DE M. GUIZOT
J'ai envié souvent et j^envie aujourd'hui plus que jamais ces convictions inexpugnables que l'on rencontre assez fréquemment dans les livres et dans le monde, souverainement dédaigneuses de l'opinion d' autrui, sûres et satisfaites d'elles-mêmes, imposantes dans leur majestueuse quiétude au point de n'accorder qu'à grand'peine la grâce d'un sourire ou d'une insulte au malavisé qui les contredit. Ces possesseurs bienheureux de vérités irréfutables ont l'âme fort en paix et le propos très leste quand il s'agit de livres comme celui dont je termine la lecture : doctrinaire pur, disent-ils, vieux professeur tournant au radotage, et vieilles histoires sans intérêt et sans gaieté; quoi! pas un petit scandale, pas une piquante anecdote, pas le mot pour rire dans tant de pages ! Ils jettent le livre et poursuivent leur chemin dans le calme imperturbable de leur radieuse philosophie. Et c'est ce calmelà, ce signe miraculeux d'infaillibilité que je voudrais avoir. Car (pourquoi n'aurais-je pas la naïveté d'avouer une émotion que j'ai la naïveté de ressentir?) les
Mémoires de M. Guizot me laissent plein de trouble et d'hésitation. Un écrivain de ce caractère, de cette intelligence, de ce talent irrésistible, de cette intégrité respectable, un penseur rompu aux plus hautes études, un homme d'État mêlé dix-huit années durant aux plus grandes affaires de son pays, qui a vu tout ce que nous avons vu nous-mêmes, et bien mieux que nous n'avons pu le voir, qui écrit « du bord de la tombe, » à ce moment solennel où l'on doit se sentir plus que jamais responsable des idées que l'on répand, qui pourrait nous dire, sans aucun risque d'encourir les banales inculpations de versatilité, de servilisme, d'ambition : Oui, je m'incline sous la main de Dieu, j'accepte la leçon terrible et frappante des événements, j'abjure des erreurs sincèrement commises; et qui nous dit, au contraire : Ce que j'ai pensé, je le pense; ce que j'ai voulu, je le voudrais; ce que j'ai fait, je le ferais; eh bien! je le répète, heureux ceux qu'un tel spectacle laisse plongés dans les béatitudes de l'indifférence ! Pour moi, ce spectacle me trouble sans m'ébranler dans mes croyances, et loin de hasarder une antithèse impudente entre les opinions de M. Guizot et les miennes, je me réduis à chercher, dans les événements mêmes qu'il raconte, des arguments contre les principes qu'il professe ; dans les doctrines qui nous sont communes, la réfutation des doctrines qui nous séparent. Le lecteur, j'en suis sûr, n'en demandera pas davantage.
Qu'on veuille bien ne pas prendre pour fantaisie puérile, pour manœuvre de sophiste, la méthode de discussion qui consiste à demander aux écrits d'un
publiciste éminent les armes dont on a besoin pour le combattre, à opposer ses actes à ses maximes, à le saisir en flagrant délit de connivence et de complicité avec des opinions toutes difTérentes de celles qu'il reconnaît pour siennes. Il ne faut pas descendre bien bas dans les profondeurs d'une àme humaine pour y trouver la contradiction ; la chercher, cette contradiction, la mettre en relief et s'en prévaloir, c'est une guerre permise, plus facile qu'on ne pense, et presque toujours assurée du succès.
Je n'étonnerai certainement aucun de ceux qui ont suivi les grandes phases de sa carrière politique, qui ont médité ses œuvres, et pas même peut-être ceux qui n'ont fait que l'apercevoir, en affirmant qu'à mon sens M. Guizot est avant tout un homme d'autorité. Les surprendriiis-je davantage en affirmant aussi que ce côté-là même de sa nature, ce besoin inné de commandement , cet instinct dominateur , m'expliquent toute l'opposition de M. Guizot et le culte opiniâtre qu'il a voué à des doctrines véritablement destructives du principe d'autorité ? c( Le désir de prévaloir par le gouvernement est le droit des convictions sincères, dit-il, et l'honneur consiste à avoir cette ambition-là et point d'autre. » Point d'autre, je le crois ; c'est bien assez de celle-là ! Quand c'est un particulier qui tient ce langage, qui avoue cette ambition, qui revendique ce droit, il m'est impossible, je le confesse, de savoir
ou d'imaginer ce que devient le droit monarchique. Je vois un homme que le Ciel a comblé de ses dons les plus précieux, qui a tout le sentiment, toute la fierté de sa propre valeur, et qui réclame, non pas l'honneur de mettre ses hautes aptitudes au service du prince et de l'Etat, mais le droit de gouverner, et qui reconnaît ce droit à d'autres comme à lui-même, c'est-à-dire aux rois de l'intelligence, « pourvu qu'ils se proposent une politique essentiellement différente, et qu'ils se sentent en état de la mettre en pratique. » En sorte que le pouvoir sera mis perpétuellement au concours, entre gens sincères et noblement ambitieux, je l'accorde, et qu'il sera toujours dévolu au plus digne, au plus capable , pour être exercé sous deux petites réserves : à la condition de soumettre au régime qui découle de là l'homme qui pourrait bien se croire la maîtresse machine du gouvernement, à savoir le chef de rÉtat; et à la condition de s'entendre avec cette autre souveraineté que l'on institue en regard du trône, je veux dire la Chambre élective. Aux embarras provenant de la royauté il sera pourvu moyennant je ne sais quelle casuistique complexe, aussi malaisée à comprendre qu'à pratiquer; et quant aux difficultés que pourrait faire la Chambre, on sait quel charmant remède y est applicable : l'éloquence, les miracles de la parole» les triomphes de l'orateur, sauveront le prestige de l'homme d'État. En un tel système, pas un côté par où les tendances les plus accusées de M. Guizot ne trouvent satisfaction : homme d'autorité, la carrière lui est ouverte pour atteindre la première place ; homme d'opposition, les prétextes ne lui man-
queront pas pour s'escrimer, ici contre la couronne souvent usurpatrice, là contre TAssemblée quelquefois insoumise ; artiste, il aura toutes les émotions de la tribune, toutes les ivresses du succès littéraire ; philosophe enfin, familier, et trop familier peut-être, avec les subtilités de la dialectique allemande, il se sera fait à lui-même, pour dogmatiser à l'infini, une métaphysique politique qui exige force scolies; et puisse-t-il ne pas s'attarder dans le commentaire au point d'oublier qu'en France surtout les gouvernements sont faits pour agir et non pour disserter !
Appeler l'intelligence au gouvernement des choses d'ici-bas, cela n'est pas, à vrai dire, aussi nouveau que l'ambitieuse abstraction du langage moderne pourrait nous le faire croire, et même, à remonter fort loin dans nos annales, il semble que nos rois ne se sont pas fait faute de reconnaître les droits de la capacité et d'en appliquer à l'État les bénéfices. Au rapport de quelques grands seigneurs mécontents, nos princes, comme pour rendre à la supériorité de l'esprit un plus pur hommage, l'auraient voulue de préférence dénuée de tout autre titre, sans alliage de noblesse originelle, en pleine et parfaite roture. Ce qui est nouveau, c'est que l'intelligence s'arroge un droit souverain et indépendant de toute autorité, c'est qu'elle aspire à dominer les pouvoirs établis, et non point à les servir en s'y subordonnant; ce qui est nouveau, c'est qu'elle réclame un théâtre spécial , approprié aux succès qu'elle ambitionne par dessus tout, je veux dire aux succès oratoires, aux triomphes de la parole devenus le principal ressort dans l'art de gouverner. Pour en
venir là il fallait, ou bien proclamer la répu?jlique intellectuelle, le règne du bien-dire, utopie nouvelle et complexe qui, si séduisante qu'elle soit par certains côtés , aurait bien pu succomber sous l'implacable justesse de l'esprit français; ou bien emprunter à une nation étrangère un ensemble d'institutions spéciales qui, payant de formes et de respects l'autorité monarchique, laissent en présence une assemblée et des ministres, et placent le sceptre sur une tribune. C'est à ce dernier choix que s'est arrêté M. Guizot.
Ainsi une part faite aux prétentions plus ou moins fondées de la raison individuelle, une autre part aux irrésistibles séductions de l'éloquence , le tout obtenu grâce à l'importation d'un système étranger, voilà ce qu'a été chez nous le parlementarisme ; et je sais de nobles caractères, des esprits très distingués, qui regrettent surtout, et sans se l'avouer, avec ce qu'ils appellent pompeusement les satisfactions données à la dignité humaine, le côté littéraire, parleur, théâtral, la vieille faiblesse gauloise et française du régime constitutionnel. La dignité humaine ! est-ce que les honnêtes gens d'aucun parti sont enclins à en faire litière ? Mais le beau mot pour déguiser les ambitions orgueilleuses du moi ! Ceux qui l'ont sans cesse à la bouche, ce mot, tiennent sans doute l'homme en bien haute estime ? j'aime à le croire; qu'ils veuillent bien mettre seulement quelques soins à surveiller les aveux qui leur échappent. « J'ai tant vu les faiblesses et les bassesses humaines, dit quelque part M. Guizot, et je m'y attends tellement que, lorsqu'elles paraissent, je ne leur fais guère l'honneur de les remarquer. »
Quant aux emprunts faits à l'Angleterre, et dont je parlais tout à l'heure , les assertions de M. Guizot à ce sujet sont singulièrement contradictoires : « Le gouvernement établi par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un peu étrangère, » dit-il d'abord; puis, à quelques pages de là, comme s'il se rétractait : « On m'a quelquefois accusé de vouloir modeler la France à l'exemple de l'Angleterre : l'Angleterre en 1815 ne me préoccupait nullement; je n'avais fait alors de ses institutions et de son histoire aucune étude sérieuse. » Un peu plus loin cependant : « Je n'hésite pas à le reconnaître : dans notre travail d'organisation politique, nous avons quelquefois fait à l'Angleterre des emprunts trop complets et trop précipités. Nous n'avons pas toujours tenu assez de compte du caractère propre et des conditions spéciales de la société française... Tant de fois déçue dans ses espérances et ses tentatives au dedans, la France a cherché au dehors des leçons et des modèles. » Et encore, à propos de 1830 : « Nous avions Tesprit plein de la révolution de 1088 en Angleterre, de son succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé... Nous ressentions l'ambition et l'espérance d'accomplir une œuvre semblable. » L'aveu est complet, et nous pouvions d'ailleurs nous en passer; il n'est besoin, pour imiter l'Angleterre, de puiser aux sources mêmes de sa littérature et de son histoire ; les institutions anglaises avaient fait école chez nous et conquis les suffrages des idéologues de la politique bien longtemps avant le jour où elles reçurent, dans notre pays, une si regrettable application.
