‹ Vieilleries historiques et littérairesChapitre 2 sur 10 · HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI IV

C'est chose passée aujourd'hui à l'état d'axiome que les travaux historiques publiés en France depuis trente ans constituent la plus solide et la plus brillante partie du bagage littéraire de notre époque. Y aurait-il par trop d'outrecuidance à faire sur ce point quelques réserves, ou à demander au moins un mot d'explication ? Si l'on veut dire par là que nous avons mis au jour force recueils de pièces inédites et curieuses, que nous avons fouillé coins et recoins des bibliothèques, des cartons, des portefeuilles, que tels et tels laïques, de modeste renom, ont fait œuvre de bénédictins, rien n'est plus exact, et c'est un honneur que nul ne veut ni ne peut contester aux laborieux explorateurs que notre siècle a produits. Si l'on entend que la lettre morte des manuscrits, les exhumations poudreuses des chercheurs, une fois rendues à la lumière, ont rencontré de notre temps, pour leur donner vie, couleur et mouvement, des mains d'une grande habileté, des écrivains dont le talent plein de verdeur et de délicatesse a pu braver sans péril jusqu'aux minu-

lies de rérudilion, c'est à quoi ne sauraient contredire ceux dont la mémoire a retenu tant de pages éloquentes, marquées à l'empreinte d'un art que l'on croyait perdu depuis l'antiquité. Mais la vérité historique a-t-elle gagné parmi nous autant de terrain que la composition historique? N'avons-nous pas rajeuni plus de vieilles erreurs que nous n'avons fait de véritables découvertes? N'avons-nous pas énoncé plus de paradoxes que de jugements définitifs et solidement motivés? N'est-il arrivé jamais à nos modernes historiens de fausser l'intelligence du passé en y transportant de gaieté de cœur les préoccupations du présent? Là commencent mes doutes, je l'avoue, et mes très vives appréhensions. Une chose du moins ne me sera contestée par aucun esprit sincère : c'est que de nos jours, et depuis quelques années surtout, les moins bien informés savent parfaitement à quoi s'en tenir sur les conclusions probables de tel livre qui se publie et qu'ils n'ont pas encore lu ; la signature dit tout, et la couronne académique, si elle vient après, ne laisse point place au moindre doute. Le sujet n'y fait rien ou presque rien : tout chemin mène à Rome, et toute thèse bien conduite peut, au risque de s'égarer un peu par les chemins, aboutir à Paris. Trouver dans le récit des vieux âges un écho plus ou moins sonore pour les derniers retentissements de discussions toutes récentes, abriter des théories nées d'hier, et déjà condamnées peut-être, sous l'autorité de noms anciens et respectés, c'est une manière ingénieuse sans doute, et qui peut plaire aux raffinés. Mais, je le demande encore une fois, les études historiques lancées dans

cette voie, tournant du récit au plaidoyer, quand elles ne tournent pas au pamphlet, méritent-elles sans restriction les éloges qui leur sont si fréquemment accordés?

Ces excentricités souvent passionnées de la science qui doit être impartiale entre toutes, cette humeur tantôt chagrine, tantôt batailleuse, à laquelle le pauvre vieux temps sert de véhicule et de dérivatif, produisent au premier abord un effet tout singulier sur ceux qui vivent en dehors des partis, qui croient bonnement qu'il n'y a plus de partis en France, ou qui s'imaginent que si, par malheur, il y en avait, les siècles écoulés n'auraient rien à voir dans leurs dissentiments. Vous ouvrez une histoire de Henri IV, et dans une introduction où il est traité des questions de droit public que soulevait son avènement, vous lisez : « Le plus grand service que l'histoire puisse rendre, c'est... de préparer dans les générations nouvelles ces convictions raisonnables, ces sentiments honnêtes et retenus..., qui font des changements aux lois et aux ministères, au lieu de faire des révolutions. Un peuple voisin suit ces maximes depuis deux siècles, et leur a dû son repos et sa grandeur : l'ordre public et la prospérité sont aux mômes conditions pour notre pays. » N'etesvous point frappés de cette philosophie étrange qui, considérant sans doute l'esprit révolutionnaire comme endémique et incurable, lui cherche naïvement un exutoire, et offre au monstre les ministres en holocauste pour qu'il veuille bien ne pas dévorer trop de dynasties? N'êtes-vous point surpris de voir un homme qui a longuement étudié l'histoire, ne tenir aucun

compte (les mille circonstances qui ont fait l'Angleterre si profondément différente de la France, et nous conseiller l'emprunt de la constitution d'un peuple sans nous dire d'abord comment il faudrait nous y prendre pour emprunter aussi à ce peuple ses origines, ses antécédents et son génie ? Et la constitution anglaise, à propos de Henri IV ! Et l'anglomanie singulière dont quelques-uns de nos écrivains sont possédés, ne faisant pas même grâce au XVP siècle ! , . . Vous tournez la page, ou même vous changez de volume et d'auteur, autre surprise : vous voici au milieu des déclamations les plus surannées contre l'esprit clérical et les inspirations ultramontaines ; les termes consacrés, parti-prêtre, empiétements du clergé, n'y sont pas, et, vous le regretterez peut-être autant que moi, cela nous aurait rajeunis de trente ans ; mais soyez sûrs que si les naots y manquent, l'esprit de 1827 y est pleinement : le gallicanisme s'en va à vau-l'eau, la théocratie est à nos portes, et voici venir avant peu les fagots de l'inquisition. Quant au socialisme, qui semblait avoir mis un terme à ces vieilles banalités, c'est à coup sûr un mauvais rêve que vous aurez fait tout éveillés.

Eh bien ! je le répète, des préoccupations si bizarres sont de nature à fausser complètement l'histoire. Le tableau du passé ne saurait être exact quand nous voulons y chercher ou y mettre nos points de vue actuels, et c'est abuser de la science que de reprocher aux hommes du XVP siècle de ne pas avoir fait, que de les glorifier d'avoir entrepris les conquêtes même les plus légitimes de l'esprit moderne. Je sais

bien que cette sorte d'anachronisme peut passer en certain lieu pour ardeur de conviction et fidélité aux principes ; mais pourquoi mettre l'histoire de moitié dans des protestations que personne ne songe à contester ? Il ne manque pas de gens qui se targuent de la majestueuse immobiUté de leur esprit, et se font gloire d'assister, sans y rien apprendre, au spectacle des événements contemporains. Libre à eux, en vérité! L'heureuse tolérance de nos mœurs permet cette fantaisie maussade, et la respecte même quand elle est sincère ; tout ce que nous demandons, c'est qu'elle n'ait point d'effet rétrospectif, et qu'on ne soumette pas le passé, qui n'en peut mais, à la mesure inique ou paradoxale des opinions dont on ne veut point se départir.

Je me trouve en présence de deux historiens qui, partis de principes très opposés, se rencontrent en bien des points, non sans surprise peut-être, dans l'appréciation générale du XVP siècle, et aboutissent en définitive à une admiration commune pour le règne de Henri IV , à une commune sympathie pour sa personne. Cette sympathie, je l'éprouve ; cette admiration, je la partage; mais j'apprécie tout autrement que ne le font MM. Poirson et Henri Martin, et le caractère général du XVP siècle, et l'œuvre personnelle de Henri IV, en ce qu'il a fait comme en ce qu'il a voulu faire. Ce sont ces dissidences, qui porteront particulièrement sur deux points, un point d'histoire rehgieuse et un point d'histoire politique, que je demande la permission d'exposer. Je le ferai, ai-je besoin de le dire, avec la déférence la plus profonde pour le

savoir étendu et pour la sincérité honorable de M. Poirson, avec l'estime que tout le monde professe pour le labeur consciencieux et pour le talent de M. Henri Martin.

Il y a une question qui m'a toujours paru singulièrement embarrassante, bien que les indiscrets, les gens à sentences et à formules, puissent assez fréquemment vous la présenter à résoudre : Quel jugement faut-il porter sur la révolution française? Ce n'est pas que je sois de ceux qui, plaçant sur leur petit autel la déesse Révolution en compagnie de dame Nature, s'enveloppent volontiers à son égard d'une obscurité sibylline et vous prient d'attendre, pour l'apprécier, qu'elle ait parcouru le cercle de ses mystérieuses évolutions. Je regarde la révolution comme close et bien close par l'établissement du premier empire, et je me garde de la confondre avec l'esprit révolutionnaire et les catastrophes qu'il a pu produire ultérieurement. 11 n'en reste pas moins un intervalle assez long pour qu'il me semble étrangement téméraire d'en confondre les diverses phases dans le même éloge ou dans la même réprobation. J'aime les aspirations généreuses et en très grande partie légitimes de 1789. Je déplore les égarements de 91 et cet anéantissement de l'autorité qui préparait tous nos malheurs à venir ; j'ai pour les crimes de 93, pour les lâchetés de 95, l'indignation et le mépris que ressent tout honnête

homme ; j'admire sans réserve les efforts et les prodiges qui, de 1800 à 1804, dégagent de tout alliage impur les conquêtes avouables de l'époque antérieure, qui les font passer dans la loi, qui renouent, sous les auspices du génie, la tradition à la fois monarchique et libérale du pays. Vous me demandez d'envelopper tout cela dans un arrêt unique? Je ne le puis sans erreur ou sans injustice, à moins de recourir à une de ces creuses formules qui ne disent rien à force de dire tout ce que l'on veut.

L'embarras que j'éprouve à juger tout d'une pièce l'époque célèbre que je viens de rappeler, je l'éprouverais également à me prononcer sur le compte de la Ligue, si l'on ne me permettait d'y faire les distinctions par lesquelles s'expliquent assurément les appréciations si diverses dont elle a été l'objet. La Ligue a duré vingt ans, et quelle chose dure vingt ans, dans les œuvres de l'homme, sans se modifier profondément ! Parlez-vous de la Ligue de 1576? Je n'hésite pas à dire que la Ligue de 1576, c'est à mes yeux, avec le mélange inévitable des grossières passions du siècle, l'expression solennelle de la volonté du pays, et je ne crains pas d'ajouter l'expression d'une volonté légitime. Nous savons bien vraiment que l'on ne se gêne guère avec la volonté du pays, et qu'elle encourt notamment les dédains de ceux qu'elle contrarie ; il est encore pourtant de petits esprits qui prennent cette volonté en sérieuse considération , qui y ont grand égard même quand le malheur des temps ne lui permet qu'une manifestation irrégulière , qui la respectent particulièrement quand elle a pour prétexte

ou pour excuse le maintien de la loi. Tout autre serait notre opinion s'il s'agissait de la Ligue de 1588, et sans oublier de glorieux services, sans injurier de grandes mémoires , nous serions sévère cependant pour ces ambitions particulières qui ont voulu détourner à leur profit l'élan provoqué par une noble cause, plus sévère encore pour cet esprit de conspiration et de révolte qui se substitue à l'esprit de résistance. Quant à cette minorité factieuse qui terrifie Paris de 1589 à 1592, qui compromettrait la religion par ses excès si la religion pouvait être compromise, qui perd avec le respect de la loi jusqu'au sentiment de la patrie , nous l'avons en exécration et en horreur. Nous demandons seulement à tous ceux qui veulent rester équitables jusque dans leurs colères : Est-ce bien la Ligue, la vraie Ligue, qui les provoque à ce moment ? Ne serait-ce pas la démagogie qu'il faudrait maudire alors , et que nous maudissons avec eux?

