de science et de raison , aux dépens de la courtoisie de Clodion, des galantes manières de Chilpéric, si bien amusés qu'il n'est pas à craindre, malgré le servilisme trop connu des partisans de la monarchie, que nous retombions jamais dans ce honteux et risible travers. Ne l'aurions-nous pas remplacé par un travers tout différent, et qui ne serait pas non plus bien louable, puisque enfin c'est encore un travers? L'inspiration qui se dit et se croit exclusivement libérale vaut-elle beaucoup mieux, appliquée
à l'étude du passé, que cette inspiration par trop monarchique que je rappelais tout à l'heure? Et singuUèrement les écrivains qui ont vécu, il y a quelques années, d'une vie poUtique qui n'est plus tout à fait la nôtre aujourd'hui, n'en ont-ils pas rapporté des regrets, des illusions, des façons de voir et de juger qui sont, tout aussi bien que l'engouement royaliste, dénature à fausser la vérité de l'histoire, et par suite les conclusions qu'il en faut tirer? Je le crois ; et, à la seule condition d'écarter la question de talent, et de bien entendre que je ne veux rabaisser personne jusqu'au fade mérite d'Anquetil ou de l'abbé Velly, j'estime qu'il y aurait, en ce moment, un travail curieux à faire sur ce que j'appellerai le parlementarisme dans l'histoire. Bien des raisons m'empêchent de l'entreprendre aussi complet qu'on peut le concevoir, et je voudrais seulement qu'on me permît d'en apphquer l'ébauche à deux récentes et remarquables publications : le dernier volume de VHistoire de la réunion de la Lorraine à la France^ par M. le comte d'Haussonville , et la Monarchie française au XVI II" siècle, par M. le comte Louis de Carné.
Mais d'abord je demande qu'on veuille bien croire qu'en écrivant ce mot parlementarisme, j'emploie un terme commode et qui dispense des périphrases, sans attacher à l'emploi de ce mot aucun sens ironique ou dédaigneux. Deux choses me répugneraient au même degré : parler avec une légèreté présomptueuse d'institutions que je crois inapplicables chez nous, mais qui ont été pendant trente ans la loi constitutionnelle de la France, et auxquelles de graves esprits restent atta-
chés; et traiter sans égards des hommes sincères, considérables, et qui se classent parfois, bien à tort, sous la dénomination de vaincus, quoique aucun d'entre nous ne se félicite d'autres victoires que de celles qu'ils peuvent avouer et bénir avec nous, je veux dire la défaite de l'anarchie . — Qu'on me permette d'ajouter aussi qu'en rapprochant les noms de M. le comte d'Haussonville et de M. le comte de Carné, je n'entends point établir entre leurs opinions une identité qui n'existerait pas réellement. Le camp qui n'est pas le nôtre serait par trop heureux si le drapeau qu'on y arbore n'avait pas quelques nuances un peu douteuses. Ce n'est point sur les dissidences que je me propose d'insister ; il suffira de les indiquer à l'occasion, selon les besoins de ma thèse et dans les limites de l'équité; ce sont, au contraire, les points de vue concordants que je voudrais relever, les doctrines communes, et, pour tout dire, le commun défaut de voir le passé à travers le présent, de transporter dans l'histoire, avec des conclusions par cela même contestables, quelques-unes des controverses qui nous séparent aujourd'hui. Ainsi, pas d'autre motif au rapprochement qui précède que le hasard de publications presque simultanées. Si ce hasard prétendait avoir sa moralité , auquel cas il serait facile de lui venir en aide par l'inscription de quelques autres noms également titrés, cette moralité serait celle-ci, à savoir que l'opinion parlementaire est très noblement patronnée, et que peut-être son vrai caractère, ses tendances réelles lui méritent plus qu'on ne croit généralement cette aristocratique parenté. A cela il
siérait d'ajouter, avec embarras sans doute et confusion, que nous sommes presque tous, hélas! de plébéienne composition, enclins aux petitesses de l'esprit égalitaire, et qu'une doctrine politique est mal avisée à se recommander auprès de nous du patriciat qui la propage. Mais je m'assure que le hasard n'a voulu faire ici nulle malice : il nous livre deux beaux talents ornés de deux beaux noms, voilà tout ; la mesure que nous nous efforçons d'apporter dans toute discussion nous en sera doublement facile.
