LE VANNEUR
Un autre beau geste qu’on ne verra plus avant longtemps, c’est celui du vanneur!
“J’aime à mouvoir le van où le froment doré Bondit avec la paille et retombe épuré.”
Il y a bien peu de nos contemporains à qui ces vers de Delisle pourraient maintenant convenir.
L’introduction du tarare, du crible ou du trieur a fait reculer le van qui ne sert plus qu’exceptionnellement au nettoyage des pois ou de petites quantités de grains spéciaux que le crible ne nettoie pas suffisamment. Avant que les derniers vans prennent le chemin des musées ou aillent rejoindre sur les petits rentraits la crinoline de nos grand’mères, essayons d’en saisir les principaux traits pour l’avantage des générations futures. Avant que le dernier van-
neur dorme son dernier sommeil, essayons de lui ravir quelques-uns des secrets de son métier.
Le van de chez nous est, doit-on le dire, assez différent, du moins en apparence, du van d’osier en forme de corbeille de la vieille France. Notre van canadien, souvent de construction domestique, était fait de planches aussi légères que possible afin d’en réduire le poids. Les poignées et le bâti étaient de frêne et le reste de bois franc ou de cèdre (thuya).
Il se compose donc essentiellement d’une planche d’une huitaine de pouces de largeur qui va en diminuant vers les bouts, pliée en rond dans toute sa longueur, munie de poignées à la partie supérieure et fixée par le bas à une surface semi-circulaire qui forme le fond. Ce van qui mesure cinq pieds à l’ouverture a une profondeur de trois pieds environ.
Par la porte de la grange toute grande ouverte, le soleil lance ses faisceaux de rayons qui éclairent presque jusqu’à l’incandescence les poussières soulevées en farandoles.
Debout sur le seuil, le dos voûté et tourné contre le vent, les jambes arquées, le vanneur soulève régulièrement le van en s’aidant de son genou droit. Le grain vole en l’air et se décharge graduellement de ses impuretés légères qui s’élèvent en tourbillons dans la brise. La chute du grain sur le van rend un son de plus en plus métallique, à mesure que la masse se purifie.
Les diverses secousses verticales auxquelles le blé est soumis en plein air ont pour effet d’éloigner les impuretés légères, mais que faire des autres telles que chardons, etc? L’artifice du vanneur va venir à bout de cette difficulté par un mouvement d’une autre nature.
C’est le moment pour le vanneur de haloter ou d’égriancher, c’est-à-dire de remuer le van de gauche à droite par un tour de poignet particulier qui ramène les impuretés au milieu du van avec une efficacité qui mesure le talent de l’opérateur.
Le vanneur dépose ensuite le van sur un
boisseau vide placé à ses pieds et au moyen d’un plumeau d’oie, il chasse les impuretés au dehors. Puis il recommence avec une ardeur nouvelle.
— Est-ce une bonne méthode de nettoyer? demandais- je un jour à mon ami Roch.
— Sans doute, affirma-t-il. Re van fait un bon travail quand on sait s’en servir. Elles sont rares cependant les jeunesses de nos jours qui pourraient se piquer de réussir!
— Quelle quantité de grain mettiez-vous dans le van?
— Ben! ça dépend, mon jeune homme. On mettait bien un demi-minot d’avoine par vannée; mais un peu moins de blé. Et le soir on se sentait des pointes dans les saignées des bras.
— Et la quantité qu’un vanneur pouvait nettoyer dans une journée?
— Il ne fallait pas lambiner pour vanner vingt-cinq à trente minots de blé par jour.
Vieux fléau ! Vieux van . . . deux nobles instruments dont la cadence harmonieuse mettait
comme la palpitation d’un cœur au fond de nos granges ! Batteurs et vanneurs, deux nobles personnages qui, pour les générations actuelles, sont des modèles d’endurance, d’ordre et de gaîté.
A LA BRAÎERIE
Avant de former ces fins tissus qui revêtent nos personnes et parent nos demeures, le lin doit subir plusieurs transformations préliminaires qui sont : l’arrachage, le rouissage, le battage, le broyage et l’écochage ou teillage.
Pour le rouissage, le lin était étalé en javelles sur l’herbe et soumis aux effets successifs des rosées, des pluies et des rayons solaires. Il fallait le retourner après chaque période de pluie ou de temps à autre, quand il faisait beau. Dans ces conditions, l’action des agents atmosphériques s’ajoutait à celle des agents microbiologiques pour désagréger les enveloppes qui retiennent prisonnière la fibre appelée filasse. Celle-ci était ensuite libérée par l’effet du broyage.
Partons, par un beau matin d’automne, et rendons-nous à la braierie guidés par la clameur confuse qui monte dans le lointain.
C’est la corvée du père José à laquelle participent une dizaine de voisins et voisines par suite d’un échange gracieux de journées de travail.
Une grande activité, qui n’exclut ni la gaîté ni l’harmonie, règne dans le chantier. Le soleil, dont la marche semble ralentie par les premiers frimas de l’automne, vient à peine de dépasser la hauteur des monts pour éclairer une scène que l’on ne reverra peut-être plus.
