‹ Vieilles choses, vieilles gens;Chapitre 12 sur 25 · LE FORGERON · texte numérisé non relu

LE FORGERON

En suivant la route qui descend de l’église, on aperçoit au premier tournant l’atelier du forgeron, communément appelé boutique de forge ou simplement boutique.

Ea forge, malgré l’absence d’enseigne, se reconnaît au premier coup d’œil par son aspect terne, par la forme de la bâtisse, et surtout par la devanture. En effet, nulle part ailleurs on ne peut voir pareil encombrement de ferrailles depuis les socs de charrues jusqu’aux bandages de roues, depuis les vieilles charrues de bois à frettes d’acier jusqu’à la moissonneuse-lieuse moderne et la charrette toute neuve. A travers tout cela il y a les fagots destinés à chauffer les cercles des roues et la petite plateforme trouée au centre qui doit recevoir la roue à encercler.

La vieille forge est construite en énormes madriers de pin rouge équarris à la hache et se pare à l’intérieur du soufflet, de l'enclume, des tenailles et des mille et une pièces de fer suspendues aux murs et au plafond.

Le forgeron de chez nous qui est à la fois maréchal-ferrant, serrurier, mécanicien, etc., reste encore une des plus vivantes évocations du passé et sa silhouette robuste se dresse toujours avec un attrait et un charme inappréciables.

Je le vois toujours avec son tablier de cuir, ses bras dénudés aux muscles d’acier et à la peau couleur de rouille, sa figure arrondie où la flamme met mille reflets.

Près d’un fagot qui flambe à la porte de la boutique, c’est lui que je vois soufflant, suant et criant pour encercler une roue de charrette. Ce large cercle de fer de trois pouces de largeur par un quart de pouce d’épaisseur semble un jouet au bout de ses tenailles tellement sa dextérité est assurée.

Là comme aux pieds des chevaux qu'il ferre, et dont il connait tous les secrets, il ne perd jamais cette bonne humeur qui rend douces aux clients les longues heures d’attente passées à respirer la flamme du soufflet, la vapeur des cuvettes à trempe et la senteur de corne brûlée.

Le forgeron n’a jamais été partisan du moindre effort et les habitants matineux ne le prendront jamais au lit. Le son de l’enclume éclate dans l’air calme du matin, peu après le chant claironnant du coq qui a découvert l’aurore et la mélodie des cloches égrenant les notes de leur angélus.

— Vous êtes matinal, ce matin, père Narcisse? dit le forgeron en s’étirant.

— J’ai donné la portion aux chevaux et je suis parti voulant profiter de la tombée de la rosée (où il est impossible de faucher) pour faire réparer ma faucheuse; nous aurons une grosse journée d’ouvrage.

— Vous ne me prendrez pas au lit, ajoute le forgeron, pour tout l’or du monde. J’aime à

profiter de la fraîcheur du matin pour mettre tout en ordre dans ma boutique avant que les chevaux m’arrivent. Car, voyez-vous, je n’aime pas à faire attendre les gens pour rien.

Le forgeron, en effet, savait modeler son activité sur celle des hommes de la terre avec qui il travaillait en coopération étroite.

La forge est le rendez-vous le plus ordinaire des nouvellistes du village. Sur la bûche de bois coutumière ou sur le même appui de fenêtre, c’est toujours le même décor vivant de rentiers en quête d’informations ou d’approbations. Ce n’est pas pour rien que les inventeurs de nouvelles sont qualifiés de forgeurs de nouvelles.

Le forgeron vous fait et vous défait une réputation en moins de temps peut-être qu’il n’en

faut pour enlever un vieux fer et en poser un neuf.

Sa verve devient caustique quand il raille l’automobilisme qui réduit son travail; aussi met-il autant de loquacité à célébrer les pannes

de l’auto que de réticence en face des vices des chevaux qu’il ferre.

Si j’ai moi-même musé tout l’après-midi à la forge, c’est parce que le père Achille était là pour parler du bon vieux temps. . . qui m’a rajeuni.

— J’ai bien connu ton défunt grand’père dans son bon temps, disait-il, en s’adressant au forgeron. C’était un homme dépareillé. Il vous ferrait un cheval dans le temps de le dire, je t’assure que ça ne prenait pas goût de tinette.

— Dans ce temps pourtant, dis-je avec naïveté, les forgerons avaient moins de facilité qu’aujourd’hui !

