DE MONTPENSIER
Un écrivain dont les titres littéraires sont appréciés des lecteurs autant que la profondeur de ses recherches est estimée des savants, M. Chéruel, vient de publier le premier volume d'une nouvelle et très nouvelle édition des Mémoires de iW"^ de Montpensier. Le livre à peine reçu et tout humide encore, j'ai fait ce que font tous les vrais amis du XVI? siècle : ils veulent relire une page ; la langue, le sujet, le personnage les entraînent, et, sans le vouloir, ils relisent tout. Fermer les yeux ensuite et se laisser aller aux souvenirs, aux impressions, à je ne sais quel mélange de rêverie et de réalité, de roman et d'histoire, c'est la plus charmante ébriété que l'on puisse avoir en ce monde, et personne ne peut y fournir plus d'aliments que l'héroïne singulièrement originale qui a nom la grande Mademoiselle.
Il faut bien savoir gré aux lettrés qui dépensent leur temps et leur savoir à reproduire les vieux livres, qui les reproduisent, comme M. Chéruel, de manière à nous dispenser pour toujours de recourir au manu-
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scrit. La science y gagne assurément ; mais les gourmets n'y perdent-ils rien? Jusqu'à présent, quand il s'agissait des Mémoires de Mademoiselle, tous ceux qui ne se contentent point des éditions fautives s'acheminaient vers la Bibliothèque impériale pour y demander l'œuvre originale, et ce n'était pas sans une secrète volupté qu'ils voyaient apporter devant eux, dans une longue boîte, quatre-vingt-quinze cahiers d'une écriture effilée, tourmentée, indéchiffrable. Au risque de compromettre leurs yeux, ils lisaient: « Je suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille fort belle et fort aisée. J'ai bonne mine ; la gorge assez bien faite ; les bras et les mains pas beaux, mais la peau belle. J'ai la jambe droite et le pied bien fait ; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré ; mon visage est long, le tour en est beau ; le nez grand et aquilin, la bouche ni grande ni petite, mais façonnée d'une manière fort agréable ; les lèvres vermeilles ; les dents point belles, mais pas horribles aussi ; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir glorieux. Je suis civile et familière, mais d'une manière à m'attirer le respect plutôt qu'à m'en faire manquer. J'ai une fort grande négligence pour mon habillement ; mais cela ne va pas jusqu'à la malpropreté; je la hais fort. Je suis propre, et, négligée ou ajustée, tout ce que je mets est de bon air. Par dessus tous les autres, j'aime les gens de guerre, et à les ouïr parler de leur métier. Je me sens fort brave, j'ai beaucoup de courage et d'ambition. J'aime les violons plus que toute autre musique ; j'ai aimé à danser et je danse fort bien ;
je hais à jouer aux cartes, et j'aime les jeux d'exercice. Je sais travailler à toutes sortes d'ouvrages, et ce m'est un divertissement aussi bien que d'aller à la chasse et de monter cà cheval. Je ne suis point dévote, je voudrais bien l'être. » Voilà certes du style et des allures de princesse. A cette figure, à ce regard, à ce ton bref et cavalier, à ces inclinations médiocrement féminines, vous avez reconnu, je pense, Anne-Marie- Louise d'Orléans, princesse souveraine de Bombes, duchesse de Montpensier, cousine de Louis XIV, petite-fille de Henri IV.
Grand nom, beaux titres, noble origine. La princesse eût pourtant trouvé cette énumération incomplète, et, pour lui complaire, il eût fallu ajouter : nièce de la reine d'Espagne, de la reine d'Angleterre et de la duchesse de Savoie. Pour les parentés moins illustres, elle en faisait bon marché, au moins dans son enfance. « Quand on me parlait de M™° de Guise, ma grand' mère, je disais : Elle est ma grand'maman de loin, elle n'est pas reine. » Ne craignez pas toutefois, d'après cela, de rencontrer ici la morgue et la roideur d'une infante ; on est fille de France et l'on porte l'ineffaçable empreinte du caractère et de Tesprit national. Tournez quelques pages, et vous rencontrerez des jugements à la causticité desquels votre impartialité historique ne souscrirait probablement pas : « Les Bourbons sont gens fort appliqués aux bagatelles et peu solides , peut-être moi-même aussi bien que les autres, qui en suis de père et de mère. » On est à l'aise pour juger une princesse qui se juge ainsi. Les bagatelles auxquelles elle se reproche de
s'être trop arrêtée, c'est peut-être la Fronde et M. de Lausun. Son histoire nous l'apprendra bien.
Mademoiselle, la grande Mademoiselle, comme on l'appela plus tard pour la distinguer des nièces du grand roi, naquit à Paris, le 29 mai 1627, la même année que Bossuet et M"^ de Sévigné. C'est une bien grosse indiscrétion pourtant que de marquer avec cette précision les dates de naissance. Mademoiselle ne l'eût point fait. Elle avait un travers que n'ont plus, j'en suis sûr, les princesses de ce temps-ci : elle cachait son âge. (( Il est inouï, écrit-elle en 1657, à une époque où elle avait bel et bien trente ans révolus, qu'à une personne qui a vingt- cinq ans passés, on lui chasse ses domestiques. » Pourquoi la chronologie n'a-t-elle pas de ces euphémismes?... Sa mère était cette toute charmante Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, dont le mariage avait été une sorte de coup d'État, la source d'une conjuration, et s'était célébré, hélas ! au moment où se dressait l'échafaud du marquis de Ghalais, Cette néfaste circonstance porta malheur à la princesse : elle mourut cinq jours après avoir donné naissance à son premier enfant. Le père de Mademoiselle était Gaston d'Orléans, ce prince brouillon et timide, inquiet et irrésolu, qui fut tour à tour l'adversaire embarrassant ou le serviteur trop soumis des deux grands ministres Richelieu et Mazarin. « Il avait de l'esprit, dit l'indulgente M""' de Motteville, parlait
bien et raillait agréablement. » — « L'esprit, répond avec trop de vérité le cardinal de Retz, l'esprit dans les grandes affaires n'est rien sans le cœur. » Hàtons-nous d'ajouter que sa fille, sous ce rapport, valait beaucoup mieux que lui. Quand elle le vit, en 1642, faire sa paix avec la cour , et se montrer « aussi gai que si MM. de Cinq-Mars et de Thou n'étaient pas restés par les chemins, » elle ne put s'empêcher de penser à ces tristes victimes, et de sentir que « la joie de son père lui donnait du chagrin. »
Gaston ne resta pas longtemps plongé dans les douleurs du veuvage. Dès 1628, il s'était pris d'une si violente passion pour Marie de Gonzague qu'il voulait fenlever, l'épouser malgré le roi, malgré sa mère : il fallut enfermer la jeune princesse à Vincennes pour la mettre à l'abri de ses poursuites. Le 3 janvier 1632, l'inconstant Gaston, non moins violemment épris, épousait, en dépit de toutes les oppositions, Marguerite de Lorraine, sœur du duc Charles IV. Il y avait danger, sous un ministre tel que Richelieu, à s'allier aux ennemis de la France, et la nouvelle duchesse d'Orléans courut de grands risques lorsque, en 1633, l'armée royale assiégea Nancy. Le parlement, chargé de constater la nullité de son mariage, avait conclu par une accusation, contre Marguerite, de rapt commis sur la personne d'un mineur. Le seul moyen d'échapper aux suites de cette bizarre inculpation , c'était d'aller rejoindre son époux. Madame n'hésita pas ; elle s'affubla d'une grande perruque, se barbouilla le visage de suie, prit des vêtements d'homme, l'épée au côté, sauta à cheval et courut à franc étrier jusqu'à Thion-
ville. Arrivée aux. portes et n'en pouvant plus, elle se coucha sur l'herbe : « Voilà, disait en riant la sentinelle, voilà un jeune cadet qui n'est encore guère accoutumé à la fatii^^ue. » Quelques jours après, elle avait rejoint Gaston à Bruxelles. Reconnaîtrait-on l'auteur de cette audacieuse escapade dans la princesse que les contemporains nous montrent s'évanouissant à l'odeur des bottes de cuir de Roussi, et tellement ennemie du moindre déplacement que, sans maladie, elle communiait dans son lit plutôt que d'aller à la chapelle?