Ce que c'est au juste que ces institutions anglaises, que « ce beau et libre gouvernement » tant admiré par M. Guizot, par ses prédécesseurs et par ses disciples, nous le savons aujourd'hui, et les casuistes du système parlementaire seraient mal venus à nous y montrer, comme on le voulait autrefois, un savant mélange, un juste et parlait équilibre d'éléments monarchiques, aristocratiques et démocratiques, un idéal éclectique où tous les grands intérêts humains trouveraient en même temps leur représentation légitime et leur légitime contre-poids. Pour qui veut aller au fond même des choses et ne pas accorder aux formes vaines, aux dénominations convenues et mensongères une importance qu'elles n'ont pas, l'Angleterre est une république aristocratique et n'est rien de plus. Directement ou indirectement, au conseil privé comme aux conseils de cabinet, à la Chambre des lords comme à a Chambre des communes, c'est l'aristocratie qui gouverne. La démocratie y travaille du mieux qu'elle peut à gagner son pain et cherche une distraction à d'accablants labeurs dans les hourrahs et les grognements inofîensifs des meetings, dans le tumulte lucratif des élections. Pour ce qui regarde la royauté, suivez d'aussi près qu'il vous sera loisible la marche quotidienne du gouvernement anglais, et cherchez-y l'exercice de la royale prérogative : la reine ouvre le Parlement en grande pompe, le sceptre à la main, la couronne en tête, et débite le pâle discours que ses ministres jugent à propos de lui prêter; la reine, quand ses ministres le lui enjoignent, prononce la dissolution du Parlement et ordonne qu'il soit procédé
aux élections générales. Et puis?... Et puis, à des intervalles qui se rapprochent beaucoup depuis quelques années, sa gracieuse majesté fait appeler lord Lansdowne, et alors, dans une causerie sans doute pleine d'intérêt, et qui pourrait bien être le privilège royal par excellence, elle lui demande lequel, de lord Palmerston, de lord Derby ou de lord John, il conviendrait d'offrir à ceux qui font et défont les ministères. L'heureuse couronne que voilà, en vérité, et que je lui souhaite de reposer longtemps sur des fronts féminins! M. Guizot avoue qu'il lui a fallu apprendre à être juste envers l'empereur Napoléon ; je le crois bien : quand on s'est fait un idéal de la royauté anglaise, il y a à revenir de loin pour apprécier « tous les excellents effets d'un pouvoir fort. »
Que si la démocratie est, comme on peut incliner à le croire, le dernier mot des sociétés humaines, que s'il n'y a d'organisation et de durée possibles pour les démocraties que sous l'action d'un pouvoir fort et concentré, l'Angleterre se trouverait encore bien loin du but; il lui resterait de longues épreuves à traverser, et ce serait à elle en ce cas à nous porter envie au- 'jourd'hui. Malgré bon nombre de symptômes graves, Dieu me garde cependant d'un double ridicule trop souvent encouru : celui de crier à la prochaine décadence de la Grande-Bretagne, et celui de lui prédire ;\ jour fixe une révolution politique et sociale dont Dieu
"ul peut déterminer l'échéance. Jusqu'à preuve irré-
lagable du contraire, je tiens le gouvernement de
TAngleterre pour excellent, tant qu'il reste chez elle.
Il a eu et il a cet immense avantage de se justifier par
les antécédents historiques du pays comme par le caractère hiérarchique de la population ; quelques périls peuvent le menacer dans l'avenir ; dans le passé, tout lui est venu en aide, depuis l'origine étrangère de ses dynasties jusqu'au génie mercantile de ses peuples, depuis l'individualisme de la religion jusqu'à la configuration insulaire de la contrée. Mais, qu'on ne l'oublie pas, parmi les conditions qui ont présidé à la formation et au maintien de ce gouvernement, il en est une qui domine toutes les autres : c'est l'existence, c'est la prédominance d'une aristocratie incontestée. Avec cela , et une royauté nulle , et une population docile, et certaines tendances d'humeur et d'esprit que nous n'avons guère , et le bonheur d'avoir autour de soi la ceinture de l'Océan, le gouvernement parlementaire est possible, je ne dirai pas désirable. Essayer l'importation d'un tel système chez nous il ) y a deux ou trois siècles, au temps de Henri II par
exemple, c'eût été chose concevable, bien que sujette encore à de formidables objections; il aurait fallu rompre avec les traditions à la fois monarchiques et populaires de la France ; donner à notre aristocratie un esprit politique qu'elle n'avait pas montré jusqu'alors ; abolir la loi salique pour avoir des femmes sur le trône, et par elles, toute une lignée de Hanovriens débonnaires ; changer quelque peu, avec les conditions de notre existence géographique, le côté le plus saillant de nos allures et cette logique du bon sens qui nous fait répugner aux fictions; renoncer enfm, pour les bienfaits du parlementarisme, à devenir la grande société civile, la grande société
militaire que nous sommes aujourd'hui en Europe. Regrette cette transformation qui voudra, et qu'on me permette seulement de mieux aimer Henri IV, Richelieu, Louis XIV et l'Empereur. Mais faire cette tentative en 1815, en 1830, sur notre vieux sol tout labouré par les révolutions et veuf, sauf quelques noms illustres et justement respectés, de tout vestige nobiliaire, substituer aux lords de la vieille Angleterre la plaisante aristocratie des électeurs à trois cents francs, blesser ainsi, sans aucun avantage, toutes les tendances égalitaires de la nation, et ne pas lui montrer, au sommet de l'édifice, ce drapeau de l'autorité qu'elle aime à suivre, c'était une aberration, une impossibilité, un contre-sens tels qu'on a peine à comprendre qu'une école indubitablement intelligente en ait pu faire, pendant trente ans, son mot d'ordre et sa doctrine. Je demande bien humblement pardon à M. Guizot de relever avec tant d'insistance un point sur lequel il passe en partie condamnation : c'est que, pour la Restauration comme pour le gouvernement de juillet, c'a été là sans aucun doute le point vital. Qu'il y ait dans le torysme bourgeois de M. Guizot, ou bien une part trop grande d'imitation anglaise, ou bien une très noble utopie, quoique imparfaitement dégagée et démentie par bien des actes, le droit de l'intelligence au gouvernement , Tune et l'autre devaient aboutir à une catastrophe pour le pouvoir monarchique. Le jour où la royauté ne consentit pas à s'aplatir suffisamment, le jour où elle regimba, ici dans la conscience de son devoir, là dans la légalité de son droit, il lui fallut ce jour-là succomber, acca-
blée sous le poids d'une constitution impraticable ou exotique.
Le parlementarisme, je le répète, en dépit des distinctions quintessenciées de ses docteurs, c'est la république déguisée, ou bien, comme on l'a dit un jour, « la meilleure des républiques. » Voulait-on dire par là que, grâce au royal travestissement, elle passe inaperçue du pays qui n'en veut pas, et reste conquise uniquement pour la ferveur de ses adeptes? On se trompe ; le peuple de France a ce qu'il faut de raison droite et nette pour aller vite au fond des choses, et les adeptes ne se résignent pas à l'innocente fiction sous laquelle se dérobe leur idole. Si la république, pourquoi le déguisement? Sommes-nous des enfants qui ayons peur des mots plus que des choses? « Quiconque est capable de prévoyance , écrivait M. de La Mennais le 6 août 1830, quiconque est capable de prévoyance doit désirer que la lutte entre les partis soit rendue impossible par un mode d'institutions qui fasse du prétendu roi qu'on va présenter à la nation un simple mannequin. — Excellents conseils, mon cher maître, lui répond M. de Goriolis. A l'égard du mannequin, vous avez pleine satisfaction. Mais de croire que la lutte entre les partis soit rendue impossible par un tel mode d'institutions, non, non encore! » Et c'est chose en effet plus remuante qu'on ne croirait qu'un mannequin de race royale^ porteur de sceptre et de couronne. Il se rencontre un prince vieux et sceptique qui se résigne à faire de son règne une longue abdication tout émaillée de citations latines et de gaietés anacréontiques ; il s'en trouve un autre
qui s*exerce péniblement à « équiter » ses ministres, et manifeste une joie indiscrète d'avoir maté le plus rétif, à la bonne heure ! Mais vienne un homme de conviction et d'énergie, qu'arrivera- t-il? Est-ce par l'astuce , par <.< l'équitation » mutuelle qu'une lutte inévitable se poursuivra? Inévitable, entendez-le bien. Je reviendrai plus tard sur le rôle que M. Guizot assigne à la royauté dans les alYaires de l'État; j'affirme ici que ceux-là étaient dans le vrai du système qui soutenaient : « Le roi règne et ne gouverne pas ; » j'affirme que l'infaillible résultat du parlementarisme, c'est de déplacer la souveraineté, de la transporter du prince aux assemblées. Que peut valoir en général le gouvernement d'une assemblée , et dans quelle mesure ce gouvernement convient-il à la France? C'est le vrai problème à discuter; mais que le gouvernement soit là et nulle part ailleurs, et qu'il y soit par la force même des choses, ce ne saurait être une question entre gens de bonne foi. La Chambre de 1815, la Chambre « introuvable », la Chambre plus royaliste que le roi, se montra rogue, hautaine, intraitable, souveraine enfin à l'égard de Louis XVIIL
A quoi mène infaiUiblement une pareille situation, le bon sens nous le dirait, quand même les événements ne se seraient pas chargés de nous l'apprendre ; ou la royauté s'efface autant que l'exigent les susceptibilités ombrageuses du pouvoir rival, et les partis se disputent, en de stériles discussions, les lambeaux de l'autorité flottante; ou le roi veut être quelque chose, et il y parvient par la ruse, la temporisation, les fauxfuyants, la corruption peut-être; et le temps, l'at-
tention qu'il faudrait donner aux grands intérêts du pays, on les dépense en tortueuses manœuvres, en négociations subreptices; et trente années durant, la France a sous les yeux un spectacle toujours le même , un grand et pénible effort de son gouvernement : tâcher de vivre jusqu'au lendemain! Heureuse encore si, à cette stratégie misérable, à la sourde lutte de la souveraineté déchue et de la souveraineté vivante que le système met en présence, ce ne sont pas des hostilités violentes, inconciliables, qui viennent se substituer tout d'un coup ! Car alors éclatent les tempêtes où la nation tout entière est entraînée. Et pourtant qu'a-t-elle à voir, la nation, dans ces querelles de ménage mal assorti, dans ces controverses incessantes sur l'origine, la nature, les limites, la pondération des pouvoirs? Une seule question peut vraiment l'intéresser : sous l'étiquette de monarchie constitutionnelle, c'est la république que l'on a mise au gouvernement ; laquelle ? une république aux larges bases, aux assises généreuses, telle que la voudrait notre état démocratique, si mille causes ne faisaient obstacle chez nous au gouvernement républicain? Eh! non pas, une oligarchie! En ce pays fanatique d'égalité, une oligarchie sans illustration et sans racines ! Sur cette terre de la vive intelhc^ence, une aristocratie d'argent ! Tous les droits pohtiques de ce grand peuple remis à deux cent mill« électeurs ! Et l'on s'étonne que ce régime n'ait pas capté à toujours les sympathies de la France ; ma surprise, à moi, c'est qu'il ait pu durer trente-trois ans. Je serais bien tenté d'en éprouver une autre et de me demander
comment cet étrange système a pu gagner à sa cause tant d'intelligences éminentes; mais M. Guizot affirme « qu'une infiniment petite dose de vérité suffit pour conquérir des esprits rares, et pour leur faire accepter les plus monstrueuses erreurs. » Il faut bien en croire son expérience.
Je sais bien que M. Guizot n'accepterait pas la théorie du gouvernement parlementaire telle que je viens de la présenter. « Des institutions libres ne sont point nécessairement des institutions républicaines, dit-il. Quelle que soit entre elles l'analogie de certaines formes, la monarchie constitutionnelle et la république sont des gouvernements très différents, et on les compromet autant qu'on les dénature quand on prétend les assimiler. » Mais, si profond que soit mon respect pour les assertions de M. Guizot, je ne saurais comment m'y prendre, à moins que d'inventer des termes nouveaux, pour mettre ses paroles d'accord avec les faits les plus incontestables. Voici une assemblée élective qui a le droit de faire et d'interpréter la loi, de voter l'impôt, de discuter le budget, c'est-à-dire d'évoquer à elle toute affaire à propos de toute dépense, de renverser les ministères, de déclarer publiquement qu'elle refuse au roi son concours, d'agiter le pays par ses discussions, par ses adresses, par ses interpellations, par ses comptes-rendus ; cette assemblée-là estelle souveraine? Et si elle est souveraine, est-ce république, est-ce monarchie? Mais il y a pourtant la royauté et sa prérogative. Oui, la couronne a tous les moyens nécessaires pour engager la lutte dont nous savons le résultat. Je lui conseille, si elle est sage, de
se réfugier dans le rôle assigné , il y a plus de soixante ans, au grand électeur. Ses résistances conduisent aux abîmes, et, avant la catastrophe, à l'avilissement progressif du principe d'autorité.