L'impartialité m'est aisée à l'égard de M. d'Haussonville, parce qu'il s'agit ici de l'historien, non pas de l'homme politique et du publiciste, quoique l'un se mêle à l'autre un peu plus qu'il ne faudrait. Que si, à l'heure qu'il est, j'avais l'honneur de faire partie d'un conseil général, et que la récente lettre de M. le comte fût arrivée à mon adresse, il y aurait, je l'avoue, dans les allures de sa polémique, dans l'injustice passionnée de ses appréciations, de quoi autoriser toutes les vivacités de représailles que permettent le savoir-vivre et le bon goût. Ce n'est pas que, pour mon compte, cette polémique à la pointe aiguisée me déplaise, il s'en faut bien, et ce n'est pas non plus que je ne me dise, avec M. d'Haussonville lui-même : « Nous n'en sommes point à apprendre, de nos jours, combien les partis excités se soucient peu des contradictions flagrantes de conduite, et à quel point ces écarts de la
passion paraissent alors simples et justifiables à tous les yeux. » Il me semble cependant que, quand on a mis la main, de si loin que ce soit, à la politique extérieure des dix-huit ans ; quand on est parvenu, pour tout résultat, à « discréditer la paix en affectant de la rechercher toujours, » comme dit M. de Carné en parlant du cardinal de Fleury, on devrait craindre au plus haut point les rapprochements et les souvenirs, et toucher le moins possible aux questions qui provoquent de trop faciles réponses. Mais ce n'est pas la lettre aux conseils généraux qui est ici en litige, c'est l'histoire de la Lorraine, et je n'éprouve aucun embarras à dire qu'il y a là une œuvre fort estimable, et que rarement quatre volumes se lisent avec autant d'entrain et de plaisir. On ne doit point s'attendre à ce que cette histoire nous apprenne des choses absolument neuves et brille par un grand luxe de découvertes inattendues : la période qu'elle embrasse, depuis le duc Charles III jusqu'au bon roi Stanislas, a été trop souvent étudiée pour laisser place aux révélations, et le point de vue restreint que l'auteur a choisi, l'histoire de la réunion, et qui le force à se partager incessamment entre Versailles et Nancy, ne lui permet pas même, si ce n'est sur quelques points très accessoires, ces nouveautés de détails que comporterait une histoire purement locale. Mais pourquoi vouloir le nouveau là où on ne saurait le rencontrer qu'en tombant dans les minuties soi-disant érudites? Il y a dans le livre de M. d'Haussonville ce que je préfère de beaucoup à maintes découvertes dont on a fait bruit, le talent, un talent très distingué, très ferme, par moments un peu âpre,
le plus souvent très aimable, le talent de se faire lire, enfin, qui est sans contredit le premier de tous et le plus enviable. Cet entraînement du lecteur tient sans doute aux éminentes qualités d'exposition et de style que possède l'écrivain ; mais il tient aussi à la manière dont il envisage le récit historique, à son légitime éloignement pour ce genre de narration sévère et compassée, comme il le dit lui-même, qui ne montre jamais au public que le côté officiel et majestueux des événements. A éviter cet ennuyeux défaut du perpétuel apparat, à ne pas craindre ces mille traits familiers ou plaisants qui, discrètement choisis, font connaître et caractérisent un personnage, on arrive, en histoire, à la vie, à l'intérêt, quelquefois à la justice et à la vérité. J'aime à trouver, par exemple, dans l'œuvre de M. d'Haussonville, un Charles IV qui ne soit ni un preux des vieux âges ni un soudard en goguette, mais l'homme multiple que nous sommes tous et qu'il était plus que personne ; il me plaît de rencontrer Marianne Pajot et M^^' La Croisette en regard de Béatrix de Gantecroix et de l'honnête duchesse Nicole ; il y a enfin , au quatrième et dernier volume, des scènes d'intérieur à la petite cour de Lunéville, pages charmantes et délicates pour chacune desquelles je donnerais bien dix tomes de tel historien fort grave que je connais.
Je surprendrai peut-être ceux qui ne connaissent que les écrits politiques de M. le comte d'Haussonville, en affirmant qu'il y a parfois sous sa plume, quand il se fait historien, des jugements marqués au coin de la plus haute impartialité. Sauf un peu plus de
part à faire peut-être au sentiment religieux, je souscrirais volontiers à Tappréciation de la Ligue telle que l'entend M. d'Haussonville, tout libéral qu'il est ; plus volontiers encore au jugement porté avec autant de sagesse que de pénétration sur le cardinal de Richelieu et sur la régente Anne d'Autriche, et ce n'est pas moi qui m'inscrirai en faux contre les portraits soit de M'"^ de Chevreuse, soit du duc Léopold. Il y a aussi, par malheur, bon nombre de points sur lesquels je ne puis plus m'entendre avec l'éloquent écrivain, et force m'est bien de revenir à la thèse que j'ai posée en tête de cette courte étude.
M. d'Haussonville, malgré le charme de ses récits, lorsqu'il veut bien être simple narrateur, n'appartient certainement pas à la catégorie des historiens qui racontent seulement pour raconter. C'est une race qui s'en va que celle des partisans de la pure narration en histoire, et notamment dans l'école parlementaire on peut être toujours sûr de trouver le quod demonsirandum au fond de l'exposition la plus inoffensive en apparence. Quelle est, ou seulement même quelle veut être la démonstration de M. le comte d'Haussonville? Point très difficile à éclaircir, ce me semble, et où j'ai peur de reconnaître la trace de ces propositions spécieuses et indéfinies dont un critique éminent reproche l'emploi à nos modernes girondins. Remettre en vogue les annales d'une antique province, rendre un juste hommage à des princes trop méconnus, peindre la nationalité lorraine dans toute Ténergie de sa tenace vitalité, tout cela est fort bon, mais il y a là-dedans absence complète de doctrines, et l'on
comprend que l'histoire dogmatique ne se dérange pas pour si peu. Encore faudrait-il à ce tableau , à ces simples prémisses, une conclusion, et j'ose dire, tout en aimant notre Lorraine autant que M. d'Haussonville peut Taimer, une conclusion française : il faudrait proclamer, avec M. de Carné, que l'annexion a donné enfin raison à la nature contre la politique, et non pas constater seulement le triomphe, après glorieuse résistance, d'une politique « moins soucieuse du droit que de la force, plus nationale que scrupuleuse. » Peut-être les derniers mots que je viens de transcrire sont -ils de nature, cependant, à nous mettre sur la voie de la démonstration politique et historique dont nous cherchons le mot. De cette politique sans scrupules, de cet emploi effronté de la force contre le droit, à qui faut-il faire remonter le blâme, je vous prie? Qui est capable de rancune et de haine contre un pays qui « possédait de sérieuses franchises et pratiquait une véritable liberté? » La monarchie pure, bien entendu, cette monarchie qui, par le plus étrange renversement d'idées, est devenue la bète noire des partisans de la royauté parlementaire. La France le subissait, ce fléau du pouvoir fort et concentré, et la Lorraine, elle, « ressemblait autant à un État aristocratique que monarchique ; » la juridiction des gentilshommes de l'ancienne chevalerie y a été longtemps vivace et florissante, et n'y a pas laissé trace de fâcheux souvenirs, tant est grande la vertu de « ces privilèges politiques qui élèvent le cœur des peuples et leur font préférer aux commodes agréments du bien-être matériel les mâles jouissances de