Cette distinction, qui nous paraît légitime et nécessaire, M. Poirson ne Ta pas faite, et M. Henri Martin n'a certainement pas voulu la faire. M. Poirson nous dira que , par un de ces étranges procédés de composition qui abondent dans son livre, il a voulu commencer son récit à telle année, à tel jour et à telle heure, et qu'il n'a donc point à se préoccuper de tout ce qui précède le 2 août 1589; nous lui répondrons que la justice historique s'accommode mal des coupures qu'il lui plaît de s'imposer, et que, quand un écrivain fait appel à l'indignation de ses lecteurs, il ne saurait dire avec trop de précision sur qui et sur

quoi il veut la diriger. Quant à M. Henri Martin, la Ligue est jugée pour lui dès son apparition, et les années n'y feront rien; telle elle est le premier jour et telle elle sera jusqu'au traité de Folembray, inquisitoriale, dictatoriale, fédéraliste, terroriste, quoi encore?.... ultramontaine ! Ne lui rappelez pas que les fédérations protestantes ont précédé la grande fédération catholique; il le sait et il le dit lui-même; mais elles sont toutes bénignes celles-là, et tout innocentes ; ne le faites pas souvenir que des hommes tels que Jeannin, tels que Villeroi, ont été ligueurs, ligueurs jusqu'au bout : c'est à coup sûr par inadvertance qu'il relève et qu'il signale lui-même les témoignages de leur patriotisme éclairé. Que voulez-vous? On ne saurait avoir trop d'égards et de respect pour cette grande institution du druidisme ; mais il faut bien se sentir les coudées franches avec cette misère qui a nom le catholicisme, et avec tout ce qui s'y rattache. Une idée peut vous frapper cependant : M. Henri Martin est rangé par ses amis, je pense, au nombre des écrivains démocrates ; comment n'a-t-il pas été quelque peu attiré par l'élément démocratique qui se trouvait sans conteste au sein de la Ligue? D'abord, s'il m'est permis de revenir un jour, comme je me le propose, sur la quatrième édition de l'histoire de France, j'espère vous démontrer qu'il y a bien des opinions, et des plus diverses, qui pourraient revendiquer, sur de fort bons titres, M. Henri Martin. Et puis entin, quand il s'agit de la démocratie ligueuse, quand l'épithète fait un tort considérable au substantif , on s'en tire en changeant l'épithète et en

déclarant que c'était là une fausse démocratie, «une démocratie éclose dans une atmosphère viciée, nourrie de doctrines homicides par ses fanatiques précepteurs, poussée par l'étranger dans une voie rétrograde, et qui associait bizarrement les grandes maximes de souveraineté nationale et de liberté politique à l'esclavage reUgieux et à l'étoufTement de la pensée humaine . » Ce qui vous prouve invinciblement que, pour les démocrates, il y a démocratie et démocratie, et qu'avant de s'y laisser prendre il faut avoir bien soin de regarder à l'estampille. Les gens qui se bornent à aimer la France et le peuple ne s'avisent pas toujours de ces soins-là.

Du temps de Bossuet et par l'organe de ce grand homme, on maudissait la Ligue en raison de ses attentats contre l'autorité royale ; ce lui a été un titre pour être réhabilitée depuis, et sans les restrictions nécessaires, par les partisans les plus emportés de la démagogie, et voici que maintenant les démocrates lui jettent la pierre de nouveau. Ces vicissitudes et ces soubresauts de l'opinion s'expliquent aisément de deux manières : d'une part, on ne fait pas, dans une période de vingt années, les distinctions que le bon sens indique et que la justice commande ; on copie la Ménippée en la montant au ton dramatique, et sans regarder à la date qu'elle porte, on se met dans la position de ceux qui, n'ayant rien à regretter de l'ancien régime, détestent pourtant les principes de 89, parce qu'ils s'obstinent à les voir à travers Marat , Saint-Just et Robespierre ; d'autre part, étrange contradiction chez ceux qui se donnent pour les représentants de la doc-

trine du progrès, on veut attribuer au XVP siècle nos idées et nos mœurs ; on incline à prétendre qu'il aurait dû deviner et pratiquer les lois qui nous régissent ; disons mieux : on veut faire parade, à propos du XVI^ siècle, des principes et des systèmes que l'on professe aujourd'hui.

Ne pourrions-nous pas cependant nous épargner tant d'injustices et tant de contre-sens historiques ? Nous vivons sous le régime de la séparation et de la mutuelle indépendance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et nous bénissons ce régime qui est la condition essentielle de la tolérance civile ; nous vivons sous l'empire d'une loi qui, toute chrétienne qu'elle est par tous ses aspects, se déclare incompétente dans les matières qui ne relèvent que de Dieu, et nous chérissons cette loi qui interdit à César l'inviolable domaine de la conscience; la tolérance (je parle de celle qui n'énerve pas les convictions) est entrée dans nos habitudes et dans nos mœurs comme dans nos idées et dans nos codes; nous jouissons enfm du bienfait de la liberté religieuse, contenue dans les limites en dehors desquelles elle pourrait dégénérer en licence et aboutir au mormonisme. Voilà des conquêtes défmitives et incontestées, des points acquis sans retour à toutes les doctrines et à toutes les croyances, des principes que nul pouvoir ne menace, il s'en faut bien ! et auxquels nulle opinion n'a regret, à moins que l'intolérance ne se soit déplacée, comme on pourrait le craindre quelquefois. A ces principes, sortis du fond môme du génie français et des entrailles de notre histoire, celui qui écrit ces lignes adhère avec l'ardeur

réfléchie de tous les esprits sincères et vraiment libéraux ; nous y adhérons tous assurément; eh bien! faisons-en la préface obUgée de toutes nos pubUcations historiques, écrivons-les sur nos chapeaux ; mais cette précaution prise, cette assurance loyalement donnée, permettons aux hommes des siècles écoulés de n'avoir pas été ce que nous sommes, et qu'il ne soit indispensable ni de surfaire Calvin, ni d'injurier le catholicisme, ni de déclamer dans le faux et dans le vide, pour convaincre les gens du libéralisme de nos idées.

Prenez garde, dit-on : le drapeau de la Ligue, à quelque moment de son existence que vous l'envisagiez, c'est le drapeau de l'intolérance. Oh î pour cela, c'est mille fois vrai, et je le confesse sans plus de difficulté que d'embarras. Auriez-vous découvert par aventure un parti qui ait tenu, au XVP siècle, qui ait pu et voulu tenir le drapeau de la tolérance? La royauté des Valois Ta essayé peut-être, et avec elle quelques nobles esprits des deux communions : vous savez l'accueil que les contemporains ont fait à leurs tentatives, et vous pouvez être témoins tous les jours de la reconnaissance qu'en témoignent nos écrivains. On a inventé, je le sais bien, un parti protestant tout composé de brebis et de colombes, armé de pied en cap pour l'affranchissement de l'esprit humain, et tendant volontiers la gorge aux bourreaux de la Ligue pourvu qu'il scelle de son sang la sainte liberté ; ces choses-là tournent, suivant l'humeur du poète, à la pastorale ou au mélodrame, et l'on peut y prendre un certain intérêt : gardez-vous bien seulement d'y soupçonner de

rhistoire. Nos calvinistes français ont eu des qualités que personne ne songe à leur disputer, et l'ardeur, et la foi, et le désintéressement, et l'héroïsme au besoin ; leurs convictions n'ont pas été, comme en d'autres pays, marquées au coin des convoitises matérielles, et si M. Poirson a qualifié sévèrement, dans un remarquable chapitre, leur conduite politique sous Henri IV, c'est que peut-être il n'a pas assez tenu compte des entraînements inséparables d'une forte conviction ; mais tolérants, mais amis de la liberté reUgieuse, tenez pour certain qu'ils ne l'ont pas été, pas plus tolérants que les Ligueurs leurs adversaires, moins tolérants peut-être, comme il arrive aux minorités novatrices. Nos pères du XVI^ siècle, que ce soit leur tort ou leur honneur, ne se sont pas plus résignés les uns que les autres à la rupture de l'unité religieuse, n'ont pas plus compris les uns que les autres que la loi civile pût être distincte de la loi religieuse ; catholiques, ils ont voulu maintenir la vieille foi et la vieille loi, confondues Tune dans l'autre à leurs yeux ; calvinistes, ils ont voulu modifier la foi ancienne, substituer à une Église qu'ils condamnaient une Église meilleure et plus chrétienne, suivant eux, mais investie des mêmes prérogatives et rattachant bien plus étroitement encore le droit civil à la législation ecclésiastique. Quant à la coexistence de deux Églises sous une loi nouvelle et distincte, c'est le produit du temps, c'est le résultat de la lassitude universelle , c'est le fruit des efforts d'un grand homme ; ce n'est et ce ne pouvait être la conception d'aucun des deux partis dont la longue lutte a déchiré la France.

Voilà, je le déclare, des préliminaires qui me sont indispensables pour comprendre et pour admirer Henri IV autant que je veux l'admirer. Si ce prince n'a devant lui que la Ligue telle que vous me la montrez, un amas de démagogues misérables que flétrissent le bon sens et le patriotisme de tous les temps, s'il a derrière lui ce parti que l'on nous a montré plus d'une fois, qui porte avec modestie et tout taché d'un sang généreux le noble étendard de la liberté, la victoire lui est facile vraiment et le triomphe indubitable. Mais bien autres ont été les difficultés de sa tâche, et bien plus grande la gloire de les avoir vaincues. Henri IV trouvait en face de lui, non pas seulement cette faction fanatique qui ensanglantait Paris, mais un grand parti formé de toute la France catholique ; et par delà ce parti, par delà les passions énergiques du siècle, par delà les convictions les plus chères au cœur de l'homme, il trouvait la loi, à laquelle il fallait se soumettre d'abord pour y puiser le droit de la modifier ensuite dans le sens de la tolérance et de la liberté. (( Je supplie tous ceux qui liront ce Mémoire, écrit, à la date du 8 avril 1589, avec cet accent de sincérité recueillie auquel on ne se trompe jamais, un ancien ligueur destiné à devenir ministre du bon roi, je supplie tous ceux qui liront ce Mémoire de ne croire que ce soit chose que nous ayons faicte pour nuire à personne, ny pour rechercher vengeance ou advantage aucun au dommage d'autruy ou du public. Je prie Dieu me faire succomber misérablement si nostre volonté a esté telle, ains seulement de secourir de tout nostre pouvoir, et en gens de bien, l'Église catholique et tout

le royaume, au danger extresme auquel l'un et l'autre se trouvent, si Dieu n'y met la main et ne les assiste, comme j'espère qu'il le fera et l'en supplie de tout mon cœur, à sa gloire et au salut public dudict royaume, pour lesquels j'exposeray ma vie très volontiers. » Voilà la Ligue, la vraie Ligue, et celle-là eût été invincible pour Henri IV sans l'abjuration, et celle-là avait pour elle , avec l'énergie de ses convictions,, la loi du royaume.