C'est là, j'ai regret à le dire, le résultat le plus clair du régime préconisé, servi, défendu par M. Guizot. « Par instinct comme par réflexion, le désordre m'est antipathique, » dit-il, et je le crois; mais comment donc cet honnête homme, ce puissant esprit, trouve-til l'ordre dans la bizarre complication du système parlementaire ? Etrange et frappante contradiction î M. Guizot n'ignore en aucune façon l'existence et les périls de l'esprit révolutionnaire, il les a entrevus et signalés dès 1815; il en sait mesurer toute l'étendue. « Aujourd'hui, et parmi nous, de toutes les grandes luttes politiques on fait des questions de vie ou de mort, ditil ; peuples et partis, dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup aux dernières extrémités ; la résistance se transforme soudain en insurrection, et l'insurrection en révolution... Et pourtant, a-t-il dit encore, de nos jours, après toutes nos révolutions, c'est de gouvernement surtout que la société a besoin, et au gouvernement surtout que les bons citoyens doivent leur appui. » Et à ce principe d'autorité, qui est déplorablement ébranlé, qui est nécessaire au salut social, qu'il faut relever, ranimer, défendre, M. Guizot donne pour appui, quoi? une théorie qui scinde, qui déplace, qui ruine l'autorité ! On entrevoit sans peine ce que pourra être à l'œuvre un pouvoir institué dans de telles conditions.
M. Guizot raconte que, le 17 octobre 1830, vers onze heures du soir, une troupe furieuse d'émeuticrs se porta sous les murs de Vincennes, exigeant qu'on lui livrât, pour les soumettre à je ne sais quelle justice sauvage, les malheureux conseillers de Charles X. Le général Daumesnil fit ouvrir la porte, et se présentant seul à la foule : « Que voulez-vous? — Nous voulons les ministres. — Vous ne les aurez pas ; ils n'appartiennent qu'à la loi ; je ferai sauter le magasin à poudre plutôt que de vous les livrer. » La foule hésita un instant; puis elle reprit la route de Paris en criant : « Vive la jambe de bois! » — J'ai entendu raconter moi-même par un témoin digne de toute confiance, que, le 6 juin 1832, quand Louis-Philippe fit une courageuse apparition sur le théâtre encore chaudement disputé de la guerre civile, il passa, en longeant les quais, tout à fait à portée d'un poste d'insurgés en armes ; vingt balles pouvaient l'atteindre au même instant; mais les rebelles ne tirèrent pas : ils déposèrent un moment leurs fusils et applaudirent le roi. Quelques heures plus tard, on sait le lamentable héroïsme des coupables , des pauvres égarés qui succombèrent au cloître Saint-Méry.
Tel est notre pays, et des faits de cette nature expliquent mieux peut-être que les plus habiles dissertations ce qu'il faut entendre par ces mots : La France veut être gouvernée. Gela ne veut pas dire, suivant
une interprétation perfide, que l'on mène les Français par la peur, ni qu'ils respectent surtout le pouvoir qui les opprime ; contre l'oppression, contre l'injustice, contre la violence couarde ou brutale, la France se soulèverait comme un seul homme, et d'un élan irrésistible ; mais un pouvoir viril et virilement exercé, actif et intelligent, honnête et fort, bien nettement remis entre les mains de quelqu'un, et non pas disséminé sous les pieds de tout le monde, digne et courageux surtout, sans peur comme sans ombrages, c'est notre goût depuis des siècles, et l'obéissance nous est légère à qui se montre capable de commander. La peur n'a nulle part en cela, ni rien qui ressemble à la peur, grâce au Ciel! Les émeutiers seraient allés chercher leur proie à la bouche même des canons ; ils trouvent l'autorité énergique, et les plus intrépides s'en reviennent en criant : « Vive la jambe de bois ! » Ce qui est nouveau chez nous et inaccessible au sens droit de la foule, c'est le pouvoir-abstraction, l'autorité impuissante, la souveraineté partagée ; c'est un gouvernement à deux têtes, usant toutes ses forces dans la lutte incessante que sa constitution lui impose, épuisant pour son organisation ou pour sa défense toutes les subtilités de la philosophie politique, si préoccupé, et à juste titre, des difficultés de sa situation qu'il soit contraint d'y sacrifier, au dedans comme au dehors, les plus chers intérêts et parfois , hélas ! la dignité même du pays. Ce gouvernement-là, je le répète, le peuple de France ne l'aime pas plus qu'il ne le comprend. A qui la faute si une opiniâtre Iradition et d'infailUbles instincts lui montrent , dans le souve-
rain, le vivant symbole de notre unité politique, de notre puissance militaire , le centre naturel autour duquel toutes les forces vives doivent se grouper? On ne refait pas en un tour de main toute la vie historique d'une grande nation, et c'est aux siècles qu'il faut s'en prendre si la royauté de nos docteurs anglomanes répugne à l'intelligence comme aux habitudes de nos populations.
Et c'est ce gouvernement que la révolution de juillet rendit à ses adeptes plus pur sans doute et plus sincère, grâce aux barricades et à l'abolition de l'article 14. Mais quoi ! le peuple avait donc pris goût au système parlementaire , puisqu'il s'arma , puisqu'il combattit, puisqu'il chassa trois générations de rois pour le plus grand honneur de la Charte constitutionnelle? Une telle conclusion serait, à mon sens, bien erronée. Personne, à coup sûr, ne sait mieux que M. Louis Blanc de quoi se compose l'armée des révolutionnaires, et c'est à lui qu'il faut demander quels étaient les combattants de juillet, et pour quelle cause ils couraient aux armes. Je ne parle pas seulement « des hommes du commencement, gens atteints du dégoût de la vie, et qu'on vit sortir, le regard égaré et le visage en feu, du fond de ces repairs impurs que masquaient d'étincelantes boutiques. » Je demande au panégyriste des vainqueurs où s'étaient recrutées les troupes de l'émeute, et il me dit : « C'étaient quelques jeunes bourgeois, hommes de résolution et de cœur, qui ne voyaient dans la Charte qu'un despotisme habilement déguisé ; c'étaient des prolétaires à qui la Charte était inconnue, et qui, la connaissant, l'auraient mau-
dite ; celaient enfin, et surtout, les enfants des rues de Paris, race étourdie et vaillante, héroïque à force d'insouciance, avide d'amusement et par cela même guerrière, parce que les combats sont une manière de jeu. » Tout cela est exact et pris sur le vif. Mais n'avaient-ils pas, ces étranges défenseurs de la constitution parlementaire, un mobile commun, plus ou moins clair à leur esprit, mais puissant sur ceux-là mêmes qui ne savaient pas s'en rendre compte? Si vraiment ; mobile parfaitement saisi et apprécié par le personnage qui disait quelques jours après la bataille : (( Ce n'est pas une révolution libércde que celle qui s'est faite dans la rue, c'est une révolution nationale. La vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple, et il serait plus facile de pousser Paris vers le Rhin que sur Saint-Cloud. » Aussi bien, voir la démocratie française verser son sang pour le triomphe de cette ohgarchie d'argent qu'on appelait alors le pays légal, c'eût été chose trop singulière. Et avouons pourtant que, même à titre de réaction nationale, la révolution de 1830 fut profondément injuste. La politique de la Restauration avait été constamment digne, fière, française, presque hautaine à l'égard de l'Angleterre. L'expédition d'Alger avait eu lieu sans souci des remontrances, des menaces du cabinet de Saint-James, et les barricades vinrent couper court à une haute combinaison qui devait nous rendre ces frontières naturelles, cette puissance territoriale, si amèrement, si justement regrettées.
Un écrivain est assurément bien le maître de ne dire que ce qu'il veut dire, et nul n'a le droit de procé-
der par voie de sommations pour le contraindre à s'expliquer autrement. Constatons seulement que la forme de narration adoptée par M. Guizot est de nature à nous mettre parfois dans l'embarras, a Je n'écris pas l'histoire du temps, nous dit-il; je ne rappelle que la part que j'y ai prise, et ce que j'ai senti et pensé en y assistant. » C'est un droit qu'on ne saurait lui contester, et ma perplexité est grande cependant lorsque, à telle ou telle question qui se présente, il convient à M. Guizot de dire : « Je ne recherche pas, je n'examine pas, je ne discute pas... » Regarder comme accordées à nos opinions les prémisses qu'il néglige, ce serait manœuvre déloyale ; et comment s'entendre sur les conséquences si l'on diffère tout d'abord sur les principes? Dans un livre où les idées générales ont tant de place et tant d'intérêt, je voudrais trouver un jugement net, précis, rigoureux, motivé, sur la révolution de juillet, et ce jugement, j'ai quelque peine à en rassembler les lambeaux dispersés en bien des pages. « Il faut, dit M. Guizot, il faut que le pouvoir ait imposé au pays bien des violations de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et bien prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison et réussissent, malgré leurs propres fautes. y> J'accepte de grand cœur cette maxime, etje me demande si, à cette mesure, la révolution de juillet avait sa légitime raison d'être. « Nous ne nous délivrions pas d'une intolérable tyrannie , répond M. Guizot; c'eût été certainement un grand bien pour la France , et de sa part un grand acte d'hitelUgence comme de vertu politiques , que sa
résistance se renfermât dans les limites du droil monarchique, et qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser son gouvernement. » Mais alors pourquoi ces gros mots jetés au hasard : « Le sang versé, le droit du pays violé et son honneur offensé , les sentiments justes et généreux qui avaient déterminé les premières résistances, » termes violents quelquefois et contestables toujours ; car enfin l'article 14 était-il vraiment non avenu? Se servir de cet article pour modifier une constitution impossible, était-ce une tentative absolument coupable? Et le rapport qui précède les ordonnances mentait-il en signalant les plaies du corps social? Et le pouvoir tombait-il en forfaiture pour vouloir qu'on y portât remède? S'il était bon de contenir dans les limites de la résistance légale la révolution à peine déchaînée, pourquoi les députés, M. Guizot et ses collègues, qui se réunissent dès le 27 chez M. Audry-Puyraveaux, ne vont-ils que le 30 au Palais- Bourbon ? C'est là que le devoir les appelait, ce semble, prêts à maintenir la constitution, prêts à couvrir la royauté en péril, prêts à justifier cette thèse souvent avancée et qui, chez nous du moins, a encore besoin de démonstration, à savoir que, sous le bienfait du régime parlementaire, un grand pouvoir public est toujours debout, j'entends pour résister à l'émeute et non pas pour lui obéir. Mais ces députés n'avaient pas de mandat? Ils en avaient le 27 tout autant que le 30, tout autant que le 9 août, et ce jour-là ils se crurent autorisés à donner à la France un roi et une charte tout ensemble.
« La nécessité, une nécessité qui pesait également
sur tous, sur les royalistes comme sur les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie, telle fut, en 1830, pour les honnêtes gens et indépendamment du rôle qu'y jouèrent les passions révolutionnaires, la cause déterminante du changement de dynastie. » Mais si dès le premier jour l'anarchie était si près de nous, s'il est vrai qu'on vit apparaître subitement républicains, Iburiéristes , communistes, socialistes, représentants de toutes les écoles et de toutes les sectes, « qui rêvaient pour la société française une autre organisation que celle qu'elle a reçue de ses origines, de sa foi chrétienne et de ses quatorze siècles de vie, » il était donc bien réel, bien profond, bien grave à tous égards, le travail de dissolution opéré depuis quinze ans, et en ce cas M. de Ghantelauze avait raison sur un point considérable?