la liberté. » Comprenez-vous? A supposer qu'il vous reste des doutes, voici de quoi les dissiper : à quelles causes vous convient -il d'attribuer l'issue fatale de cette lutte de deux siècles, la réunion de la Lorraine à la France? A l'habileté persévérante de nos rois, aux exigences de notre grandeur nationale, à cette loi géographique qui domine et finit par anéantir les conventions dynastiques? Il y a bien, à la rigueur, un peu de tout cela; mais l'expUcation sans réplique, le fin des fins est celui-ci : le duc Léopold, par un désir immodéré d'imiter Louis XIV, a aboli les libertés de son pays ; ces ibrteresses morales anéanties, l'héritage de Léopold est tombé comme de, lui-même entre les mains de l'héritier de Louis XIV. Et sur ce thème les variations qu'il est aisé de prévoir : « Une erreur commune aux despotes de tous les temps consiste à supposer qu'il dépend d'eux d'opérer une sorte de partage dans Famé humaine et dans la vie publique des peuples. En supprimant l'essor spontané des aspirations fières et généreuses, volontiers ils s'imaginent pouvoir encore employer à leur profit les fortes qualités de ceux qu'ils dégradent en les asservissant. Ils ne le sauraient toutefois, car autres sont les fruits de la liberté et autres ceux de la servitude, etc., etc. » Et puis, avec plus ou moins d'ironie et d'amertume, des banalités prétendues libérales et tout à fnit indignes, qu'on me permette de le dire, d'un écrivain de ce talent, comme : « On n'avait pas encore appris aux peuples qu'il fait également bon vivre sous tous les gouverneiTients et qu'd faut obéir à n'importe (fuels maitres; » ou bien : ce L'apprentissage de la servitude
et de l'obéissance passive s'est fait sous le joug de la France. C'est une leçon qui s'apprend vite. » Enfin, à la péroraison, l'espoir que les Lorrains auront un jour, dans les nébuleuses de Favenir, leur part de liberté. La liberté vit et prospère, comme chacun sait, sous la juridiction des gentilshommes de l'ancienne chevalerie ; à leur défaut, sous le régime de l'inégalité parlementante. Quant à la pratique du suffrage universel, au Gode Napoléon, au dogme respecté de l'égalité devant la loi, ce sont purs instruments de tyrannie ; la chose est si frappante qu'il n'est nul besoin d'y insister. Cette tyrannie-là obtient aux occasions quelques succès, et ce n'est pas sans motifs : « Il y a pour les pouvoirs récents une période heureuse où tout leur réussit, où les fautes mêmes ne comptent point. » Mais il ne dépendra pas de M. le comte d'Haussonville que cette lune de miel ne soit abrégée autant que possible, et on le sait en train de compter les fautes et les revers à la douzaine. Cherchons , nous autres , et tâchons de trouver quels ont pu être, de 1830 à 1835, les bonheurs obUgés de ce pouvoir récent qui avait nom la Monarchie de Juillet.
De cette intrusion des doctrines, des regrets et des espérances parlementaires dans l'étude du passé, il y a un pauvre prince qui reçoit les contre-coups, sans en pouvoir mais, et auquel incombe le rôle inattendu de souffre-douleurs : c'est le roi Louis XIV, ne vous déplaise. A ceux qui, comme moi, sont pénétrés de gratitude et de respect pour cette grande mémoire, je conseille fort de se voiler la face en Usant les derniers volumes de M. d'Haussonville, car l'historien gen-
tilhomme va jusqu'aux gros mots, autant que gros mots puissent se trouver sous une plume très bien apprise : effronterie et violence, injustice et rapacité, abus de la force, guet-apens, y sont en toutes lettres, et sans le bénéfice des circonstances atténuantes réclamé avec raison pour certains actes des princes lorrains. Le cortège des déclamations un peu envieillies contre le luxe et les prodigalités, l'esprit de conquête et les fautes militaires, l'intolérance, les persécutions, n'y manque pas. Bref, on lui dit son fait : c'est un dévot; et peutêtre aurait-il à en entendre davantage s'il ne fallait pas faire, aussi courtoisement que possible, la part de M"" de Maintenon, qui n'avait « ni l'àme très haute ni les idées très élevées. » M. le comte d'Haussonville avait écrit, dans un de ces moments où la passion politique n'égare pas sa haute inteUigence : « Rien n'est plus puéril que de faire un crime aux personnages de l'histoire de n'avoir pas devancé les idées de leur temps. » Mais cette règle excellente, il la met en oubli quand il s'agit du représentant de cette chose odieuse, la monarchie pure, et il réclame la sévérité de l'histoire, même pour la partie brillante du grand règne, partie trop célébrée et mal comprise, dit-il, qui est le point de départ d'une situation politique complètement vicieuse, l'origine et la cause de malentendus lamentables, d'habitudes fâcheuses dont l'empire dure encore. J'aurais voulu, en vérité, que l'historien, qui ne se fait faute de digressions quand il les croit utiles ou agréables, daignât nous dire au juste quelles habitudes et quels malentendus. Il n'est pas donné à tout le monde
comme à M. le comte d'Haussonville, de rencontrer le nom de sa famille à trois siècles de distance, en écrivant l'histoire d'une vieille province, et c'est là un honneur que j'apprécie sans pouvoir y prétendre ; mais encore faut il à ceux qui n'ont pas ce bonheur-là une compensation roturière, notre égahté civile ; et j'entre en défiance, je l'avoue, quand j'entrevois, pour plus d'une raison, que l'idéal regretté, c'est le maintien des aristocraties par ce qu'on veut appeler la liberté, et qui n'est autre chose que la subordination de l'autorité monarchique. Oui, je sais qu'il y a un pays où l'aristocratie a occupé la domination au nom de la liberté, et par la liberté, si l'on veut; mais qu'on permette à la fierté, légitime aussi, des gens qui n'ont pas de blason, de préférer l'égalité avec les libertés indestructibles que la monarchie et la révolution nous ont faites, et de croire que, dans ce sentiment, toute la France est avec eux. Sur ce point-là, je déclare que les tendresses de M. d'Haussonville pour « les parlementaires de la Fronde » ne me rassurent aucunement, car les Frondeurs, parlementaires aussi bien que grands seigneurs, étaient les détenteurs et les partisans du privilège dont je suis l'ennemi. « Je sais leur crime, s'écrie M. d'Haussonville, c'est de n'avoir pas réussi !... 11 semble pourtant que nous soyons tenus à l'indulgence envers eux, et notre sort est devenu trop semblable au leur... » Etranges aberrations des historiens de l'école parlementaire! Pourquoi donc n'y aurait-il pas dans nos opinions la sincérité que nous reconnaissons et que nous aimons dans les vôtres ? Et quel parallèle, bon Dieu ! pour qui sait
l'histoire, que celui qu'on insinue entre la Fronde et notre époque ! La cour de cassation montant à l'assaut du palais législatif, et aidée dans son escalade par des revenants de l'armée de Condé, voilà la Fronde de notre temps. Est-ce que, vraiment, nous serions en passe de courir ce danger-là? En ce cas, je sais bien où se feront les mazarinades, et avec plus de verve que n'en avaient Scarron et le reste.