La seconde Madame et la fille de la première se haïssaient parfaitement, nous dit M. de Saint-Simon, appréciateur irrécusable de la perfection en ce genre. N'ayant, pour ainsi dire, point de famille, c'était à la cour et auprès de la reine que vivait surtout Mademoiselle. Sa haute naissance et les trois cent mille livres de rente qu'elle tenait de sa mère l'y faisaient fort rechercher. Déjà avait commencé pour elle la grande, l'interminable affaire de toute sa vie, celle de son mariage. C'est le comte de Soissons qui s'inscrit le premier sur la longue liste de prétendants que nous aurons à dresser. « Son dessein était de m'épouser, dit-elle. Il avait chargé un gentilhomme, nommé Campion, de venir souvent s'enquérir de mes nouvelles et de me faire compliment de sa part. Pour mieux réussir dans ses commissions, il m'apportait quelquefois de lanompareille et des dragées de Sedan, que son maître m'envoyait. »
Les dragées et la nompareille devinrent des moyens impuissants de séduction lorsque Anne d'Autriche se trouva enceinte de son premier enfant. Cet enfant
devait être un fils ; qui se serait permis d'en douter ? Et la bonne reine, touchée des empressements de sa jeune nièce, lui répétait à tout moment : « Vous serez ma belle-fille. » Mademoiselle nous raconte elle-même qu'elle prit fort au sérieux cette plaisanterie bienveillante. (( La naissance de Monseigneur le Dauphin me donna une occupation nouvelle; je l'allais voir tous les jours, et je l'appelais mon petit mari; le roi s'en divertissait, et trouvait bon tout ce que je faisais. Le cardinal de Richelieu, qui ne voulait pas que je m'accoutumasse ni qu'on s'accoutumât à moi, me fit ordonner de retourner à Paris. La reine et M^^ de Hautefort firent tout leur possible pour me faire demeurer ; elles ne purent l'obtenir, dontj'eus beaucoup de regrets. Ce ne fut que pleurs et que cris quand je quittai le roi et la reine. Après ce déplaisir, il m'en fallut essuyer encore un autre. L'on me fit passer par Ruel pour voir le cardinal, qui y faisait sa demeure ordinaire quand le roi était à Saint-Germain. Il avait tellement sur le cœur que j'eusse appelé le Dauphin mon petit mari qu'il m'en fit une grande réprimande. Il disait que j'étais trop grande pour user de ces termes, qu'il y avait de la messéance à moi à parler de la sorte. Sans rien lui répondre, je me mis à pleurer ; pour m' apaiser, il me donna la collation. »
Que bienheureuses sont les demoiselles que l'on console d'un mariage traversé en leur donnant à goûter!... Quant aux appréhensions sur les dangers de certaines privautés, elles se justifient par ce fait que Monseigneur le Dauphin, âgé de dix-sept mois, avait reçu la serviette du maître d'hôtel en quartier, et
l'avait remise à Sa Majesté avec une adresse incomparable. Ainsi l'affirmait la Gazette. La reine Anne trouva un autre moyen encore, et plus efficace, de consoler cette princesse : « Il est vrai, lui dit-elle, que mon fils est trop petit ; tu épouseras mon frère. » Ce frère de la reine était le cardinal-infant^ gouverneur des Pays- Bas pour le roi d'Espagne. Est-il besoin de dire que Mademoiselle agréa de grand cœur la proposition? Son imagination se mit aussitôt en frais pour prêter à ce nouveau prétendu les qualités qu'il n'avait pas : (( C'était un prince de mérite, dit-elle, fort bien fait de taille, quoique loetit, autant beau de visage qu'on le peut être (traduisez : singulièrement laid) et parfaitement honnête homme. » La princesse ajoute avec cette désinvolture que vous savez : a Pour les qualités de la personne, quoique je l'estimasse beaucoup^, c'était à quoi je pensais le moins. » Mais voyez le malheur! le cardinal-infant meurt en 1641 : et de trois! Respirons un peu. Mademoiselle atteint à peine quatorze ans ; l'espace ne nous manque pas pour les combinaisons matrimoniales.
Vous avez compris de reste qu'en tout ceci le cœur était resté parfaitement libre. Le cœur! Songez que Mademoiselle chasse une de ses femmes de chambre parce qu'elle a contracté un mariage d'inclination. Et pour ce qui la concerne elle-même, voici tout au long sa manière de voir : « J'ai toujours eu une grande aversion pour l'amour, même pour celui qui va au légitime , tant cette passion me paraît indigne d'une âme bien faite. Je m'y confirmai encore davantage, et je compris bien que la raison ne suit guère ce qui est
fait par passion, que la passion cesse bientôt et qu'elle n'est jamais de longue durée ; que l'on est fort malheureux le reste de ses jours quand c'est pour une action de cette durée où elle engage comme le mariage, et que l'on est bien heureux, quand on veut se marier, que ce soit par raison ; même quand l'aversion y serait, je crois que l'on s'en aime davantage après. » Tant mieux vraiment que Matlemoiselle soit si raisonnable ; puisset-elle montrer toute cette philosophie trente ans plus tard, et ne pas
Faire un choix qu'on n'aurait jamais cru, Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse De rencontrer un malotru.
Avec un caractère si peu romanesque, on est fort enclin aux distractions, et Mademoiselle ne s'en fait faute. « J'aime fort à aller à cheval... j'aime fort à me promener... j'aime la danse d'une manière extraordinaire... L'argent ne me retiendra jamais dans toutes mes actions : j'ai la volonté et le pouvoir de le bien employer. » Faut-il ajouter que Paris, le Paris de ce temps-là, donnait parfois aux princesses le divertissement d'une petite émeute? M. MerUn, curé de Saint- Eustache, est décédé, et M^^ de Paris lui a donné pour successeur M. Poncet; sur quoi, soulèvement des harengères, qui réclament pour la paroisse le neveu du défunt, et qui l'obtiennent en alléguant que « les Merlins ont été leurs curés de père en fils. » Après le récréatif spectacle des émotions populaires vient la distraction obhgée des petites tribulations domestiques, quelque noise souvent violente avec Madame, pour qui
Mademoiselle affichait le plus parfait mépris ; querelles plus ou moins vives avec Monsieur, qui tantôt la grondait, sur les rapports de sa gouvernante, la comtesse de Fiesque, et tantôt s'en allait criant que (( c'était sa fille qui le nourrissait, qu'il était un gueux, qu'elle était riche, et que sans elle il n'aurait pas eu quelquefois du pain; » puis le déplaisir d'être appelée brouillonne à la cour, de s'y voir blâmée d'une vivacité extrême, d'une inquiétude naturelle , d'y essuyer, sous forme d'avis affectueux, les railleries de M"^^ la Princesse, femme d'expérience s'il en fut, et d'avoir encore à l'en remercier. De tout cela. Mademoiselle ne conservait, il faut le reconnaître, ni mélancolie ni ressentiment. (( Je suis prompte et sensible plus que personne du monde, dit-elle ; mais j'ai le cœur bon, et, pour peu que l'on rentre dans son devoir avec moi, l'on me touche aisément. » Donc elle n'en prenait que meilleure part à toutes ces fêtes brillantes qui marquèrent les premières et heureuses années de la régence. L'éclatante beauté de ses dix-huit ans s'y épanouissait, et, bien entendu, les projets de mariage reprenaient leur cours. Cette grosse affaire était, s'il faut l'en croire, la grande préoccupation de la reine et des ministres, le mot d'ordre des partis, l'effort suprême de la diplomatie, que dirai-je? le dernier mot de l'histoire de France.
Les prétendants, cette fois, étaient si nombreux qu'il y a ici un synchronisme embarrassant pour le narrateur, bien plus embarrassant pour Mademoiselle, qui avait à faire un choix entre... les couronnes. Sans parler du duc d'Amalfi, trop chétif seigneur pour une
''elle princesse, le premier inscrit est le roi d'Espagne Philippe IV, devenu veuf en 1644. Au dire de la narratrice, Anne d'Autriche et Mazarin entravèrent cette affaire, qui était fort désirée à Madrid, et en dépit de ses théories sur le mariage, Mademoiselle fait à Sa Majesté catholique l'affront de ne regretter nullement son alliance. Il est vrai qu'à la même époque il y avait sur les rangs l'empereur, le prince de Galles , le roi de Hongrie , l'archiduc, et qu'elle y mettait même le roi de France.