Le mal était grand sans doute, pas si grand qu'il a été depuis, et pas si grand non plus qu'on nous le montre ici. Croire qu'après 1830 on a pu faire face, avec les institutions parlementaires, à un danger social tel que nous l'avons vu après 1848, ce serait commettre une erreur toute gratuite. La lieutenance générale suffisait à tous les besoins, à tous les périls du moment, et rendait possible le recours à la volonté du pays. Et si, comme plusieurs assertions de M. Guizot autorisent à le croire, l'obligation de se hâter provenait non pas tant des dangers réels de la situation que des répugnances qu'inspirait l'homme ou la dynastie , des préventions populaires plus ou moins fondées, quelle violence ne lui a-t-on pas faite, à cette
volonté du pays, en disposant de la couronne avec une précipitation si peu justifiée ! Mais il n'est question en tout ceci ni de la volonté du pays, ni de disposition de la couronne, reprend M. Guizot. «Nous ne choisissions point un roi; nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté du trône, et qui pouvait seul, en y montant, garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. Quel mensonge que la prétention d'élire un roi au moment même où l'on invoque la monarchie comme l'ancre de salut ! J'étais toujours tenté de sourire quand j'entendais dire du roi Louis-Philippe, le roi de notre choix. Dieu seul est souverain , et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les peuples que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à faire des rois; il faut que celui qui devient roi porte en lui-même et apporte en dot au pays qui l'épouse quelques-uns des caractères naturels et indépendants de la royauté. »
Voilà certes le droit monarchique , le droit divin dans toute sa rigueur. Mais à ce compte le roi de France, au mois d'août 1830, s'appelait Henri V, et ne pouvait porter nul autre nom. « La royauté de M. le duc de Bordeaux, dit M. Guizot, avec M. le duc d'Orléans pour régent, qui eût été non seulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique, pa- J raissait aux plus modérés encore plus impossible que le raccommodement avec le roi lui-même. » L'impossibilité qui entraîne une dérogation si grave vaudrait bien la peine d'être constatée, ce semble, et il serait difficile d'étabUr que la simple présomption conférât aucune espèce de droits à M. le duc d'Orléans. D'où
provenait-elle, d'ailleurs, cette impossibilité? De la volonté nationale apparemment. Comment ! la volonté nationale, même vaguement soupçonnée, est bonne à infirmer les droits de M. le duc de Bordeaux, et cette volonté nationale n'a rien à voir dans la consécration des droits problématiques de M. le duc d'Orléans ! Une pareille thèse est insoutenable et impliquerait de singulièrps capitulations avec le droit. Moins dédaigneux que M. Guizot, de ce « chaos d'hommes qu'on appelle le peuple, » je tiens pour assuré qu'en 1830 c'était entre la légitimité et la volonté du peuple qu'il fallait choisir; là où s'éteint le droit monarchique, le droit national reprend son empire; mais un droit intermédiaire, une quasi-légitimité étayée sur le consentement tacite du pays, cela m'est impossible à admettre et à comprendre. M. Guizot pense tout autrement. Pour donner un roi et une charte à la France, les suffrages de deux cent dix-neuf députés sans mandat lui semblent suffisants, et aujourd'hui encore il ne saurait regretter que de pareils actes n'aient pas même été soumis à la sanction populaire. Il ne croit pas d'ailleurs que l'omission de cette « formalité » ait contribué en quoi que ce soit à la catastrophe de 1848. C'est (juelque chose cependant pour les pouvoirs publics (pie de se savoir établis sur une ferme et large base ; ils puisent alors, dans le sentiment de leur droit, le sentiment du devoir qu'ils ont à remplir en résistant aux révolutions, et tout au moins Tobligation de tomber avec dignité.
Enfin la révolution est accomplie , « close en huit jours, » dit M. Guizot (prenons-en note), et accompUe
pour rendre à la P'rance le parlementarisme plus pur, plus parfait, débarrassé de l'ai'ticle 14 et de l'hérédité de la pairie, tel qu'il le faut pour arracher aux simples l'exclamation de l'abbé Grégoire : «Quel bonheur! nous avons donc tout ensemble un roi et la république ! » Nous allons voir.
Je me suis efforcé de montrer dans la première partie de cette étude combien manquent chez nous les conditions fondamentales indispensables à l'existence du gouvernement parlementaire, combien cette forme de gouvernement répugne à nos traditions, à notre caractère, à notre situation continentale, à quelquesuns de nos défauts et à beaucoup de nos qualités. J'ai dit encore et je reste absolument convaincu que si le système parlementaire a une valeur et une portée, c'est à titre de doctrine confusément républicaine, c'est sous le bénéfice de la maxime fameuse : « Le roi règne et ne gouverne pas; » c'est sous la condition expresse de faire du trône « un fauteuil vide auquel on a mis une clé pour que nul ne soit tenté de s'y asseoir. » M. Guizot l' entend-il ainsi et travaillera- t-il à pousser dans ces voies la monarchie fondée en juillet?
Prenons acte d'abord d'un aveu considérable : la révolution à peine accomplie, avant même le 31 juillet, quelques faits particuliers, peu importants en apparence ou peu remarqués, frappent M. Guizot « comme
une lumière d'en haut, » et le décident dès les premiers pas. « J'en entrevis assez, dit-il, pour me vouer corps et âme à la résistance comme à un devoir d'homme sensé, d'homme civilisé, d'honnête homme et de bon citoyen. » Mouvement sincère et respectable assurément ; mais que n'est-on maître des coups de la grâce ! Que n'a-t-elle agi pour éloigner M. Guizot, dès sa jeunesse, de ces réunions philosophiques auprès desquelles c'était un titre que d'être engagé dans l'opposition ! Que ne s'est-elle fait sentir pour le détourner de cette société célèbre dont il fut membre, et qui ne résistait guère qu'au pouvoir royal ! Enfm la lumière est venue, et la royauté nouvelle en recueillera le bénéfice. M. Guizot entend désormais que la couronne posée sur la tête d'un être intelligent et libre ne soit pas réduite au rôle d'une simple et inerte machine ; il admet et il veut que le roi ait une part dans le gouvernement. Laquelle ?
Je l'ai curieusement cherchée dans ces volumes si pleins de choses, je l'ai cherchée dans les actes où l'influence du roi Louis-Philippe pouvait s'exercer ; je l'ai cherchée dans les aflirmations théoriques dont, pour cette fois, M. Guizot m'a paru trop peu prodigue ; oserai-je dire que je l'ai trouvée singulièrement vague et indéterminée, ici excessive au point de ruiner le système, lorsque M. Guizot avance, par exemple, que l'influence du roi prévalait pour les affaires extérieures ; là timide et modeste au suprême degré, accompagnée le plus souvent de restrictions conditionnelles du plus gênant exercice. « Le mal, disait Louis- Philippe, c'est que tout le monde veut être chef d'or-
chestre, tandis que, dans notre constitution, il faut que chacun fasse sa partie et s'en contente. Je fais ma partie de roi ; que mes ministres fassent la leur comme ministres ; si nous savons jouer, nous nous mettrons d'accord. » Eh bien ! cet accord serait un vrai miracle d'exécution, car le vice radical de cette étrange constitution, c'est justement de ne pas comporter de chef d'orchestre. Premier violon ou tam-tam, chacun bat la mesure à sa manière, et l'on arrive comme on peut à la reprise. Le roi a un cahier sur son pupitre, mais ce n'est point la partition. A quoi se borne son rôle en effet? A émettre son opinion au conseil, à discuter les avis contraires, à convertir les opposants, si faire se peut, ou bien à se résigner et à céder le plus souvent. Et il ne s'agit que des ministres, remarquez-le bien ; la résignation, les concessions, les transactions avec la Chambre viendront après. Que faire néanmoins, je ne dis pas seulement lorsqu'un ministre, et le plus monarchique de tous, Casimir Périer, s'écrie en ses accès de brusquerie : « Que le roi me laisse tranquille ! » mais encore en présence de ce fait raconté également et approuvé par M. Guizot : « M. Périer mit un grand soin à établir que le Conseil des ministres se réunit habituellement chez lui^ loin de la présence du roi, et à constater hautement ce fait. Pendant quelque temps il le fit annoncer chaque fois par le Moniteur. » C'est alors qu'il faut se mettre à ce métier triste et nouveau pour des princes français, apprendre à « équiter » un ministre, gardez-vous bien de dire un sujet ! Équiter de son mieux, mais n'en rien dire. « Le roi fit une faute grave, remarque
M. Guizot. Soit par un mouvement d'amour-propre, soit pour donner à la politique qu'il soutenait plus de force en en faisant prévoir la durée, il la revendiqua comme la sienne propre, donnant ainsi à un reproche qui lui était dès lors adressé plus de vraisemblance qu'il n'avait de fondement. » Je vais plus loin, et j'atteste que le roi fera sagement, non seulement de n'avouer pour sienne, mais de n'avoir en propre aucune politique. Ce serait un luxe fort embarrassant le jour où la majorité souveraine enverrait au Conseil, avec d'autres ministres, une politique tout opposée. Convertir les nouveaux venus, les ramener dans la vieille ornière, leur apprendre à jouer le même air d'une autre façon, ce n'est pas toujours chose aisée, et que faire alors ? Se résigner, je l'ai dit, se résigner à tout, même à « avaler Salverte et Dupont tout crus. » M. Guizot a bien raison d'avouer que l'amour-propre du prince souffre de l'application du régime constitutionnel; mais ajouter, comme il le fait, ajouter, après 1830 et 1848, que la sécurité du trône y gagne d'autant plus, c'est une assertion tellement inattendue qu'il faut la livrer sans commentaires à l'appréciation des lecteurs.
On n'est que trop fondé à prévoir les conséquences qui doivent découler de ces principes. « Il y a, dit l'éminent écrivain, des ennemis et des périls avec lesquels les gouvernements libres sont tenus de vivre en paix. » En paix est de trop quand il s'agit d'un gouvernement qui, après une révolution « close en huit jours, » a eu dix émeutes graves à combattre dans l'espace de vingt-sept mois. Et puis, qu'on me pardonne
de le dire, si c'est là la devise des gouvernements libres, c'est encore plus celle des gouvernements impuissants. L'impuissance au sommet, une impuissance très peu dissimulée par ce que M. Guizot appelle dans le système parlementaire « les efïets de la scène, » la confusion à tous les degrés de la hiérarchie, et à la base un désordre inexprimable dans les faits comme dans les idées, dans les rues comme dans les âmes, l'ordre social suspendu à un fil que peuvent rompre incessamment les violences populacières aidées de (( la crédulité perverse des gens d'esprit, » tel est le spectacle que déroulent, sous les formes du plus beau style, ces volumes tout remplis d'un douloureux intérêt. M. Guizot ne dit pas tout, et rien ne l'y oblige en effet ; il en dit assez pour peindre, au delà peut-être de son intention, l'anarchie honteuse de plusieurs années comprises dans son récit. Que de fois il devient justement accusateur lorsqu'il croit être seulement ému, et qu'il serait facile d'opposer la conscience indignée de l'honnête homme aux creuses maximes de l'homme d'État! Dans le cours de cette attrayante lecture, on se sent pris tout à la fois d'impatience contre ce gouvernement ergoteur et inerte qui ne sait jamais agir, d'admiration pour ces maîtres de la parole qui revêtent si magnifiquement les pauvretés de leur politique, de pitié pour ces ministres qui, dans les plus graves occurrences, n'osent pas faire ce qu'ils voudraient, et font quelquefois tout le contraire. c( Le duc de Broglie est bien heureux, disait avec tristesse M. Casimir Périer : il a pu dire ce que pensent tous les honnêtes gens. )) Cette licence-là.
SOUS le régime de la libre discussion, le ministre le plus énergique et le plus aUier de la monarchie ne l'avait pas. Et comment Taurait-il eue quand c'était une alïaire d'État, et de celles qui méritent réflexion, que de mettre la reine, les princesses, à l'abri des propos infâmes, des chansons obscènes, que de grossiers passants vociféraient le soir sous les fenêtres de la demeure royale ?