— Ils se servaient du charbon de bois, ils faisaient eux-mêmes tout leur outillage, les fers à chevaux, les clous, les haches, les tenailles, les pincettes, les chenets, etc. Des petites clanches de portes comme vous en achetez aujourd’hui c’est trop freluquet, les serrures sont aussi vite cassées et les gonds de portes ne valent pas le

coût. Aujourd’hui, les gens ne regardent pas à la durée des choses . . . dès que ça paraît bien, c’est tout! Et le pire, continue le forgeron, en soupirant presque aussi fort que son soufflet, c’est que sans les chevaux à ferrer on fermerait boutique!

C’est bien vrai, en effet, que la grande industrie est une menace constante pour le forgeron. On voit un peu partout les boutiques et les apprentis se faire plus rares. Cependant, tant que le cheval, le plus fidèle ami de l’homme et plus particulièrement du forgeron, ne disparaîtra pas, le forgeron restera à son poste, comme une relique du vieux temps, comme un survivant d’un art très ancien. Le forgeron moderne a adapté son art aux besoins de l’heure présente. Il répare les versoirs et les socs usés des charrues, les machines de toutes sortes avec une ingéniosité remarquable. Ferrer les chevaux constitue son occupation première ... Il peut en ferrer une quinzaine aux quatre pattes dans une journée.

C’est à Jules César que revient l’honneur d’avoir courbé le premier fer à cheval.

Dans l’histoire, les forgerons ont toujours joué un rôle important. Ils étaient des artistes qui fabriquaient les balcons, les portes et les barrières des princes comme des artisans, qui faisaient les armes offensives et défensives employées à la guerre. Ils étaient des personnages respectés.

Ce n’est pas pour rien que Longfellow dans son immortel poème Evangêline, dit : “ Basile, le forgeron, était un homme puissant dans le village, et il était honoré de tout le monde; car, depuis la naissance des temps, à travers tous les âges et chez toutes les nations, l’ingéniosité du forgeron a été en honneur.”

Cette ingéniosité vient peut-être de sa ponctualité qui lui fait battre le fer quand il est chaud.

Aux arrivistes, aux précipités, le forgeron donne encore une autre leçon : “C’est en forgeant qu’on devient forgeron.”

Les vieux fers à chevaux placés au-dessus des portes de la plupart de nos bâtisses révèlent encore une tradition pieuse à l’honneur des forgerons.

Le diable aurait demandé à saint Dunstan, vers l’année 930, de ferrer ses pieds fourchus. Le saint lui fit mal au point que le diable promit de ne jamais entrer là où il verrait un fer à cheval.

Puissent les fers à chevaux aux portes de nos villages faire réfléchir le diable de la grande industrie envahissante, qui au nom du progrès vient prendre nos gens et défigurer nos campagnes! (1)

(1) Voir dans cette réflexion une critique de la grande industrie serait oublier l’objet de ce livre et méconnaître le sentiment de l’auteur.

LF, CORDONNIER

Vous m’en voudriez peut-être si, chemin faisant, je manquais de vous introduire chez l’humble cordonnier de chez nous dont l’atelier s’encombre des nouvellistes de la soirée.

Plié en deux, le torse arrondi, le teint hâve, les mains noires de brai, le cordonnier poursuit son travail sans relâche avec une ténacité et une énergie souvent dignes d’un meilleur sort. Il ne quittera son banc de cordonnier que pour se mettre à table ou au lit, quand le dernier des veilleux aura tourné les talons.

Tout, depuis les formes de bois, les modèles, les serres et les morceaux de cuir pendus aux murs, jusqu’aux cuvettes où trempent les semelles, les jambes de bottes et l’odeur qui se dégage des cuirs, des vernis et du ligneux, est de nature à nous donner de l’atelier une impression inoubliable.

— Bonsoir la compagnie !

C’est Emile qui revient à ses anciennes habitudes, depuis que ses amours sont cassées avec Blanche. Puis, c’est le gros Pitre qui traîne son désoeuvrement de rentier un peu partout et le grand-père Baptiste dont le père était cordonnier et qui connaît tous les secrets du métier.

— Bonsoir, prenez un siège, répond le cordonnier à tout nouveau venant.

Une salutation brève bien que très affable, un regard discret bien que chargé de satisfaction, c’est la façon dont le cordonnier accueille ses hôtes ordinaires.

Ees blagues à tabac se sortent des poches et les pipes, dont l’ardeur sera en proportion inverse de la chaleur de la conversation, se bourrent placidement de bon tabac canadien. Le martellement sourd coupé d’éclats métalliques du cordonnier s’élève périodiquement pour dominer les voix ou les éteindre.

Si le cordonnier prend la parole ce n’est pas

pour contredire, c’est pour exprimer son opinion par un ronchonnement sourd sortant d’une bouche remplie de pointes de fer ou pour poser une question qui fasse éviter les grands remous de la conversation.