Oubliez, je vous prie, que le prince de Galles dont il s'agit fut depuis le roi d'Angleterre Charles 11 ; oubliez que nous sommes au plus fort de la guerre civile qui conduisit à l'échafaud son infortuné père, Charles I" ; oubliez tout cela, et vous prendrez intérêt à ses amours pour Mademoiselle, au curieux récit qu'elle nous en a laissé, page dérobée à M'^" de Scu^ déry, où la sentimentalité d'une précieuse s'allie de la manière la plus bizarre aux impétuosités d'une amazone. Le prince est jeune, grand et beau, comme de raison, et merveilleusement empressé. Il suit sa princesse au Cours, aux assemblées, à la comédie; il porte ses couleurs, il tient le flambeau à sa toilette. Ce petit-fils de notre Henri IV ne sait pas le français, et ce doit être chose ennuyeuse assurément que de faire sa cour par interprète; mais, en faveur de Mademoiselle, un miracle s'accompht: tout ce qu'elle dit, il le comprend. Eh bien ! savez-vous ce qu'ajoute, par manière de conclusion, notre insensible princesse? « La pensée de l'empereur occupait si fort mon esprit, que je ne regardais le prince de Galles que comme un
objet de pitié. » Patience cependant ; peut-être les circonstances affaibliront-elles cette pitié au profit d'un autre sentiment. Le malheureux Charles P"" a succombé, le prince de Galles est devenu roi d'Angleterre... en France, et de plus, par amour sans doute, il a appris quelques mots de français. Mademoiselle, de son côté, n'est pas loin de ses vingt-deux ans. Dieu me garde de dire qu'elle soit une vieille fille à cet âge-là! mais enfin on croirait déjà que cet état lui pèse, à voir comme sa parole est devenue caustique, revêche, comme elle supporte mal d'assez innocentes plaisanteries. La scène est curieuse et bonne à citer sous plus d'un rapport.
« Comme le roi d'Angleterre fut arrivé à Péronne, on envoya
im courrier pour en avertir Leurs Majestés. Lors, la Reine me
dit : « Voici votre galant qui vient. » L'abbé de La Rivière me
tint le même discours. Je lui répondis : « Je meurs d'envie
« qu'il me dise des douceurs, parce que je ne sais encore ce
« que c*est; personne ne m'en a jamais osé dire : ce n'est pas
« à cause de ma qualité, puisque l'on en a bien dit à des
« reines de ma connaissance (ceci à l'adresse de la reine
a Anne) : c'est à cause de mon humeur, que l'on connaît bien
« éloignée de la coquetterie. Cependant, sans être coquette,
et j'en puis bien écouter d'un roi avec lequel on veut me
« marier; ainsi je souhaiterais fort qu'il m'en pût dire. » Le
jour de son arrivée, l'on se leva matin pour le prévenir; il ne
devait que dîner à Compiègne, et il fallait aller de bonne heure
au-devant de lui. J'étais frisée , ce qui ne m'arrivait pas
souvent ; j'entrai dans le carrosse de la Reine ; elle s'écria : « On
voit bien les gens qui attendent leurs galants. Comme elle est
ajustée! » Je fus toute prête de répondre : Ceux qui en ont eu
savent bien comment on se met, et les soins que l'on prend
pour cela; et même j'aurais pu dire que le mien étant pour
épouser, c'était avec raison que je m'ajustais : cependant je
n*osai rien dire. Nous allâmes à une lieue au-devant de lui. Aussitôt après être arrivés, on dîna; il ne mangea point d'ortolans : il se jeta sur une pièce de bœuf et sur une épaule de mouton^ comme s'il n'eût eu que cela. Après le dîner, la reine s'amusa et me laissa avec lui; il y fut un quart d'heure sans me dire un seul mot. Je veux croire que son silence venait plutôt de respect que de manque de passion; j'avoue le vrai qu'en cette rencontre j'eusse souhaité qu'il m'en eût moins rendu. L'heure de son départ venue, on monta en carrosse et on l'alla conduire jusqu'au milieu de la forêt. Il prit congé du roi et vint à moi avec milord Germain, et me dit : « Je crois que « milord Germain, qui parle mieux que moi, vous aura pu « expliquer mes sentiments et mon dessein ; je suis votre très « obéissant serviteur. » Je lui répondis que j'étais sa très obéissante servante ; ensuite le roi me salua et s'en alla. »
Si Anglais que se montre, dans cette entrevue, le roi Charles II, il est évident que l'auréole d'une couronne problématique a modifié quelque peu les dispositions de Mademoiselle. Qu'est-ce donc quand le jeune prince a noblement revendiqué son trône les armes à la main, quand il a été sacré à Edimbourg, couronné à Scone , glorieusement battu à Worcester, quand il revient environné du prestige des romanesques et périlleuses aventures qui ont accompagné sa fuite, et qu'il ne conte pourtant qu'avec une modeste discrétion? Mademoiselle nous a dit ailleurs le goût qu'elle avait pour les gens de guerre. Aussi s'attendrit-elle sensiblement. Elle trouve le jeune prince fort bien fait et de beaucoup meilleure mine qu'il n'avait avant son départ; elle se complaît à ses récits; elle découvre en lui des airs d'amant timide et craintif qui n'ose dire tout ce qu'il sent :
bref, elle en vient à ce grand aveu, la plus tendre parole qu'elle ait dite jusqu'à l'âge de quarante-trois ans: « Il ne me déplut pas... » Et il faut voir le ton d'ingénuité virginale que prend alors cette demoiselle tout à l'heure si bien renseignée sur certaines aventures scabreuses advenues à des princesses : « Le roi d'Angleterre faisait toutes les mines que Von dit que tous les amants font. Il avait de grandes déférences pour moi, me regardait sans cesse et m'entretenait tant qu'il pouvait ; il me disait des douceurs, à ce que m'ont dit des gens qui nous écoutaient, et parlait si bien français lorsqu'il me tenait ces propos-là qu'il n'y a personne qui ne doive convenir que l'Amour est français plutôt que de toute autre nation. Quand le roi parlait ma langue, il oubliait la sienne et n'en perdait l'usage qu'avec moi. Les autres ne l'entendaient pas si bien. »
Une précieuse du bon temps n'eût pas mieux dit, et certes, à parler ainsi, on doit être déjà fort avancé sur la carte de Tendre. Sauf les obstacles qu'y pourra mettre le protecteur Olivier Gromwell, il faut donc naus attendre à voir la couronne des trois royaumes posée sur le front de Mademoiselle ? Eh bien ! non ; sans parler des incessantes concurrences auxquelles nous reviendrons dans un moment, toutes ces tendresses vinrent échouer contre deux écueils aussi étranges que tout le reste. Et d'abord Mademoiselle apprit par aventure qu'en tout ceci sa grande fortune était pour le moins aussi courtisée que sa personne : « Nous retrancherons son train et nous vendrons ses terres, » disait indiscrètement milord Germain. Du
caractère que vous lui connaissez, cette façon d'a^^ir devait singulièrement déplaire à la princesse. Mais voici bien un autre grief! Ne s'avisa-t-on pas de répandre dans le monde le bruit que Mademoiselle aimait passionnément le roi d'Angleterre, qu'elle allait l'épouser par amour ! Ceci était absolument intolérable. « Je pris ma résolution, dit-elle; à la vérité, elle fut un peu brusque : c'est mon humeur. » Le roi Charles fut congédié sans appel.