Impuissance au dedans ; et que dire du dehors? Je voudrais, pour plus d'une raison, être très bref sur ce chapitre. Malheur à ceux qui décrient à cœur-joie les régimes déchus, et qui ne se sentent pas heureux de pouvoir honorer la France dans tous ceux qui l'ont gouvernée ! Il y a une excuse, une seule et toutepuissante que l'on accepterait avec bonheur pour la politique extérieure de ce règne : c'est qu'un gouvernement songe à vivre tout d'abord, et qu'il lui faut négliger à regret les intérêts les plus précieux, et qu'il ne peut ni aviser ni prévoir, quand il est absorbé tout entier, absorbé toujours par le soin de sa défense. Mais ériger cette nécessité en système, faire l'éloge sans restrictions d'une politique invariablement pacifique, c'est aller trop loin en vérité. J'oserai tout dire : M. Guizot est médiocrement heureux à déplacer ici la question, comme il le fait. Il fallait rendre compte des sentiments généraux de la nation, et il s'arrête à combattre les ardeurs d'une minorité extravai:ïante. C'est se donner le jeu trop facile et trop beau que de jeter un dédaigneux anathènie aux « hers-à bras des boulevards, » aux passions et aux routines révolutionnaires, à l'esprit de propagande armée et de con-
quête indéfinie ; et prétendre qu'il ne faut ni menacer sans agir, ni engager les peuples sans être résolu à les suivre, c'est simplement affirmer l'évidence. Mais qui donc, dans la France de 1832, était atteint de cette « maladie mentale » indiscrètement évoquée par M. Guizot? C'est à un sentiment vrai et respectable que l'on voulait répondre, sans doute, quand on faisait flamboyer avec assez de complaisance, ce semble, le sabre de Jemmapes et de Valmy. Désirer que l'on acceptât la Belgique qui se donnait à nous, ce n'est pas faire acte de chauvinisme intraitable, et il est bien permis à un simple particulier de ne pas goûter (( un secret plaisir à comparer ce refus aux efforts de Louis XIV et de Napoléon I". » Mais « l'idée de la paix, dans sa moralité et dans sa grandeur, avait pénétré très avant dans l'esprit et dans le cœur du roi Louis-Philippe. » Humaine et libérale philosophie, j'en conviens. Dieu m'accordera bien d'en être pénétré le jour où mon pays ne subira plus les traités de la défaite.
Ah ! la séduction du talent, l'autorité du caractère, la puissance de l'honnêteté convaincue, le charme de tant de pages ravissantes, l'attrait qui me pousse à aimer et à respecter cet écrivain que je ne connais pas, ce serait blasphème que de maudire tout cela! Ne faudrait-il pas s'affliger, pourtant, si tant de hautes qualités pouvaient rendre crédit à de vieilles erreurs, égarer quelques esprits sur la valeur d'expériences politiques couronnées tant de fois par de lamentables catastrophes ?
SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES d'un journaliste
M. SAINï-MÂllC GlUARDIN
Qu'on veuille bien permettre , encore une fois , l'expression d'un sentiment personnel au début d'une de ces courtes études qui sont un épanchement de l'âme plutôt qu'une œuvre de polémique, et j'oserais dire une sorte de confession, si je ne craignais qu'on ne tn'accusàt de confesser les autres tout autant que moi-môme. Je sors tout ému et — pourquoi ne pas le reconnaître? — singulièrement attristé de la lecture du livre le moins fait en apparence pour attrister et pour émouvoir, les Souvenirs et réflexions j^olitiques cVun journaliste. M. Saint-Marc Girardin montre là, comme partout, l'esprit charmant et toujours jeune qu'on lui connaît, et cette exquise discrétion de goût qui répugne aux banalités de l'attendrissement; je tiendrais à grande confusion, moi aussi, d'excéder en mélancolie; et je m'explique néanmoins l'espèce d'abattement moral qui m'envahit, malgré l'auteur, malgré le sujet et malgré moi, en fermant le volume lu avec empresse-
ment, relu avec ivresse. Voilà, mo dis -je, un très honnête homme, une âme sincère et droite, un vrai maître dans l'art de parler et d'écrire ; il a longtemps vécu déjà, malgré l'entraînante juvénilité de ses allures, vécu de la vie pratique comme de la vie de réflexion : aujourd'hui, après quarante années passées parmi les livres et parmi les hommes, amené à faire une sorte d'examen de conscience politique, il déclare qu'il pense ce qu'il a pensé autrefois, qu'il n'a pas changé et ne changera pas de convictions, qu'enfm il espère mourir dans les opinions de sa jeunesse. Et nous qui voudrions nous dire les disciples de ce maître vénéré, s'il ne désavouait pas cette ambition, nous qui nous rattachons à sa doctrine httéraire par les plus vives sympathies, il nous faut reconnaître qu'en politique nos principes diffèrent, aussi bien que les conséquences à tirer de nos principes ; il faut le ranger parmi ceux que notre sincérité, égale à la sienne, nous force de combattre, quand il semblerait si naturel qu'il nous guidât à la défense d'un commun drapeau. Que les outrecuidants prennent sans chagrin leur parti de ces dissidences ; pour moi, je ne songe point à cacher la tristesse qu'elles me causent. On se remet, en s'interrogeant avec scrupule, du trouble que fait ressentir d'abord le schisme d'un grand esprit ; mais, lors même qu'on s'est raffermi aux inspirations delà conscience, on demeure affligé toujours, affligé pour soi-même, pour le temps où l'on vit, pour les idées que l'on défend, de voir aux rangs ennemis un écrivain que l'on admire et que l'on aime.
Un désir vient, si je ne me trompe, après ce premier
moment tfune légitime aflliction, celui de prouver à ces politiques qui s'isolent dans leur fidélité à un passé irrévocable, à ces déserteurs apparents d'une cause qui est la leur tout autant que la nôtre, que nous sommes bien plus près d'eux qu'ils ne pensent, et qu'ils sont bien plus près de nous qu'ils ne voudraient : j'entends de le leur prouver, non point par jeux d'esprit auxquels je n'ai pas plus de goût que d'aptitude, mais par bonnes et sérieuses déductions, en enregistrant leurs aveux, en prenant acte de leurs paroles, en concluant do ce qu'ils ont dit à ce qu'ils ne veulent plus dire, en réclamant seulement pour nous le bénéfice d'une logique un peu plus rigoureuse et d'un libéralisme un peu moins circonscrit. Et qui s'applaudirait de ce rapprochement si je réussissais à l'établir? Nous autres, assurément; eteux aussi, je l'espère. M. Saint- Marc Girardin écrivait avec tristesse dès 1830 : « Chez nous aujourd'hui, nous semblons tourner à l'indépendance individuelle qui précède fétat social. » Rien ne serait plus propre à justifier cette appréhension que le spectacle des honnêtes gens qui se séparent quand tant de raisons les poussent à se réunir, des intelligences d'élite qui se réfugient dans l'immuabilité boudeuse de leurs principes, ou dans des fidélités qui n'ont pas besoin de se montrer agressives pour être parfaitement respectées. C'est donc faire œuvre civique que de conciUer ce qui ne saurait se désunir sans dommage, et, fallût-il accorder quelques sacrifices à cette conciUation désirable, cela vaudrait mieux certainement que ce dévergondage de l'indépemlance individuelle que M. Saint-Marc Girardin déplorait, et
non sans motif, avant même d'en avoir vu tous les
excès.
Je n'hésite pas d'abord à estimer qu'il n'y a nul obstacle à la concorde dans cette qualification de libérale qu'une certaine école s'est adjugée à l'exclusion de tout le reste. M. Saint-Marc Girardin, qui vient de retracer les souvenirs de sa vie politique, sait à merveille que s'il a passé pour fort libéral de 1827 à 1830, il ne l'était plus guère de 1830 à 1848, plus du tout de 1848 à 1851, et que, s'il l'est redevenu depuis, c'est apparemment sous bénéfice d'inventaire. Je parle au point de vue des partis qui distribuent les épithètes ; car, à mon sens, M. Saint-Marc Girardin a toujours été, est et sera un esprit très libéral. Je le déclare et je l'en félicite avec d'autant moins d'embarras, que j'ai pour mes amis et pour moi exactementla même prétention, et quej'entends la maintenir jusqu'à ce que l'Académie ait proclamé l'indiscutable synonymie des deux termes parlementaire et libéral. Gomment ! nous sentons en nous-mêmes le fanatisme de cette étralité civile, de cette liberté individuelle qui sont, si je puis dire, les deux plus puissants instincts de la France ; nous croyons fermement que tout Français naît citoyen et investi de la plénitude des droits politiques dont un démérite avéré peut seul lui ravir l'exercice ; nous tenons pour conquêtes inamissibles la liberté de penser et la liberté de croire, la charte de la conscience et la charte des cultes; nous aimons le peuple, par cette raison toute simple que nous en sommes, et nous pensons, comme vous le pensez aujourd'hui, comme vous ne l'avez pas pensé toujours, que le soin des masses
doit prendre le premier rang dans les préoccupations avouées d'un f,^ouvernement ; avec tout cela nous ne serions pas libéraux, nous le serions moins que vous, quoique nous préférions le suffrage universel à votre suffrage restreint, pour cela seul que nous attribuons au Prince la prépondérance qu'il vous plaît de mettre dans une Chambre? Il faudrait donc déclarer alors que libéralisme signifie tout simplement opposition, et que la mesure des libertés que l'on aime dépend de Thostilité que l'on professe pour le gouvernement, quel qu'il soit, de sou pays. Je sais bien que l'étude des coalitions d'autrefois, et surtout des coalitions d'aujourd'hui, justifierait assez cette défmition; mais je sais mieux encore que M. Saint-Marc Girardin la repousserait absolument. Il n'était pas de la coalition de 1839, si j'ai bonne mémoire , et c'est pure générosité à lui de ne pas insister sur cet épisode caractéristique qu'il appelle trop sobrement « une malheureuse querelle ; » il ne s'est fait faute de contester à l'opposition de son temps ses prétentions exclusives aux doctrines libérales ; au talent près que nous n'avons pas, il a été pendant dix-huit ans ce que nous sommes k l'heure qu'il est, partisan et défenseur des institutions de son pays, et cela impliquait, alors comme aujourd'hui, servilité, vénalité, corruption, crétinisme, et le reste ; il a écrit enfin : « Soyons ce que nous voudrons, mais ayons un gouvernement ! » Il s'est indigné contre ceux qui nous conduisaient à la double impuissance « de supporter le gouvernement établi et d'en étabUr un. » Bonnes paroles, celles-là, qui nous mettent d'accord sur le point essentiel, et tout à fait en voie de nous
entendre pour l'accessoire. M. Saint-Marc Girardin ne veut pas que la France soit condamnée à « vivre sur la pointe d'un miracle, » et nous ne le voulons pas plus que lui ; M. Saint-Marc Girardin soutient qu'un peuple qui veut Tordre en doit vouloir aussi les conditions, en quoi nous sommes pleinement de son avis ; et nous avons bien d'autres concordances, en vérité! J'en ajourne la consolante nomenclature à tout à l'heure, et je me borne à constater que le libéralisme bien défmi, loin d'être une barrière qui nous sépare, est un terrain commun sur lequel il nous devient loisible de nous donner la main. Gomment resterait-on à l'écart sur le domaine politique quand on se touche de si près sur le domaine philosophique et moral ? « 11 y a, dit M. Saint-Marc que nous sommes toujours heureux de citer, il y a dans toutes les sociétés humaines, dans le cœur de tous les hommes de tous les peuples, un indestructible levain de sédition et d'envie, qu'il est du devoir de chacun de nous de combattre au dedans de lui-même, d'avertir et de contenir chez les autres. » Cette vérité admise et les conséquences qui en découlent invinciblement, nous voilà libéraux au même degré que le spirituel moraliste, et peut-être même un peu plus. Contentons-nous toutefois de l'égalité, et poursuivons l'aplanissement des obstacles qui voudraient encore se dresser entre nous.