C'est une erreur, dit M. Poirson, de prétendre qu'un hérétique fût incapable de la royauté . Il estbien fâcheux, en ce cas, que la première dupe de cette erreur ait été Henri IV lui-même. Ses réserves pleines de prudence et de dextérité prévoyante avant 1584, ses paroles les plus formelles depuis cette époque et notamment en 1589, fournissent la preuve incontestable que l'abjuration a toujours été, à ses yeux, une nécessité inévitable, dont l'heure pourrait être rapprochée ou éloignée selon les circonstances. Qu'il y fût réduit par une loi écrite ou non, il n'importe guère en vérité, et à ce compte notre vieille France aurait eu bien peu de lois politiques. Le bon sens, renforçant la coutume, lui disait comme à nous qu'un hérétique prenant place au trône des rois très chrétiens et des fils aînés de l'Église, un hérétique appelé à l'onction du sacre et au serment solennel d'exterminer l'hérésie, un hérétique devenu chef d'un État où la loi catholique englobait et pénétrait par tous les points la loi civile, c'était chose absolument impossible au point de vue et dans le droit du temps. M. Henri Martin, qui semble admettre implicitement la nécessité politique de l'abjuration, regrette en ter-

mes très vifs que Henri IV n'ait pas porté la couronne en vertu d'un droit purement civil et laïque, et que la chaîne qui attachait l'État à l'Église ait été ainsi renouée. Cela veut dire, je crois, qu'il est bien à déplorer que le XVP siècle n'ait pas été le XIX\ Je le regrette aussi très amèrement. M. Henri Martin ajoute que, si ce point capital s'était trouvé réglé selon son désir, (( les destinées de la France et des Bourbons pouvaient être bien différentes de ce qu'elles furent! » Malgré le découragement que me cause une multitude de points d'exclamation dont je ne parviens jamais à pénétrer les profondeurs, j'ai cherché à me rendre compte de celui-ci, et je crois bien y être parvenu : c'est que (( Henri, au fond de l'âme, préférait certainement Rabelais à Calvin et à Loyola. » J'ai rencontré quelquefois, comme tout le monde, les grands-prêtres de la religion de Rabelais ; mais je n'en connais pas assez les dogmes pour savoir quelles destinées son avènement aurait préparées aux Bourbons et à la France. L'Académie, qui a couronné quatre fois M. Martin, doit avoir sur ce point-là, comme sur bien d'autres, les lumières qui me font défaut.

Est-il bien sûr seulement que notre Henri IV ait été, au point de vue religieux, ce que vous dites ? Et d'abord êtes-vous bien fixé vous-même sur les dispositions que vous lui attribuez? Je lis à la page 242 du tome X' : « Il n'était nullement décidé à garder sa religion au risque de ne pas régner, et se faisait peu de scrupule de jeter des paroles contradictoires aux deux partis qui le pressaient, l'un de changer, l'autre de persister. » A la page 291 : « Il dépassait Rosny et en largeur de foi

et en facilité de conscience; Rosny va jusqu'à Tunité chrétienne ; Henri allait, on pourrait du moins le penser, jusqu'à l'unité déiste. » A la page 521, je vois qu'il y avait chez lui « des alternatives de retour intérieur à ce qu'il avait quitté et d'indifférence pour l'une et l'autre croyance. » Et comme d'ailleurs la religion que l'on professe à Thélème n'est pas sans doute des plus farouches, j'en conclus que, d'après M. Henri Martin, le Béarnais sceptique, déiste, rabelaisien, n'a dû voir, dans l'abjuration au prix de laquelle était sa couronne, qu'une pure formalité, peut-être même un bon lourde Basque et un texte à gasconnades mal séantes; car M. Henri Martin, prêtant à Henri IV ce qui appartient légitimement à Sully, lui fait dire, après tant d'autres, ce « Paris vaut bien une messe, » dont M. Poirson conteste très justement la valeur historique. Je suis donc bien étonné d'apprendre à un autre endroit (p. 289) qu'au moment de sa conversion, « le fils de Jeanne d'Albret, l'élève de Goligny, dut avoir l'àme agitée de bien des combats : tousses souvenirs, toutes ses impressions se soulevaient contre l'idée d'une abjuration; s'il n'avait jamais partagé toutes les passions du calvinisme, s'il n'était pas persuadé que le pape fût l'Antéchrist, il n'en regardait pas moins les dogmes particuliers à l'Église romaine comme entachés d'erreur et de superstition. Sa fierté répugnait à confesser de bouche ce qu'il ne croyait point de cœur. » Je suis bien plus surpris encore, et ce n'est pas assez dire, quand j'entends M. Henri Martin, prenant le ton de l'invective éloquente, s'écrier un peu plus loin : c( Si la religion est autre chose qu'un instrument de

règne et qu'une simple forme de la police de ce monde, si la fin ne justifie pas les moyens, s'il n'est pas permis, pour épargner des souffrances matérielles au présent, de préparer d'immenses périls de toute nature à l'avenir, d'asseoir l'équivoque sur le trône, et d'ébranler la moralité d'une nation pour des siècles, la postérité révisera le jugement de l'histoire et, en excusant l'homme, elle condamnera l'acte et l'exemple » (p. 330). Ne nous laissons aller ni à la contagion de la forme objurgatoire, ni à la discussion de toutes les thèses historiques etphilosophiques que soulèverait cet étrange morceau; une question les domine pour nous en ce moment : Quel droit M. Henri Martin a-t-il à nous représenter Henri IV, ici indifférent, là déiste, ailleurs calviniste passablement déterminé, en fin de compte et dans l'acte le plus solennel de sa carrière, honteusement hypocrite? Que l'on se demande avec une douloureuse anxiété jusqu'à quel point il avait pu subir l'influence des tristes versatilités dont il trouvait l'exemple dans sa famille; qu'on le soupçonne de ne pas avoir assez approfondi, jusqu'au moment de son instruction, les dissidences des deux Eglises; qu'on s'explique l'embarras qu'a dû lui causer, même avec une conviction très arrêtée,, une seconde conversion sur laquelle pesait le fâcheux souvenir de la première ; que l'on déplore les jovialités soldatesques sous lesquelles il a cru devoir dissimuler les sentiments les plus sérieux, à la bonne heure! voilà l'histoire avec la lécjitimité sincère de ses doutes et la délicatesse réservée de ses scrupules. Mais que l'on aille, ici jusqu'à glorifier Henri IV de je ne sais quel déisme rabelaisien.

né du doute et de l'indifférence, là jusqu'à Taccuser d'une action malhonnête et déloyale contre laquelle on fait appel à la postérité, c'est manquer de mesure, de justice et d'équité. Et sur quelle autorité s'appuie-t-on pour jeter à une royale mémoire cette virulente accusation? Sur le mot tristement connu que nous rappelions tout à l'heure? il est apocryphe. Sur le fameux billet à Gabrielle?on peut l'interpréter de dix manières. Sur les assertions ordurières des recueils d'anas? M. Henri Martin se respecte trop pour y puiser. A ces témoignages, d'ailleurs, la critique sérieuse ne manque pas de témoignages à opposer. Lorsque, dans l'instruction de Saint-Denis , on parle au roi de la présence réelle dans l'Eucharistie, et qu'il répond tout aussitôt : « Je n'en suis point en double, car je l'ay toujours ainsi creu, » est-il déiste ou calviniste? Et l'était-il davantage quand, causant avec des docteurs de la Réforme, il leur disait : « Je ne voys ni ordre ni dévotion dans la religion nouvelle. Elle ne gist qu'en un presche, qui n'est qu'une langue qui parle bien françois. Bref, j'ay ce scrupule qu'il faut croire que le corps de notre Seigneur Jésus-Christ est au sacrement; autrement tout ce qu'on faict en la reUgion n'est qu'une vaine cérémonie. » Que l'on discute l'autorité de Palma Gayet et qu'on la rejette, soit! mais au moins qu'on ne substitue pas au doute qui peut être permis, les accusations magistrales et tranchantes sur ces secrets délicats de la conscience que l'œil de Dieu seul peut pénétrer.

Sur ce point, M. Poirson est bien réservé, oserai-je dire trop réservé, après les observations que je viens

de faire ! Il semble s'interdire le domaine des sentiments et de la vie intérieure avec autant de soins que d'autres en ont mis à prendre pied au plus profond des âmes, et à s'y adjuger fonctions de hauts justiciers. Est-ce parce que M. Poirson entreprend de donner à l'histoire « le caractère d'une science exacte et la rigueur mathématique? » J'aurais peur, en ce cas, qu'il n'y eût par trop réussi, et je ne saurais l'en féliciter, car, même avec cette méthode, on peut se trouver éloigné de la vérité de toute la distance qui sépare l'homme d'un chifYre. Un écrivain qui réunit les plus hautes qualités a pu faire de l'intelligence la qualité dominante de l'historien; il a parlé de Raphaël quelques lignes plus bas, de manière à prouver que, pour lui, comprendre allait de pair avec sentir. L'intelligence ne suffit pas en effet, et il y a péril à se prescrire trop sévèrement cette simplicité d'instrument. Pour bien des époques , et singulièrement pour l'histoire du XVP siècle, que de choses qui ne s'expliquent que par l'énergie des sentiments, par le jeu des passions; que de choses que l'on saisit par le cœur, et qui échapperaient à l'esprit et à la science pure ! Je ne suis pourtant pas de ceux qui reprochent à M. Poirson un certain ordre d'omissions. Si je regrette dans son livre un Henri IV plus vivant, plus animé, plus humain^ je n'y désire en aucune manière ni Gabrielle ni Henriette. Dirai-je qu'en voilant ces scandaleuses misères, M. Poirson me semble avoir fait preuve de bon goût et de sens historique , de bon goût en évitant le déplorable abus que l'on a fait quelquefois de ces noms-là, et de sens historique en montrant, par son silence

même, que, chez le grand roi, l'esprit a toujours dominé les faiblesses du cœur, et que le nœud de la politique française, le nœud de la politique européenne ne s'est jamais trouvé là où l'écrivain a eu mille fois raison de ne le point placer. C'est sur un terrain tout autre que celui-là, et qui touche encore à la question religieuse, que je voudrais suivre M. Poirson, sans quitter M. Henri Martin. Les deux historiens se rencontrent en plus d'un point, et il ne serait pas impossible qu'ils s'accordassent sur celui que nous allons aborder : je veux parler de l'expulsion et du rappel des jésuites.

Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de l'opinion que chacun peut avoir des jésuites en général. Nous sommes bien loin des Provinciales, Dieu merci ! et tout en gardant au génie l'admiration qui lui est due, nous savons distinguer depuis longtemps les sérieux motifs d'un arrêt, des véhémences éloquentes d'un plaidoyer. N'est-ce pas Marmontel qui écrivait déjà, en parlant du célèbre institut: « cette société si légèrement condamnée et si durement abolie? » Mais, encore une fois, il n'est question ici ni de Pascal ni M. de Ghoiseul, et le litige, pour la critique, se borne à ceci : Pourquoi les jésuites ont-ils été chassés sous Henri IV? pourquoi rappelés? Ce double événement n'a-t-il pas été jugé par les deux écrivains qui nous occupent, je ne dirai pas au point de vue des idées contemporaines, j'espère que notre temps est plus impartial et que les fantômes ne lui font ni peur ni peine, mais au point de vue des passions étroites qui avaient repris cours et faveur il y a trente ans, et peut-être même un peu moins?