Faut-il aller jusqu'au bout, sans rien omettre et sans rien déguiser? Eh! oui, c'est le devoir de l'histoire, dût-elle, en ses rudesses, estropier la poésie. Vous vous attendez, d'un côté du moins, à des soupirs, à des larmes peut-être : il n'y eut, hélas ! que mauvaise humeur, et ce que Madame de Sévigné eût justement appelé riistauderie. A la première visite que Mademoiselle fit à la reine d'Angleterre, non seulement elle eut à subir mille reproches assez peu dignes, mais encore, lorsqu'entra le prince refusé, il jugea à propos de se souvenir des prérogatives de la royauté : au lieu d'aller, comme d'habitude, s'asseoir devant Mademoiselle sur un modeste pliant, il se fit apporter une grande chaise, et s'y installa superbement. Mademoiselle se moqua de cette majestueuse impertinence, et Mademoiselle eut bien raison. Ajoutons à son honneur qu'en 1661, lorsque Charles II, rétabli sur le trône, et témoignant d'une constance dont il ne fit guère preuve depuis, renouvela des propositions qui dataient de dix ans, Mademoiselle eut la noblesse de répondre qu'elle se tenait pour fort honorée de la recherche du roi, mais qu'elle aurait scrupule d'accepter pour mari,
dans son heureuse fortune, celui qu'elle avait refusé dans sa disgrâce.
Prince de Galles ou roi d'Angleterre, Charles avait eu des compétiteurs, comme nous savons; et tout d'abord l'empereur d'Allemagne , Ferdinand III. (( L'Impératrice est morte, avait dit un jour la Reine à Mademoiselle ; c'est cette fois qu'il faut faire tout ce que l'on pourra pour que vous le soyez. » M. le cardinal lui fit les mêmes ouvertures, accompagnées de mille protestations d'obséquieux dévouement, et Mademoiselle, transportée de joie, se crut infailliblement appelée au trône des Césars. La voilà slnformant des goûts et des habitudes de son futur époux, dans le louable dessein de s'y conformer par avance. Elle apprend qu'il est dévot; elle fait le ferme propos d'être dévote, elle qui le plus souvent s'endormait à l'oratoire de la Reine, n'étant pas « demoiselle à longues prières ni à méditations, » et la rapidité de sa conversion se proportionne au désir qu'elle a de ceindre la couronne impériale. Plus de mouches, plus de poudre, plus de rubans ; des cheveux longs et malpropres à en être déguisée ; trois mouchoirs de cou l'un sur l'autre, en plein juillet, au risque d'étouffer, et une constante lecture de la vie de sainte Thérèse, tout au plus interrompue pour parler et entendre parler de l'Allemagne. Mademoiselle, qui ne s'arrêtait jamais à mi-chemin, poussa même la ferveur si loin qu'elle eut, <( pendant huit jours, » l'envie de se faire religieuse et d'entrer aux Garméhtes. Et bien lui en eût pris, car pendant ce temps l'empereur avait épousé la sœur du duc de Mantoue. Bahî se dit bientôt Mademoiselle, en riant
un peu, comme tout le monde, de sa récente dévotion, « rimpératrice est grosse et elle mourra en couches. » L'Impératrice ne mourant pas, elle se consola plus tard en affirmant que Dieu, qui est juste, n'avait pas voulu donner une femme comme elle à un homme qui ne la méritait pas. Sur quoi, la grande Mademoiselle se remit à supputer les chances et les félicités d'une autre union.
Pour ne pas déroger, une quasi-impératrice ne pouvait guère être que reine de France. Les disproportions d'âge n'effrayaient pas Mademoiselle, nous l'avons vu, et le terrible cardinal n'était plus là pour la gronder ; elle se laissa donc aisément entraîner au projet d'une impossible aUiance avec son petit mari d'autrefois, Louis XIV. Tant de gloire et de majesté s'attachent à ce nom et à cette époque, qu'il est permis de s'arrêter, sans dénigrement, au spectacle des petitesses qui s'y rencontrent aussi parfois , comme en toutes choses d'ici-bas, et qui sont en quelque sorte le mémento quia pulvis es des grandeurs humaines. Laissons parler Mademoiselle elle-même (tout autre témoignage serait suspect), et souvenons-nous seulement que nous ne sommes qu'au début du grand règne, et, si je puis dire, dans les coulisses de la politique.
« M"' de Choisy me vint trouver un jour, et me dit qu'elle avait une affaire considérable à me dire; j'entrai dans mon cabinet, elle commença : « Je viens faire votre fortune. » Je lui dis : « Ce discours est assez bizarre à faire à une personne comme moi : il n'en est cependant pas ainsi lorsque cela vient de M'"^ de Choisy. » Et je ris un peu à ce commencement de discours sérieux. Elle poursuivit : « C'est que Bartet, qui
« m'honore et qui me voit souvent, me dit hier : Qu'est-ce que (( votre Mademoiselle se propose? Quel est son caractère? Je « lui répondis que vous étiez une fort honnête personne, et plus « habile qu'on ne pensait; il s'écria : Je la veux faire reine de (( France. Je lui répondis : Si vous le faites, je vous promets le « Bois-le- Vicomte. » Je l'écoutais avec beaucoup d'attention, et je n'avais garde de l'interrompre. « Vous savez, continua-t-elle, « que ces sortes de gens sont les patrons de la cour, qu'ils font « tout faire au cardinal : et lui est le maître de l'esprit de la « reine ; ainsi j'ai bonne opinion de l'affaire. » A cinq ou six jours de là, elle me revint voir et me dit : « La princesse « Palatine , qui est incomparablement plus habile et plus « puissante que Bartet, se veut mêler de notre affaire; elle est (( gueuse : ainsi il faut que vous lui promettiez trois cent mille « écus si elle la fait réussir. » Je disais oui à tout. « Et moi je <( veux que mon mari soit votre chancelier. Nous passerons a bien le temps; la Palatine sera votre surintendante, avec (( vingt mille écus d'appointements ; elle vendra toutes les (( charges de votre maison : ainsi je juge que votre affaire est « infaillible par le grand intérêt qu'elle y aura. Nous aurons (f tous les jours la comédie au Louvre; elle gouvernera le roi.» On peut juger quel charme c'était pour moi que de me proposer une telle dépendance, comme le plus grand plaisir du monde. (( Le roi, dit-elle ensuite, sera majeur dans quinze jours; huit « jours après vous serez mariés. » Quoique je ne sois point de trop fausse croyance, je n'en savais que croire; elle ajoutait : « La Palatine ira proposer cette affaire à Monsieur, et le retour (( du cardinal en même temps; il accordera le dernier, par la « joie qu'il aura de l'autre. » Je lui répondis que j'en doutais ; que je connaissais l'engagement de Monsieur au contraire, et le peu d'amitié et de considération qu'il avait toujours eu pour moi lorsqu'il s'était agi de quelque -établissement. Avant la majorité, on fut se promener sept ou huit fois, et j'allai à cheval avec le roi. Le roi paraissait prendre grand plaisir à être avec nous, et tel que la reine rompit les parties qui étaient faites : ce qui fâcha le roi au dernier point. Je crois que la véritable raison de cette défense était la crainte que le roi ne s'accoutumât trop à moi, qu'avec le temps il ne vînt à m'aimer, et que, s'il
m'aimait, il ne connût que j'étais le meilleur parti de toutes celles que l'on lui pouvait donner, hors l'infante d'Espagne. L'on ne laissa pas d'aller encore une fois se promener à cheval, et le roi n'approcha ni de M'"* de Frontenac, ni de moi, et baissait toujours les yeux lorsqu'il passait devant nous. Je vous avoue que j'en fus fort fâchée; je faisais plus de fondement sur la manière avec laquelle le roi en agissait avec moi et le plaisir qu'il prenait en ma compagnie, que sur la négociation de M""* de Ghoisy : et cette voie d'être reine m'était plus agréable que l'autre. »
M""' de Choisy, la future institutrice de Louis XIV en matière de politesse et de galanterie, n'avait pas cependant moins d'esprit que de bon ton. On sait de reste que le jeune prince, avec les sentiments duquel on comptait déjà, n'avait pas tout à fait quatorze ans, et nul doute qu'il ne montrât rien encore de cette « galanterie majestueuse » que les contemporains devaient bientôt admirer; mais on savait déjà qu'il manifestait, en certaines choses, une singulière précocité, et les précautions d'Anne d'Autriche n'étaient point superflues. Elles ajournèrent et ne détruisirent pas tout à fait les tenaces espérances de Mademoiselle ; quant aux ressentiments qu'elle en put conserver, ils trouvèrent aisément à se donner carrière : la Fronde avait éclaté.