Je m'assure que la fidélité aux principes, entendue comme il sied de l'entendre, ne sera pas plus que l'enseigne libérale l'insurmontable éci^eil où viendraient échouer nos désirs de rapprochement. Il va sans dire que nous mettons hors du débat les con-
sciences vénales, les écrivains à gages et les discoureurs tarilés, tristes marchés, même quand le salaire ne modifie pas la conviction, et où il est rare que l'acquéreur ne perde pas autant que le vendu. Nous ne parlons que des honnêtes gens, les seuls que nous vouUons connaître avec M. Saint-Marc Girardin. Eh bien! il me semble qu'entre honnêtes gens et avec ce mutuel respect des opinions dissidentes qui est la condition première de la liberté, s'il y a des fidéUtés éminemment vénérables, il y a aussi, à part la sainteté des attachements personnels , des changements qui ne le sont pas moins. Je n'aimais pas plus le régime parlementaire il y a vingt ans que je ne l'aime aujourd'hui, et je n'en suis pas fier le moins du monde; et loin de me targuer de cette persistance, je déclare que si ce régime avait pris force et vigueur en France, s'il nous avait assuré ce qu'il n'a pu nous donner jamais, la stabilité au dedans et une juste mesure d'influence au dehors, j'aurais tenu à honneur de modifier mon jugement et d'abaisser l'impertinente logique devant l'évidence et sous le bénéfice des faits. Je n'énonce point ici la théorie grossière du succès quand même, on ne saurait s'y tromper; je constate les modifications inévitables que l'expérience de la vie, la pratique des affaires et des hommes, le mouvant spectacle du monde, font subir aux appréciations sincères et vraiment indépendantes. Quelle singulière science que la politique, et combien bornée à d'étroits horizons s'il en devait être autrement! J'ai trente ans d'acte, à peine dix ans de réflexions et de sérieuses études; mais je me suis fait mon bagage de principes, d'axio-
mes, de. systèmes, et tout est dit; viennent quarante années de révolutions et de tourmentes, quarante années toutes chargées des plus frappantes leçons que la Providence ait jamais données aux hommes, je ne veux ni voir ni entendre, mon siège est fait, il me faut la gloire de mourir dans les plis de mon premier drapeau; et tant mieux même si ce drapeau est vaincu ou s'il passe pour délaissé : les joies de la défaite, les saveurs de l'adversité vont au goût des délicats ; je trouve mon compte à ce mélange d'illusions qui rajeunissent et de résignation stoïque qui poétise la vieillesse; quoi qu'il arrive, j'ai mis sur ma vie politique le sceau de l'unité ; mole sua stat ! et je m'en vante.
Encore une fois, nous honorons autant que personne la sincérité persistante des convictions, et nous estimons cependant que cette unité-là peut constituer quelquefois une assez sotte gloire, et par exemple lorsq'uelle revient à dire : J'ai vécu sans rien apprendre ! Aussi contestons-nous de toutes nos forces ce banal mérite à M. Saint-Marc Girardin, qui a vraiment bien tort de le revendiquer. Nous sommes on ne peut plus convaincu que ses opinions relèvent de sa conscience, nullement de la fortune, et nous tenons également pour certain qu'un esprit aussi pénétrant que le sien, une intelligence aussi ouverte et aussi large, n'a pas traversé quarante années d'histoire de France pour en sortir exactement tel qu'il y était entré. On ne varie pas sur les principes politiques qui se rattachent intimement aux vérités morales , aux délicatesses du cœur , à la dignité du
caractère ; on peut et Ton doit varier, en se complétant par l'observation, pour tout ce qui tient à la connaissance des hommes et des choses, aux exigences particulières d'une époque, aux kimières inattendues que le présent jette sur le passé. Gardons-nous bien de croire que M. Saint- Marc Girardin ait été rebelle à ces lumières, inattentif aux épreuves que la France a subies et aux révélations qui en découlent. Dans la préface même de ces curieux Souvenirs, décochant contre je ne sais qui un de ces traits acérés qu'il manie si dextrement, il ne sied qu'aux généraux de défendre toutes leurs manœuvres, diL-il, et de prétendre qu'ils ont eu toujours raison ; les soldats plus modestes se bornent à prouver qu'ils se sont bien battus. Admirablement battus, diront tous les lecteurs du charmant volume, ce qui arrive parfois aux défenseurs d'une triste cause, et singulièrement aux troupes qui se sont engagées dans un mauvais pas. Se bien battre est le principal, surtout quand il s'agit des combats de la parole et de la plume, et si l'honneur des armes reste intact, pourquoi ne pas convenir qu'on a pu se fourvoyer ? Je n'oserais pas dire que M. Saint-Marc Girardin nous fasse à cet égard une confession générale, aussi bien n'est-il pas de ceux qui se disposent à trépasser ; il nous en dit assez toutefois pour ébranler quelque peu les prétentions de la première page à l'impénitence finale, pour nous permettre d'espérer que de simples nuances nous séparent, et non pas la désolante barrière des opinions immuables.
Immuable! autant vau<lrait dire placé au-dessus ou au-dessous de l'homme , pure sagesse ou pure
insensibilité, incapable des généreux entraînements de la passion convaincue, des généreux retours de la raison apaisée; est-ce possible chez un écrivain d'autant de cœur que de talent? Voyez le livre d'ailleurs, les récentes réflexions en regard des articles anciens, la raison d'aujourd'hui encore souriante et volontiers narquoise, et qui tempère néanmoins la verve emportée d'autrefois; voyez, au bas d'une page, cette note discrètement restrictive; elle n'a Tair de rien, et, si vous en suivez l'esprit cependant, voilà que vous mettez en morceaux cette incomparable page d'éloquence : « Waterloo! je ne demande pas à la Restauration de pleurer cette journée, mais elle ne peut pas non plus demander à la France de la bénir ; trop de notre sang y a coulé, ti^op de notre gloire y a été tuée... Peuple ou armée, nous sommes tous en France frères et fils des morts glorieux de Waterloo, nous ne pouvons pas donner la main à M. de Bourmont! » Paroles cruelles, toutes pleines de l'emportement de l'esprit de parti, ajoute le publiciste, qui | s'accuse, avec une grâce parfaite, d^avoir partagé — il y a longtemps — bien des préjugés et bien des passions, d'avoir été dur et violent, partial et ironique. Eh! oui, M. Saint-Marc est tout prêt à reviser le jugement qu'il a porté sur M. de Villèle ; il a des retours de tardive justice et de saine appréciation pour M. de Martignac; il se reproche une sévérité excessive à l'endroit de M. de Bourmont. Supposez pourtant que ce mea culpa, si honorable d'ailleurs, ait été fait à temps, je veux dire avant de mettre sous presse les articles passionnés; supposez que
M. de Sacy l'ait fait avec M. Saint-Marc, que M. de Chateaubriand ait été homme à le faire avec M. Becquet, c'est la suppression de la polémique des Débats, de 1824 à 1830, et c'est peut-être, en France, une révolution demoins. Grand changement que celui-là!... Mais laissons les bouleversements des États pour nous en tenir aux modifications des personnes. M. Saint-Marc Girardin vient de nous en laisser entrevoir quelques-unes, si je ne me trompe, et j'ai hâte de reconnaître qu'il ne songe point à s'en cacher. « Cette révolution, dit-il, en parlant de juillet 1830, changea ma vocation de journaliste ; d'un écrivain d'opposition, elle fit de moi, presque dès le lendemain, un défenseur du pouvoir, et je l'en remercie. » Cet aveu-là est à la fois sincère et rassurant; je sais bon nombre d'hommes honnêtes et fort éclairés chez lesquels 1848 a déterminé la conversion si loyalement avouée ici pour 1830; les voilà mis à l'abri des sarcasmes du spirituel journaliste et sûrs de ne pas être rangés dans l'ignoble catégorie des égoïstes et des peureux. La joie des triomphes de juillet est encore entière et sans mélange, même aujourd'hui, chez M. Saint- Marc Girardin. J'avoue qu'il me faudrait de bien grands efforts sar moi-même et un bien vif désir de conciliation pour en venir à la partager. Je croyais avoir atteint les dernières limites de l'hyperbole en lisant dans les Souvenirs que la France a reçu la Restauration avec enthousiasme, et les bras me tombent encore de surprise quand j'entends un écrivain d'un si grand sens parler de la nécessité de cette révolution, exalter Vorigme libérale du gouvernement de
1830, opposer la royauté populaire de Louis-Philippe à la royauté légitime de Charles X. Populaire, bon Dieu! cette couronne subrepticement décernée, cette royauté qui n'osa affronter ni les sutïrages ni le consentement du peuple ! M. Guizot, lequel n'est pas sans doute au nombre des généraux toujours contents de leur tactique, ne se fait nulle illusion sur les sentiments des premiers jours, et peint en traits de maître l'attitude irrespectueuse et très peu sympathique de cette foule qui s'obstinait à refuser jusqu'à la banale investiture des clameurs confuses et désordonnées. Cette popularité, que M. Saint-Marc attribue également à la monarchie de juillet et à la révolution d'où elle est sortie, reconnaissons-la cà la révolution seulement, et encore sous réserve de ne pas nous l'expliquer comme l'illustre écrivain incline visiblement à le faire. Si Ton me pardonnait de mêler mes souvenirs à ceux de M. Saint-Marc Girardin, je me permettrais de dire ici : J'y étais ; non pas au laboratoire suprême où se brassaient les protestations et les triomphes, mais dans la foule, là où jaillissent et se recueillent les vives et les fidèles impressions. Et même, que la patrie m'en sache gré ! j'ai passé, en ce temps-là, deux nuits au corps de garde, sur la frontière, tout fier de me sentir dans les mains un fusil de chasse, d'avoir sur la tête un shako, et de coudoyer dans les rangs nos anciens de Leipzig et de Waterloo. Ce que nous faisions là? Eh! mais nous attendions les Prussiens, et nous avions bien bonne contenance, par ma foi, au bruit des coups de tonnerre qu'il ne nous déplaisait pas de prendre pour le retentissement d'une
lointaine canonnade. Ce sont puérilités que je ne rappelle pas sans dessein, car elles peignent tout un côté et indiquent à coup sûr le principal mobile des événements de 1830. En première ligne, une vive résurrection de l'esprit militaire, avivé par nos revers comme par nos gloires, une revanche de la fierté nationale contre 1814 et 1815, un passionné retour à la vieille cocarde et au victorieux drapeau ; en seconde ligne, il faut bien le dire, une réaction plus ou moins légitime, mais très énergique, contre des entreprises cléricales imprudemment mêlées aux intérêts religieux : toute la révolution de juillet est là et elle n'est nulle part ailleurs. Ceux qui poussaient à l'action avaient sans doute fort à cœur l'interprétation de l'article 14, la prépondérance du parlement sur la couronne, les prérogatives de ce quatrième pouvoir qui avait nom le journalisme; ceux qui agissaient tenaient toutes ces questions en très médiocre souci, et il me souvient que l'infortuné Jacquemont, alors au fond des Indes, regrettait avec amertume de trouver aux plus énergiques défenseurs de la liberté de la presse ce fâcheux défaut, qu'ils ne savaient pas lire. Ce que le jeune voyageur discernait assez nettement du haut des pics de l'Himalaya, je crains que M. Saint- Marc Girardin, placé trop près de la scène, ne l'ait pas même soupçonné à Paris, et je crains même que cette erreur n'ait été celle de tout son parti. Erreur fondamentale et bien grave dans ses conséquences pourtant : se figurer qu'on a toute la France par devers soi, quand, en réalité, la France vous est indifférente ou hostile, tomber dès l'abord dans l'isolement
et y persévérer en toute quiétude jusqu'à ce que l'isolement devienne la solitude, puis le vide, puis le néant. M. Saint-Marc Girardin regarde comme « une sorte de merveille » que la monarchie de juillet ait pu durer dix-huit ans ; je partage tout à fait sa surprise ; c'est sans doute sur le pourquoi de notre étonnement que nous aurions quelque peine à nous entendre.