Louis XIV nous amène tout naturellement à M. de Carné et à son livre de la Monarchie française au XVI IF siècle. En rapprochant les opinions de M. le comte de Carné de celles de M le comte d'Haussonville, je le fais sous le bénéfice des restrictions que j'ai précédemment indiquées, et aussi sous l'impression d'un sentiment tout personnel, le très vif chagrin que j'éprouve à ne pouvoir partager les conclusions du livre de la Monarchie, telles du moins qu'il m'est donné de les entrevoir. Ce n'est pas que j'aie l'honneur de connaître M. de Carné, mais j'ai l'habitude de lire ses écrits avec le soin le plus attentif, et de les goûter infiniment. Ses études sur les fondateurs de l'unité française me paraissent devoir être classées, malgré quelques omissions graves et quelques assertions discutables, au nombre des meilleures œuvres de ce temps-ci, et toute la partie notamment qui touche à l'introduction de la réforme en France, à la période des guerres de religion, au règne de Henri IV, est à
mes yeux un vrai chef-d'œuvre de bonne discussion, d'équité, de modération, de vérité historique.
Un double motif me pousse, je le confesse, à rappeler ces études qui sont étrangères à mon sujet. D'abord leur mérite essentiel, et en particuUer le mérite de la dernière partie que je viens de signaler, c'est d'avoir mis en pleine évidence cette bonne et utile vérité, rarement comprise et plus rarement appliquée, quoique fort simple^ à savoir, qu'il est absolument faux, qu'il est souverainement injuste de ne voir le passé qu'à la lueur trompeuse des idées d'aujourd'hui, d'apprécier les siècles écoulés à la mesure des conquêtes, des meilleures même et des plus légitimes conquêtes de l'esprit moderne. Et en second lieu, il m'a semblé et, j'espère, à bien d'autres lecteurs comme à moi, que la conclusion à tirer de ces études, et qui en sort d'elle-même, est une conclusion toute monarchique; je dis monarchique dans le vrai sens du mot, et sans égard pour les sophistiques distinctions que les ergoteurs d'une certaine cause veulent établir maintenant entre les fondateurs de l'unité nationale, auxquels ils daignent donner quelque approbation, et les créateurs du gouvernement concentré, dont ils briseraient volontiers le panache sur le heaume de Louis-le-Gros. M. le comte de Carné, dans son nouvel ouvrage, est-il aussi soigneux qu'autrefois de ne pas appliquer des points de vue tout actuels à l'appréciation d'un passé si dissemblable du présent, même quand la chronologie semblerait l'en rapprocher? Les conclusions de l'œuvre récente seraient-elles aussi monarchiques que celles de l'ancienne œuvre? Sur le premier point, je n'au-
rais aucun scrupule à répondre néf^ativement ; et si j'hésite sur le second, c'est qu'il est bien délicat d'incriminer et de combattre ce qui est très vaguement indiqué, ce que je ne saisis du moins qu'avec une difficulté extrême et en gardant mille incertitudes.
Je sais bien que les partisans du système parlementaire ont la prétention un peu naïve, quand elle n'est pas dérisoire, d'être en même temps très monarchistes, et j'ai toujours cru qu'en cela consistait ce qu'on appelle la fiction dans le langage des adeptes. Cette passion fort platonique pour la monarchie me rappelle invinciblement le mot de ce prince d'autrefois, qui aurait voulu voir six rois en France, tant il aimait la royauté. Aux yeux de tous ceux qui ne croient pas l'esprit français propre à s'accmmoder de combinaisons fondées sur un mythe, le parlementarisme, c'est la république ou ce n'est rien, rien que la lutte désastreuse et l'anarchie des pouvoirs aux prises. A qui, franchement, voudrait-on faire admettre que le pouvoir qui fait la loi, qui en détermine le sens en présence des commentaires fautifs, qui en surveille l'exécution, qui règle la levée et l'emploi des deniers pubUcs, qui fait et qui défait les ministères, à qui enfin doit rester le dernier mot, suivant l'aveu très franc de M. Duvergier de Hauranne, n'est pas, sans conteste aucune, le pouvoir souverain, et à ses heures un pouvoir très absolu ? Et s'il en est ainsi, c'est la république que nous avons sous apparence de royauté constitutionnelle, la république dans un pays dont le génie et les traditions séculaires sont monarchiques, une république aristocratique chez un peuple qui n'a plus et ne
peut plus avoir d'aristocratie, chez le peuple le plus enclin à l'égalité, c'est-à-dire à la vraie démocratie, qui ait peut-être existé jamais. Les habiles ou les téméraires reconnaissent implicitement la difficulté et la tranchent en proclamant le droit exclusif des intelligences. A la bonne heure ! Mais essayez donc un peu de partager la population française en citoyens intelligents et citoyens... qui ne le sont pas, et de fonder là-dessus une répartition des droits politiques! En vérité, rinteliigence n'a pas besoin qu'une législation impossible fixe son rôle, détermine à point nommé sa légitime prépondérance ; elle sait bien se faire sa place ; les gouvernements, en France surtout, ont grand intérêt à ne lui en rien disputer, et malheur à ceux qui ne le comprendraient pas !