Il suffit bien souvent d'exposer des faits sans réticence et sans déclamation pour que le verdict de la justice historique en sorte comme de soi-même, clair à tous les yeux et inattaquable. Le 27 décembre 1594, un jeune homme de dix-neuf ans, fils d'un drapier de Paris, Jean Châtel, coupable de hideuses débauches et convaincu qu'il échapperait à la punition divine en tuant un prince qu'il s'obstinait à regarder comme hérétique, se mêle aux seigneurs qui venaient saluer le roi, et lui porte un coup de couteau. Le coup, porté au moment où Henri se baissait pour embrasser un courtisan, n'atteint heureusement que la lèvre inférieure et brise une dent. « Il y a si peu de mal pour cela que nous ne nous mettrons pas au lit de meilleure heure, » disait le roi. Et il semble cependant que ces lâches et criminels attentats aient le triste privilège de troubler, chez nos grands hommes , la sérénité habituelle de l'âme et l'équilibre du jugement. La colère et la violence, si rares chez ce prince clément et magnanime ; les vieilles rancunes de partis si étrangères à ce calme et noble esprit, se trahissent et bouillonnent en quelque sorte dans les lettres qu'il écrit le 27 et le 28 décembre : « Il ne s'est encore pu rien tirer de ce misérable, sinon qu'il a esté nourry trois ans au collège des jésuites, où l'on présume qu'il a receu ceste bonne instruction... Vous entendrés ce fruict des jésuites et des ligueurs, et comme je l'ay belle escapade... Ce sont là des fruicts des jésuites ; mais ils vuideront mon royaume ! » Triste logique des temps de réaction : Jean Châtel est élève des jésuites; donc les jésuites sont coupables du crime de Jean Châtel. L'argument parut

irréfutable au parlement, qui prononça contre eux un arrêt de bannissement comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roi et de l'Etat. Ce n'est pas tout : deux jésuites furent condamnés à être pendus en place de Grève : le premier, le P. Guéret , parce qu'il avait été par hasard l'un des professeurs de Jean Châtel ; le second, le P. Guignard, parce qu'on avait découvert chez lui des pamphlets du temps de la Ligue et tels qu'on les faisait au temps de la Ligue, pamphlets dont il était l'auteur et qu'il n'avait pas détruits , les regardant comme non avenus, dit-il, et par la conversion du roi et par l'amnistie qu'il avait jurée à son entrée dans Paris. Il mourut avec autant de résignation que de courage, protestant de son innocence et priant Dieu pour Henri IV. Jugement inique, dit en parlant du supplice et de la sentence d'expulsion M. Sismondi, qui n'est pas suspect de jésuitisme, je pense, jugement inique, où il y eut des condamnés qui n'avaient été ni écoutés ni défendus pour une tentative de régicide à laquelle ils n'avaient eu aucune part. Exécution faite sous le plus vain prétexte et sans preuves, dit le non moins suspect M. Labitte.

Ce cri que le sentiment de la justice violée arrache à MM. Labitte et Sismondi, nul n'est astreint à le pousser certainement ; mais n'est-ce pas un devoir, pour les écrivains qui sont prolixes d'habitude, de se montrer complets en de pareilles matières pour nous mettre à même d'être justes? Ce devoir, imposé à la conscience de l'historien, même quand il s'agit des jésuites, les quinze Ugnes toutes lestes et toutes déga-

gées de M. Henri Martin, la page incolore et sèche de M. Poirson le remplissent-elles? Pensez de la célèbre compagnie ce que vous voudrez, soyez esprits forts tout autant qu'il vous plaira, laissez entrevoir vos doutes si c'est le doute que l'étude des documents vous a laissé; là où il n'y a eu ni preuves, ni défense, ni jugement digne de ce nom, vous n'avez pas pu trouver la certitude, et il y a plus que de la légèreté à écrire avec M. Poirson : a Ghâtel n'avait que dix-neuf ans, et il tenait évidemment de ses maîtres les principes d'après lesquels il avait agi. » Il ne nous en coûtera pas à nous autres de parler avec modération de l'arrêt du parlement : assez de tristes expériences nous ont édifiés depuis sur les entraînements des jours de révolution ; parlez donc avec circonspection de ceux qui ont été victimes d'une réaction peut-être inévitable. Mais ils ont été ligueurs, nous dira M. Poirson, qui me surprendrait vraiment bien davantage s'il m'apprenait qu'ils ne l'ont pas été ; ligueurs avec violence, ligueurs avec obstination. Eh! mon Dieu, oui! tout comme d'autres protestants avec opiniâtreté, calvinistes avec emportement ; qu'y voulez- vous faire ? Les hommes de 1589 étaient des gens du XVP siècle, et nous n'y pouvons rien changer. Vous faites l'éloge de cette génération forte et libre, et vous nous la proposez en exemple ; il faut bien avoir les défauts de ses qualités. Quant à M. Henri Martin, qui voit les choses de haut, il a découvert que la tendance des jésuites, « c'était au fond un cosmopolitisme théocratique destructif de toute nationahté. » On ne se relève pas de ces formules-là quand elles sont vivement assénées.

Le malheur pour nos deux historiens, qui aiment Henri IV, je me plais à le dire, c'est que le roi, qui avait chassé les jésuites, les a rappelés. Gomment s'y prendre pour ne pas trop le blâmer de les avoir rétablis, quand on l'a loué de leur expulsion? Pour nous, la conciliation serait facile : nous dirions que, par l'exercice même du souverain pouvoir, la grande âme de ce grand prince gagnait en force et en sérénité ; nous dirions que, quand on proclame un principe, il faut en admettre les conséquences, et que la liberté rehgieuse ne devait pas profiter seulement aux calvinistes; nous dirions qu'au moment d'entreprendre une guerre où le catholicisme pouvait paraître intéressé, c'était un coup de maître que de montrer la France rouvrant ses portes aux défenseurs les plus ardents de la cause catholique. Mais pourquoi ne pas répéter les paroles mêmes du bon roi? Nous les avons, et elles seraient utiles à méditer pour beaucoup de ceux qui écrivent l'histoire aujourd'hui : « Pour les ecclésiastiques qui se formalisent d'eulx, c'est de tout temps que l'ignorance en a voulu à la science, et j'ay remarqué que, quand j'ay commencé à parler de les estabhr, deux sortes de personnes s'y opposèrent particulièrement : ceulx de la religion et les ecclésiastiques mal vivans, et c'est ce qui les a faict estimer davaatage. Si la Sorbonne les a condamnez, c'a esté sans les cognoistre. L'Université a occasion de les regretter, puisque, par leur absence, elle a esté comme déserte, et les eschotiers, nonobstant tous vos arrests, les ont esté chercher dedans et dehors mon royaume. Ils attirent à eulx les beaux esprits et choisissent les meilleurs, et c'est de

quoy je les estime... Quant à ce qu'on reprend à leur doctrine, je ne l'ay peu croire, parce que je n'ay trouvé un seul d'un si grand nombre de ceulx qui ont changé leur religion, qui ayt soustenu leur avoir ouy dire ou enseigner qu'il estoit permis de tuer les tyrans ni d'attenter sur les roys. Barrière ne fut pas confessé par un jésuiste en son entreprise, et un jésuiste luy dict qu'il seroit damné s'il osoit l'entreprendre. Quand Chastel les auroit accusez, comme il n'a faict, et qu'un jésuiste mesme eust faict ce coup, faudroit-il que tous les jésuistes en pastissent, et que tous les apostres fussent chassez pour un Judas?... Il ne leur faut plus reprocher la Ligue; c'estoit l'injure du temps ; ils croyoient de bien faire, et ont esté trompez comme plusieurs aultres; je veux croire que c'a esté avec moins de malice que les aultres... Ils sont nez en mon royaume et sous mon obéissance; je n-e veux entrer en ombrage de mes naturels subjects. »

Voilà la longanimité des grands hommes, et cette exquise bonté du cœur qui ajoute à la pénétration de Fintelliçjence. Nos deux écrivains vont-ils se rendre à la justesse des motifs invoqués par le roi? Vont-ils voir, dans l'acte de 1603, une conséquence obUgée du principe de la liberté religieuse ? Point : il vaut bien mieux croire aux finesses insidieuses du père Cotton, et à une anecdote suspecte du calviniste Sully, rapportée par l'un et par l'autre avec une surprenante concordance. Le couteau jésuitique apparaît... « Sur cette parole, Rosny passa sur-le-champ à l'avis du roi, » dit M. Poirson. « L'argument était sans réplique : Rosny se tut, » dit M. Henri Martin. Et MM. Poirson

et Martin font comme Rosny, sauf à prêter au plus brave comme au meilleur des princes ce honteux mobile, la peur. Le premier reconnaît même que cet édit « était marqué au coin de la sagesse ordinaire de Henri; » mais il se dédommage sur l'avenir, et nous annonce, à titre de lointaines conséquences, la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, la ruine et le déshonneur du royaume...

Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.

Les sympathies que les deux historiens dont je m'occupe ne manifestent ni pour la Ligue, condamnée par eux sans restriction, ni pour quoi que ce soit qui s'y rattache, ils les gardent vives et entières pour les adversaires, pour les pourfendeurs de la Ligue, à ce qu'ils assurent, je veux dire pour les auteurs de la Satire Ménvppée. Ce que je vais avouer me fait honte, et il faut bien pourtant que je l'avoue, je n'ai pas pour la Ménippée l'admiration enthousiaste que l'on ressent en France depuis quelques années. Je pourrais bien abriter ce mauvais goût derrière l'autorité de Voltaire ; mais je préfère me confesser nettement d'un gros défaut de caractère : je n'aime pas les rieurs. Mon âme est avec nos soldats aux tranchées de Saracfosse en 1809; et vous vous aviseriez de la plus spirituelle moquerie, de la parodie la plus bouffonne sur les frères Palafox, sur les capucins portant mousquet, sur les couvents de Saint-Joseph et de Saint-François con-

vertis en forteresses, que je ne vous lirais pas, ou je vous lirais avec dé^^oût. Je déteste la démagogie (jui trône à Paris en 1590, et pourtant je ne saurais me divertir aux dépens des processions de la Ligue, suivies, à si peu d'intervalle, des horreurs héroïques d'un siège inénarrable. Car si l'idée me venait qu'un seul, un seul de ces malheureux qui ont attendu la mort sur le cadavre de leurs enfants et à travers les tortures de la faim, a été sincère et a cru faire loyalement son devoir, mon rire me prendrait à la gorge, et c'est une larme de honte qui me viendrait aux yeux. Que ceci me soit passé à titre de bizarrerie qui me rend irrémédiablement antipathique aux goguenards.

