‹ Vieilles choses, vieilles gens;Chapitre 11 sur 25 · LA MENAGERE DU PRESBYTERE · texte numérisé non relu

LA MENAGERE DU PRESBYTERE

Cette personne sévère, plus rigide qu’un article de droit canonique, n’a rien de commun, il va sans dire, avec la parente du curé, mère ou sœur, tante ou nièce, par qui toutes les vertus domestiques les plus appréciées s’épanouissent au presbytère comme dans nos meilleurs foyers ruraux.

La ménagère de profession, type plus rare aujourd’hui, était taillée comme une gerbette de seigle, avec des regards inquisitifs sans cesse vissés sur autrui et avec un nez qui avait l’air d’un guillemet sur une bouche à l’impératif. Elle était l’affirmation tardive d’une personnalité trop longtemps effacée, ou le retour d’un amour-propre aussi intransigeant que contenu et qui pouvait se donner libre cours dans cet asile inviolable du presbytère, à l’ombre d’une soutane souverainement respectée.

N’a-t-elle pas pu ou n’a-t-elle pas voulu? Où encore a-t-elle renoncé au mariage par dépit ou par mépris? Mystère! Mais toujours est-il que sa volonté s’est affermie avec autant de ténacité dans la révolte que dans le refus.

Sans son aversion naturelle pour la règle, elle eût pu se faire religieuse; mais elle a au moins adopté une austérité de moeurs et une fixité d’idée, qui contribuent autant que son âge à la rendre canonique.

Les vertus qu’elle préfère sont naturellement celles qui ne viennent pas trop en conflit avec une curiosité pleine d’expédients et une grande intolérance pour le prochain. Elle est à l’affût de toutes les nouvelles et on dirait qu’elle a charge d’âmes par les commentaires dont elle souligne tous les événements de la paroisse.

Elle a toujours cet esprit inquisiteur qui la porte à faire l’examen de conscience des paroissiens faisant anti-chambre chez monsieur le Curé. A brûle-pourpoint elle dit à Narcisse :

— A-t-on dansé par chez vous la semaine der-

nière?. . . Le curé est sévère là-dessus. Moi, je ne suis pas pour le lui dire, il a assez d’ennuis déjà. . . Je sais garder un secret, allez!. . .

— Mademoiselle Démerise, reprend Narcisse avec une pointe de malice à peine déguisée, si monsieur le Curé vous en parle, vous pourrez continuer de lui dire que vous n’en savez rien !

— Vous ne voulez pas le dire, mais je le saurai bien.

Une autre victime de l’inquisition, c’est un enfant qui vient vendre des bluets.

— Tu as des beaux bluets, mon petit garçon, tu es bien vaillant ! Qu’est-ce que ta mère fait aujourd’hui ?

— Elle fait son possible, reprend l’enfant toujours sur ses gardes.

— Et ta soeur se marie-t-elle bientôt avec le grand nigaud à José?

— Ma mère n’aime pas que je sois un panier percé !

— Eh bien, vas vendre tes bluets ailleurs !

Les vraies commères fournissaient à Déme-

rise l’aliment quotidien de son esprit sans cesse à l’affût des nouvelles.

Malheur aux paroissiens que les langues libres des commères prenaient pour cible ! C’était inévitablement un rapport amplifié à monsieur le Curé.

— M. le Curé, dit Démerise, il se fait des choses épouvantables dans la paroisse et vous n’avez pas l’air de vous en apercevoir !... Dans mon jeune temps le curé de chez nous n’aurait pas toléré ça !

— Démerise, répond placidement le curé, n’avez-vous pas peur que votre soupe prenne au fond? Moins de commérage et plus de bonne ordinaire.

— Ah ! M. le Curé, si vous saviez pourtant . . .

— J’en sais assez.

— Si vous vouliez m’écouter !...

— Si vous vouliez à votre tour m’écouter, il y aurait moins de commères pour vous troubler le cerveau!

— C’est pour vous aider, M. le Curé.

— Ca sent le brûlé, je vous dis, Démerise! Vous faites mieux de me laisser administrer la paroisse et de surveiller vos chaudrons !...

Ea porte claque sèchement et Démerise se promet bien de réduire la qualité de la sauce en proportion de l’attention qu’a voulu lui accorder le curé.

Démerise ne se tient pas pour battue. Chaque nouvelle visite provoque sa rage de savoir. Et, en servant le curé à table, elle posait toujours des questions qui ne recevaient que des réponses évasives.

Pourtant quand Démerise était entrée au presbytère, elle était d’une douceur et d’une docilité exemplaires. A tous les ordres reçus, elle répondait par un “Oui, M. le Curé” dans lequel passaient tout son respect et sa bonne volonté.

Elle avait bien aussi à ce moment la délicatesse de dire, parlant des poules :

— Je vais soigner les poules à M. le Curé.

Plus tard :

— Nos poules pondent admirablement.

Et après quelques années :

— J’ai les plus belles poules de la paroisse.

Parlerait-elle de “nos paroissiens” ou de “notre prône” que je ne m’en étonnerais pas, tellement sa personnalité effacée par elle-même veut se grandir du prestige du curé!

Il n’est pas rare, par un altruisme qui pourrait trouver une meilleure application, que Démerise se fasse soigneuse.

— Vous toussez, dit-elle à Catherine, j’ai un remède qui va vous guérir! Je m’en trouve très bien moi-même !

A une autre, c’était un remède différent avec les mêmes remarques ... A tel point qu’à l’entendre, on aurait été porté à croire qu’ayant éprouvé tous les remèdes elle avait aussi subi toutes les maladies.

Je connais un vénérable curé qui, pour sauvegarder, à la fois, le reste de bonne humeur de sa ménagère et la santé de ses paroissiens, allait par derrière sa ménagère pour dire aux malades :

“Ne prenez pas ces remèdes-là, vous allez vous empoisonner ! ”

La visite des curés voisins révélait encore un autre trait de la ménagère hargneuse.

— Un tel, il aurait bien pu rester chez lui, j’ai bien assez d’ouvrage sans cela.”

Un petit compliment sur la qualité de la soupe, une poignée de main courtoise, le don d’une médaille ou d’un chapelet suffisaient à changer les réflexions ... et les sentiments !

Pendant le dîner, l’hôte était épié presque sans discrétion au point que l’intérêt de Démerise dans la conversation faisait languir le service. Elle arrivait, comme cela, à connaître plus de détails sur chaque curé que l’Ordinaire du lieu. Personne ne s’étonnera cependant que la réalité ne corresponde pas à l’ordre hiérarchique établi dans son esprit.

Somme toute, la ménagère bien que très attachée à la personne de son curé essayait de mettre en vedette sa propre personnalité; elle pouvait facilement devenir tyrannique, et je con-

nais bien des curés qui poussèrent la patience jusqu’à l’héroïsme.

Malgré les intempérances de sa volonté et de sa langue, l’intempestivité de son zèle et l’intransigeance de sa vertu, la ménagère de presbytère, et peut-être à cause de cela, n’en reste pas moins un type redouté ou respecté dans nos campagnes. Sa silhouette, si effacée qu’elle paraisse de prime abord, révèle à l’observateur attentif une âme forte faite de dévouement inlassable, de piété communicative et de foi inébranlable. . pour qui le ciel aura probablement plus de clémence que le siècle.

Page 1