Ce soir, quelqu’un a amorcé la discussion sur un sujet du temps passé et le père Baptiste qui est dans ses bonnes a une verve intarissable.

“Dans mon jeune âge le métier de cordonnier n’était pas comme à c’t’heure, il était plus en vogue ! Les habitants, plus près de leurs pièces, n’allaient pas s’acheter des chaussures du magasin, qui prennent l’eau comme une éponge, qui coûtent cher et durent peu.”

Plusieurs hochements approbateurs !

“En fin de compte, continue l’octogénaire, si les gens de nos jours savaient ménager comme dans mon temps, ils seraient tous à l’aise. Les cordonniers n’achetaient presque rien : ils faisaient leur ligneux terminé par des soies de cochons, leur babiche et leurs chevilles de bois.

— Comment faisaient-ils ça? risque un jeune

voix.

— C’est très simple! Vous n’avez qu’à prendre une bûche de bouleau, à la scier en petites roulettes d’un peu plus d’un demi-pouce d’épaisseur, et tailler ensuite ces roulettes en tranchettes minces. Ces tranchettes après avoir été taillées en bizeau de chaque côté à un bout, sont accolées les unes aux autres par série de plus d’une douzaine pour être finalement découpées en chevilles.

“Aujourd’hui, reprend le cordonnier, cette cheville est moins employée et elle provient des manufactures.

— Si vous aviez vu aussi les cordonniers vous découper des babiches régulières comme des cordes de violon dans des peaux de boeufs, de caribous, d’anguilles, etc! Leurs tranc.hets à lame terminée en pointe par l’usure, glissaient dans le cuir aussi vite qu’un canot dans l’eau.

— Les femmes faisaient-elles de la cordonnerie autrefois?

— Mais oui ! Et les habitants, loin de se coller

les flancs au poêle ou de flâner pendant l’hiver, réparaient leurs chaussures et leurs harnais. Dans le temps où l’on battait au fléau pour un pain par jour, on n’avait pas les moyens de s’acheter des bottines d’un louis.

— Dans mon jeune temps il y avait encore des cordonniers qui allaient de maison en maison pour exercer leur métier. Ils recevaient, en plus du logement et de la nourriture, un salaire qui n’atteignait pas toujours un écu par jour.

“ Ces cordonniers-là étaient loquaces, ils racontaient des potins de familles, des histoires drôles et des contes effrayants.

— Il paraît qu’on ménageait les chaussures du dimanche dans ce temps-là?

— Bien des fois, avec d’autres jeunesses, je me suis rendu nu-pieds à la messe du dimanche. J’enfilais mes bottes avant d’arriver à l’église. Comme ça nos chaussures étaient propres et duraient longtemps. J’avais des petites bottes jersaises bien tournées qui m’avaient été don-

nées par testament et que je respectais comme des reliques.

— Dans ce temps-là, fit le cordonnier, pour être à la mode il fallait que les chaussures craquent. . .

De tous les propos que j’ai recueillis sur ce sujet, j’ai conclu qu’il fut un temps où les hommes de la terre les moins fortunés portaient des bottes souples, des souliers de boeuf, pendant que les habitants cossus et les villageois portaient des chaussures achetées aux magasins et qui faisaient un bruit retentissant à chaque pas, surtout sur les parquets de l’église. De craquement des bottines aurait été un signe d’aristocratie rurale dont plusieurs voulaient se prévaloir.

Les cordonniers, pour exploiter le petit penchant à la vanité de leurs clients, disaient généralement: “Paie-moi encore dix sous et je te mettrai du craque pour la valeur !”

C’était devenu un dicton courant et le futur époux, plus faraud et moins regardant que les autres, voulait pour vingt-cinq sous de craque !

Le cordonnier, qui ne s'est pas laissé distraire de son travail par la conversation, poursuit son patient labeur jusqu’au moment où le dernier veilleux se grée pour partir, et sa silhouette inclinée se redresse alors triomphalement comme après une leçon d’énergie et d’abnégation. Sa ténacité au travail lui a permis de livrer journellement deux paires de bottes sauvages ou une paire de bottes françaises ou malouines.

Pour soutenir, cependant, la concurrence de la grande industrie, les cordonniers ont dû se servir de machines modernes et souvent précipiter le travail au détriment de la qualité. Voilà pourquoi la cordonnerie menace d’être supplantée par la grande industrie qui ne lui a laissé que les réparations.

O prétendu progrès, as-tu amélioré la qualité du produit ou rien que l’apparence? Les chaussures de nos pères n’étaient-elles pas plus durables et mieux appropriées aux besoins des habitants ?...

Autrefois du moins, il n’y avait que les cordonniers qui étaient mal chaussés !

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