LE MELIN
Dans le Recueil des plus excellents Noël s vieux, à Lyon, chez Mathieu Ch avance, rue Mercière, sans date, on lit le couplet suivant d'un noël composé peu après 1525 :
Christe, sauva la Sepa De met in et gela,
Fai que Volen et Serpa Se possen affana.
« Christ, sauve le cep — Du melin et de la gelée, — Fais que la faucille et la serpe — Se puissent louer (2). »
(1) Cartulaire d' Étienne de Villeneuve, édité par M. M.-C. Guigue.
(2) Parce que moissonneurs et vendangeurs se louent à la journée. S'affana peut aussi signifier ici se fatiguer.
M. Ph. Leduc traduit melin par brouillard, et M. Philipon le rapproche de mildew . Bien que ce rapprochement puisse surprendre, puisque le mildew est, dit-on, d'importation récente, il est cependant exact.
Le nom de melin , qui existe encore en patois, s'applique à deux maladies de la vigne : i° à une sorte d’anémie du cep due probablement au manque de potasse ou d’acide phosphorique dans le sol. Les feuilles sont en partie rouges, en partie crispées, et recouvertes d’un duvet grisâtre. Il n’y a pas à douter qu’à l’origine le mot ne s’appliquât à la rouille des céréales, puis ne se soit étendu à une maladie de la vigne qui offrait quelque analogie apparente avec celle des céréales. Il est identique au bolonais melume que le dictionnaire de la Crusca traduit par rubigo { i) et à l’italien dialectal meligine. L’origine est germanique : allem. mehlthau, vieux haut aliéna, militou, rouille du blé, littéralement rosée farineuse f L’anglosaxon meledeaw qui est, phonétiquement, le mildew actuel, signifie miellat , exsudation sucrée qui quelquefois couvre les plantes pendant l’été (littéralement rosée de miel). Le grec moderne a aspo^Ai, même sens.
Le radical de la plupart de ces mots a la signification de farine : holland. mael , meel, anglais meal, anglo-saxon melu , allem. malen, du gothique malan. Il se trouve dans le celtique : kymri malu, qui peut l’avoir emprunté du saxon. Le mot de melin contient ce radical avec un suffixe in (d 'inus). Le nom tient évidemment à ce que le duvet grisâtre a quelque analogie avec la farine. Quant à ceux dans lesquels le radical signifie miel , ce radical peut être le produit d’une confusion euphonique avec celui du gothique milith, miel, ou simplement d’une fausse analogie avec le phénomène du miellat.
(i) Voici la traduction du texte : « Il arrive assez souvent qu'au temps des chaleurs, il tombe avec les rayons brûlants du soleil une petite pluie vénéneuse, en torme de poussière, qu’à Bologne on appelle vulgairement melume, et qui épuise les pousses de la vigne de telle manière que le fruit est réduit à rien. »
La deuxième maladie à laquelle nos paysans donnent le nom de melin est tout uniment le mildew, dont le nom a été importé par M. Planchon à son retour d'Amérique. M. Planchon a cru à une maladie nouvelle, tandis que celle-ci, suivant des viticulteurs pratiques, était ancienne. Seulement elle n’avait pas été étudiée de près, ses ravages étant moins considérables qu’aujourd'hui. On prétend qu’elle se manifestait autrefois à la fin des étés chauds et pluvieux. D’accidentelle qu’elle était, elle se déclare aujourd’hui d’une manière générale.
Nos paysans attribuent le melin à l’influence des brouillards du printemps. Lo melin a passé par iqui , le brouillard a passé par là. De là vient que M. Leduc a pu, sans inexactitude, traduire melin par brouillard. Dans certains pays d'usines, comme Givors, les paysans n’ont pas manqué d’attribuer la maladie à l’influence de la fumée. De même pendant longtemps attribuèrent-ils l’oïdium à la fumée des locomotives.