Qu'on veuille bien nous pardonner cette digression qui nous amène forcément à répéter ce que nous avons çlit ailleurs. Les points que nous venons de rappeler nous paraissent indispensables pour sortir de ce vague des aspirations soi-disant libérales où il est par trop commode de se renfermer. Il y a puérilité ou mauvaise foi à soutenir que le débat s'agite entre ces deux termes indéfinis, le despotisme d'un côté, la liberté de l'autre ; où trouverait-on à notre époque, en France, des fanatiques de despotisme ? Ne pouvons-nous pas nous reconnaître mutuellement des âmes fières et de généreux sentiments? Précisons et ennoblissons nos dissentiments en marquant leur vraie portée : ce dont on dispute, c'est ici de la monarchie, là de la république, deux formes de gouvernement qui peuvent être, selon les hommes et les temps, également libérales, égale-
ment despotiques ; l'une capable, l'histoire le prouve, d'aller de pair avec les tendances avouables et les progrès de la démocratie, l'autre réduite à se cacher sous un nom qui n'est pas le sien, à l'ombre du fauteuil cadenassé dont parle M. Guizot, réduite à chercher moitié dans la fiction, moitié dans Tutopie, les conditions et les éléments qui lui font défaut. Cela est nécessaire à établir, nécessaire à reconnaître, parce que d'abord il n'y a rien que de paifaitement honorable dans les idées que nous combattons, et que la pensée ne saurait nous venir d'une épithète malséante à l'endroit des gens qui les professent; et aussi parce que bon nombre d'esprits sincères se laissent aller à certains regrets, à certains espoirs, sans se rendre un compte suflisant de ce qu'ils pleurent ou de ce qu'ils désirent La monarchie tempérée? Nous l'avons et nous 'la voyons empressée à se dessaisir elle-même des armes inutiles, dès que les circonstances le permettent. La république? A tort ou à raison on n'en a pas voulu, et nous ne voyons nulle part qu'on indique les moyens de lui assurer une fortune meilleure. Quoi donc! un compromis bâtard, un déguisement? Ce serait faire injure au sens droit de la France que de le supposer.
Nous ne songeons pas, bien entendu, à ranger au nombre de ces esprits candides qui vont sans savoir où un écrivain distingué, un penseur émérite comme M. le comte Louis de Carné ; il nous est permis seulement de nous classer parmi les malhabiles qui s'avouent impuissants à discerner son but, et qui ne sauraient mettre d'accord ses prémisses avec ce qu'ils
croient entrevoir de ses conclusions. Cherchons un peu dans son livre récent les preuves affligeantes de notre incapacité divinatoire.
Le roi Louis XIV a le malheur d'être aujourd'hui un de ces morts illustres qui servent de plastrons pour bien battre les vivants. A le défendre on court le double risque de passer pour séide de despotisme d'abord, et ensuite d'aller soi-même, dans les ardeurs de la polémique, fort au delà de ce que l'on pense. Ne pourrait-on pas cependant se tenir à égale distance de rinjustice et de l'engouement, aimer le grand règne sans adorer les dragonnades, et faire l'éternelle part de l'infirmité humaine au sein d'une des plus belles époques de notre histoire, tout en reconnaissant qu'il n'y a pas apparence que les affaires humaines se fassent jamais autrement que par des hommes, et en se résignant aux conséquences qui découlent de cette fâcheuse obligation ? Cette impartialité, qui n'exclut nullement les leçons et la moralité de l'histoire, n'aurait pas, à vrai dire, les inconvénients que l'on suppose ; car d'établir un rapprochement entre la monarchie de Louis XIV et la monarchie impériale, de croire que l'on flagelle un vivant en frappant sur le pauvre grand roi, c'est de l'histoire purement fantaisiste, comme de s'imaginer que nous avions hier les Frondeurs à nos portes et de prendre Broussel pour un représentant. Nul obstacle donc à cette calme et saine justice, si ce n'est le tort qu'elle pourrait faire à une thèse qui est chère, en pleine vogue et que voici : tout le mal est venu de l'homme, tout le bien serait venu des institutions : une charte, voilà la panacée ; un roi, à moins
qu'il ne dorme convenablement du sommeil irresponsable, voilà le mal et le danger. Louis XIV en particulier a été (( bien plus complètement l'artisan de son malheur qu'il n'avait été dans d'autres temps celui de sa fortune : le cours des siècles avait préparé sa gloire, et sa politique personnelle provoquait ses désastres. Le grand système royal a eu pour résultat de faire des Français les plus faibles et les plus mal défendus des citoyens. » Suit la démonstration. La ruine prochaine de « cette société sur laquelle la nature avait versé comme à pleines mains les dons les plus nobles et les plusdéhcats, la dépendance universelle dans l'Église et dans l'État, la déplorable condition de toute l'aristocratie française systématiquement confinée dans un palais sans air et sans horizon, l'extinction de tout esprit public et la cessation presque absolue du mouvement de la pensée, qui ne se réveille que par les plus tristes stimulants de la corruption,» et le «désordre introduit dans les consciences les plus honnêtes par la longue durée d'un pouvoir sans contrôle, » et les moeurs infâmes de Monsieur, et les vices abjects du Régent, et jusqu'à l'acariâtre génie de M. le duc de Saint-Simon, réduit à se débattre dans le vide avec sa forte intelligence, tout cela c'est la faute de Louis XIV, ou plutôt la faute de l'idée monarchique incarnée dans sa personne ; car l'écrivain ne fait pas de réserves, et il incrimine au même degré ce ce qui, depuis plus d'un siècle, avait si tristement réussi..., l'arbitraire d'un gouvernement qui avait substitué son bon plaisir à la liberté et à la conscience même de la France. »
Si la part faite à la monarchie n'est pas belle en ce
tableau, celle des révolutions, des agitations politiques, pour adoucir un terme trop cru, est tout à fait enviable et telle que d'anciens députés conservateurs peuvent seuls la déterminer. La Ligue a ses côtés condamnables sans doute ; la Fronde, si fort exaltée par M. le comte d'Haussonville, peut bien, selon M. le comte de Carné, ne pas être prise au sérieux par la postérité ; mais de ces crises plus ou moins justifiables, plus ou moins avortées, un résultat excellent subsiste en dépit de tout : la fécondation des âmes par la secousse bienfaisante des révolutions, l'impulsion la plus vive communiquée à l'esprit bumain, l'apparition des fortes races. Cette vue s'élève même à la hauteur d'une théorie hypothétique : « Peut-être, nous dit-on, la nature, dans la mystérieuse économie de ses lois, ne fait-elle naître les grands hommes que de pères fortement trempés par les luttes de la vie ; » et l'on comprend de reste que la lâche tranquillité des règnes paisibles produit des résultats tout opposés. Mais en ce cas, à la courte distance où nous sommes de la révolution de février et de ces lamentables journées de juin qu'une sorte de pudeur nationale semble écarter de tous les souvenirs, nous devons nous croire trempés autant que citoyens aient pu l'être jamais, et nos rues regorgent de grands hommes. Je le croyais et j'en étais fier ; par malheur j'ai tourné quelques pages, et j'ai lu à notre adresse, je crois, autant qu'à celle des comtemporains de Louis XIV, qu'au sortir des tourmentes révolutionnaires les peuples abdiquent, sacrifient tout à l'ordre, implorent l'autorité ; d'où le despotisme, d'où l'alïaiblissement des forces morales du pays, et toutes
les tristes conséquences précédemment énoncées. J'ai admiré alors à quelles surprenantes contradictions une intelligence très distinguée, un écrivain très instruit peut être amené, je ne dirai point par le parti pris si ce mot implique le plus léger doute sur la sincérité, mais par l'empire de ces idées avec lesquelles on a si longtemps vécu qu'on ne songe jamais à leur demander compte de leur valeur et de leur inévitable influence.