Vers une échancrure du rocher masquée par un bosquet de sapins verts et d’érables dénudés, dans l’air vaporeux du matin, montent, avec les fumées du fourneau et les aigrettes de lin, le son rythmique des braies, les propos gouailleurs des garçons et les rires clairs des filles.
Le travail en commun crée une émulation salutaire, provoque des rivalités amicales et
établit des courants de sympathie qui font oublier les heures, comme dit Pamphile Lemay:
Au-dessus des sapins s’élève la fumée,
Veillez au lin qui sèclie, Ch ! ve’llez bien, chauffeurs !
Dans plus d’un oeil d’azur la flamme est allumée,
Veillez au lin qui sèche, et veillez à vos coeurs!
C’est la nature qui a déterminé l’endroit où doit s’élever la braierie et par conséquent le fourneau de séchage. Ce fourneau qui a plus de trente pieds de longueur est généralement construit à la faveur d’une anfractuosité du rocher ou d’un ravin au moyen de quelques pierres et pièces de bois savamment échaffaudées. Le dessus du fourneau porte horizontalement une rangée de lattes ou rondins espacés de quelques pouces et destinés à supporter le lin.
Rien n’est laissé au hasard dans le choix de l’emplacement comme dans celui du combustible. Un bois résineux risquerait d’enflammer le lin. Voilà pourquoi le bois franc, surtout le bois d’aulne, qui fait beaucoup de braises et peu de flamme, est recherché. C’est au proprié-
taire du lin à fournir le bois, un bois spécial préparé à cet effet longtemps à l’avance. Nos pères étaient prévoyants!
La tâche du chauffeur ou sécheur est aussi . rude que pleine de responsabilités. Il doit régulariser le feu sur toute la longueur du fourneau de façon que le lin sèche rapidement sans brûler. Une seule grillade pourrait ternir sa réputation. Le fourneau porte deux à trois gerbes de lin étalées en une couche de cinq à six pouces d’épaisseur. Cette couche est sans cesse remuée et retournée. Quand le feu est trop menaçant une poignée de terre en a raison.
Ainsi pendant tout le jour s’agitent le sécheur, un épieu à la main, le visage tout barbouillé de suie et une dizaine de brayeurs qui font voltiger les aigrettes et emplissent l’air de bruits rythmés, de chants harmonieux.
Dépouillée de son enveloppe sombre, la filasse blonde se déploie en cordons soyeux qui se juxtaposent à la droite de chaque travailleur.
Un bon ouvrier pouvait braver une dizaine de bottes de lin par jour, c’est-à-dire plus de vingt paquets de treize poignées chacun (la I3iènie servant de lien aux 12 autres).
Quand plus tard on n’eut à broyer que de petites quantités de lin, on s’est servi du four à pain pour le séchage immédiatement après le défournement.
La braie, instrument très simple, se compose de trois pièces de bois parallèles et horizontales contre lesquelles s’appliquent les arêtes d’une autre pièce mobile creusée, assujettie par une cheville à un bout et portant une poignée à l’autre bout. C’est sous cette dernière pièce battante que les tiges de lin triturées volent en éclats pour libérer la filasse.
Uécochage ou teillage suit de près le brayage du lin. Il s’effectue à la braierie, séance tenante ou à la maison. Cette opération, des plus simples, consiste à battre chaque poignée de lin avec une espèce de long coutelas en bois dur pour en enlever les dernières aigrettes.
Aujourd’hui des machines peu coûteuses font ces deux opérations avec une perfection et une rapidité qui ne laissent aucun espoir de survivance aux modes anciens de brayage et de teil-, lage.
Gardons au moins bien vive notre admiration pour ces deux nobles gestes qui ont valu tant de beaux tissus et qui évoquent tant de poésie !
Vieilles braies! vieux écochoirs! dites-nous, combien en vous maniant nos devanciers ont gémi, espéré et aimé !
Les ombres hâtives d’un soir d’automne contre lesquelles la lueur du fourneau essaie en vain de lutter ont forcé les gens de la corvée à quitter le chantier. Suivons-les à la maison où le fricot de la mère José va compenser pour la frugalité du dîner pris hâtivement à la chaleur du fourneau.
Une soupe fumante et une douce odeur de viande fraîche mettent l’eau à la bouche des manieurs de braies qui se précipitent à table
après quelques ablutions au-dessus du baquet rustique. On dévore déjà du regard les patates et les viandes rôties et les joues roses des jeunes filles où le travail et la pudeur ont mis un appât tout particulier.
Ensuite la danse commence sous les yeux bénévoles des vieux et des vieilles qui ont donné l’exemple.
— C’est le mois des morts, dit la mère avec douceur ; nous allons dire nos cinq Pater et nos cinq Ave! Voilà le coup de huit heures qui tinte au clocher! ” Tous les genoux fléchissent. . .
La farandole recommence ensuite. Le violonneux piaffe avec une ardeur entretenue par les petits verres de rhum. Sur un rythme aussi régulier que celui des braies, les danseurs s’en donnent à cœur joie jusqu’à la fin de la soirée qui se termine par quelques chansons à répondre, et puis :
“ Bon soir, mes amis, bon soir . Au revoir ! ”