Quoi qu'il en soit de ce dissentiment que je m'empresse d'écarter, puis(}ue j'ai le désir de mettre surtout en relief nos points de concordance, M. Saint- Marc Girardin aime et défend la révolution de juillet ; il l'aime parce qu'il en apprécie autrement que nous les causes, le caractère et la portée, parce qu'il l'a servie avec courage quand il le fallait, avec conscience et talent toujours, peut-être même parce qu'il l'a gourmandée assez souvent et bafouée quelquefois. L'article sur le procès , sur le sort des ministres de Charles X est quelque chose de plus qu'une protestation de la plus ferme éloquence, c'est une bonne et loyale action, et le cœur nous bat comme si nous étions encore à cette heure néfaste, lorsque l'intrépide écrivain s'écrie : « Ces quatre hommes vivent à l'abri de la loi même qui doit les punir; ils sont sous la protection de la justice qui les réclame; ils sont sous l'inviolable égide de leur peine future ; les cheveux de leur tête sont aussi sacrés que les paroles de la loi ; les tuer, c'est tuer la justice et la loi. » Et quelles vives peintures, quelle incisive raillerie, quel mordant et spirituel bon sens, quelle comédie excellente, quelle flagellation ineffaçable dans ces morceaux qui ont pour titres : Les solliciteurs en 1830, — Un historien
de la révolution de juillet, — La loi sur les grands hommes et sur le Panthéon, — comédie excellente parce qu'elle est de toutes les époques, au moins en France, et qu'il y a autant d'injustice que de déclamation à faire de certains travers du caractère national des d maladies du régime impérial », une lèpre attachée aux « nourrissons du despotisme ». Il nous était bien venu par moment dans l'esprit que nous tenions, en ce temps-ci, à peu près le langage que tenaient jadis les conservateurs, et qu'ils ne tiennent plus, comme chacun sait ; mais, outre que nous n'avons ni cette acuité de plaisanterie, ni cet intarissable fonds de poignante jovialité, il y a vraiment des licences que nous n'oserions prendre, à peine de descendre au plus bas degré de « la servilité impériale ». Traiter si cavalièrement la loi d'apothéose ! Narguer avec cette causticité ravissante et ce sans-façon une pauvre Chambre qui décrète des grands hommes et met son estampille aux brevets d'immortalité ! 11 faut être de la maison pour s'y donner ces libertés-là, et pour les reproduire aujourd'hui tout aussi grandes qu'on les a prises autrefois. Je sais bien que les plus rudes coups ou, si c'est trop dire, les plus mordantes piqûres tombent sur ce bouc émissaire qui s'appelait l'opposition, et qui était, ne vous déplaise, le libéralisme de ce temps-là. Dangereuse leçon, pernicieux exemple néanmoins, pour peu que de méchants esprits voulussent les appliquer au libéralisme et à l'opposition de ce temps-ci. Et puis, est-on bien sûr de ne jamais écorner un système quand on s'escrime si vaillamment contre les douteuses conséquences que
ce système peut entraîner? Le régime parlementaire sortirait intact des critiques de ses adversaires, à la bonne heure ! Mais ceux-là n'en révéleraient-ils pas les défauts qui ont eu à le défendre et surtout à le pratiquer? On craint de se montrer indiscret à résoudre trop affirmativement de pareilles questions ; et pourtant il se rencontre, môme dans un recueil d'articles choisis, tels membres de phrases qui prennent figure de véritables réquisitoires, tels mots qui ouvrent tout un monde de réflexions. Qui pourrait évoquer sans une sorte d'effroi Tima^^e de ce haut fonctionnaire d'une autre époque, désigné par les votes de la majorité , investi de la confiance royale , lorsqu'on le définit : « Un homme exposé sur l'échafaud du ministère?» Et qui ne verrait un jugement concis, mais énergique et vrai, sur le parlementarisme, sur sa loquacité stérile, sur son inertie originelle, dans cette question irritée du journaliste : « La France est-elle destinée à devenir une académie de législation ? »
Il ne nous est pas nécessaire d'ailleurs de procéder ici par voie d'interprétation; cette méthode n'est de mise qu'avec les auteurs qui ne sont plus là pour expliquer eux-mêmes leur pensée. M. Saint-Marc est là, grâce à Dieu ; jamais esprit ne fut plus net et plus vivant que le sien ; loin d'avoir à le deviner, nous n'avons, comme notre titre l'indique, qu'à enregistrer les aveux qu'il n'est pas homme à nous faire sans le savoir et sans le vouloir. Or, si d'une part le sincère écrivain énonce l'espoir de mourir dans les convictions de sa jeunesse, de l'autre aussi il ne dissimule pas qu'il peut lui être advenu de se corriger, voire de se
contredire. « Je sentais à quarante ans ce que je ne sentais pas à vingt-sept, » dit-il. Loyale confession que doit faire, je crois, tout honnête homme, et qu'il serait bon peut-être de renouveler entre quarante et soixante. Plus l'intelUgence reste virile, et mieux elle discerne que le passé, même le plus regretté, est impossible à refaire, qu'il n'est souvenirs ni rancunes capables d'arrêter la marche des idées, Tincessante transfiguration du monde. M. Saint-Marc Girardin le voit et l'écrit en termes excellents au point de vue politique qui nous occupe, a La liberté constitutionnelle ne peut pas en France reprendre purement et simplement les formes qu'elle avait en 1847. Je suis même persuadé que l'esprit libéral ne sera pas non plus ce qu'il était sous la Restauration et sous la monarchie de 1830 : il aura une autre allure. » Quelle inappréciable découverte ne ferions-nous pas en constatant que cette allure se rapprochera sans doute de celle que nos convictions nous ont fait prendre ! Quelle joie de nous rattacher d'un côté à tout ce qu'il y a d'élevé dans les sentiments et dans les idées de M. Saint-Marc Girardin, de l'autre à ce libéralisme de l'avenir entrevu et à demi salué par ce généreux esprit ! Une si vive tentation peut conduire au sophisme, je le sens bien ; et je vais me tenir en garde contre moi-même pour chercher dans les Souvenirs et réflexions les doctrines et les appréciations qui peuvent déjà nous être communes.
Je supplie qu'on veuille bien ne point m'arrêter au premier mot et prétendre qu'il n'y a pas d'entente possible là où se dresse, comme délimitation infranchissable, la question des gouvernements libres. Je
demanderais alors qu'on daignât sortir des termes indéfinis et m*apprendre où se peuvent rencontrer les partisans des (jouvernements non libres. Confondre l'amour de la liberté avec l'idée qu'on peut avoir de la prérogative parlementaire, c'est une ruse de guerre, une ressource de discussion dont je ne conteste pas l'habileté ; ce ne saurait être un argument sérieux. M. Saint-Marc Girardin m'accorderait certainement que l'individu vraiment introuvable chez nous, c'est celui que l'on appelle, en assez piètre français, un absolutiste. L'ensemble d'institutions que l'on désigne abusivement, depuis quelques années, sous le nom d'institutions libres, entraîne-t-il, au moins en France, des inconvénients considérables? Ces inconvénients sont-ils aggravés par certains défauts avérés, peut-être incorrigibles, du caractère national, et singulièrement parla périlleuse fermentation où soixante ans d'état révolutionnaire ont jeté l'esprit des masses? Eu égard à d'incontestables dangers politiques et sociaux, y aurait-il lieu à modifier ces institutions, et dans quel sens le faudrait-il faire ? Tels sont les trois points sur lesquels je me propose d'interroger M. Saint- Marc Girardin. Et si, bonne note prise de ses réponses, je ne le trouvais guère plus jjarlementariste, guère moins absolutiste que moi, hélas! mon Dieu, je lui causerais peut-être quelque chagrin, et je ne saurais le cacher pourtant, j'en éprouverais une joie bien vive.
Je regrette de n'avoir, pour éclaircir la première question, qu'un recueil d'articles discrètement choisis, et non pas ces vingt volumes de polémique excellente
dont M. Saint-Marc se reconnaît l'auteur. Il me semble impossible qu'un esprit si lin, si délicat, si hiérarchique, malgré sa pointe native d'opposition, si ami de toutes les convenances, n'ait pas été vivement froissé de certains abus frappants à « l'Académie de législation », et qu'il ne l'ait pas dit avec la vivacité habituelle de son langage. J'aime la discussion assurément, qui ne l'aimerait pas? la discussion calme et sincère, celle qui veut éclairer et aboutir, et que l'action suit de près ; mais si quelque chose pouvait m'ôter ce goût-là, ce serait à coup sûr autrefois l'audition, aujourd'hui la lecture, dans un complet détail, d'une ancienne séance parlementaire. Cette inattention aux plus sérieux intérêts quand ils ne devaient pas se résoudre en question ministérielle, cette indiiïérence aux débats dont un portefeuille n'était pas l'enjeu, cette substitution presque incessante de l'invective à l'argumentation, cette recherche passionnée de l'éclat même dans le scandale, ce peu de respect pour l'opinion d' autrui, ces interruptions stupides, ces personnalités grossières, et jusqu'à cette impossibilité du silence, à moins que l'orateur ne passât en revue la politicjue universelle, tout cela, je l'avoue, m'inspirait un profond dégoût. M. Saint-Marc Girardin ne l'a-t-il pas maintes fois éprouvé comme moi? J'en serais bien surpris, et c'est pur scrupule de conscience si je n'ose pas l'affirmer sans preuve. A défaut de cet aveu-là, en voici d'autres, et qui sont précieux ; je les transcris littéralement, assuré que l'on verra sans peine quelle part j'en accepte et quelle autre part je reproduis seulement pour la fidélité des citations : « Dans le gouver-
nement représentatif, tout est institué pour empêcher et pour arrêter le mal : c'est un gouvernement négatif... Le mal n'y est jamais longtemps possible, ce qui, vu la condition des choses humaines, est déjà un grand avantage ; mais il faut convenir aussi que le bien y est difficile. C'est un gouvernement excellent pour résister; il est moins bon pour agir... Les partis en France, ceux qui sont dans le cercle de la Constitution comme ceux qui en sont dehors, excellent surtout à ne pas vouloir. Ce qu'ils savent le mieux, c'est ce qu'ils ne veulent pas. Pour nier, pour détruire, ils s'entendent à merveille ; mais pour agir, ils s'accordent fort peu. L'action les gêne et les embarrasse... Le gouvernement était vigilant, mais il était distrait par les soucis que lui donnaient les embarras du régime parlementaire ; l'opposition croyait pouvoir persévérer dans sa lutte contre les ministres, sans s'apercevoir des dangers de l'ordre social... Les institutions, telles qu'elles étaient pratiquées, se prêtaient trop à l'attaque et pas assez à la défense... La presse et la tribune enflammaient à qui mieux mieux les passions populaires, sans s'associer aux combats de la rue... La presse est un détestable conspirateur, parce qu'elle dit toujours plus qu'elle ne veut faire, parce qu'elle exagère et gonfle tout : c'est un ballon vide. Aussi quiconque la prendra pour chef ou pour complice sera étrangement dupé, car il comptera sur des actions et ne trouvera, au moment fatal, que des paroles... Pendant un an, pendant deux, s'il le faut, sans cesse et sans relâche on attaque la royauté, on insulte les pouvoirs de l'État, on prêche la révolte et l'anarchie ; il
se trouve des législateurs qui proclament qu'il faut désobéir aux lois, d'autres qui annoncent que l'émeute est prête à livrer bataille. Toutes ces paroles de feu, tombant sur des passions brûlantes, produisent leur eiïiit inévitable : le volcan s'allume et gronde. »
On ne se plaindra pas, je l'espère, de la longueur de ces extraits parfaitement caractéristiques. Une seule assertion nous y paraît contestable, l'excellence du gouvernement parlementaire pour résister, à moins toutefois que l'on n'entende la résistance au pouvoir exécutif; quant aux émeutes, les preuves sont là, tristement ac(|uises au procès. Tout le reste, la part faite au bonheur du style, c'est notre pensée et notre conviction ; nous iVavons jamais dit ni voulu dire autre chose. Et pour quelle société, cependant, ce gouvernement qui répugne à l'action et qui s'embarrasse dans ses langes au point de ne plus voir le péril social? Pour quel état des esprits et des mœurs ces institutions qui déchahient forcément les tempêtes, qui mettent le feu aux poudres et sollicitent à tout instant l'explosion? Ici encore je ne veux pas d'autre témoignage que celui de M. Saint-Marc, et je me fais très volontiers simple abréviateur ou copiste. Cette société, indépendamment des vives allures de caractère qui lui rendent l'inertie intolérable, a un penchant d'esprit tout révolutionnaire ; la chasse y reste toujours ouverte contre le souverain, et le trône n'y est guère autre chose qu'une guérite sur une brèche. « La révolution qui menace la France n'en est plus à s'appeler la démocratie, la républi(|ue, ou de tout autre nom politique : elle s'appellera pure-