Ce n'est plus aujourd'hui un paradoxe que de considérer comme fort sérieuse, dans son but et dans ses conséquences possibles, cette tentative révolutionnaire de la minorité du grand roi. Sous les
accidents singuliers, les piquantes anecdotes que Ton donnait autrefois pour l'histoire de la Fronde, et dans lesquels il aurait fallu voir tout au plus le témoignage de cette incurable légèreté française que ne déroute pas la sévérité des événements, on sait maintenant qu'il y avait un grave et sérieux effort pour garantir la liberté individuelle contre l'autorité arbitraire, pour associer le parlement à la puissance législative, et pour soumettre l'impôt au contrôle régulier de cette compagnie ; on sait que les révolutionnaires de 1648 demandèrent la convocation, proclamèrent la souveraineté des Etats-Généraux, parlèrent de raser la Bastille, et poussèrent le cri, resté alors fort heureusement sans écho, de vive la république ! Il nous suffit ici de résumer une appréciation dont il serait trop long de fournir les preuves, et nous n'avons à exposer les événements sur lesquels elle repose que dans la mesure où y participa la princesse dont la vie nous occupe.
Et sachons d'abord qu'en dépit de Tintraitable logique, la grande Mademoiselle, auteur et complice d'une rébellion, n'en fut pas moins aussi princesse, aussi aristocrate, aussi royaliste qu'il était permis de l'être en ce temps-là. S'agit-il des nobles, des seigneurs? « Il faut, dit Mademoiselle, que les intentions des grands soient comme les mystères de la foi. Il n'appartient pas aux hommes d'y pénétrer ; on les doit révérer et croire qu'ils ne sont jamais que pour le bien et le salut de la patrie. » Ses doctrines, à Tendroit de l'autorité monarchique, ne sont pas moins absolues ; elle slndigne de l'outrecuidance du parle-
ment, lorsqu'il se permet d'exiger que tout Français arrêté soit interrogé dans les vingt-quatre heures, et remis en liberté s'il n'est pas trouvé coupable : « C'était terriblement borner l'autorité du roi. Comme il ne doit compte de ses actions qu'à Dieu, il était bien rude que Ton voulût, par cette déclaration, le contraindre à le rendre au parlement. Il me semble que l'autorité d'un seul tient tant de la divinité, que l'on devrait, avec joie et respect, s'y soumettre par son propre choix, quand Dieu ne nous y aurait pas fait naître. Pour moi, je comprends fort bien que, si j'étais née dans une république, je serais toute propre à la révolte si je pouvais, quand même ce ne serait pas pour moi, tant j'estime la monarchie. »
Avec de pareilles idées, qui sont bien de vraies idées du XVIP siècle, on conçoit que Mademoiselle eût peu de goût pour les principes de ce qu'on appelle la vieille Fronde. De principes, d'ailleurs, notre princesse ne s'en occupait guère. « Eu ce temps-là , raconte-t-elle ingénument, je ne songeais qu'à mes divertissements. Le bien public n'était pas alors trop connu de moi, non plus que celui de l'État. » Faut-il remarquer cependant qu'en véritable enfant de Paris, elle trouvait à l'émeute je ne sais quelle saveur qui ne lui semblait pas sans agrément? S'éveiller de bonne heure aux roulements du tambour, se jeter précipitamment hors du lit, pour courir à la fenêtre, rire des soldats improvisés, des soldats de barricades, qui portaient gauchement l'épée et le mousquet, s'apitoyer à la vue des blessés, c'étaient là des émotions et des plaisirs peu fréquents, par bonheur, dans la vie
— sodés princesses. De frayeur, Mademoiselle n'en avait pas ; sans parler de la résolution naturelle de son caractère, le peuple de Paris l'aimait, assure-t-elle, et chaînes et barricades s'abaissaient volontiers pour livrer passage à ses valets de pied. Restait donc, pour elle, dans la révolution, le grotesque, l'imprévu, l'aventureux, toutes choses qui lui plaisaient merveilleusement, et ceux qui ont voulu voir toute la Fronde dans ces plaisantes anecdotes, où elle n'est certainement pas, ont pu faire dans les mémoires de Mademoiselle une très ample moisson. Accompagne-t-elle la cour dans sa fuite à Saint-Germain, on la voit prendre très gaîment les privations auxquelles de moins résolus se montraient fort sensibles, et il faut l'entendre nous conter comme quoi, en plein janvier, elle a couché sur un matelas, par terre, dans une belle grande chambre bien peinte et bien dorée, mais sans vitres ni fenêtres... et sa surprise lorsque, au matin, elle voit sa chambre toute remplie de gens à grands collets de buffle, fort étonnés aussi de l'apercevoir, et qui ne la connaissent pas plus qu'elle ne les connaît... et le linge qui lui manque à tel point que l'on blanchit sa chemise de jour pendant la nuit et sa chemise de nuit pendant le jour... Point de femmes pour la coiffer, pour l'habiller, pour la servir; elle fait maigre chère avec Monsieur, et ne s'en porte pas plus mal. Dans cette ridicule équipée que l'on appelle la première guerre de Paris, aucun trait n'échappe à l'esprit parfaitement libre et très observateur de Mademoiselle, depuis les soldats de M. le Prince, le héros, ramenant à Saint-Germain des charrettes de pain de Gonesse et
de grandes troupes de bœufs du marché de Sceaux, dignes trophées d'une pareille lutte, jusqu'aux bourgeois capturant les bardes de la reine, et tellement saisis à l'odeur des gants d'Espagne, qu'ils en éternuent encore... et la reine de rire, et M. le cardinal, et Mademoiselle... En vérité, les révolutions d'autrefois, aies voir par certains côtés, étaient choses fort amusantes. Mademoiselle cependant ne rit pas toujours. La Fronde, qui était à l'origine la querelle du peuple et de la bourgeoisie avec la royauté, était devenue, au bout de peu de temps, querelle de prince à ministre. Ceci touchait de plus près notre héroïne. A Dieu ne plaise que nous la supposions capable de se plier à la mode de ce temps-là, qui voulait que tout fût à la Fronde, étoffes, rubans, dentelles, épées et jusqu'au pain ; non, Mademoiselle avait de plus sérieux motifs pour envisager les événements d'un autre point de vue qu'elle n'avait fait, et passer du camp royal dans le camp des rebelles. D'abord je ne suis pas convaincu que, si vous lui eussiez demandé quelle était, au vrai, la cause de ces troubles qui agitèrent la France pendant cinq longues années, elle ne vous eût répondu que la grosse question, le nœud des nœuds, c'était tout simplement son mariage. Or, de tous ces mariages contrariés, qui en avait empêché bon nombre? Mazarin, à n'en pas douter. Premier et irrémissible grief; mais ce n'est pas tout : Mademoiselle est princesse, très princesse, comme nous savons, et, à ce titre, ce qui se passe doit l'intéresser assez vivement. Lorsque Mazarin, par une façon de coup d'État à la Richelieu , fait enfermer d'une seule fois trois princes du sang, Condé, Gonti et
Longueville, libre à Gaston, que les rudes leçons du •terrible cardinal avaient rendu, sinon prudent, du moins irrésolu, de s'écrier seulement : « Voilà un beau coup de filet! On vient de prendre un lion, un singe et un renard. » Mademoiselle, qui a plus d'esprit et plus de cœur que son père, comprend que la plaisanterie est peu de mise en pareil cas, et que les coups qui frappent trois princes atteignent plus ou moins tous les princes. Elle voudrait que Gaston prît un rôle plus digne, plus décidé ; elle le voudrait, sinon pour lui, du moins pour elle, et si le courage lui manque pour cela, elle fera elle-même ce qu'il aurait dû faire.