Indépendamment du travers dont je viens de faire humblement l'aveu, j'aurais pourtant un sérieux grief contre les auteurs de la Ménippée, c'est qu'ils ont égaré lamentablement le sens historique de bien des gens. M. Henri Martin, qui n'a guère profité de sa propre observation, le reconnaît : pendant deux siècles on n'a vu la Ligue qu'à travers la Ménippée, ce qui revient à dire qu'on n'a vu et qu'il n'a vu le drame qu'à travers la parodie. Il n'y a vraiment pas de quoi en faire vanité. — Mais du moins, si elle a défiguré la Ligue, la Ménippée a fait autre chose encore, elle l'a tuée. — N'en déplaise à la sentencieuse parole du président Hénault, je n'en crois absolument rien. La Ligue, sortie de son but et de ses voies, la Ligue démagogique, la Ligue espagnole, celle-là, en 1593, avait succombé déjà sous le bon sens et le patriotisme du pays ; la vraie Ligue, la Ligue catholique et française, avait vaincu, car elle avait obtenu l'abjuration de

Henri IV, et, par contre-coup, dans un siècle où la religion des princes décidait trop souvent de la religion des États, le maintien du catholicisme en France. Frapper sur l'une, c'était égorger des gens qui sojit par terre, ce qui ne passe pas chez nous pour un plaisir bien généreux; frapper sur l'autre, c'était se déclarer indifférent ou hostile à la grande cause qu'elle avait défendue. Cependant, au dire d'un savant éditeur de la Satire, ses auteurs étaient des catholiques sincères. C'est se méprendre singulièrement sur les indications que fournit leur biographie, ou c'est donner aux mots une interprétation qui m'échappe. M. Henri Martin ne s'y est pas trompé, je le reconnais, et il a dit en parlant de la Ménippée : c( Rude revanche de l'esprit de Rabelais contre l'esprit de Loyola. Les auteurs de la Ménippée sont bien la postérité légitime de l'auteur de Pantagruel. » Sur quoi M. Martin applaudit, et il est conséquent avec lui-même ; chacun sait ce qu'il faut entendre depuis quelque temps par « l'esprit de Loyola ». Mais M. Poirson, qui épuise pour la Satire toutes les formes de la louange, penset-il aussi que Henri IV dût introniser le culte de Pantagruel?

On cite, comme s'ils étaient irréfutables, les mots de d'Aubigné: « Ce livret a transformé les grincements de dents en risées. » Il faudrait toutefois se demander si certains grincements de dents ne sont pas préférables à certaines risées. Une lutte s'engage, une lutte de trente années, entre des croyances sincères, des convictions profondes et désintéressées, pour les plus nobles motifs qui puissent armer la main des hommes ;

cette guerre entre Français, qui nous émeut et nous attriste, c'est une épreuve inévitable peut-ôtre, c'est le prix dont il nous faut payer le précieux résultat qui en sortit, la tolérance, la liberté religieuse. Erreur ! naïveté ! Voici qu'une demi- douzaine de viveurs , s'inspirant de la dive bouteille, nous divulguent tout le secret de la comédie : c'était charlatanisme, intrigue, ambition, égoïsme. Qui donc serait si simple que de se battre pour un symbole ? Voyez à quoi l'on arrive avec ces luttes pour des principes : on est réduit « au laict et au fromage blanc comme les Souysses ; » les banquets « sont d'un morceau de vache pour tout metz ; » et l'on ne trouve plus au coin des rues « les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton. » Foin des querelles qui viennent troubler les douceurs du pot-au-feu et les béatitudes de la digestion ! M. Henri Martin a raison de le dire, l'esprit de Rabelais a passé par là. Mais que peuvent prouver, je vous prie, ces brutales protestations et ce rire dont la facilité augmente en raison même du sérieux des choses qu'il veut atteindre ?

Tout cela prouve, répondra M. Poirson, qu'il y avait pour la presse, en ce temps-là, une très grande liberté, et cette liberté, Henri IV l'a maintenue. On trouve sous ce règne, dit-il, « une masse considérable de liberté en général et tous les genres de libertés accordés aux citoyens... Les opinions libres, les résistances consciencieuses étaient souffertes et prises en bonne part par le gouvernement, qui, dans l'intérêt public, cédait à celles qui étaient fondées. La monarchie de Henri IV avait donc, sous d'autres formes, son oppo-

sitioïi comme le gouvernement représentatif, et l'opposition, sous ce prince, quand elle avait la raison pour elle, battait les ministres et le conseil d'État. » Je cite les paroles mêmes de M. Poirson pour ne pas être accusé de lui faire dire ce qu'il n'aurait pas dit. Nous venons de voir ses tendresses pour la Satire Ménippée; c'est un pamphlet ! Il a cru devoir nous faire part, dans sa préface, de ses regrets pour le bon temps où l'on jouait chez nous aux renversements de ministères, et voici venir, sous sa plume, les termes sacramentels : gouvernement représentatif. Les amis et les disciples de M. Poirson, frappés de l'énormité d'une thèse qui fait de Henri IV le fondateur du régime parlementaire l'ont atténuée autant qu'ils l'ont pu, et quelques-uns ont nié même que cette idée singulière se fût présentée à l'esprit de l'écrivain. Je leur en demande bien pardon ; à propos de l'assemblée des notables à Rouen, il est dit en termes formels : « Le roi renonce à imposer désormais ses volontés pour lois ; il offre de partager avec ses représentants le pouvoir législatif et le gouvernement du pays. C'est donc de sa part une tentative sérieuse de substituer au pouvoir absolu un gouvernement mêlé de démocratie et de royauté, un gouvernement représentatif, comme nous dirions aujourd'hui. » On ne peut pas être plus explicite.

Si M. Poirson se bornait à prétendre que Henri IV, par inclination autant que par sagesse, a pratiqué cette maxime, très complaisamment rappelée par l'écrivain, (( qu'il ne fallait pas, pour bien régner, qu'un roi fit tout ce qu'il pouvait faire, » nous nous rangerions sans peine à son avis ; nous en savons d'autres

auxquels le dégoût général et très prononcé de l'anarchie, la passion universelle de l'ordre, le vœu énergique du pays, permettaient de tout faire, et qui n'ont usé de ce pouvoir qu'avec une calme et ferme modération, apanage des grandes âmes en tous les temps. J'irai même plus loin pour ma part, et avec tout le respect que m'inspire une si grande mémoire, avec toute la mesure qu'il faut mettre en de pareilles réserves, à peine de tomber dans l'injuste et dans l'absurde, je me demanderai si l'on ne pourrait pas reprocher à cet excellent prince de n'avoir pas fait un peu plus ce qu'il pouvait faire. Chez ce roi qui aimait si sincèrement et si profondément le peuple, il y a eu, il faut le dire, un orgueil de race, une fierté native non seulement de famille , mais de caste , qui sont difficiles à comprendre aujourd'hui. Je ne me plains pas que nos rois aient été de bonne maison, tout au contraire ; mais à trop se souvenir qu'ils sont gentilshommes, n'y a-t-il pas le risque de montrer au régime aristocratique plus de ménagements que n'en comportaient et la situation, et les antécédents, et les exigences de la royauté? Je saisie terrible exemple donné dans la personne de M. de Biron. Suffisait-il? 11 n'a pas empêché du moins les désordres et les hontes qui se prolongèrent jusqu'à l'avènement du grand cardinal. J'oserais dire encore, sous le bénéfice des mêmes restrictions, qu'il y avait peut-être, chez ce monarque éminent, malgré un esprit très positif et qui ne répugnait à aucun détail des affaires, un côté, un petit côté de nature tendre et rêveuse que l'on a trop dissimulé sous le chatoiement des gasconnades. C'est

un rude métier que celui de gouverner les hommes, et il y faut, ce me semble, une fermeté de caractère qu'aucune défaillance ne vienne jamais atteindre. Cette fermeté, Henri IV l'a eue le plus souvent sans doute, et il a eu surtout cette inébranlable confiance dans son droit qui est l'attribut caractéristique du commandement. C'est lui pourtant qui écrit à Gabrielle : « Mon bel ange, tu crois que c'est un bel estât d'estre roy. Souvent j'ay mon pauvre cœur plus triste que le dernier de mes subjects. Ce mendiant qui passe devant ce palais où je trosne est rï\oins à plaindre que moy. » De ce sentiment mélancolique, mêlé à une estime médiocre de l'humaine espèce, il n'y aurait qu'un pas pour en venir à une tolérance quelquefois un peu molle. Mais je demande pardon encore une fois de ces observations un peu trop analytiques peutêtre. Elles ont pour but de montrer que si Henri IV n'a pas poussé un peu plus avant l'œuvre déjà si remarquable de son règne à l'intérieur, ce n'est pas le moins du monde par système, et qu'il mérite notre admiration et nos sympathies pour des motifs tout opposés.

M. Poirson se place à un point de vue absolument contraire. Henri IV a voulu étabUr, dit-il, un système de gouvernement « bien éloigné de la monarchie absolue, qui ne fut établie que pendant les règnes suivants; » il a voulu, répétons-le avec l'auteur, et quoique la main tremble à écrire de pareils mots pour une pareille époque, il a voulu fonder un gouvernement reorésentatif.

Gela serait vrai, que, bien loin d'y trouver à redire,

j'y applaudirais de tout mon cœur. Nous aussi, quoi qu'en puissent dire les casuistes de la politique contemporaine , quoique nous ne subissions point les stériles agitations du régime parlementaire, quoique nous soyons totalement sevrés de la douceur des crises ministérielles, quoique nous ne jouions plus au jeu étrange que l'on joue encore à nos portes, et où toutes les forces vives d'un pays sont uniquement employées à tenir tous les pouvoirs en échec, nous aussi nous avons un gouvernement représentatif, fondé sur les plus larges bases qu'il soit possible d'imaginer. Si le XVP siècle en avait eu un également, nous en serions tout enchantés ; ce serait un lien de plus entre lui et nous. J'avoue seulement que la chose me paraît infiniment douteuse, et parce que c'était le XVP siècle , et en raison des circonstances qui auraient présidé alors à la formation de ce gouvernement.