J'oserai dire que, pour réfuter M. de Carné sur les points essentiels de la thèse que je crois entrevoir au fond de son livre , il suffirait des aveux significatifs qui échappent à la droiture de son esprit et à l'étendue de son savoir. Si ce quelque chose que M. de Carné n'aime pas, a trop réussi à son gré depuis Henri IV, c'est, il le confesse lui-même, que le travail des siècles y a grandement contribué, c'est que « toutes les classes de la société française ont lutté d'elTorts pour étendre la sphère de la royauté et pour lui retirer ses contre-poids ; » c'est que « l'ingérence du pouvoir dans la sphère des intérêts privés est Tun des caractères les plus indestructibles de notre gouvernement comme de notre génie national ; » c'est que « les idées se sont précipitées dans le même sens que les intérêts, » et que de longue date les jurisconsultes comme les historiens se sont efforcés « de faire pénétrer le principe de la prépondérance monarchique dans les lois, dans les lettres et jusque dans la théologie; » c'est que « la pensée mère de la centralisation est aussi vieille chez nous que la monarchie; » c'est que le règne de Louis XIV, comme la Révolution dont
il est le précurseur, « est sorti de nécessités presque fatales; » c'est que les habitudes invétérées du caractère ont plus fait encore que le labeur des princes; c'est que nous sommes tellement idolâtres du pouvoir que les quelques pierres furtivement jetées au cercueil de Louis XIV ne pouvaient atteindre la monarchie, et que la France tenait encore, a tenu pendant quarante ans, « des trésors de confiance et de dévouement » au service du triste roi qui a été Louis XV. — Et la monarchie ainsi appelée au pinacle par les vœux séculaires de la nation et par la fatalité de l'histoire, s'est-elle donc montrée inférieure à sa destinée, incapable de son rôle et des hauts devoirs que le sort lui imposait? Non, dans la limite des forces humaines elle a fait tout ce qu'elle devait faire : elle nous a donné des frontières que nous n'avons même plus, elle a ambitionné pour nous les frontières que nous n'aurons peut-être jamais; elle*a reconstitué la société au sortir de l'anarchie calviniste et ligueuse ; elle a voulu et préparé « l'unité de législation, corollaire obligé de l'unité dans la nation comme de l'unité dans le pouvoir ; » elle a opéré dans les finances, dans l'organisation judiciaire, dans l'administration générale, des réformes que l'on dénombre pour en contester le mérite à la Révolution et à l'Empire ; elle a fait mille efforts pour imposer au pays l'habitude de l'égalité civile; et dans tout ce qu'elle a fait, il lui a fallu triompher de la puissance des préjugés comme de l'inertie routinière des pouvoirs locaux (( qui ne s'animaient jamais que pour contrarier les conceptions de l'autorité centrale, » et, dans cette lutte incessante contre
les stupeurs de l'apathie, « on ne saurait s'empêcher de reconnaître (c'est toujours M. de Carné qui parle) qu'elle seule était l'instrument nécessaire de tous les progrès, qu'elle seule possédait, avec une véritable puissance d'initiative, l'esprit d'entreprise et le pressentiment de l'avenir; » que c'était « une autorité absolue, mais tutélaire, qui tenait l'œil ouvert sur tous les besoins comme sur toutes les faiblesses de ses agents. »
En présence des citations et des preuves que je viens d'accumuler à dessein, que j'ai toutes empruntées, textuellement ou non, à l'écrivain que je combats, j'avoue bien humblement qu'il ne m'est plus possible de suivre les idées de M. Louis de Carné. Comment! voici un pouvoir dont le triomphe était fatal et sortait d'une nécessité inéluctable encore plus que d'efforts persévérants; ce pouvoir a justifié sa prépondérance par l'initiative courageuse et salutaire de son action ; il a eu jusqu'à cette quahté rare entre toutes, le pressentiment de l'avenir; et il faut maudire ce triomphe, et il faut déplorer à jamais les résultats de cette action, et il faut proclamer ce gouvernement tout à la fois inévitable et exécrable ! Viennent maintenant le laisser-aller, les faiblesses, les hontes du gouvernement de Louis XV, et ce que le publiciste regrettera justement, c'est l'initiative éclairée du pouvoir, c'est l'action dominante d'une autorité énergique, qui dirige fermement la France, au lieu de l'abandonner aux théoriciens, qui évite à tout prix cette anarchie des pouvoirs, la « dernière plaie de l'ordre social en désarroi; » et il nous faudra comprendre néanmoins que
ces regrets-là ne s'adressent pas à cette pensée de Fomnipotence royale qui avait été toute la politique de Louis XIV ! Mais enfiu quel est donc le grief de M. de Carné contre cet établissement monarchique sorti, il en convient lui-même, des entrailles et du génie de la France? Qu'aurait-il voulu voir et que mettrait il à la place? Je supplie qu'on entende bien qu'en faisant cette question, je ne veux aucunement être rangé parmi les badigeonneurs de l'ancien régime, pour employer une spirituelle expression de M. de Carné; je crois le retour de l'ancien régime aussi absolument impossible que peu désirable; j'accorde sans peine que la vieille monarchie avait, en regard de ses très grands mérites, des côtés défectueux qui nous seraient aujourd'hui tout à fait insupportables; j'estime qu'il y a un abîme entre la société du XVIP siècle et même du XVIIP, et ce qu'un ministre appelait hier, avec tant d'autorité et de raison, la démocratie de l'Empire; je ne réussis point à comprendre les écrivains qui, en discutant la royauté de Louis XIV, croient faire œuvre de politique contemporaine. Mais encore faut-il aller au fond de leur pensée et montrer comment de judicieux esprits peuvent être abusés , dans l'étude de l'histoire, par des préoccupations trop actuelles. M. de Carné nous autorise d'autant mieux à cette recherche qu'il veut, dit il, examiner les faits et juger les personnages politiques « à la lumière de notre propre expérience, en dehors des engouements comme des préventions de leurs contemporains. » Pas d'engouement, rien de mieux; mais pas plus l'engouement d'aujourd'hui, que l'engouement d'autrefois.