Pourquoi en effet M'^'' de Montpensier n'auraitelle pas sa place dans les événemicnts où en tiennent une si grande et M""' de Longueville, et M"^ de Chevreuse, et la Palatine, et la duchesse de Bouillon, et la princesse de Condé? La politique ne messied pas, ce semble, aux grandes dames de ce temps-là ; et s'il faut de la décision et de l'intrépidité. Mademoiselle n'en manque certainement pas. Je la soupçonnerais même d'avoir alors, et pour cause, des velléités d'héroïsme, comme elle a eu naguère des velléités de dévotion. N'en faut-il pas quand il est question de devenir la femme de M. le Prince? Or M""' la princesse est grièvement malade, et, sa mort advenant, les gens ne manquent pas pour arranger tout de suite un autre mariage. Il est à peine besoin de dire que Mademoiselle oublia subitement l'aversion très prononcée qu'elle éprouvait naguère pour le grand Condé, et qu'elle adopta très vivement les vues que l'on avait pour elle. Ecoutez-la : « Je trouvai que la chose était
fort faisable, que les grandes qualités de M. le Prince, le mérite qu'il s'était acquis par ses grandes actions, lui donnaient tout ce qui lui eût pu manquer : pour la naissance, nous sommes du même sang. Outre ce que j'en entendais dire, M. le Prince venait me voir tous les jours. » Ce n'est pas à ce moment sans doute que Mademoiselle remarqua que le grand Gondé était (( l'homme du monde le plus malpropre. » Peut-être d'ailleurs le vit-elle dans une de ces rares occurrences où M""' de Sévigné pouvait écrire à sa fille : « Je vous dirai une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre : c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe ; il était rasé. Ce n'est point une illusion ni une de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité ; toute la cour en fut témoin ; et M"' de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants ; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui elfaçait toutes les perruques. » Cette tête était celle du héros de la Fronde (naguère et plus tard le héros de la France) ; M'^^ de Montpensier en voulut être l'héroïne. L'action et les aventures convenaient fort à son humeur, et elle croyait trouver son profit à se jeter franchement dans la mêlée : vaincue, il lui restait le mérite d'avoir secouru M. le Prince et la chance de l'épouser (à supposer toujours qu'il devînt veuf) ; victorieuse, elle comptait imposer au roi un bon traité, dont l'article premier, sinon unique, eût été de la
faire reine de France, ce à quoi, lui disait-on, Condé devait l'aider de tout son cœur. Si cette combinaison paraît bizarre, c'est que nous sommes en ce ces sortes de temps où tous les sots deviennent fous, et où il n'est pas permis aux plus sensés de parler et d'agir toujours en sages. » Cela se voit à plus d'une reprise dans l'histoire de France.
C'est l'époque où le parti du roi et de M. le cardinal triomphant dans le Midi, Louis XIV, Anne d'Autriche, Mazarin, se dirigent vers la Loire, avec Fintention de gagner Paris. L'armée royale, après avoir réduit Angers et le Pont-de-Cé, s'avance par Saumur, Blois, Beaugency, tandis que d'autres troupes, commandées par M. de Turenne et le maréchal d'Hocquincourt, se rapprochent de la Loire au delà d'Orléans. Que fera cette ville, apanage de Monsieur? Ptestera-t-elle fidèle à son seigneur ? Ouvrira-t-elle ses portes au roi, dont les forces la menacent de deux côtés? Les habitants hésitent, et, en gens avisés, voudraient bien ne se déclarer ni pour l'un ni pour l'autre, avant de savoir qui l'emportera. M. le Prince cependant, qui se prépare à porter aux troupes royales le coup de Bléneau, écrit lettres sur lettres pour qu'on lui conserve l'indispensable communication d'Orléans. Le moyen, ce serait que Monsieur s'y transportât ; mais comment y décider sa paresse et son irrésolution ? Le cardinal de Retz note plaisamment tous les étages de la faiblesse de ce prince. « Il y avait très loin, dit-il, de la velléité à la volonté, de la volonté à la résolution, de la résolution au choix des moyens, du choix des moyens à l'application. Mais (ce qui était de plus
extraordinaire) il arrivait même assez souvent qu'il demeurait tout court au milieu de l'application. Les gens de ce caractère ne distinguent jamais assez ce qu'ils veulent de ce qu'ils voudraient. » Monsieur ne disconvenait pas de la nécessité de se rendre à Orléans ; mais si on le pressait d'agir, il trouvait mille prétextes pour ne pas quitter Paris, il ne tarissait pas sur le bonheur des gens qui n'ont à se mêler de rien, il se souhaitait en repos à Blois, et ce vœu ne fut bientôt que trop exaucé. Bref, il prit le parti de ne pas bouger, mais d'envoyer sa fille à sa place.
Mademoiselle avait autant de décision que son père en avait peu ; elle accepta donc avec empressement, avec joie, l'étrange commission qu'on lui donnait ; que dis-je? elle découvrit qu'elle-même et les femmes en général étaient merveilleusement douées de toutes les quaUtés requises pour le métier des armes, ce En cela comme en toute autre circonstance, le bon sens règle tout, dit-elle, et quand on en a, il n'y a dame qui ne commandât bien des armées. » Et que dut-elle croire quand M. le Prince lui eut affirmé que les mesures adoptées par elle en conseil de guerre étaient telles que le grand Gustave n'en eût pas pris de meilleures?
La voilà donc partie en toute hâte avec ses maréchales de camp, M"" les comtesses de Fiesque et de Frontenac. Un peu au delà d'Etampes commencent l'appareil militaire et les pompes du généralat : rencontre d'une escorte de cinq cents chevaux commandés par M. de Valon ; les soldats se rangent en bataille et saluent la princesse ; puis les chevaulégers vont devant son carrosse, les gendarmes après,
les gardes et le reste par escadrons devant, derrière, à côté. La petiie-fille de Henri IV a honte de sa voiture, et monte à cheval, ventre saint-gris ! A Toury, on lui dit qu'il faut tenir conseil de guerre ; elle rit bien fort, mais elle le tient, et n'entend pas qu'on lui dicte des opinions toutes faites. Il faut se hâter toutefois : le bruit s'est répandu que le roi était entré dans Orléans; Mademoiselle arrive enfin à la porte Bannière, qu'elle trouve fermée et barricadée, et cela juste au moment où M. le Garde des sceaux se présentait à une autre porte, demandant, au nom du roi, à entrer dans la ville avec le conseil. Rien n'était donc perdu; il s'agissait seulement de faire sortir les Orléanais de la cauteleuse neutralité où ils persévéraient. Après quelques heures passées , dans une chambre d'hôtellerie, à manger les confitures que lui a envoyées M. le gouverneur, et à ouvrir les lettres du courrier de Bordeaux, qui par malheur n'en avait point de plaisantes, Mademoiselle s'impatiente. En dépit de tout le monde, elle court au rempart, et le trouve bordé de menu peuple qui crie : « Vive le roi, les princes, et point Mazarin ! » Cela Tencourage, et, continuant sa marche, elle arrive devant une porte ; la garde prend les armes et se range en haie sur le rempart. « Ouvrez! » crie-t-elle au capitaine; le pauvre homme fait signe qu'il n'a point les clefs. (( Eh bien î reprend-elle, il faut la rompre ; vous me devez plus d'obéissance qu'à Messieurs de la ville, puisque je suis la fille de leur maître. » La porte restant intacte, Mademoiselle éclate en menaces : et nos bourgeois d'y répondre par de grandes révérences.