Si les lieux communs n'avaient cela de bon qu'ils renferment toujours une très grosse part de vérité, j'hésiterais à répéter après tant d'autres que ce qu'on appelle dans notre histoire la période des guerres de religion, ce n'est pas autre chose que la révolution du XVP siècle, révolution marquée à l'empreinte religieuse, suivant les tendances et le génie de l'époque, révolution qui n'a pas duré moins de quarante ans, et qui a porté le trouble dans toutes les classes sociales, le désordre dans tous les pouvoirs, l'anarchie dans toute l'étendue du royaume. On a beau nous parler des générations fortes et libres de ce temps-là, il n'est pas de générations qui résistent à ce trouble

prolongé dans les intérêts et dans les existences ; en pareil cas, les peuples de tous les siècles et de tous les pays n'ont qu'un seul et même cri, l'ordre ! Les peuples de tous les siècles et de tous les pays se jettent entre les bras de l'homme qui les tirera de l'abîme où la société même disparaîtrait, et certainement l'idée ne leur vient pas alors de lui marchander l'autorité. Ce ne serait pas la peine d'avoir vécu la vie orageuse que la France a vécu depuis plus de soixante ans si nous n'avions pas acquis, si nous ne portions pas dans l'étude du passé cette vérité élémentaire delà philosophie historique. Il ne s'agit pas de discuter, comme on l'a fait, s'il est bien ou s'il est mal que les choses se passent ainsi : elles se sont toujours passées et vraisemblablement elles se passeront toujours ainsi. A qui la faute, si ce n'est pas la liberté qu'engendrent les longues révolutions? Ouvrez les livres des historiens que je combats en ce moment, et, en dépit des opinions qu'ils professent, vous les verrez faire appel à un homme, à un seul, pour sauver la France de 1589. « Un homme hors de pair par la variété des talents comme par la force de la volonté était seul capable de conduire à fm une pareille œuvre, » dit M. Poirson. « Que Henri IV eût été un homme médiocre, la France était abattue peut-être pour des siècles, » dit M. Henri Martin; et un peu plus loin, dans un style quelque peu lyrique : « La France, enfm ! elle se régénérait sous un grand homme; elle sortait, pleine de vie, de la chaudière sanglante où des mains insensées avaient jeté ses membres épars. »

Ce qui vient d'être dit suffirait, ce me semble, pour infirmer, pour détruire l'assertion surprenante de M. Puirson. On ne conteste pas en effet une loi manifeste de l'histoire, mais on dit : C'est justement le mérite et l'honneur de Henri IV, quand la France se livrait à lui pieds et poings liés, quand le flot de l'opinion lui apportait la dictature, de n'avoir voulu qu'une part modeste d'autorité, d'avoir cherché à partager le fardeau du pouvoir, d'avoir toléré et provoqué l'opposition. De prime abord et indépendamment de tous les faits, cette nouvelle assertion ne me paraîtrait pas, je l'avoue, plus sérieuse que la première, et cela parce qu'une telle entreprise serait tout simplement impossible : la volonté de l'homme y inclinât-elle, la force toute-puissante des choses s'y opposerait invinciblement; dans l'effervescence des passions, dan^le trouble des idées, dans le désordre des principes que provoquent les longues agitations, agir ainsi ce ne serait pas terminer une révolution, ce serait la continuer ; ce ne serait pas donner aux peuples les garanties de sécurité qu'ils réclament impérieusement, ce serait prolonger à plaisir leurs inquiétudes et leur malaise. A chaque chose son temps en ce monde, et, encore une fois, le lendemain des révolutions n'est pas le jour de lahberté.

Quittons le domaine du raisonnement, et voyons ce que vaut, à la lumière des faits, la théorie de M. Poirson.

Et d'abord il faut reconnaître que, si M. Poirson aime le gouvernement des assemblées ou l'intervention des assemblées dans le gouvernement^ toujours n'aime-

t-il en aucune manière les assemblées qui, à différents titres, ont mis la main aux aiïïiires dans la période qu'embrasse son récit, M. Henri Martin nous a donné la distinction entre la vraie et la fausse démocratie ; voici M. Poirson qui va discerner les bonnes assemblées d'avec les mauvaises. Le vrai et le bon, c'est ce qui donne des résultats conformes à nos opinions et à nos désirs. Donc les États-Généraux de 1576, les États- Généraux de 1588, ces grandes assemblées où figuraient plus de cinq cents membres, et qui étaient sorties d'un système électoral certainement très étendu, condamnés : « Ils s'étaient signalés par leur esprit de faction, parleurs attaques contre le trône, et avaient porté le désordre au comble. » Ajoutez qu'ils avaient nettement énoncé le vœu du pays quant au maintien dil* catholicisme sur le trône, ce qui est contrariant quand on a avancé qu'il y avait erreur à croire que rhérésie du prince le rendit incapable de succéder à la couronne. Les États de 1593, ceux que l'on çippelle assez improprement les États de la Ligue, condamnés : « Ils trahirent honteusement leur devoir... L'immoralité de cette assemblée égale, si elle ne surpasse, son incapacité politique. » L'assemblée des notables, à Rouen, celle-là même au sujet de laquelle M. Poirson fait honneur à Henri IV de la tentative que vous savez, condamnée encore : « Leur imprudence était extrême. Les moindres inconvénients de leurs mesures étaient de troubler et de confondre tous les pouvoirs, d'attribuer à un corps délibérant, auquel le pouvoir législatif convient seul, l'administration qui est du domaine exclusif du pouvoir exécutif... Les plus factieux et les

plus imprudents Fltats-Généraux n'avaient pas surpassé les notables en audace. » A ce compte, et comme il n'y a pas, que je sache, d'autres assemblées vraiment politiques en ce temps-Là, le bon roi Henri, ayant velléité d'introduire en France le système représentatif, a dû éprouver de bien amères déceptions.

Toutes ces critiques textuelles et assez vives, je pense, sur le rôle des assemblées, n'empêchent pas M. Poirson de marcher intrépidement dans la Ugne d'une idée préconçue et de nous dire avec aplomb : « Une partie de la France obtint le régime représentatif, très réel, très effectif quant au fond, différant seulement dans la forme de ce qu'il est aujourd'hui. » Mais la preuve enfin, mais les faits sur lesquels vous appuyez une affirmation qui a surpris jusqu'aux moins expérimentés de vos lecteurs? La preuve et les faits, les voici : L'existence des synodes calvinistes, les assemblées provinciales dans les pays d'États, les délibérations des corps municipaux avec une anecdote sur le prévôt Miron, enfin les remontrances des parlements. Notez que précédemment M. Poirson a remarqué, et avec toute raison, que l'intervention du parlement dans les matières politiques, que son ingérence dans le pouvoir législatif était (( une évidente et énorme usurpation sur le pouvoir royal, » passée à l'état de droit en 1593 seulement, et sous le bénéfice de l'audace avec laquelle elle avait été mise en avant. L'écrivain écrit avec une sorte de solennité sentencieuse : (( Dès qu'il survenait des circonstances graves , nécessitant des sacrifices extraordinaires ; dès que la perturbation introduite dans l'état des divers ordres, ou dans les

services publics, appelait une réforme générale, dès lors la nation était appelée et consultée. » A coup sûr, tout lecteur peu versé dans les matières historiques (et n'est-ce pas pour ceux-là surtout que l'on écrit?) conclura de cette phrase que les assemblées nationales ont été périodiquespeut-être,très fréquentes du moins, sous le règne de Henri IV. Nullement. M. Poirsonn'en a qu'une à citer, toujours la même, une simple réunion de notables, cette assemblée de Rouen, seule base du bizarre édifice que nous attaquons en ce moment. Eh bien! qu'on nous permette de le dire^, c'est pure argutie que de soutenir une thèse si étrange par de pareils moyens. On a beau prétendre à la rigueur mathématique, se déchaîner contre l'invasion du roman dans l'histoire, s'interdire l'art le plus permis, se faire incolore, sec et décharné autant qu'il se puisse, tout cela n'autorise pas un paradoxe ; il y a le roman intéressant et celui qui ne l'est guère; l'un n'est pas plus vrai que l'autre.

Débarrassons-nous donc de ce perpétuel épouvantait, rassemblée de Rouen, et tachons de réduire à sa juste valeur le système politique que l'on veut édifier sur un discours. On sait dans quelles fâcheuses circonstances cette réunion fut convoquée. Le 17 avril 1596, Calais, Calais si obstinément, si patriotiquement refusé aux instances d'Elisabeth, a été pris par les Espagnols ; la perte de Ham, de Guines, d'Ardres, a suivi de près celle de Calais, et toute la Picardie est menacée. Le 26 mai, Henri est forcé d'en venir à une extrémité que sa prudence prévoyante avait écartée jusqu'alors : il est contraint de signer un traité

(l'alUanco offensive et défensive avec l'Angleterre, contraint (l'aliéner sa liberté, la faculté précieuse de sortir de la guerre quand il le voudrait, et cela en échange des plus minces avantages et d'une misérable coopération. M. Poirson fait de cette convention un traité imposé au gouvernement anglais par l'opinion publique anglaise, une victoire remportée parla diplomatie du roi de France ; je lui crois un caractère tout opposé, et j'en appelle au souvenir des difficultés que suscita, par cela même, la conclusion de la paix de Vervins. Passons. La chaîne qu'il vient de se river au cou, bien malgré lui, n'a pas remédié à la détresse financière du pauvre prince. Elle est poussée aux dernières limites. « Mon amy, écrit-il à Rosny le 15 avril, mon amy, je vous veulx bien dire Testât où je me trouve réduictquiesttel que je suis fort proche des ennemis, et n'ai quasi pas un cheval sur lequel je puisse combattre ni un harnois complet que je puisse endosser. Mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude, ma marmite est souvent renversée, et depuis deux jours je disne et soupe chez les uns et chez les aultres; mes pourvoyeurs disent n'avoir plus moyen de rien fournir pour ma table, d'autant qu'il y a plus de six mois qu'ils n'ont reçu d'argent. » Au sein de cette pénurie pourtant, il est informé que les aides de Normandie viennent d'être vendues au plus vil prix, que les cinq grosses fermes ont été adjugées au quart de leur valeur, qu'enfin, pendant qu'il manque de tout, financiers et trésoriers « mangent le cochon à des tables friandes et bien servies. » Il a recours alors à deux expédients : d'un côté, il appelle au conseil des

finances l'intègre et intraitable Rosny; de l'autre, il convoque une assemblée de notables, et devant eux, le 4 novembre, il prononce le discours que chacun sait, ce curieux discours dont nous avons le brouillon même écrit de sa main, avec les ratures, les corrections, les additions, de manière à y faire la part de la spontanéité et celle de la réflexion : curieuse étude et qui nous révèle tout ce qu'il y avait de calcul et d'apprêt dans cette bonhomie séduisante qui semblerait couler de source.

Une phrase de ce discours si soigneusement préparé, de ce discours prononcé devant une assemblée à laquelle certainement le victorieux, la barbe grise, ne demande pas autre chose que de l'argent, une phrase, voilà toute la justification des idées politiques que M. Poirson prête à Henri IV. Le roi a dit : « Je ne vous aypoinct appelez, comme faisoient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés; je vous ay assemblez pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, bref pour me mettre en tutelle entre vos mains. » Donc le roi qui a dit cela a voulu fonder le gouvernement représentatif. Une telle interprétation est-elle sérieuse, je le demande? Pourquoi donc M. Poirson, qui ne se fait faute de puiser dans les commérages de Pierre de l'Estoile, ne raconte-t-il pas, d'après lui, et la surprise de Gabrielle à propos des mots (( se mettre en tutelle », et la réponse caractéristique et infiniment peu parlementaire du roi : « Ventre saint-gris! ilestvray ; mais je l'entends avec monespée au costé ! » C'est sans doute que cette épée-Là gâte en quelque point les théories représentatives. Il n'y a du

reste que M. Poirson qui, sous l'empire des préoccupations qui l'assiègent, ait pu se tromper si étrangement sur les intentions et sur les idées de Henri IV. M. Henri Martin dit que ce prince ne tenta pas de faire rentrer la France dans la voie des gouvernements libres, qu'il donna l'apparence au lieu de la réalité, et il ajoute qu'il n'y a lieu ni de s'en étonner, ni de s'en irriter contre sa mémoire. Il cite les paroles de d'Aubigné, un des représentants de la forte et libre génération pourtant, qui, confirmant les considérations générales que nous émettions tout à l'heure, dit en termes judicieux : « Les troubles, qui n'estoient pas esteints par la France, ne permettoient plus grande convocation; les cœurs des peuples n'estoient pas encore ploy es à V obéissance. » Voilà une grande et décisive raison. Si vous y ajoutez les tendances toutes naturelles d'un prince parfaitement convaincu de la divinité et de la plénitude de son droit royal, les propensions invincibles d'un homme de guerre, d'un homme d'action, très peu porté à partager avec autrui l'œuvre qu'il se sent capable d'accomplir lui-même, vous ne serez aucunement tenté, je pense, de lui attribuer des combinaisons politiques qui répugnent à son caractère autant qu'à son époque, et dont l'apparition dans une histoire du règne de Henri IV n'est autre chose assurément qu'une préoccupation tout actuelle fâcheusement transportée dans l'étude du passé.