Malgré l'incapacité que je me suis déjà reconnue à pénétrer clairement les conclusions de M. de Carné, j'ai cru saisir au moins quelques vestiges de sa pensée fondamentale dans les termes sacramentels çà et là répandus : — garanties, — institutions, — intervention nationale dans le gouvernement du pays. — Si je ne me suis pas trompé, et si ces derniers mots surtout expriment et résument les idées de l'auteur, je dois déclarer d'abord que ce sont là toutes choses qui ne me causent nul effroi ; je figure au nombre des candides qui ne se regardent pas comme dépourvus de garanties, qui croient vivre sous une constitution acceptée et votée par le peuple, qui admettent comme excellente l'intervention du pays dans ses propres affaires, et qui s'imaginent enfm que les discussions des conseils généraux, du Conseil d'État, du Corps législatif, du Sénat, sans compter celles de la presse, plus libre certainement qu'elle ne prétend l'être, pourraient bien avoir quelque analogie avec cette souhaitable intervention. Toute la question réside donc dans l'étendue que l'on entend donner à cette ingérence de la nation dans le gouvernement. Si l'on tranche la difficulté, comme le veulent certains publicistes de notre époque, par le dernier mot laissé au parlement, par les maximes de l'école anglaise, je dis qu'il n'y aurait pas d'anachronisme plus choquant que de transporter au siècle de Louis le Grand et de Bossuet cette béate adoration des formes anglaises qui ne remonte chez nous qu'à la fin du XVIIP siècle ; je répète que lt3 parlementarisme anglais n'est pas autre chose, pour qui veut être sincère, que l'abdication
même de la royauté; je demande comment on prétendrait concilier des choses qui répugnent, la fatalité de la monarchie pure d'un côté, et de l'autre l'obligation pour le prince qui en est investi, de proclamer virtuellement la république.
On se récrie en alléguant que l'on n'a garde de confondre les époques, qu'on apprécie la diftérence des temps, et que ce qu'on pourrait vouloir aujourd'hui , on ne songe point à le demander à la France du XVir siècle ; il s'agit de l'intervention nationale restreinte, modeste, telle que le siècle l'aurait comportée , telle que la comporte peut-être encore le pauvre tempérament de notre pays; sur quoi, Ton glisse un vague souvenir des Etats-Généraux. J'entends. Laissons de côté, puisque d'ailleurs on n'y insiste pas, ces Etats-Généraux qui pourraient nous mener trop loin; l'histoire n'en est pas faite encore, malgré d'honorables essais, et quand elle sera faite, je doute qu'elle contribue beaucoup au renom de nos assemblées délibérantes. Mais encore une fois, il ne s'agit de ressusciter ni Etienne Marcel ni Philippe Pot; le point capital, aux yeux de M. de Carné, l'ancre de salut, le remède souverain qui nous eût épargné les défaites et les misères de la fin du grand règne, les hontes de Louis XV, les abominations du terrorisme, c'est, dans une mesure plus ou moins large, la participation du pays à ses propres affaires , l'existence d'un pouvoir électif qui eût mis la main au gouvernement et contre-balancé l'autorité royale. Deux conditions essentielles semblent requises cependant pour la création et l'exercice de ce contrôle national:
c'est d'abord que la nation le veuille, car le pire de tous les despotismes évidemment serait celui qui consiste à s'armer d'une théorie préconçue pour imposer au pays une forme de gouvernement à laquelle il ne se sent ni goût ni aptitude; et c'est ensuite que la nation soit en demeure de fournir les éléments nécessaires et utilement applicables au nouveau rouage qu'il s'agit de mettre enjeu. Les Français du XVIP siècle avaient-ils le plus léger désir, le soupçon même de cet équilibre à établir, de cette surveillance à exercer, de ces limites à tracer au pouvoir monarchique? A cette question M. de Carné a déjà répondu, en nous montrant la monarchie pure sortant du sein même de toute l'histoire de France et donnant satisfaction aux besoins les plus avérés du pays, aux tendances les plus prononcées du génie national; il a répondu en nous parlant de l'idolâtrie, du fétichisme monarchique, qui avait survécu aux fautes et aux malheurs du roi Louis XIV, et que quarante ans d'inertie purent à peine épuiser sous Louis XV; il répond plus textuellement encore en nous disant que les incartades des parlements, les résistances des pouvoirs locaux, l'opposition accidentelle des États provinciaux « ne suscitaient dans la nation aucun besoin de véritable indépendance, aucune habitude sérieuse de liberté. »
Usons d'un procédé qui n'est pas tout à fait étranger à certaines écoles historiques; créons rétrospectivement cette habitude et ce besoin : la France de Louis XIV serait-elle en mesure de fournir des instruments à ce pouvoir moitié modérateur, moitié