Cette respectueuse résistance n'avait rien de désespérant, et la princesse était résolue à en triompher. Quoi d'impossible , d'ailleurs , à une héroïne qui monte aux échelles, qui « grimpe comme un chat en se prenant aux ronces et aux épines, » qui n'a pas plus souci de la boue que des mousquets? Elle fait bravement enlever deux planches d'une porte négligée, un valet de pied la prend et « la fourre par le trou ; » la voilà dans Orléans ! « Je n'eus pas sitôt la tête passée, nous dit-elle, que l'on battit le tambour. Les cris redoublèrent. Deux hommes me prirent et me mirent sur une chaise de bois. Je ne sais si j'étais assise dedans ou sur les bras, tant la joie où j'étais m'avait mise hors de moi-même ; tout le monde me baisait les mains, et je me pâmais de rire de me voir en un si plaisant état. Je m'arrêtais pour attendre les dames qui arrivèrent un moment après moi, crottées aussi bien que moi, et fort aises aussi. Arrivée à mon logis, je reçus les harangues de tous les corps et les honneurs qui m'étaient dus comme en un autre temps. »
Le jour même, le jeune Louis XIV, réduit à longer la rive gauche de la Loire, passa en vue de la ville si fièrement occupée par sa cousine , et marqua sans doute cette circonstance dans son implacable mémoire. Poumons, plus désintéressés dans ces vieilles querelles, il nous est permis de remarquer, pourquoi ne dirais-je pas d'aimer ToriginaUté toute française du caractère de Mademoiselle. La scène qu'elle nous retrace ne serait pas à mettre en tableau ; la princesse et ses aides-de-camp couvertes de boue y feraient
triste figure ; mais notre imagination peut sans peine y ajouter ce rayonnement du sourire, ce grand air et cette dignité gracieuse que tous les contemporains nous attestent. Mademoiselle est là dans son élément, dans son vrai rôle : elle agit, elle commande, elle règne. Il faut la voir parcourir en triomphe les rues d'Orléans, mettre en liberté les captifs, s'en aller haranguer à l'Hôtel de Ville. On lui conseille de préparer un peu son discours. «Noripas, non pas, répondelle, sij'y songeais, je ne ferais rien qui vaille; il faut que je dise tout ce qui me viendra dans la tête, et surtout mettez-vous derrière moi ; si l'on me regarde, je ne saurais plus où j'en suis. » Cependant, lorsqu'elle se voit assise dans une grande chaise et que le silence se fait pour l'écouter , voilà que l'émotion la saisit : tel vaillant capitaine est un timide orateur; elle se remet toutefois et démontre à l'assemblée, peut-être un peu ébahie, que le parti des princes est le plus ferme soutien du roi; mais le roi règne et ne gouverne pas... Je me trompe... mais le Mazarin est un grand coquin, dont Gaston et M. le Prince convoitent fort l'autorité. Puis elle passe des revues, elle brave les troupes royales, elle aurait vraiment livré bataille à M. de Turenne, n'était que M""^ deFiesque, appelée au conseil en qualité de maréchale de camp, cria de dix pas : « Je ne suis pas d'avis que l'on se batte. » Lorsqu'il n'y eut plus rien à faire à Orléans, ni revues à passer, ni courrier à intercepter, ni poulets ridicules à décacheter et à lire , Mademoiselle s'y ennuya et regagna Paris pour y jouir de toute sa gloire. Ce fut une véritable ovation que son entrée, s'il faut
l'en croire ; tout le peuple hors de la ville, le chemin une lieue durant bordé de carrosses, la joie sur tous les visages, et les passants courant dans les rues, comme si on ne l'eût jamais vue. La princesse est ivre de bonheur. Mais toute gloire a ses jaloux, et les lauriers ne garantissent pas des brocards. « Il n'est pas étonnant, disait avec ironie la reine d'Angleterre, que Mademoiselle ait sauvé Orléans, comme autrefois la pucelle, puisqu'elle a commencé comme elle par chasser les Anglais. » Les pointes de l'épigramme furent émoussées par le suffrage d'un connaisseur, lorsqu'arriva à Paris ce soudard mal appris que l'on appelle Charles de Lorraine.
On sait les triviales incartades et les bouffonneries de ce dernier des condottieri, et son étrange salut à sa sœur, la duchesse d'Orléans : « Dieu te garde, Margot! tu ne pensais pas me revoir sitôt. » Cependant la jolie comtesse de Frontenac avait apprivoisé cet ogre, et Mademoiselle dut à ce caprice autant de marques de déférence que le duc savait en donner. Le rusé soldat n'avait pas tardé à découvrir le meilleur moyen d'entrer dans ses bonnes grâces : il s'offrait à la marier et lui proposait l'archiduc, auquel, sur ses instances, le roi d'Espagne céderait les Pays-Bas. « Vous serez la plus heureuse personne du monde, lui disait-il ; il ne se mêlera de rien : il sera tout le jour avec les jésuites, ou à composer des vers et les mettre en musique, et vous gouvernerez. C'est le meilleur homme du monde; et sérieusement ne le voulez- vous pas bien? » Et Mademoiselle répliquait ingénument : « Je suis de ces personnes qui veulent toujours leurs avantages, et la
demeure de Flandre me plairait assez. » Malgré la circonspection de sa réponse, la fille de Gaston répugnait à prendre un mari de la main d'un prince qui avait le mauvais goût d'aimer les filles de Marguerite ; et puis M""^ la princesse était toujours souffrante (mourante, dit-elle) ; et puis enfin, après avoir essayé de contraindre Louis XIV au mariage en lui enlevant Orléans, restait encore le singulier expédient de tirer sur ses troupes, pour en venir aux mêmes fins. C'est ce qu'elle fit, comme on sait, à la fameuse affaire du faubourg Saint-Antoine.
Gondé, venu à Paris après sa demi-victoire de Bléneau, avait tout mis en œuvre pour faire ouvrir à l'armée des princes les portes de cette ville, et l'entraîner dans leur parti. Ses honteuses et criminelles manœuvres, les émeutes populaires et les scandaleux désordres que ne rougissaient point de susciter des princes du sang, alliés aux ennemis de la France, n'avaient point prévalu contre la ferme et honorable résistance de la magistrature. Que l'on fît quelques concessions plus apparentes que réelles, et le parti royal était maître de Paris. M. de Turenne s'avançant avec ses troupes pour donner au roi cette capitale qui ne voulait pas être aux princes, Gondé vint se placer entre l'armée royale et ce Paris si obstinément fermé. Alors s'ençjacrea cette furieuse bataille du faubour^? Saint-Antoine , héroïque et meurtrier combat de Français contre Français, déplorable résultat des guerres civiles. L'habileté des chefs, l'intrépidité des soldats étaient égales de part et d'autre ; mais l'artillerie amenée tout à coup sur le champ de bataille par
le maréchal de la Ferté, assurait Tavantage aux troupes royales, et Condé, acculé au fossé de la Bastille, allait y être infailliblement écrasé si Paris s'opiniàtrait dans sa neutralité, et le Paris d'alors était déjà trop intelligent pour ne pas comprendre que si la vieille Fronde, celle de la bourgeoisie et des parlementaires, était une aspiration vers la liberté civile, assise sur autant de liberté politique que le temps en comportait, la Fronde nouvelle, celle des princes secondés par la populace ameutée, n'eût été qu'un retour à l'anarchie aristocratique si heureusement comprimée par le grand Richelieu. Paris restait donc immobile et plutôt contraire que sympathique. C'est là que commence le rôle de Mademoiselle en cette grave affaire, rôle amoindri, ce semble, ou exagéré par la plupart des historiens. Il faut, pour l'apprécier dans une juste mesure, recourir au long récit de la princesse, et ce récit renferme, si je ne m'abuse, nombre de traits caractéristiques.
A travers les complaisances toujours si larges dans les Mémoires, et surtout dans les Mémoires français, pour le moi, le rôle et l'importance du moi, on entrevoit le crayon de certaines figures qui appartiennent à l'histoire, depuis l'héroïsme, alors si déplorablement employé, de notre grand Gondé, jusqu'à la peur sans vergogne de Gaston, cette « peur flattée par la finesse, qui est insurmontable. » Il arrive même ici, chose singuUère, qu'en un point la narratrice diminue ellemême son personnage et nous dérobe l'expUcation de certaines circonstances. Gomment! cette assemblée incontestablement royaUste de l'Hôtel de Ville se prête si aisément à toutes les mesures requises par le
parti des princes? Oui, mais c'est que Marlemoiselle (triste ressource pour une princesse!) naontre aux récalcitrants ces émeutiers à sinistre figure qui l'ont escortée en armes, et qu'elle menace d'appeler pour faire signer tout ce qu'elle voudra; c'est que, sûre de cet appui, elle dit au maréchal de l'Hôpital qu'elle lui arrachera la harbe, et qu'il ne mourra jamais que de sa main. Et admirez avec quelle étrange modestie se produisent dans ce récit ces fameux coups de canon de la Bastille, qui, suivant la spirituelle parole attribuée à Mazarin, tuèrent le mari de Mademoiselle. C'est tout au plus s'il en est question. Ce canon-là pourtant, ce fut, avec l'ouverture des portes de Paris, le point décisif de son intervention. Les contemporains sont làdessus fort explicites : « Elle fit tirer, disent-ils, sur les troupes du maréchal de la Ferté, qui allait prendre en flanc celles de M. le Prince. » L'un d'eux va jusqu'à prétendre qu'elle mit de sa main le feu à la première pièce. Qui faut-il croire? C'est une bien vaillante action pour qu' une princesse de cette humeur n'éprouve pas l'insurmontable tentation de s'en glorifier, et, d'autre part, l'exil et le repentir font tant de tort à la mémoire ! Quoi qu'il en soit, sachons-lui gré d'une énergie qui, mise au service d'une mauvaise cause, sauvait au moins des Français; sachons-lui gré de ce demi-remords qu'elle éprouve d'avoir introduit dans Paris les troupes et les canons du roi d'Espagne, bien qu'il ne suffise pas pour l'absoudre entièrement, et ne pas laisser une ombre fâcheuse sur cette qualité de « bonne Française » qu'elle revendique quelque part.