Une assemblée, disait le roi Henri en parlant des Etats -Généraux de la Hollande, une assemblée « est une beste divisée en soy, avec laquelle on ne peut rien traiter de secret, ni rien fonder de durable. » Aurait-

il changé complètement d'avis quand il s'agissait d'une assemblée française? Dans ce cas, les notables de Rouen sembleraient avoir pris à tache de le ramener à sa première opinion. A peine ont-ils entendu la harangue débonnaire, qui pourtant « sentait un peu son soldat, » qu'ils n'ont rien de plus pressé que de prendre le roi au mot et de vouloir le mettre en tutelle, rien de plus pressé que de se jeter sur les prérogatives de la couronne pour les partager avec elle, de scinder l'administration, de démembrer la souveraineté, d'affaiblir ce pouvoir monarchique si nécessaire et à peine restauré, jusqu'à ce que, à bout de voies, honteux de leurs torts et de leurs fautes, ils viennent humblement les confesser et supplier le prince de reprendre la part d'autorité qu'ils ont essayé de lui soustraire. Dieu me préserve de prétendre que telle soit l'invariable tendance de toute assemblée française, et même de celles qui, comme les notables, ne dérivaient pas de l'élection 1 Mais enfm ce fut la tendance et la conduite des notables de 1596, de cette réunion consultative que M. Poirson prend, bien à tort, pour une assemblée nationale, et sur l'existence de laquelle il érige tout son système. Cette conduite usurpatrice et factieuse, l'écrivain l'a reconnue avec une parfaite loyauté ; il l'a qualifiée, on l'a vu, aussi sévèrement que nous le ferions nous-même ; comment sa foi dans les institutions représentatives appliquées au XVP siècle n'en a-t-elle pas été le moins du monde ébranlée ?

Ces institutions, M. Poirson ne les voit pas seulement dans cette triste assemblée de Rouen, il les voit encore, et par un bien grand abus de mots, ce me

semble, duiis ce droit de contrôle que le parlement s'arrogeait sur la gestion des affaires publiques. Disons d'abord, au point de vue du salutaire principe de la séparation des pouvoirs comme au point de vue des éléments constitutifs d'une cour judiciaire, disons que ce droit prétendu n'était pas autre chose qu'un subterfuge et une usurpation. Cette usurpation, M. Poirson la reconnaît ; il en fixe le jour et la date ; pour avoir été produite avec audace, pour avoir pris, grâce à une surprise, l'apparence d'un droit reconnu, pour avoir même rendu au pays, à un moment donné, un important service, l'usurpation est-elle devenue légitime? Je ne le pense pas. Ce serait d'ailleurs un système représentatif bien faux et dont il n'y aurait pas à féliciter le XYP siècle, que celui qui placerait la meilleure pai't du pouvoir législatif et un droit de contrôle efficace sur le pouvoir exécutif dans un corps déjà investi du pouvoir judiciaire. Henri IV, dans ce système de ménagements, de transactions, d'atermoiements, qui lui était imposé sans doute par de bien impérieuses considérations, n'a pas condamné par acte formel l'usurpation commise en 1593, et il a laissé pendante une question qu'il eût mieux valu trancher. Soit ! Mais au moins faut-il voir, pour la justification ou pour le rejet de la thèse que je combats, comment il a pris ce droit de contrôle quand il est venu à s'exercer sur ces actes ; au moins faut-il s'assurer des maximes qu'il est bien facile de tirer de ses paroles, en les généralisant un peu, quand il se trouve en face de cette ingérence parlementaire dans les affaires de son gouvernement. M. Poirson, malgré les ressources bien authentiques que lui offrait

le beau recueil des Lettres missives, a si peu fait parler le roi Henri IV dans les trois volumes de son histoire, que l'on ne me saura pas mauvais gré, je m'assure, des citations peut-être un peu longues que je vais faire.

La critique trouve avec M. Poirson cet avantage, qu'il fournit lui-même des armes pour le combattre, et je me l'explique parfaitement : l'historien est érudit, consciencieux, il énonce un très grand nombre de faits ; il les énonce, il est vrai, avec une singularité de plan, une disproportion de détails, une sécheresse de style, sur lesquelles ses plus chauds amis sont tombés d'accord ; mais enfin les faits y sont , tous ceux du moins qui ne tiennent pas à cette vie intérieure que l'on cherche et que l'on trouve dans des récits plus artistement composés, et, par cela môme qu'ils se produisent avec un complet renoncement aux artifices du langage, ils servent à la réfutation des idées systématiques que l'auteur a énoncées de ci de là, mais avec trop de science et de bonne foi pour y plier sa narration. Ainsi je trouve dans son livre les traces, sinon complètes, au moins très nettes, de l'opposition inintelligente, mesquine, tracassière, que le parlement fait aux principaux actes, aux actes les plus utiles et les plus sensés de la politique royale ; j'y trouve, pour ces taquineries misérables et qui auraient pu compromettre le salut de l'État, des appréciations quelquefois aussi dures que je pourrais les énoncer; et quand j'arrive à la conclusion générale, quand je m'indigne de ne pas voir fouler sous le talon du grand homme ces pygmées qui entravent sa patriotique carrière, je suis tout surpris d'apprendre qu'il n'y a là que choses excellentes,

parties intégrantes et louables du réj^àmo constitutionnel tel que M. Poirson l'entend au XVP siècle. Je me demande alors, avec une sorte d'inquiétude, je l'avoue, si, pour certains esprits de notre temps, l'antagonisme des pouvoirs, la lutte incessante des gouvernants et des gouvernés, ne seraient pas devenus, sous prétexte d'équilibre , l'idéal des institutions humaines. On couvre ces misères d'un grand mot, les agitations inhérentes à la vie d'un peuple libre, et combien de dupes qui, jusqu'au jour des catastrophes, les confondent en effet avec les bienfaits réels de la vraie liberté !

Les faits auxquels j'arrive mettront en évidence;, mieux que tous les raisonnements, et la nature de l'opposition faite par le parlement à la politique royale, et l'estime que Henri IV faisait de cette opposition, et les maximes de gouvernement auxquelles on arriverait en élevant à l'état de théorie les brusques et loyales paroles que le dépit et la colère arrachent au roi. Ou je m'abuse étrangement, ou c'est encore une épreuve d'où les idées de M. Poirson ne sortent pas à leur honneur.

S'il était vrai qu'il fallut voir dans les chicanes du parlement les témoignages d'un libéralisme auquel le roi aurait donné les mains, on devrait s'étonner encore de leur précocité singulière et se demander si un gouvernement à peine établi, à peine existant, a réellement besoin d'être ainsi placé sous le hargneux contrôle d'une opposition systématique. Henri IV est entré à Paris le 22 mars 1594 ; quatre longues années doivent s'écouler encore avant qu'il ait débarrassé le royaume

de la présence des étrangers, et qu'il soit reconnu par toute la France. Dès le mois d'avril 1595, le parlement en est déjà aux conseils, aux représentations, aux remontrances , au refus d'enregistrement des édits , au refus des ressources indispensables pour chasser les Espagnols. Le connétable de Gastille envahit la Bourgogne ; les forces des Pays-Bas menacent la Picardie : c'est le bon moment pour multiplier les délais, pour discuter les formes, pour aviser les difficultés ; on refusera au brave prince la solde de ses troupes, mais on l'avertira paternellement de ne pas trop hasarder sa personne. La réponse de Henri IV est empreinte de tristesse, d'une sorte de découragement attendri plutôt que de colère : « Je m'en vais dans mon armée le plus mal accommodé que peut être prince. Vous m'avez par vos longueurs tenu ici trois mois ; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires. J'ai trois armées dans le royaume ; je les irai trouver. J'espère en avoir la raison; j'y porterai ma vie et l'exposerai hbrement. Je vous ai remis en vos maisons; vous n'étiez que dans de sales et petites chambres : je vous ai remis dans mon palais. Je vous aime autant que roi peut aimer; mes paroles ne sont point de deux couleurs : ce que j'ai à la bouche, je l'ai au cœur. Le naturel des Français est de n'aimer point ce qu'ils voient. Ne me voyant plus, vous m'aimerez, et quand vous m'aurez perdu^ vous me regretterez. »

Grâce à ces témérités heureuses de Henri IV, qu'il faudrait expliquer, pour être juste, au moins autant par les nécessités de sa position que par lès ardeurs irréfléchies de sa nature, le péril est écarté pour un

moment : Forilairie-Française a refroidi les Espagnols, et, de plus, les a brouilles sans retour avec le duc de Mayenne. Henri en profite pour faire un coup de maître, pour achever la Ligue en se reconciliant avec son chef, avec ce Mayenne en qui nos ccohers peuvent, sur la foi de la Ménippée, voir un fort sot personnage, c( une belle pièce de chair, » mais que les hommes réfléchis traitent d^une tout autre manière : prince habile qui, malgré les difficultés inextricables de sa position, ne manqua point de patriotisme à ses heures, et qui eut ce mérite, dont je lui sais un gré infmi , d'être resté inviolablement fidèle à notre Béarnais une fois réconcilié avec lui. Le parlement ne l'entend pas ainsi : faire» amnistie à un ligueur, lui accorder trois places de sûreté , lui donner trois millions de livres!... Le roi y songe-t-il? On arrange bien autrement les choses quand on trône à son aise sur les siésres fleurdelisés du Palais ! L'édit de Folembray ne sera point enregistré ; il ne le sera du moins qu'après trois jussions royales. Mais écoutez le ton de ces jussions, et dites-moi si vous voyez là les ménagements dont on nous parle : « Monsieur le Président, sur ce que j'ai entendu que ceux de mon Parlement font encore quelques difficultés de vérifier l'édit que j'ai accordé à mon cousin le duc de Mayenne, je vous envoie une jussion que j'ai fait expédier sur cela, et vous dépêche le sieur de Ghanvallon exprès pour vous dire que ma volonté est que, toutes difficultés cessantes, ceux de mon Parlement aient à procéder à ladite vérification sans me donner plus la peine de vous en écrire. Le rang que vous y tenez me fait espérer

que vous vous y emploierez comme je vous le commande, ayant donné charge audit sieur de Chanvallon de ne bouger d'auprès de vous que cela ne soit fait, et de m' avertir de ceux qui s'y opposeront, afm que j'y pourvoie de façon qu'ils connaissent que je veux être obéi. »

