Vieilles choses et vieux mots lyonnais
« Ordonné à Humbert Paris de chasser certains arpelleurs , qui arpellenl sur Saône du costé devers Fourvières, et font de gros trous et pertuis en Saône, et quand l’eau croist, les chevaulx allant •à l’abreuvoir tombent ès dits pertuis en danger de eux noyer et ceux qui les abreuvent (1). »
Ce texte définit très clairement ce que faisaient les arpelleurs. Ils tiraient du sable ou de la vase de la Saône à l’aide d’un outil, aujourd’hui encore nommé arpayou , dont nos sablonniers se servent sur le Rhône. C’est une sorte de large pelle, d’un pied de longueur environ, emmanchée d’un très long manche, incliné dans le sens de la pelle comme pour un râble. Cette pelle a des rebords de façon à former cuiller, et lorsque l’outil est destiné, comme pour le curage des puits, à retirer du gravier, il est armé de dents et percé de trous pour laisser échapper l’eau. C’est ce que l’on appelle alors un arpayou de puisatier. Pour ce dernier outil, le manche est fixé d’équerre sur la pelle afin qu’elle puisse se retirer verticalement.
Les arpelleurs dont il est question dans notre texte retiraient-ils du sable? C’est peu probable. On devait, d’ailleurs, sur les points indiqués, rencontrer de la vase plutôt que du sable. Il est donc à croire qu’ils recherchaient dans la Saône les monnaies antiques, les fragments de vieux métal, surtout les plombs, qui s’y trouvaient en si grand nombre que, de notre temps même, un fournisseur de
(1) Texie communiqué par M. Vermorel.
pierres de taille, bien connu dans notre ville, M. Derriaz, a pu, à l’aide de semblables recherches, former toute une belle collection de plombs de douane et de sceaux, qu’il fut dans le temps question d’acquérir pour le Musée.
Mais ce mot est curieux en ce sens qu’il doit être identifié avec celui d’ orpailleur . L’orpailleur est celui qui recueille, au moyen du lavage, les paillettes d’or qui se trouvent parfois dans le sable des fleuves. Il n’est pas de Lyonnais ayant dépassé l’âge mûr, qui ne se rappelle comme moi avoir vu, dans son enfance, à Saint-Clair ou même au cours d’Herbouville, de pauvres diables qui retiraient du Rhône du sable, qu’ils lavaient pour y trouver quelques parcelles d’or. Mon père me disait qu’à la fin du siècle dernier, ils étaient encore en assez grand nombre. Il y a de longues années que l’industrie est abandonnée, les recherches étant devenues improductives. Je n’ai pas entendu dire que de semblables recherches fussent effectuées dans la Saône, qui, à ma connaissance, n’a jamais charrié de l’or.
Littré tire orpailleur de or, plus paille ou paillette, mais l’étymologie est erronée, car orpailleur a été formé de arpailleur sous l’influence de or. La forme ancienne était arpailleur , ainsi qu’en témoigne Cotgrave, qui le définit : A seller of old trinkets, or, of old iron , or gold finer , mot à mot « un vendeur de vieilles babioles, ou' de vieux fers, ou un affineur d’or ». Rabelais dit harpailleur, probablement au même sens, et Monet, pour « ouvrier qui fouille dans les mines. »
L’origine de notre arpelleur et de notre arpayou est claire. Ce sont des dérivés de arpa, griffe, croc, objet qui saisit. Arpa vient luimême du nordique harpa, vieux haut allem. harfa, selon Diez, qui pense que le grec apwv) n’explique pas Yh aspirée des formes françaises ( harper ). C’est pourquoi M. Baist suppose que les formes provençales {arpa) peuvent n’avoir pas la même origine que les françaises. Mais l’alpha d’apiwi a un esprit rude qui pourrait expliquer Yh des dernières. Dans ce cas, arpa serait venu par un intermédiaire latin, sur lequel a été fait harpagare.