A défaut de remords suffisants pour un acte que ne condamnait pas avec assez de sévérité l'opinion générale de cette époque, voici du moins, comme compensation, un intrépide et généreux dévouement. Paris a ouvert ses portes pour sauver un prince que de glorieux souvenirs rendaient cher à la France, et les braves compagnons qui allaient succombera ses côtés ; mais Paris n'en est pas moins resté ce qu'il était auparavant, favorable au roi, hostile à Mazarin, plus hostile encore à cette coalition aristocratique dont le succès reporterait l'État à ses plus mauvais jours; or ce n'est pas là ce qu'il faut aux princes. Pour lutter contre l'adversaire qui gagne sur eux tant de terrain, ils ont besoin que Paris soit à eux moralement et matériellement, qu'il donne acte formel d'union à leur parti, et c'est ce que ne veut pas faire le seul organe légal qu'ait alors Paris, l'assemblée de l'Hôtel de Ville. On sait comment procèdent en pareil cas les minorités factieuses : les frondeurs, armés contre le despotisme de Mazarin, trouvèrent fort mauvaise la liberté que prenaient les bourgeois de n'être pas de leur avis, et les y amenèrent par voie d'émeute et à coups de mousquet. Alors eurent lieu ces lugubres scènes de meurtre et d'incendie qu'ont trop oubliées ceux qui ont parlé légèrement des troubles de la Fronde. Paris était plongé dans cette consternation inerte où nous l'avons tant de fois vu depuis, et avec laquelle la rébellion a beau jeu. On fermait les boutiques, on faisait, dans certains quartiers, « des barricades contre les séditieux^, » et c'était tout. La tuerie de la place de Grève, commencée à six heures du soh^, durait encore à minuit sans que
personne eût bougé, si ce n'est les braves archers de la ville, qui se faisaient courageusement égorger.
Pendant ce temps, MM. les princes se tenaient tranquillement réunis au Luxembourg. Aucun rapport, aucune sollicitation, ne parvenaient à les tirer de leur dédaigneuse indifférence. Pour le duc d'Orléans , prendre une résolution, c'eût été, suivant l'expression de sa femme, accoucher plus douloureusement qu'elle ne l'eût jamais fait de tous ses enfants ; et il se contentait de siffler, selon son usage. Quant à M. le Prince, dont les officiers déguisés dirigeaient l'émeute , il répondait pour la seconde fois « qu'il n'entendait rien à la guerre des pots de chambre, qu'il se sentait même poltron pour toutes les occasions de tumulte populaire et de sédition. » Eh bien! ces honteuses manœuvres qu'employaient son père et son cousin, Mademoiselle en rougit; ces meurtres qui ne les touchaient pas, elle en eut compassion ; cette répression du désordre que n'osait pas tenter le héros , elle l'entreprit sans accepter, de la part de M. le Prince, l'offre banale qu'il lui fit de l'accompagner.
Le récit que nous donne Mademoiselle de cet important épisode n'est pas moins curieux que les précédents. C'est toujours la même narration brève et saccadée, mais pleine d'entrain; le même courage indifférent et rieur au miheu du péril, la même liberté d'esprit pour noter le ridicule et le burlesque dans les moments les plus terribles ouïes plus pathétiques : ici, Monsieur, qui, dans le trouble où le jettent les excès de l'émeute, se présente devant toutes les dames vêtu de la manière la moins conforme à l'étiquette ; là, M""' Le
Riche, vendeuse de rubans, qui, par une fort belle nuit, cause en chemise avec son compère le bedeau de Saint-Jacques, lequel, pour la chaleur qu'il fait, est en caleçon; puis la charrette des morts de l'Hôtel-Dieu qui accroche, sur le Petit-Pont, le carrosse de Mademoiselle, et la force à changer de portière, ce de crainte que les pieds ou les mains qui en sortaient ne lui donnent par le nez ; » puis enfin le sombre aspect de l'Hôtel de Ville, les poutres noires et fumantes, et une balle d'émeutier qui passe brutalement entre les deux jolies têtes de M^^^ de Sully et de Fiesque. Dieu ne permet pas, fort heureusement, que les mauvais moyens profitent longtemps aux mauvaises causes, et les scènes honteuses du 4 juillet 1G52 n'empêchèrent pas, ne retardèrent même pas la chute de ce parti incorrigiblement anarchique auquel la France ne devait pas appartenir. Le 13 octobre, Condé quittait Paris, où il ne devait revenir que sept ans plus tard, gracié et repentant. Le 20, Gaston recevait une lettre du roi, son neveu, qui l'invitait à ne pas rester dans la ville, où Louis XIV allait rentrer triomphalement le lendemain.
Et la fille de Gaston?... Oh! sa fille, il faut bien le dire, au risque de constater une de ces contradictions qui se rencontrent au fond de toute peinture vraie de caractère, sa fille est for^ abattue. Elle a affronté les piques de l'Hôtel de Ville, les balles du faubourg Saint-Antoine, les remparts d'Orléans; mais l'exil, mais la solitude, mais l'ennui, c'est bien autre chose ! Et d'abord le roi, sur le point de rentrer à Paris, fait signifier à Mademoiselle l'ordre de quitter les Tuileries,
où elle logeait. Mademoiselle , tout naturellement, s'en va trouver son père , et lui demande s'il a reçu l'injonction de s'éloigner. Belle impertinence, vraiment ! (( Je n'ai point de compte à vous rendre, » réplique Gaston. Qu'il lui dise au moins si elle sera chassée?... Point : elle s'est si mal gouvernée avec la cour, elle a si peu suivi les conseils de son père, qu'il ne veut entendre parler ni d'elle ni de rien qui la concerne. L'observation paraît dure à Mademoiselle, qui objecte que, si elle a été à Orléans, c'est sur l'ordre formel de Monsieur, ce qu'elle peut prouver par ses lettres, qu'elle a conservées. « Oui dà ! mais ne croyezvous pas. Mademoiselle, que l'afïaire de Saint-Antoine ne vous ait pas nui à la cour? Vous avez été bien aise de faire l'héroïne, et que Ton vous ait dit que vous l'étiez de notre parti, que vous l'aviez sauvé deux fois. Quoi qu'il vous arrive , vous vous en consolerez, quand vous vous souviendrez des louanges que l'on vous a données. » Pour le coup, la patience échappe à Mademoiselle. Héroïne! qu'est-ce à dire? Elle ne sait pas même ce que ce mot signifie. Faire de grandes choses, pour elle, c'est suivre son inclination et aller son chemin : elle est née à n'en pas prendre d'autres,.. Mais encore faudrait-il qu'elle eût un gîte, et elle supplie Monsieur de la recevoir au Luxembourg. c( Je n'ai point de logement, réplique-t-il. — Alors, dit Mademoiselle, je m'en vais loger à l'hôtel de Condé. — Je ne le veux pas. — Où donc aller? — Où vous voudrez. » Et il s'en va. La princesse embarrassée fait solliciter par d'autres ce qu'elle n'a pas pu obtenir ellemême : la permission de suivre Son Altesse Royale, de