ment et simplement l'expropriation... Il faut bien nous mettre en tête que, dans l'état de la société française, tout en France est toujours en jeu. »
En vérité, si cette peinture est exacte, et je la tiens pour telle; s'il est vrai, et je le crois, que l'élément révolutionnaire « est en haut avant d'être en bas » ; s'il est admis sans conteste que les révolutions n'ont rien 1 à démêler avec le fatalisme oriental, et qu'elles se font parce qu'on en précipite ou parce qu'on en permet l'accomplissement, alors il y a ici quelque chose qu'il m'est impossible de comprendre, car on en vient i à dire : Cette société est ainsi faite, que le sol sur lequel elle repose tremble et se soulève incessamment ; le cratère mugit, la îave bouillonne, une étincelle peut suffire à l'épouvantable explosion ; donc c'est un terrain tout propre à des essais de pyrotechnie, un magasin parfaitement assigné aux amoncellements incendiaires ; il y a des fissures à la plate-forme de la poudrière : merveilleuse place pour y tirer tous les soirs un feu d'artifice ! Je ne dis pas. Dieu m'en préserve ! que M. Saint-Marc Girardin raisonne ainsi, et qu'en vertu de la fidélité dont il se pique, son livre aboutisse forcément à de si étranges conclusions. Je ; soutiens, au contraire, que ces conclusions ne sauraient lui être légitimement attribuées ; j'affirme, et à ma bien vive satisfaction, que d'accord avec nous sur le mal, sur son étendue, sur ses causes, le célèbre publiciste ne peut pas différer absolument de nous sur la nature du remède qu'il convient d'y apporter. Mais aussi pourquoi ne pas se contenter du demi-mot \ toujours si aimable entre gens qui se comprennent? :
Pourquoi vouloir que des vérités de l'ordre moral et politique soient énoncées avec la rigueur d'une démonstration géométrique ? Pourquoi exiger de nos maîtres une sorte de renoncement, (ju'ils ne feront pas, à leurs principes, quand il suffit pour nous mettre d'accord des modifications (|u ils laissent entrevoir, même en les atténuant, dans leur pensée? Je l'ai déjà dit tout à l'heure, le principal était entendu entre M. Saint-Marc Girardin et nous du jour où il a écrit : « Soyons ce que nous voulons, mais ayons un gouvernement ! » Et la bonne harmonie se consolide le jour où l'écrivain se met à reconnaître que, par le malheur de la caducité humaine, c( la force est aussi un des éléments de la politique ; » le jour où il estime qu'il est absurde de donner des institutions républicaines à un pays qui est monarchique et que l'on veut laisser tel ; le jour où il demande pour la couronne plus que ne lui accordaient les libéraux de 1830 ; le jour enfin où il adhère aux paroles de Mirabeau : « Les législateurs de ce peuple le trompent, s'ils lui laissent une influence qu'un tel gouvernement ne peut pas comporter; ils le trompent, s'ils fortifient le corps législatif aux dépens de la royauté, sous prétexte que ce corps, plus rapproché de la nation, est en apparence plus populaire ; ils le trompent encore, s'ils ne délèguent pas à la royauté tous les droits que l'impérieuse unité des pouvoirs nécessite à lui accorder ; si, pour diminuer la force du pouvoir exécutif, ils en entravent la marche et livrent le royaume à des autorités opposées, à des tiraillements perpétuels. »
Reconnaître dans l'application du régime parlemen-
taire en France des inconvénients tels que nous n'aurions presque rien à y ajouter; constater que l'état social et politique du pays est de nature à faire sortir les dangers les plus graves de cet incessant appel aux passions qu'autorisent les institutions constitutionnelles, telles au moins qu'on a voulu nous les inoculer; chercher contre ces inconvénients, contre ces dangers, contre cette perpétuelle mise en jeu de la société tout entière, une garantie dans l'extension de l'autorité monarchique et sous la sauvegarde des impérissables principes de 1789, ce n'est pas là un programme que nous prêtions gratuitement à M. Saint-Marc Girardin, bien qu'il soit le nôtre, aux détails près ; c'est une triple thèse que nous trouvons avec bonheur dans son intéressant volume, et que nous en faisons sortir sans nul effort. Une fois qu'on se rencontre sur les larges assises des convictions honnêtes, qu'importent quelques dissidences partielles, quelques légères contradictions? Eh bien ! oui, je ne comprends pas que l'on appelle « gouvernement de la nation par elle-même » le régime qui mettait tous les droits politiques aux mains de trois cent mille électeurs ; si j'admets pleinement, avec M. Saint-Marc, qu'il n'y a plus d'aristpcratie possible en France, je soutiens contre lui que le corps électoral ainsi constitué était une aristocratie politique et la pire tentative qui pût se faire en ce sens ; comme je crois désigner tout le monde quand j'applique le terme « société » à la France d'aujourd'hui, je n'imagine pas ce qu'on entend par « les inférieurs envieux de la société, » à moins qu'on n'ait dans l'esprit l'idée d'une ohgarchie qui me serait inadmissible ;
je me permets de penser enfin que la jeunesse d'aujourd'hui, dont je ne suis plus, hélas ! mais que j'ai le bonheur de voir souvent, vaut au moins celle dont j'étais et à laquelle M. Saint-Marc prodigue peut-être un peu la louange. Encore une fois pourquoi relever ces misères? J'aime bien mieux me répéter que le spirituel écrivain dont le talent et le caractère nous sont depuis longtemps sympathiques, ne diffère pas autant de nous que nous pouvions l'appréhender, qu'il n'en diffère même presque pas. Ce point essentiel convenu, il ne trouvera nulle part plus qu'ici d'égards pour ses regrets, de respect pour ses fidélités.
Mais ces regrets et ces fidélités, me dit-on, comment en accordez-vous l'existence avec ce que vous ne craignez pas d'avancer du fond même des opinions? lime serait loisible de répondre que regrets et opinions se mettront d'accord comme ils voudront, et que je n'ai rien affirmé sans d'abord en fournir la preuve. La rare découverte, quand même nous aurions trouvé une flagrante contradiction chez un homme d'esprit et de grand sens ! Je ne crois pas la conciliation impossible cependant, et je veux l'entreprendre au risque de me jeter en terminant dans une analyse peut-être un peu délicate.
On a beau dire, il y a, il y aura longtemps encore, et à notre insu, même chez le plus conservateur d'entre nous, une assez notable dose de virus révolutionnaire. M. Saint-Marc Girardin s'en défend ; moi, je m'en accuse très humblement. Je surprends en moi-même, et plus souvent qu'il ne faudrait, des impatiences, des colères, des révoltes qui sont tout à fait contraires, je
le eorifesse, au principe d' autorité. Je les étouiï'e et les dompte de mon mieux, ce qui ne les empêche pas d'avoir existé et de s'être parfois traduites en vivacités répréhensibles. Défroque du vieil homme, me dis-je, effet peut-être inévitable, plus ou moins marqué, selon les situations et les caractères de l'air que nous avons tous respiré. Chrétien comme il l'est et comme il déclare l'être avec courage et loyauté, j'espère que je ne blesserais pas trop M. Saint-Marc Girardin si je me permettais d'étendre jusqu'à lui, pour une aussi petite part qu'il la voudrait, l'acte de contrition que je viens de faire pour moi-même. Eh ! certes, nous avons tous porté en nous-mêmes, non seulement ce souffle de rébellion qui circule parmi les hommes depuis un siècle, mais encore, ce qui est particulier à notre temps et ce qui est bien pis, une sorte de poésie de la révolte que nous mêlions mal à propos à toutes les générosités de la jeunesse, à toutes les fiertés légitimes de l'âme humaine, qui nous prenait sournoise- ment par le cœur pour nous monter au cerveau. L'âge amortit ces beaux feux-là comme tous les autres ; la paix se fait en nous et le discernement réfléchi des choses qu'il ne faut pas confondre. Prenez-y garde cependant : certaine fibre reste singulièrement sensible ; une corde est vibrante au plus léger contact ; le jeune homme vit sous le vieillard, et se sert à certaines heures de sa parole et de sa plume ; les jugements de l'un sont calmes et judicieux, les impressions de Tautre 1 ont je ne sais quoi de mutin et de militant, et, si grandes concessions qu'ils se puissent faire, il leur arrive forcément de se contredire quand ils tombent
sur le même sujet. Homo duplex î On l'avait dit bien avant nous, jamais avec plus de vérité qu'en l'appliquant aux hommes, et aux plus sages de notre temps. Ce n'est pas seulement l'ivresse de la rébellion que nous avons ressentie pour la plupart, c'est aussi l'ivresse de la vie publique, « cette ardeur et cette inquiétude d'esprit qui font qu'une fois qu'on a goûté les émotions ambitieuses ou vaniteuses qui sont propres à la vie politique, on ne peut plus s'en passer. » Et je n'accuse personne en disant cela dans les termes mêmes qu'emploie M. Saint-Marc; cette ivresse est si charmante qu'il faut mettre tous ses soins, non pas à en blâmer les autres, mais à s'en garantir si l'on peut. Voici un gouvernement constitué de telle façon qu'il est et qu'il doit être le point de mire de tout le monde, le but commun de l'agression universelle : Notre ennemi^ c'est notre maître. Que voulez -vous? Les théoriciens du régime parlementaire ne se représentent pas l'autorité autrement que comme une cible. (( Attaqué tous les matins par la tribune et par la presse, il faut que tous les matins aussi le pouvoir se défende, et je ne connais rien de si beau que cette défense du pouvoir par la discussion, que cette nécessité d'avoir raison et de le prouver, que le gouvernement s'impose à lui-même. » Cela est si beau en effet qu'il n'y a pas de gouvernement en France qui puisse y tenir au delà de quinze ans. Mais passons. Voici d'autre part un jeune homme aussi heureusement doué qu'on puisse l'être, esprit pénétrant et cultivé, un des plus distingués parmi ceux que les lettres prêtent à la politique, tout en gardant la meilleure
part de leurs affections. Ses instincts les plus vrais, ses plus sincères convictions le poussent à la défense de l'ordre menacé, de l'autorité mise en péril, et il ne déteste pas pourtant que l'ordre ait besoin d'un défenseur, qu'il faille à l'autorité la plaidoirie quotidienne d'un éloquent avocat. L'instabilité des ministères parlementaires est si grande, l'oppos^ition tient tant de place dans le gouvernement, qu'on peut mêler presque à toute heure l'attaque à la défense, raviver l'apologie parles procédés de l'agression. Le public est attentif, ce public de vieux Gaulois toujours épris des merveilles de la parole, et il mesure les coups des combattants, il applaudit aux belles passes, il se passionne pour les injures qui lui sont dites en bon français. Quelle fortune pour un jeune lettré ! Les ardeurs du caractère et de l'âge le poussent à l'action; ses goûts les plus vifs l'attachent à la littérature et à ce professorat où il brille d'un éclat si vif; le journalisme pris par ses meilleurs côtés, entendu et pratiqué comme il le veut, concilie tout : c'est l'action écrite. « Ecrire et parler alors, c'était agir, » vous dit-il sans le moindre soupçon de l'ironie que ces paroles pourraient receler, et il a raison. L'article politique tel que lui et ses amis savaient le faire, c'était l'attente, la préoccupation, l'événement de chaque matin. Les joies du succès littéraire tous les jours renouvelé s'ajoutaient aux entraînements d'une fiévreuse activité, à cette douce présomption de capacité pratique qui est si chère aux écrivains. Et les services sincèrement rendus étaient appréciés à leur valeur, récompensés comme l'entendent les honnêtes gens, en considération marquée, en
sympathies, en estime, en légitime influence. Que vous dirai-je? c'était le temps des artistes politiques, le rèffne incontesté du bien-dire. Mais vous aimez mieux au timon de l'Etat les hommes d'affaires que les artistes; mais l'éloquence n'est pas l'action et la contrarie même quelquefois ; mais il vous déplaît que tout le gouvernement soit dans la presse, fût-ce dans la presse du gouvernement; mais vous rappelez, non sans douleur, la situation que ce régime nous avait faite et au dehors et au dedans, et vous distinguez entre les sentiments du citoyen et les enivrements du journaliste. Qui songe à prétendre le contraire de tout cela? J'explique des regrets, je n'ai aucun droit à les partager, et ce n'est pas les justifier que de les comprendre. Le seul devoir que je m'impose et que je pratique bien aisément, c'est de dédommager, par une admiration sans bornes pour leurs livres, ceux qui regrettent l'éclat mérité, mais nécessairement éphémère, de leurs articles.