Quoi qu’il en soit, a rpa a donné le verbe arp&, saisir, aujourd’hui arpô, et celui-ci donne un fréquentatif arpaillî , comme le français harper un fréquentatif harpailkr. Arpaillî , comme quantité de verbes en II mouillées, a passé à harpayî (comp. cramaillî devenu cramayî ). Arpayî , plus suff. ou (d 'orem) donne régulièrement arpayou, qui est le nom de notre outil (comp. lyonn. broyou , de broyî) et a dû s’appliquer aussi à l’ouvrier. De même, en français, où orem = eur, harpailler a donné harpailleur. Mais le rédacteur des procès-verbaux du Consulat, qui écrivait en oïl, ou a francisé le mot lyonnais, ou a estropié le mot d’oïl. Par confusion avec pelle, il a écrit arpelleur.
Il est maintenant facile de suivre les dérivations de sens qui, de harpailleur, celui qui barpaille dans les rivières, puis qui harpaille dans les mines, ont fait l’expression péjorative de harpailleur, marchand de vieux fers, de vieux bibelots, puis de vieux bijoux. Harper a été pris au figuré, la plupart des vieux objets, des vieux bijoux, vendus de cette sorte, provenant de prêts sur gages par des usuriers qui les ont harpes sur des malheureux (i). Notre lyonnais en a conservé le souvenir dans l’expression pittoresque de revendeur de gages, qui est le seul nom sous lequel nous connaissions les marchands de vieux meubles, vieilles ferrailles, vieux bijoux, etc.
Remarquer que Y b aspirée qui existe dans la forme française harpailleur (sauf dans Cotgrave) n’existe pas dans le lyonnais, chaque dialecte dérivant le mot de son primitif particulier.
Quant à la corruption en orpailleur, de même que ar est devenu or parce que les arpelleurs ou harpailleurs recherchaient l’or dans le lit des rivières, de même on a vu dans pailleur un dérivé de paillette , sans songer qu’on aurait dû avoir orpailleteur .
(i) Comparez ces vers d’un vieux Noël :
Libéra no de Yarpe De çettoz usuri.
L’ALNA
Alna, en vieux lyonnais, signifie aune, comme le vieux français aine. Toutefois, il a un sens différent dans le texte suivant :
Tarif du péage de Lyon , 1277-13 15 : « Aussi o deyvont li banc deuz ecofers à la festa Sant Michel davant Sant Nisies, toit li banc qui issont senz czois qui deyvont aines, chacons II d. (1) », aussi ce doivent les bancs des cordonniers (ou marchands de cuir) à la fête de saint Michel devant [l’église de] Saint-Nizier, tous les bancs qui s’y mettent, outre ceux qui doivent aines , chacun II deniers.
Il paraît évident qu 'alna signifie ici redevance, taxe, comme qui dirait un « droit d’aune ». Mais la brièveté du texte ne permet guère une définition plus complète. Faut-il y voir un droit d’emplacement, à raison de la superficie, mesurée à T aune , occupée par le banc du marchand sur la voie publique, c’est-à-dire quelque chose d’analogue à nos taxes de voirie? Faut-il y voir au contraire une taxe pour droit de vente à Vaune , dont l’application se serait ensuite étendue aux marchandises qui ne se vendent pas à l’aune, comme les cuirs et souliers? — C’est une question que la découverte de quelque autre texte résoudra sans doute.
(1) Carluhire municipal de M. M.-C. Guigue, p. 407.
L’ANINA
On lit dans le Tarif du péage de Lyon (1277-1315) (1) : « Li chargi de les moutonines ne d Anines, I d. »
Les anines ce sont les peaux d'âne, comme les moutonines sont les peaux de mouton. Ne signifie et.
Anina a été formé sur asinus , plus un suffixe inus = in. On a ainsi un type fictif asininus , asinina , qui donne aninin , anina , comme asinus a donné asne, âne.