La compagnie, si vertement tancée en 1596, ne manqua pas de prendre sa revanche en 1597. Amiens venait d'être perdu, et avec Amiens les ressources si péniblement accumulées par Henri IV pour la conquête de l'Artois; la Bretagne était en feu; les calvinistes remuaient de toutes parts , et leurs menées coïncidaient avec les rumeurs menaçantes de la populace toujours ligueuse. Le patriotisme qu'il peut y avoir à disputer au prince, en de pareils moments, les moyens de faire face au péril, je l'ignore et je veux l'ignorer toujours. Mais quoi! Messieurs avaient des scrupules de légalité. Henri les trouva déplacés sans doute, et il me semble bien que son langage, en cette circonstance, porte une rude atteinte aux velléités constitutionnelles dont M. Poirson le félicite. Le 16 mai il écrit au connétable : « Mon compère, je suis bien marri que ces Messieurs de la cour du Parlement aient encore une fois fait les fols. Puisqu'il faut que j'y aille moi-même, je le ferai, et aime mieux y aller dix fois que de laisser perdre la France. Dites à M. le chancelier qu'il se prépare de ce qu'il aura à dire. Pour moi, je suis tout préparé. Bonsoir, mon compère. » Le 21 il est au Parlement, en effet, et il dit : « Ce m'est un extrême déplaisir, Messieurs, que la première fois que je suis venu en mon Parlement, ce soit été pour le

sujet qui m'y mène. J'eusse bien plus désiré y venir tenir mon lit de justice, vous ramentevoir vos devoirs, vous recommander en l'administration d'icelle vos consciences et la mienne; mais le malheur du temps ne l'a voulu permettre. Je suis donc été poussé de venir ici par vos longueurs , vos opiniâtretés et vos désobéissances, et encore pour le salut de l'État, duquel je vous ai fait voir le péril imminent, qui toutefois ne vous a émus. Or, je suis poussé de telle passion à la conservation d'icelui, qu'elle me ferait peut-être parler avec plus d'aigreur, non que je devrais, mais que la corruption du siècle ne le requiert, qui me fait taire et commander à mon chancelier de vous faire entendre plus amplement mes volontés. »

Vous semble-t-il qu'il y ait là des tendresses représentatives? Ce ferme et brusque et patriotique langage est-il celui d'un prince à qui soit jamais venue la fantaisie d'admettre qui que ce soit au partage de son pouvoir? N'y a-t-il pas au contraire, à mesure qu'il sent l'autorité mieux affermie entre ses mains, quelque chose de plus saccadé et de plus résolu dans ses paroles? Écoutons-les une fois encore pour qu'il ne puisse subsister aucun doute. C'est la cour des comptes de Nantes, c'est-à-dire ce que M. Poirson, dans la subtilité de ses distinctions, appelle le régime représentatif partiel, qui a trouvé à reprendre dans le traité conclu avec le duc de Mercœur. La réponse nette et vive de Henri IV vous édifiera complètement, je pense, sur les sympathies que lui inspire cette tracassière intervention : « M. de Rosny, je vous envoie ce courrier exprès, avec mes lettres de jussion pour ma

chambre des comptes, afin de lever les modifications qu'elle a mises au registrement des articles secrets que j'ai accordés à mon cousin le duc de Mercœur. Elle s'est tant oubliée pour penser que je les envoyais pour en avoir avis et les mettre en délibération. En telles affaires, je ne communique mon pouvoir à personne, et à moi seul appartient en mon royaume d'accorder, traiter, faire guerre ou paix, ainsi qu'il me plaira. C'a été une grande témérité aux officiers de madite chambre de penser diminuer un iota de ce que j'ai accordé ; nulle compagnie de mon royaume n'a été si présomptueuse. Aussi ne les fais-je pas juges ni arbitres de telles choses : cela ne s'achète point aux parties casuelles. Faites donc entendre ma volonté à madite chambre, et qu'elle obéisse incontinent à mes commandements, car je veux tenir inviolablement ce que j'ai promis ; et m'envoyez incontinent l'arrêt dudit registrement pur et simple par ce porteur. » Notez que M. Poirson, qui fait si rarement usage des lettres de Henri IV, a cité celle-ci pourtant, et qu'il n'y a pas vu la réfutation décisive de son étrange système.

Quant à nous, si nous mettons un terme à nos citations, ce n'est certainement pas de crainte que cette royale et sympathique éloquence puisse fatiguer nos lecteurs. Il y a, nous le croyons sincèrement, dans la simple production de ces textes précieux, dont le recueil a classé Henri IV au rang de nos premiers écrivains, plus de véritable histoire que n'en contiennent bien des dissertations fastidieuses. Et ce n'est pas non plus que le parlement, pour avoir été tant de fois et si rudement admonesté, ait cessé de critiquer,

de remontrer, de protester. Quoi que fasse le roi, la cour y trouve à reprendre : remontrances réitérées contre l'édit de Nantes, et remontrances réitérées au sujet du rétablissement des jésuites. Les réponses de Henri IV n'ont plus la verdeur et l'âpreté de celles que nous reproduisions en dernier lieu; elles sont d'un prince qui se sent établi solidement dans son autorité, que la nature a fait tolérant et généreux, qui plane d'ailleurs dans une sphère bien supérieure à ces taquineries misérables, et qui peut voir avec une sorte d'indulgence compatissante cette manie d'ingérence critique dans ses affaires. Comme il est bon et de naturel un peu loquace, il condescend volontiers à déduire ses raisons, ici graves, là enjouées, toujours sensées et solides. Sa bonhomie apparente n'est-elle pas au fond quelque peu dédaigneuse quand il dit : « J'ai toutes vos conceptions en la mienne, mais vous n'avez pas la mienne aux vôtres... Tout ce que vous avez dit a été pensé et considéré par moi il y a huit ou neuf ans... Laissez-moi conduire cette affaire, j'en ai manié d'autres bien plus difficiles, et ne pensez plus qu'à faire ce que je vous dis. » S'autoriser de telles paroles pour attribuer à Henri IV la conception et l'application d'un système politique tout moderne, c'est commettre, je le répète, une des erreurs les plus graves et les plus étranges où jamais historien soit tombé. Je sais très bien, et je me plais à redire, que M. Poirson s'exprime avec la plus juste sévérité sur quelques-unes des interventions parlementaires que j'ai rappelées tout à l'heure. « Ces magistrats, dit-il, continuaient à s'immiscer dans le gouvernement, et

Ton ne pouvait s'en mêler d'une manière plus aveugle et plus malheureuse. » A la bonne heure ! Mais quand plus tard l'auteur voudra établir cette thèse singulière, que Henri IV a voulu instituer le gouvernement représentatif, et quand, à Tappui de cette assertion, il cherchera des faits fort difficiles à recueiUir, j'en conviens, quelles preuves produira-t-il? L'assemblée de Rouen et les remontrances du parlement! Comme il arrive tout naturellement que l'on se contredise quand on avance des thèses insoutenables, M. Poirson a écrit, dans sa préface, que Henri IV, « convaincu que l'heure n'était pas venue d'établir le régime repréîsentatif dans sa permanence et sa régularité, » et condamnant la monarchie absolue , avait établi la monarchie tempérée ; ce serait, à mes yeux, une proposition tout aussi erronée que la première ; mais, de plus, M. Poirson a dit autre chose à la page 311 de son premier volume, autre chose à la page 417, autre chose à la page 419, et c'est là ce que nous avons combattu. Nous avons combattu des assertions qui se produisent nettement : il en est d"autres dont le vague échappe à toute critique qui ne veut pas procîéder par insinuation. M. Poirson écrit que Henri IV donna pour contre-poids au pouvoir royal « la liberté de parler avec la plume, de s'adresser à l'opinion publique, de la prendre pour auxiliaire. » Si par impossible ceci voulait dire que Henri IV, précurseur tout au moins du gouvernement représentatif, a été aussi Tinventeur de la Uberté de la presse, il y aurait là une affirmation si renversante qu'il faudrait la livrer tout simplement au bon sens des lecteurs. Si l'on veut seulement iadi-

quer que reffervcscence de la Réforme et de la Ligue avait laissé des traces faciles à retrouver dans la plupart des productions de l'esprit, que la rudesse du siècle autorisait des licences qui nous effaroucheraient aujourd'hui, qu'enfin le bon roi Henri, faute de savoir suffisamment « tenir dignité », avait à subir certaines privautés malséantes qui ne semblent pas à envier, tout cela se peut accorder sans conteste. Mais pourquoi laisser prise à Téquivoque? Pourquoi dire que Henri IV a donné cette liberté ? L'Académie n'a pas cru certainement, mais de très jeunes lecteurs pourraient croire que c'est là un des exemples que l'on propose à l'imitation des hommes de notre âge.

Que si Ton s'étonnait de voir le nom de M. Henri Martin très accidentellement évoqué dans la discussion qui précède, nous pouvons en indiquer la cause : c'est que nous nous trouvons bien plus d'accord avec cet écrivain qu'avec M. Poirson sur la nature et sur les tendances du gouvernement de Henri IV à Tintérieur. M. Henri Martin pense, comme nous, que, par impulsion de caractère autant que par nécessité de situation, Henri IV a été et a dû être un roi absolu, ce qui n'implique pas une c( figure solaire » comme on disait de Louis XIV, et une attitude constamment majestueuse. Pour rappeler l'expression spirituelle du prince de nos critiques, on peut avoir le pouvoir absolu plus ou moins agréable; mais, pour Tavoir eu fort agréable, Henri IV n'en est pas moins un des princes qui ont entendu se réserver la direction souveraine et rencontrer l'obéissance.

En disant que nous sommes d'accord sur ce point

avec M. Henri Martin, nous devons faire et développer quelque peu une réserve considérable. J'entends dire que son dixième volume, et notamment l'histoire du règne de Henri IV, ont excité une surprise assez générale ; voilà ses opinions bien changées, aurait-on dit. Pourquoi donc? Les neuf volumes précédents vous avaient-ils appris que l'auteur eût de bien hautes prétentions à l'immutabilité ? Ce serait inattention de votre part. Il y a d'ailleurs certaines formules, légèrement apocalyptiques, au moyen desquelles toutes les transformations s'expliquent et se justifient. En voici une, et des plus claires, qui se produit justement à propos de Henri IV : « Telles sont les variations perpétuelles que présente la figure de ce monde. L'histoire ne se fonde point sur des notions purement abstraites ; il faut que l'historien entre successivement dans la vie des âges, qui tirent souvent d'un même principe des conséquences si contraires. » D'où M. Henri Martin conclut que le parti monarchique, au temps de Henri IV, valait bien mieux que son principe, et qu'il avait momentanément ses bons côtés, et par exemple l'avantage de représenter le progrès et la nationalité. Nous croyons, nous, que c'est là le rôle incessant et le perpétuel honneur du principe monarchique en France. Mais on comprend qu'avec de pareilles réserves, M. Henri Martin puisse en venir un jour à surprendre encore ses lecteurs. Il aura déplacé ses sympathies pour entrer dans la vie des âges, voilà tout. Plurimi périr ansihunt et multiplex erit scicntia.

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