dirigeant? Etrange renversement de rôles que celui qui se fait ici ! Nous qui tenons le XVIP siècle en très haute estime, et qui pensons que les peuples sont d'autant plus capables de liberté que la discipline religieuse et morale est plus forte chez eux, nous croyons sans peine à cette possibilité ; c'est M. de Carné qui n'y croit pas, qui est condamné à ne pas y croire, s'il veut être conséquent avec ses propres' assertions. De même, en effet, que les générations issues des troubles politiques ont toutes les qualités natives que vous savez, de même aussi les pauvres gens nés dans les fadeurs de l'ordre monarchique ne valent^ à vrai dire, pas grand' chose, et je ne sache rien de moins édifiant qu'une revue des vieilles catégories sociales passée à la lueur du flambeau parlementaire. Ex operibus illorum cognoscetis eos, et voici, au point de vue de M. de Carné, les tristes fruits de l'arbre monarchique : — le clergé, esclave des convenances et du bon goût, plus expert en matière de savoir-vivre qu'en science théologique ou en prescriptions de charité, flottant sans unité et sans direction au vent des témérités gallicanes , abaissé par ses lâches complaisances pour le pouvoir temporel , énervé par les influences de salon et par sa coupable soumission à la suprématie religieuse de M"' de Maintenon, « la dernière et la plus humiliante forme du despotisme; » — la noblesse, c'est encore bien pis vraiment : casernée sous Toeil du maître dans les galetas de Versailles ou de Marly, payant son jeu et son luxe au moyen des aumônes royales, sans ambition, sans tradition politique. Si M. le comte de Carné
n'en a pas dit assez, M. le comte d'Haussonville y ajoutera « l'inaptitude aux affaires, la haine de tout frein, une soif impatiente des titres et des honneurs, une ardeur immodérée pour le plaisir, » etc. Passons. — Au-dessous des deux premiers ordres, une bourgeoisie rampante pour parvenir, insolente quand elle est parvenue, soucieuse entre toutes choses de s'affubler des travers aristocratiques, tellement corrompue d'ailleurs qu'elle se mire avec satisfaction dans les vices du Régent. Un peuple enfm... Relisez le passage fameux de La Bruyère. — Il faut bien convenir qu'une assemblée délibérante puisée dans ce milieu-là, chambre haute ou chambre basse, Etats-Généraux ou législature, ne serait pas pour la France une précieuse garantie. Notez que M. de Carné écarte de toute compétition le parlement, dont le titre est trop contestable et trop contesté, dit-il; le parlement, qui méconnaît les premières nécessités du pouvoir ; le parlement, merveilleux instrument d'opposition, détestable moyen de gouvernement... Et j'adhère de toutes mes forces au jugement du publiciste. Mais qu'adviendra-t-il des sympathies de M. d'Haussonville pour les parlementaires de la Fronde ?
Je ne veux pas insister davantage, et je me reproche d'avoir trop insisté peut-être, tant il me semble qu'on m'a fait la partie belle. L'avantage dont j'ai profité, dont j'espère n'avoir pas abusé, provient de deux
causes : la volonté avouée par Fun de nos auteurs d'écrire l'histoire « en publiciste plutôt qu'en historien, » fâcheuse détermination à mon sens et capable de troubler les plus fermes vues ; et l'influence de ces théories parlementaires qui sont devenues le tourment de quelques esprits, au point de les poursuivre jusque dans l'étude du passé. Je ne sais pas de puérilité plus grande que de professer une aversion absolue ou un sot mépris pour une forme quelconque de gouvernement, surtout quand ce gouvernement fonctionne et prospère chez une nation voisine. J'estime seulement, avec bien d'autres, que les mêmes institutions ne conviennent pas à tous les peuples, et qu'en dépit de tous nos efforts d'imitation, nous ne saurions jamais être la société anglaise; je suis convaincu que le système parlementaire ne trouve chez nous aucune de ses conditions essentielles, des conditions absolument indispensables à son établissement et à son existence; je reproche enfin au parlementarisme de ne pas dire franchement à notre France, qui veut voir clair au fond des choses, son vrai nom et sa vraie portée. Ce n'est pas, comme on le dit avec plus d'amertume que de vérité, ce n'est pas jeter la pierre à ce qui n'a point réussi que de rappeler, pour s'en faire même un argument, l'arrêt trois fois rendu par les faits. Faudrait-il donc, pour complaire à nos antagonistes, ne tenir aucun compte des plus ruineuses expériences ? Trois fois, chose étrange, le gouvernement parlementaire a été renversé par ce à quoi il veut ressembler le plus, par la république; seulement il était la république aristocratique, la république déguisée, et son vain-
queur a été la république à visage découvert, la démocratie égarée dans l'anarchie. Mais encore une fois ce n'est pas en France que l'on insulte aux choses tombées. Force nous est bien de revenir quelquefois sur une question que l'on soulève incessamment, et ce sont thèses d'ailleurs qui valent la peine qu'on les discute. Je demande la permission de dire en terminant que si dans cette discussion, que j'aborde partiellement pour la quatrième fois , quelques vivacités involontaires m'avaient échappé, dont aucune, j'en suis sûr, ne pourrait atteindre les personnes, elles tiendraient non seulement aux allures inséparables de toute polémique convaincue, mais encore à deux griefs que j'ai de longue main contre le régime parlementaire et que je ne dois pas taire ici : le premier, de nous avoir fait sortir pendant près de quarante ans de nos traditions et comme de nos voies nationales, pour nous jeter, au hasard des révolutions, jusque sur le bord des abîmes d'où nous ont sauvés la main visible de Dieu et ce que M. le comte d'Haussonville appelle très justement « une sorte de révélation particuUère accordée aux races royales ; » le second , d'avoir séparé, de séparer encore de nous ces hommes de haute intelUgence, d'exemplaire probité, de rare dévouement, qui ont servi ce régime sous la Restauration et sous le règne qui l'a suivie.